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dimanche 20 octobre 2019

Angoisses



Gaby Morlay, La Peur (Vertige d'un soir), de Viktor Tourjansky, 1936



 Ingrid Bergman, Je ne crois plus à l'amour, de Roberto Rossellini, 1954
(Photo Wikipédia)


"En redescendant l'escalier depuis l'appartement de son amant, la belle Mme Irène fut à nouveau saisie de cette peur absurde. [...] Ce n'était pas la première fois qu'elle se risquait à cette dangereuse visite, ce brusque frisson ne lui était nullement inconnu, chaque fois qu'elle repartait elle subissait, si fort qu'elle s'en défendît intérieurement, de tels accès d'une peur insensée et ridicule. L'arrivée au rendez-vous était, sans hésiter, plus facile. Elle faisait arrêter la voiture au coin de la rue, en quelques pas rapides, sans lever les yeux, elle était à la porte de l'immeuble, puis gravissait bien vite l'escalier, sachant qu'il l'attendait déjà derrière la porte et l'ouvrirait prestement, et cette première peur, à vrai dire mêlée d'impatience, fondait à la chaleur de l'étreinte qui l'accueillait. [...]
[...]
[...]
Elle avait fait la connaissance de ce jeune homme - pianiste connu, bien que dans un cercle encore étroit - à l'occasion d'une soirée, et bientôt, sans vraiment le vouloir et quasi sans comprendre pourquoi, elle était devenue sa maîtresse. Rien dans son sang n'avait convoité celui de cet homme, rien de sensuel ne l'avait attachée à son corps, et presque rien d'intellectuel : elle s'était donnée à lui sans avoir besoin de lui ni même le désirer fortement, mais par une certaine indolence à résister à la volonté qu'il manifestait et par une sorte de curiosité inquiète. Rien en elle, ni son sang pleinement satisfait par le bonheur conjugal, ni le sentiment si fréquent chez les femmes de végéter dans leurs intérêts intellectuels, n'avait fait qu'elle eût besoin d'un amant; elle était parfaitement heureuse au côté d'un époux prospère qui lui était intellectuellement supérieur, et de deux enfants; elle était paresseusement et plaisamment lovée dans le confort et le calme de son existence de grande bourgeoise. Mais il est une mollesse de l'atmosphère qui rend tout aussi sensuel que la touffeur ou la tempête, il est un bonheur bien tempéré qui est plus excitant que le malheur et qui, pour beaucoup de femmes, du fait qu'elle ne manquent de rien, est tout aussi fatal qu'une perpétuelle insatisfaction tenant à la désespérance. La satiété n'agace pas moins que la faim, et le côté sûr et sans risque de son existence la rendait curieuse d'aventures. Nulle part dans sa vie il n'y avait de résistance. Tout ce qu'elle touchait était moelleux, partout s'étalaient prévenance, tendresse, tiède amour et déférence douillette; et sans soupçonner qu'une telle existence mesurée ne résulte jamais de choses extérieures, mais est toujours le contrecoup d'une intime absence de rapports avec autrui, elle se sentait en quelque manière frustrée de la vraie vie par le confort de la sienne."

Stefan Zweig, in  Angoisses. 

La suite de cette nouvelle - parue pour la première fois en 1913 - est succulente. 
"Elle crée de bout en bout un "suspense" si efficace, une telle attente du dénouement, que le lecteur est comme gagné par l'affect qui domine tout le récit et dont le titre prononce d'emblée le nom comme un coup de gong angoissant, à la manière des titres des films d'Alfred Hitchcock : Vertigo, Soupçons, Psychose, etc."
Elle fut d'ailleurs adaptée au cinéma à quatre reprises, les deux dernières adaptations :
"En 1936 par Viktor Tourjansky, sous le titre La Peur (ou Vertige d'un soir), avec Gaby Morlay dans le rôle d'Irène,
En 1954 par Roberto Rossellini, sous le titre, français, Je ne crois plus à l'amour, avec Ingrid Bergman dans le rôle de la femme adultère." (Cf. Notice dans l'édition de La Pléiade, 2013).


vendredi 5 août 2016

Ils se rencontrèrent souvent au cours de cet hiver...



