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mercredi 6 novembre 2013

"Ah! Il y a tant de choses à voir entre le ciel et la terre que les poètes sont seuls à avoir rêvées." Friedrich Nietzsche

Hier soir j'ai regardé la télévision. Ben oui. J'ai regardé La Grande Evasion fiscale! Ah ah! A vrai dire je m'en fichais complètement du sujet traité. Je ne pensais qu'à la mienne, d'évasion, celle qui me fait rêver, qui m'emporte quand je longe ses rives. Je voulais voir le Léman, je l'ai vu. Je veux revoir le Léman.

J'aime les lacs, la montagne, donc j'aime la Suisse. Ses banques, je m'en balance! Du coup l'histoire de la Suisse m'intéresse et j'écoutais ce matin - presque par hasard - cette émission

Et la Suisse ce n'est pas que le lac Léman!

Un ami qui sait combien j'aime ce pays et ses lacs (et Nietzsche ne me contredira pas), m'a envoyé ces photos* hier, du lac de Neuchâtel. Il veut me faire mourir d'envie!




Bon, ce n'est pas demain non plus que je vais résider à Sils-Maria au Waldhaus!

A-9002.jpg 

"[...]  un hôtel aux allures de forteresse qui vient de fêter son centième anniversaire. Marcel Proust, Jean Cocteau ont séjourné ici, ainsi que Claude Chabrol qui y a tourné une partie des scènes de Rien Ne Va Plus, et qui, le dernier jour, s’est amusé à préparer un steak tartare pour 50 personnes ! [...]"
(Aller directement au troisième paragraphe.)

"Pour Thomas Mann, Sils-Maria, en Suisse, était le plus bel endroit du monde. C'est aussi l'adresse d'un hôtel exceptionnel, le Waldhaus, où la chambre de l'écrivain est restée inchangée. Fondé en 1908, ce château biscornu, qui domine la vallée au milieu d'une forêt de mélèzes, a reçu tous les grands de ce monde et garde sa patine du XIXe siècle. Un univers de beauté et de paix, qu'évoquent ici des habitués : l'historien Fritz Stern, le cinéaste Alexander Kluge, qui y rencontra jadis le philosophe Theodor Adorno, ou l'artiste berlinois Jonathan Meese." 
  
Assez rêvé pour aujourd'hui! Ah mais non! Je continue de rêver là. Bon d'accord, je ne joue pas dans la même cour que la journaliste.

* Publiées ici avec l'accord de l'auteur. Reproduction interdite. 

samedi 8 juin 2013

J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. (Arthur Rimbaud)

Donc!
Je devais prendre la route samedi dernier et... j'ai pris l'ambulance, direction les urgences.
Tombé à l'eau mon beau, mon doux, mon merveilleux... voyage.
Les vertiges ont eu raison de mon sort et ce n'était pas le vertige des montagnes, ni celui de l'amour.

Deux jours nauséeux, sous perfusion, sans pouvoir manger. On m'apporte enfin mon premier repas, le troisième jour. Je reste écoeurée devant mon assiette qui me soulevait le coeur.
Je n'y ai pas touché. 


Puis,  j'ai pu ouvrir un livre qui se trouvait par hasard dans mon sac à main.

  

... et cette lecture était plus nourrissante que celle que j'avais sous les yeux.
Chose étrange, la première phrase du chapitre parle de vertiges. 

Piéger la mémoire

Le poète reclus dans le Harar invitait au dérèglement de tous les sens et à la nécessité de fixer les vertiges. Comment procéder avec les ivresses induites par le voyage? Ecrire? Noter? Dessiner? Envoyer des lettres? Et si oui, brèves ou longues? Préférer des cartes postales? Photographier? Transporter avec soi des carnets sur lesquels on consigne croquis et phrases, mots et silhouettes, chiffres et nombres? [...]
Car du perpétuel flot et flux d'informations on ne retient jamais l'intégralité. Le voyage fournit en effet une occasion d'élargissement des cinq sens : sentir et entendre plus vivement, regarder et voir plus intensément, goûter ou toucher avec plus d'attention - le corps en émoi, tendu et prêt pour de nouvelles expériences enregistre plus de données que d'habitude. [...]
Noter, donc. Noter ce qui, dans le déroulement temporel et fluide du temps réel, dégage du sens et quintessencie le voyage. [...]
[...]
Plus tard, le temps de l'événement loin derrière soi, il reste des instants congelés en des formes susceptibles de réactivations immédiates. Ces traces justifient moins le voyage qu'elles le rendent partiellement immortel. Rien de pire qu'un déluge de traces, une abondance de photographies - sinon l'hystérie contemporaine et touristique qui consiste à tout enregistrer au caméscope au risque de réduire sa présence au monde à la seule activité de filmer... [...]
Entre l'absence de trace et leur excès, la fixation des instants forts et rares remplace le long temps de l'événement en un temps court et dense : celui de l'avènement esthétique. [...] D'un voyage ne devraient rester  que trois ou quatre signes, cinq ou six, guère plus. En fait, autant que les points cardinaux nécessaires à l'orientation.

