lundi 11 janvier 2010

Le Roi du bois

"J'ai peint pour être prince.
J'avais peut-être douze ans. C'était encore le plein été, l'heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d'un grand chemin; j'avais écorcé une baguette et m'étais beaucoup réjoui d'en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m'en étais lassé et me contentais de briser à toutes volées les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs; j'aimais user de ce fléau. J'entendis venir au loin une voiture lourde, à petit train; je me cachais et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j'étais là dans l'ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. A dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l'été un carrosse s'arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d'azur; de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi; elle m'offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux; toujours riant elle se suspendit à la limite de l'ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d'azur énorme, le blanc de ses mains et l'or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c'était le jour, mais un jour plus épais; brutalement tout cela s'accroupit et pissa. Je tremblais. Le jet d'or au soleil sombrement tombait, faisait un trou dans la mousse. La fille ne riait plus, tout occupée à serrer haut ses jupes et sentir d'elle s'évader cette lumière brusque; la tête un peu penchée, inerte, elle considérait le trou que cela fait dans l'herbe".

Pierre Michon, Le roi du bois (éd. Verdier).

Ce livre n'a de minuscule que ses 50 pages. Ce sont 50 pages d'un festin savoureux et, comme le dit Thierry Guichard dans le Matricule des Anges : "L'écriture de Pierre Michon est comme un piment mexicain : il suffit de peu pour en avoir plein la bouche; à ceci qu'avec Michon le goût est riche de mille finesses".

Que deviendrais-je si un jour je ne pouvais plus lire, ni éprouver ce plaisir si intense. Je ne lis pas seulement pour me distraire; la littérature m'aide aussi à me trouver.

"Peu de lectures, mais simples, fortes, qui laissent des traces". Jules Michelet
"Celui qui lit tout n'a rien compris". Thomas Bernhard.