Erika se rendit dans sa chambre et lentement commença à se dévêtir. Ce soir-là, il était encore tôt. D'ordinaire, elle passait la moitié de la nuit à lire, ou bien elle goûtait la douceur de s'accouder à la fenêtre, laissant son regard errer au-dessous d'elle sur les toits que la clarté de la lune baignait d'un léger flot d'argent. Elle ne pensait alors à rien de particulier, de précis, c'était juste un vague sentiment de tendresse, pour le chatoiement, le miroitement et le doux ondoiement du clair de lune dont mille carreaux de fenêtre renvoyaient la lueur et derrière lesquels s'abritaient les secrets de la vie. Mais ce soir elle se sentait délicieusement lasse, l'âme lourde du désir de s'abandonner à la chaude, à la douce et enveloppante caresse des couvertures. Une envie de dormir, qui n'était rien d'autre  que le désir de doux rêves heureux, comme un poison anesthésiant, avec un léger frisson qui engourdissait tout son corps. Elle se ressaisit, jetant presque à la hâte ses derniers vêtements, éteignit la bougie. Un instant encore, puis elle étendit ses membres dans le lit...
Comme un jeu d'ombres fugaces, une fois encore, les souvenirs heureux de la journée dansèrent devant ses yeux. [...]
Les images défilaient de plus en plus vite, elles la ramenèrent chez elle, à la maison, pour la reconduire, rapides, dans le passé, jusqu'à ce jour où elle avait fait sa connaissance. Elles se précipitèrent bientôt hors des limites étroites du temps et des événements vécus, vives images de kaléidoscope. [...] Et quelques minutes plus tard, un sommeil sûr la portait vers des rêves heureux.

A son réveil, elle trouva une carte postale sur son lit. Elle ne contenait que quelques mots, jetés d'une écriture ferme, énergique, du genre de ceux qu'on adresse aussi bien à des étrangers. Mais Erika les reçut avec bonheur et gratitude parce que c'était lui qui les avait écrits; elle avait ce don béni de découvrir sous des riens insignifiants toute la richesse réelle qu'ils recelaient. Si bien que cet amour n'allait pas devenir pour elle une douce lumière qui illumine toute chose, la baigne de sa clarté, mais un sentiment transfiguré qui allait s'infuser si profondément en elle qu'il deviendrait comme cette flamme qui brûle de l'intérieur et semble croître en se nourrissant de tout objet qu'elle habite. [...] Les livres, les tableaux, les paysages et les œuvres musicales lui parlaient, à elle qui avait conservé la faculté poétique de l'enfant qui voit dans les images, dans des objets inertes, une réalité mouvante, joyeuse et colorée. [...]
C'est ainsi que les quelques traits d'encre noire sur le carton furent pour elle tout un événement. Elle lut les mots à la façon dont il avait l'habitude de les prononcer, avec la tendre et musicale intonation de sa voix, elle s'efforçait de mettre dans son nom le doux charme secret que seul peut dispenser le langage de la tendresse. [...] elle en aurait presque manqué le contenu, qui n'était pourtant pas si banal : il la priait de lui confirmer l'excursion prévue pour le dimanche. [...] Mais elle relisait sans cesse ces lignes, croyant y percevoir un puissant, un fort sentiment qui n'était en fait que l'écho du sien.

Il n'y avait pas si longtemps que cet amour était entré dans la vie d'Erika Ewald, [...]
Ils s'étaient rencontrés lors d'une soirée dans une maison où elle donnait des cours de piano [...]
[...]
[...]
Elle habitait assez loin du centre de la ville, et ils firent un long chemin par une limpide nuit d'hiver éclairée par la lune. Il y eut un moment de silence entre eux; non par manque d'aisance, mais à cause d'une sorte de crainte qu'ont certaines gens cultivées de commencer une conversations par des banalités. [...]
[...]
Le long chemin solitaire de cette nuit d'hiver les avait rapprochés. Lorsqu'ils se donnèrent la main au moment de se quitter, ses doigts pâles et froids restèrent longtemps, comme oubliés, indécis, dans sa forte main. Et ils se séparèrent comme de vieux amis.
[...]
Ils se rencontrèrent souvent au cours de cet hiver. D'abord ce fut par un heureux hasard, puis, bientôt, il se donnèrent rendez-vous.