Michel Onfray, in Théorie du voyage, Poétique de la géographie.

De retour à la maison, ce n'est plus la nourriture in-hospitalière qui me soulève le coeur, c'est la mélancolie. 

 

Je ne reverrai pas mon Léman tant chéri et ses montagnes. J'y pensais depuis des mois à cette escapade, vitale. GPS inutile...




Photos mai 2012


mardi 2 octobre 2012

***


Suisse.
Dehli, Ceylon et MaPalaj, les éléphants indiens du cirque national Knie, font leur traditionnelle trempette de fin d'été dans le lac Léman à Lausanne.

dimanche 8 juillet 2012

De joie, de peine, d'espoir

Samedi 7 juillet.

Donc, après ma belle matinée, je déjeunais sur ma terrasse; je rêvais à nouveau du lac Léman en prenant mon café et j'éclatais de rire en regardant ma table : non, il ne suffisait pas d'un set de table et d'une carafe d'eau pour me croire en ces lieux, Chamonix et Evian.


Je décidais de me satisfaire maintenant de ce que j'avais sous les yeux et le soir venu, après un dîner dans le bistrot - le crachin breton était tenace - d'un petit port à quelques encablures de mon sweet home, je n'ai eu aucun effort à faire pour me dire que ce que je voyais là valait bien mon cher lac Léman au coucher du soleil.





Je n'en croyais pas mes yeux alors que trente minutes plus tôt nous regardions à travers la vitre du restaurant tomber ce crachin qui nous bouchait la vue. Nous devions tout de même garder nos pulls, l'air était frisquet; n'empêche, nous avons vu le soleil avant qu'il disparaisse! En Bretagne c'est en septembre qu'on dîne en terrasse. Pfff!

Au retour, pas besoin de tester mon alcoolémie, j'ai bu de l'eau.
J'allume la radio, je n'écoute pas, je pense à elle, qui était si triste ce soir. Je les ai pris en photo tous les deux, il la prend par l'épaule tendrement, lui sourit et elle, à travers ses lunettes de soleil, a les yeux qui brillent de chagrin. Le soleil couchant colore leurs visages.
J'ai le coeur gros.

Dans toutes les larmes s'attardent un espoir.
Simone de Beauvoir.

Dimanche 8 juillet.

Soleil, nuages, vent.
Après-midi, commencé La plage de Scheveningen de Paul Gadenne.
Fait un tour dans une Trocante. Pas trouvé ce que je cherchais : une assise cannelée - voire le fauteuil complet - pour remplacer celle, défoncée,  d'un fauteuil!  
Regardé ce soir un film de Fassbinder en VO : Les larmes amères de Petra von Kant. Un huis clos qui permet à Fassbinder de creuser la chair à vif des passions, plaisirs et tourments que chacune des protagonistes exerce les unes sur les autres.  Un peu long... et lent.  Je n'étais peut-être pas dans l'état d'esprit adéquat pour apprécier ce film, sans doute essentiel.

lundi 18 juin 2012

***

Deux semaines que je suis rentrée et jour et nuit  j'y pense.
Je ne pense qu'à ça, y retourner et y rester plus longtemps.
Retrouver le quotidien et tout faire pour lui trouver du charme.
Me dire que là où je vis, c'est aussi beau.
De plus ça l'est, d'une beauté plus sauvage.
Tout est beau si l'on sait contempler.
C'est notre regard qui donne à notre environnement sa beauté.

vendredi 15 juin 2012

Plus je te vois et plus je t'aime, Ô bleu Léman

Vendredi 15 juin.