Stefan Zweig, in L'Amour d'Erika Ewald. Bibliothèque de la Pléiade, (Traduction, Nicole Taubes)

Lu cette nouvelle de Stefan Zweig hier.  Il n'avait que 24 ans quand il l'a écrite. Ce sont les premières pages... 

"Erika Ewald est une jeune femme convenable, l’âme artiste, pure et rêveuse. Elle enseigne le piano et vit la musique. Une existence simple et sans effervescence en dehors des moments passés avec ce violoniste, qui partage sa passion du langage musical. Instants dont l'intensité dépasse sa sensibilité de jeune fille candide et ouverte au grand amour. La flamme grandit, mais pour lui, le sacrifice de la musique au profit du mariage est inconcevable. Sensualité virile et mots tendres amènent Erika au bord de l'abandon, du don de soi au-delà des convenances. Et pourtant. Elle résiste, refuse ce sort de femme libre de son corps qu’elle pourrait offrir au risque d'être abandonnée ensuite.
C'est l'angoisse et la solitude.
Mais voilà que l’amour revient, lancinant. Engourdissant, aveuglant, anesthésiant, euphorisant. Il faut en retrouver l’objet… Mais sera-t-il toujours là, présent à l'attendre ??
L'amour d'Erika Ewald, c’est une histoire sans histoire. C’est l’amour sans aboutissement, c’est la rencontre avec un destin auquel on laisse porte close. C’est une existence vécue en quelques semaines. Et puis plus rien.
Poésie, sensibilité, atmosphère réservée mais enveloppante, vérité, vies humaines décrites avec la subtilité d’un œil vif qui peut décortiquer le banal sans lui ôter charme et crédibilité. Zweig aurait tout autant trouvé sa place à notre époque…"

vendredi 24 juin 2016

***

"Il y a des ébranlements soudains, des sortes de turbulences intérieures qui, une fois racontés, risquent de paraître mièvres; il y a certaines paroles qui ne sont vraies qu'une seule fois, quand elles sont dites de vive voix et jaillissent inopinément du tumulte des sentiments."

Stefan Zweig, in Confusion des sentiments.

dimanche 12 juin 2016

Mon trouble était puéril et insensé



"Ce que je fis alors, comment pouvait-il en être autrement, fut tout aussi absurde, c'était idiot, stupide même, j'éprouve presque de la honte à vous le raconter - mais je me suis promis, je vous ai promis, de ne rien passer sous silence : eh bien, alors, j'ai... j'ai voulu le retrouver... comprenez par là que j'ai voulu retrouver ces instants que j'avais passés avec lui... je ressentais le violent désir de revoir tous les lieux où nous avions été ensemble la veille, [...], rien que pour revivre une fois encore, encore, ce qui s'était passé. [...] pour que chaque parole, chaque geste se renouvelle en moi une fois de plus - voyez comme mon trouble était puéril et insensé. Mais songez aussi avec quelle fulgurance ces événements-là m'avaient assaillie - je n'avais guère ressenti autre chose qu'un grand coup qui m'avait étourdie. [...], je voulais savourer encore trait pour trait, en me les rappelant, ces instants trop vite enfuis, à la faveur de cet aveuglement magique que nous appelons souvenir - au vrai : ce sont des choses qu'on saisit ou qu'on ne saisit pas. Peut-être faut-il un cœur brûlant pour les comprendre."

Stefan Zweig, in Vingt-quatre heures de la vie d'une femme.

jeudi 19 mai 2016

***

" Il me regarda, les yeux tout humides et brillants d'émotion; un instant je crus qu'il voulait dire un mot, un instant il me parut que quelque chose le poussait vers moi."