Météo à Quimper

15 °C
°F ven. sam. dim. lun.

Risques de pluie Risques de pluie Brouillard Brouillard
Nuageux dans l'ensemble
Vent : SO à 24 km/h
Humidité : 82% 16 ° 12 ° 16 ° 12 ° 16 ° 6 ° 18 ° 10 °



15.06.12.
 
Météo à Évian-les-Bains

25 °C
°F ven. sam. dim. lun.

Ensoleillé dans l'ensemble Temps clair Temps clair Temps clair
Couverture nuageuse partielle
Vent : S à 23 km/h
Humidité : 41% 26 ° 15 ° 28 ° 14 ° 27 ° 17 ° 25 ° 16 °


29.05.12.

J'ai envie de déménager!
J'ai ramené la carafe (cadeau de l'hôtel) mais pas le soleil!

Miroir de l'âme, berceau d'une civilisation, le Léman est le lac préféré des poètes romantiques.

«Notre Méditerranée à nous, petite mer intérieure avant la grande.» C.F. Ramuz.

«... la magnificence, la majesté de l'ensemble qui ravit les sens, émeut le coeur, élève l'âme.» J.J. Rousseau.

«Le Léman et sa nappe de cristal, miroir où les étoiles et les montagnes voient reproduire leur image tranquille dans la profondeur de cette eau limpide.» Byron.

 «Ô vieux Léman, toujours le même, Bleu miroir du bleu firmament, Plus on te voit et plus on t'aime, Ô vieux Léman.» Eugène Rambert.

«Ô bleu Léman, amours de tes rivages, Miroir du ciel où tremblent les nuages, De ma patrie ô suprême beauté.» Juste Olivier.

«Quant au Léman, c'est la mer de Naples, c'est son ciel bleu, ce sont ses eaux bleues, et plus encore ses montagnes sombres qui semblent superposées les unes aux autres, comme les marches d'un escalier du ciel.» Alexandre Dumas.

«Cette magnifique émeraude du Léman enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.» Victor Hugo.




Mais on peut lire aussi :

"«Toujours les lacs, morceaux de ciel égarés, sur terre, exciteront l'idolâtrie dans les âmes sensibles. Il n'en est point, probablement, qui l'ait fait autant que le Léman, ni qui pût réciter, si les eaux avaient de la mémoire, autant d'hymnes, d'élégies et de romances qui se sont épanchées au bord de ses flots, dans tous les idiomes du monde», ironise Paul Budry dans un texte consacré aux peintres du Léman. L'écrivain vaudois observe que le peintre du lac balance entre deux pôles périlleux, le pittoresque et la féerie. Et estime que seul Bocion a su rendre la poésie du lieu."

(Source L'Hebdo).

Photos, collection particulière, reproduction interdite. Non mais!



François Bocion
Bocion et sa famille à la pêche, 1877
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne (inv. 250)



dimanche 10 juin 2012

***

A peine une semaine que je suis rentrée et déjà mes vertiges qui reprennent.
Impossible de mettre le pied par terre hier, cela avait commencé la veille. Je pris aussitôt mon médicament. Dans la nuit ça empira.
J'appelais mon médecin le matin pour lui demander si je pouvais augmenter la dose de Bétaserc. Elle me dit impérativement : non. Je suis restée allongée toute la journée.
Aujourd'hui ça va mieux.
Je peux ce matin écouter de la musique et ce morceau qui me ramène à lui. Je pensais ne plus me poser cette question : pourquoi ne m'a-t-il pas répondu, pourquoi ne m'écrit-il plus? Questions qui resteront sans réponse et je le regrette. J'avais décidé de ne plus y penser mais peut-on décider de ce qui vous poursuit, malgré vous?
Une chose est sûre, j'y pense avec détachement et un certain sourire, comme celui que j'aie sur cette photo et qu'on ne voie pas (je l'ai recadrée). Et ce jeune homme, je n'avais même pas remarqué qu'il était dans mon champ en me prenant dans la vitre! Il a de belles mains, la première chose que je remarque chez un homme. Peut-être a-t-il cru que c'est lui que je photographiais? Mais non, c'était un autoportrait.