Stefan Zweig, in Vingt-quatre heures de la vie d'une femme.

mercredi 3 février 2016

Je tremblais, j'exultais, je priais, tu allais m'aborder


Je viens de terminer Lettre d'une inconnue, de Stefan Zweig dont j'avais parlé ici après avoir vu le film de Max Ophüls, adapté de la nouvelle.  Dans le livre c'est un écrivain qui reçoit cette Lettre d'une inconnue. Max Ophüls en avait fait un musicien dans son adaptation. Ce n'est qu'après avoir vu le film que j'ai lu, pour la première fois, cette nouvelle; j'occultais alors complètement le film et ses interprètes, sans difficulté. J'inventais une autre femme en lisant le texte de Stefan Zweig. Et, en deuxième lecture, c'est cette même femme, celle que j'ai imaginée, celle dont j'ai créé l'image que je revoie. 


Extraits.


[…] Un jour, fière et puérile comme j’étais et comme je suis peut-être toujours, je suis restée loin de chez toi : mais que cette soirée d’orgueil et de rébellion fut atroce et vide. Le soir suivant, je me tenais de nouveau humblement devant ta maison, t’attendant, attendant comme j’ai attendu tout au long de mon destin devant ta vie fermée à double tour.

« Un soir enfin tu m’as remarquée. Je t’avais vu arriver de loin et je concentrais toute ma volonté pour ne pas m’esquiver devant toi. Le hasard a voulu qu’une voiture de livraison encombre la rue, ce qui t’a obligé à passer juste à côté de moi. Sans en avoir conscience, ton regard distrait m’a effleurée pour devenir immédiatement, sitôt rencontré l’attention du mien – oh, comme ce souvenir m’a causé de l’effroi -, ce regard qui s’adresse aux femmes, ce regard tendre qui est le tien, qui enveloppe et en même temps déshabille, embrasse et déjà étreint, et qui a éveillé pour la première fois en l'enfant que j’étais une femme et une amoureuse. Pendant une ou deux secondes, ce regard a soutenu le mien, qui ne pouvait ni ne voulait s’arracher à lui – puis tu es passé. Mon cœur battait la chamade : malgré moi j’ai dû ralentir le pas et comme une curiosité incontrôlable m’a fait me retourner, j’ai vu que tu t’étais arrêté et que tu me suivais du regard. Et à l’air curieux et intéressé avec lequel tu m’observais, j’ai su aussitôt que tu ne m’avais pas reconnue.

« Tu ne m’as pas reconnue, ni jadis, ni jamais, jamais tu ne m’as reconnue. Comment te décrire, mon Amour, la désillusion née de cette seconde – de cette première fois où je subissais ce destin de n’être jamais reconnue par toi, qui a été le mien toute ma vie et avec lequel je meurs : ne jamais être reconnue, ne jamais cesser de ne pas être reconnue par toi. Comment te décrire cette désillusion ? […] Comment aurais-je pu seulement respirer avec la certitude que je n’étais rien pour toi, qu’aucun souvenir de moi jamais n’effleurerait ton esprit ! Et ce réveil brutal sous ton regard qui me montrait que rien en toi ne me connaissait plus, que ne se tendait pas le moindre fil de la mémoire entre ta vie et la mienne, était une première chute dans la réalité, un premier pressentiment de mon destin.

« Tu ne m’as pas reconnue ce jour-là. Et lorsque deux jours plus tard ton regard m’a enveloppée avec une certaine familiarité à l’occasion d’une nouvelle rencontre, une fois encore tu n’as pas reconnu en moi celle qui t’aimait et que tu avais éveillée à la vie, mais simplement la jolie fille de dix-huit ans qui deux jours auparavant t’avait croisé au même endroit. Tu m’as regardé gentiment surpris, un léger sourire aux lèvres. Tu es passé de nouveau près de moi et de nouveau tu as ralenti le pas aussitôt : je tremblais, j’exultais, je priais, tu allais m’aborder. J’ai senti pour la première fois que pour toi j’étais vivante : j’ai également ralenti le pas, je ne te fuyais pas. Et soudain, je t’ai senti derrière moi ; sans me retourner, j’ai su que j’allais entendre pour la première fois ta voix adorée s’adresser à moi. L’attente me paralysait, je craignais de devoir m'arrêter tant mon cœur battait à se rompre – tu es arrivé de mon côté. Tu m’as parlé à ta manière légère et gaie, comme si nous étions des amis de longue date – ah, tu n’avais pas la moindre idée de qui j’étais, tu n’as jamais rien soupçonné de mon existence ! – tu m’as parlé avec une spontanéité si ensorcelante que je t’ai répondu immédiatement. Nous avons longé la rue côte à côte. Puis tu m’as demandé si je voulais dîner avec toi. J’ai répondu oui. Qu’aurais-je osé te refuser ?
"Nous avons dîné dans un petit restaurant. Sais-tu où c'était? Ah non, tu ne fais certainement pas de différence entre ce soir-là et les autres soirs, car qu'étais-je pour toi? Une parmi cent autres, une aventure, un maillon dans une chaîne indéfiniment prolongée. [...]
"Il se faisait tard, nous sommes partis. [...]
"Nous sommes montés chez toi. Pardonne-moi mon Amour, si je te dis que tu ne peux pas comprendre ce que représentaient pour moi ce couloir, ces escaliers, quel vertige, quel trouble, quel bonheur fou, douloureux, presque mortel. [...] Imagine-toi seulement que le moindre objet de ce lieu était imprégné de toute ma passion, que chacun d'eux était un symbole de mon enfance, de mon languissement : la porte devant laquelle je t'ai attendu des milliers de fois, les escaliers du haut desquels j'ai passé mon temps à tendre l'oreille pour épier tes pas et où je t'ai vu pour la première fois, le judas à travers lequel j'ai guetté de toute mon âme, le paillasson devant ta porte, sur lequel je me suis agenouillée un jour, le bruit sec de la clef qui toujours m'a fait quitter en sursaut mon poste de surveillance. [...] Dis-toi que jusqu'à cette porte - ces mots n'ont rien d'original, mais je ne sais pas dire les choses autrement - toute mon existence n'avait été que banalité sans vie, et voilà que s'ouvraient les portes du royaume enchanté de l'enfant, du royaume d'Aladin. Dis-toi que mille fois j'ai fixé de mes yeux brûlants cette porte qu'à présent je franchissais chancelante, et tu auras une idée, mais seulement une idée - car tu ne le sauras jamais totalement, mon Amour - de ce que cette minute vertigineuse emportait de ma vie.
"Je suis restée la nuit entière chez toi. [...]
"Le matin je me suis échappée sans tarder, très tôt. [...]
[...]
[...]
[...]
"J'ai rapidement ramassé mes affaires. je voulais partir, partir immédiatement. J'avais mal. J'ai attrapé mon chapeau, il était posé sur le bureau, à côté du vase et des roses blanches, à côté de mes roses. J'ai été prise d'une impulsion violente, irrésistible : j'ai voulu tenter, une fois de plus, de réveiller ton souvenir. "Tu me donnerais une de tes roses blanches? - Volontiers" as-tu répondu en les prenant aussitôt. "Mais elles t'ont peut-être été données par une femme, par une femme qui t'aime? ai-je dit. - Peut-être, as-tu répondu, je ne sais pas. Elles m'ont été données, mais je ne sais pas par qui; c'est pourquoi je les aime tant." Je t'ai regardé. "Peut-être viennent-elles aussi d'une femme que tu as oubliée!" 
"Tu m'as regardée d'un air étonné. J'ai soutenu ton regard. "Reconnais-moi, reconnais-moi enfin!" criait le mien. Mais tes yeux me souriaient gentiment, comme s'ils ne savaient pas. Tu m'as embrassée encore une fois. Mais tu ne m'as pas reconnue. 
[...]
[...] 
"Mon enfant est mort, notre enfant - je n'ai plus personne au monde désormais à aimer comme je t'aime. [...] C'est seulement quand je serai morte que tu recevras ce testament, celui d'une femme qui, de toutes les femmes que tu as connues, est celle qui t'as le plus aimé, et que tu n'as jamais reconnue, d'une femme qui t'a toujours attendu et que tu n'as jamais appelée. [...]
[...]
"Mais  qui... qui désormais va t'envoyer les roses blanches pour ton anniversaire? Ah! le vase sera vide, ce souffle infime, cette infime respiration de ma vie qui flotte autour de toi une fois par an, cela aussi va disparaître. Mon Amour, écoute, je t'en prie, c'est la première et la dernière prière que je t'adresse... Fais-le pour moi, achète à chacun de tes anniversaires - c'est un jour où l'on pense à soi -  achète ce jour-là des roses et mets-les dans le vase. Fais-le, mon Amour, fais-le comme d'autres font dire une messe une fois par an pour une chère disparue. [...] Oh! rien qu'un jour dans l'année, et tout à fait, tout à fait silencieusement, comme j'ai vécu près de toi... je t'en prie, fais-le, mon Amour... C'est la première prière que je te fais et la dernière... je te remercie... je t'aime, je t'aime... Adieu."

Les mains tremblantes, il reposa la lettre. [...]
Son regard tomba alors sur le vase bleu posé devant lui sur le bureau. Il était vide, vide pour la première fois depuis des années le jour de son anniversaire. Un frisson de peur le parcouru : il lui sembla qu'une porte invisible s'était soudain ouverte et qu'un courant d'air froid venu d'un autre monde s'engouffrait dans l'espace paisible où il se trouvait. Il sentit une mort; il sentit un amour immortel : quelque chose se mit en mouvement au plus profond de son âme, et il se mit à penser à l'Invisible, abstraitement et avec passion, comme à une musique lointaine.    

Stefan Zweig, in Lettre d’une inconnue, traduction par Mathilde Lefebvre, Bibliothèque de la Pléiade, volume I. 


Notice 

"Un écrivain déjà connu reçoit une très longue lettre d'une femme inconnue [...], une mère dont le jeune garçon vient de mourir d'une grippe impitoyable, elle-même en train de succomber à cette maladie en refusant d'y résister. Il y apprend que cet enfant est de lui et découvre la passion amoureuse qui a dévoré l'existence de cette femme depuis qu'elle a treize ans [...] quand elle habitait à Vienne, dans le même immeuble que lui, sur le même palier.  Plusieurs fois portée à l'écran, cette nouvelle est sans doute l'une des plus célèbres de Zweig. Elle est en particulier réputée pour son caractère manifestement autobiographique. [...] L'histoire rapportée évoque très indirectement la façon dont Zweig fit la connaissance de son épouse Friderike, en recevant une lettre d'une femme qu'il ne connaissait pas... Zweig s'y livre enfin en apparence à un portrait sans complaisance de lui-même, où beaucoup l'ont reconnu. La question de l'enfant en particulier y joue un rôle à plusieurs entrées. On sait qu'il n'en voulait pas. Et il ne semble pas qu'on lui en ait connu.
[...] La seule référence historique réelle est assez allusive : la pandémie grippale de 1918-1920, qui entre autres victimes emporta une fille de Freud, le sociologue Max Weber et le peintre Egon Schiele, peut être évoquée par la mort de l'enfant et la contamination fatale de la mère. 
[...]
Tout se joue dans le sémantisme double du verbe allemand sans cesse répété, erkennen, constamment utilisé dans le registre négatif par la femme qui écrit la lettre, et qui signifie à la fois "connaître", au sens gnoséologique du terme, et "reconnaître quelqu'un ou quelque chose que l'on a connu dans le passé". Le double sens du verbe est le pivot de la relation entre l'homme et la femme il ne la reconnaît jamais, parce qu'il ne l'a jamais vraiment "connue", mais seulement rencontrée et superficiellement consommée dans l'instant "esthétique", tandis qu'elle le connaît physiquement et psychologiquement dans la durée et en profondeur, par-delà son égoïsme de jouisseur compulsif. Cette inégalité fondamentale est le ressort de leur relation, et Zweig suggère très habilement à la fin de la nouvelle que la seule personne qui reconnaisse l'inconnue (die Unbekannte) est - tel celui d'Ulysse - le serviteur de l'homme de lettres : comme si la non-connaissance était un aspect ou un facteur essentiel de la domination sociale. [...] Ici, même en cet instant de révélation, l'homme persiste encore dans sa posture d'esthète pensant les choses dans des métaphores, que rien ne lie et qui n'est lié à rien, sinon à l'universelle condition de mortel.
Mais il se passe quelque chose malgré tout. La dernière phrase de la nouvelle est exceptionnelle puissance poétique. L'Invisible demeure l'invisible, celle que l'homme n'a pas reconnue, qui n'a toujours pas de visage dans sa mémoire, et dont il vient de lire l'adieu, le dernier signe de vie. [...]


La nouvelle de Stefan Zweig a été adaptée à sept reprises au cinéma [...]. La dernière adaptation, en 2004 par la réalisatrice chinoise Junglei Xu." 

  

jeudi 12 août 2010

Une passion bafouée

Lettre d’une inconnue.

Stefan Brand (Louis Jourdan) est un riche pianiste qui aime sortir la nuit et séduire les femmes. Alors qu'il emménage dans un nouvel appartement, la fille de la voisine tombe sous le charme : elle l'épie, le suit, l'aime follement en secret. Elle le rencontrera un jour, ils passeront la nuit ensemble. Pour lui, ce ne sera qu'une passade, pour elle ce sera l'amour de sa vie.
C’est le portrait d’une femme sublime, Lisa, incarnée par Joan Fontaine ! L’amour dans toute sa gravité, sa dévotion, sa passion.

"Passion bafouée. Celle d’une femme dont le cœur bat en secret pour un pianiste volage qu’elle a croisé à trois reprises, qu’elle épie, qui l’ignore, auquel elle s’offre corps et âme, mais qui ne la reconnaît pas, ou trop tard, en recevant une lettre posthume dans laquelle elle avoue sa vaine quête : "Je n’ai que toi, toi qui ne m’as jamais connue et que j’ai toujours aimé." Seule la caméra rapproche dans un même mouvement les amants que tout sépare. La dévotion de la femme douce illuminée par un amour absolu se heurte à l’aveuglement d’un amant frivole aux abandons sensuels sans lendemains. Cette Adèle H. viennoise hante des lieux qui trahissent la malédiction de ses espoirs, son chagrin et l’irrémédiable incompatibilité du cynisme et du sacré."
Jean-Luc Douin.


Vu ce film hier soir (DVD emprunté à la médiathèque). Le deuxième film de Max Ophüls tiré de la nouvelle de Stefan Zweig. J’étais bouleversée; Joan Fontaine en femme désespérément amoureuse et Louis Jourdan en dandy frivole sont magnifiques. Deux destins croisés, gâchés. Un film superbe et mélancolique. Tout ce que j’aime.

La scène où il joue du piano rien que pour elle : elle s’agenouille près de lui pour l’écouter jouer, ferveur de son regard.
Lui : Promets-moi…
Elle : N’importe quoi.
Lui : Je ne sais pas où vous vivez. Promets de ne pas disparaître.
Elle : Moi je ne disparaîtrai pas. Elle lève les yeux vers lui, un regard intense, quêtant une réponse mais il se tait.

Cette autre scène, exquise : ils sont dans un train imaginaire, une sorte de manège enchanté, mû par un pauvre homme qui pédale pour faire avancer le train. Une suite de paysages et de pays traversés. Quand le train s’arrête Stefan paie la tenancière du "manège" pour repartir… dans un autre pays, dans un autre voyage, ici la Suisse (encore elle;o)). Ils ne regardent pas le paysage, le voyage est un prétexte, seul compte ce moment - que l'on voudrait parfois infini - de la découverte de l'autre, ce voyage du coeur, des sens, de l'âme. Quand le "voyage" est fini, Stefan revient vers la tenancière et la paie pour une nouvelle traversée de... tous les pays.... Que j'aime cette scène! Beaucoup de douceur, de volupté, mais c’est un film poignant, dramatique.


"Je le sais maintenant, rien n’arrive jamais par hasard. Chaque instant est mesuré. Chaque pas est compté."
[…]
"J’ai l’impression que vous comprenez ce que je ne sais même pas dire."

Je repensai ensuite à Madame de qui m'avait aussi chavirée mais dont je garde un souvenir plus léger et délicieux.