Retour de Lausanne (29/05/12)

Que c'est dur de retouver la grisaille et la pluie... heureusement que Les Papous sont là le dimanche pour la bonne humeur!

mercredi 6 juin 2012

Se persuader...

Tout faire, tout voir, en arrivant à me persuader que j'y prends du plaisir, en occultant cette chienne de solitude qui me colle aux basques comme mon ombre. Et j'y arrive, enfin, je crois, je ne sais pas... et jusqu'à quand.

Mais si, j'y arrive voyons, je n'ai pas eu besoin de me pincer pour ressentir ce bonheur d'être là.


 Ce pêcheur avec son chien ne se pose pas la question de savoir s'il est heureux.
Il l'est.


A Helen Corke, 12 juillet 1911
12 Colworth
Mercredi minuit

Je n'ai pas été surpris de trouver ta lettre en rentrant de Douvres. Ne sois pas blessée - je formule seulement mes paroles à la hâte. Bien sûr, bien sûr, ma doctrine est qu'une émotion est authentique même si le lendemain un sentiment antagoniste la supplante. Ce que nous sommes l'un pour l'autre est indéniable. Il y a une partie de toi que je devrais toujours aimer. Mais en même temps, je dois me libérer. Et je ne peux pas me marier, sauf si cela ne me lie pas. Tu peux même m'attribuer ce trait honteux, l'anormalité, pourvu que tu me croies. J'aime Louie* d'un amour qui n'empiète pas sur ma liberté et je peux l'épouser tout en demeurant seul. C'est ainsi que je dois vivre, si je me marie - dans la solitude de l'âme avant tout.
[...]
J'ai été extraordinairement heureux, tout seul à Douvres. Je n'avais rien à rejeter, nulle raison d'exercer mon ironie. La lune se levait, tout contre ma poitrine. Je crois que je peux arriver à vivre seul, corps et âme, aussi longtemps qu'il le faut [...]"
* Louisa Burrows

D.H. Lawrence, in Lettres choisies, Gallimard 2001.

lundi 4 juin 2012

Avant de prendre la route

De retour, j'ai rajouté quelques photos au texte du précédent billet, photos prises il y a quelques jours.

Samedi 2 juin, réveil à 6 h 45 pour prendre le dernier petit déjeuner face au lac. En ouvrant les rideaux, je suis ssurprise de voir à cette heure-là sur le ponton de l'hôtel, le Hollandais que j'avais pris en photo avec sa femme avec leur appareil pendant le dîner, penché sur son écran, dans la lumière du petit matin. Un couple amoureux  qui faisait un périple dans la région en DS décapotable, c'est la femme qui me le précisa, je n'avais pas vu leur automobile. Elle était sous le charme du lac; comment ne pas l'être, de plus en amoureux. Je ne les enviais pas, j'avais eu ma part de bonheur et je savais à présent savourer ce que je m'offrais, en solitaire.


Je pensais que ce serait la dernière photo de mon séjour sur les bords du Léman, elle reflète cette paix qui m'a enveloppée pendant une semaine. J'ai envie de croire que c'est un écrivain et que cette vision l'inspire.
Cependant quelques minutes plus tard, à 7 heures, c'est un couple d'Allemands qui profitent d'un dernier bain avant, eux aussi, de reprendre la route. Ils sont arrivés le même jour que moi, ils ne parlaient pas un mot de français, j'ai pu échanger avec eux quelques mots d'anglais. Ils ont passé beaucoup de temps sur les matelas : farniente, lecture et bains.  Je les ai tout de même croisés à Ouchy. Cette fois c'est bien la dernière photo sur les 450 photos que j'ai prises en deux semaines. Il va falloir que je fasse le tri!

samedi 19 mai 2012

Miroir de ce que l'on souhaite voir s'y refléter : le Léman



"Je l’aime parce qu’il est indifférent aux tourments du monde, il est intemporel, je suis le contraire. Lorsque je le contemple lui ne me voit pas, il est indifférent à mon sort et vit sa vie étranger à mes humeurs ; il a les sienne. Lorsqu’il s’énerve et tente de m’effrayer par sa débauche d’écume et la fureur du fracas de ses lames, il m’amuse et son énergie stimule la mienne*. Lorsque je le fréquente je redeviens l’enfant qui aimait les contes et les tempêtes, l’adolescent qui se retrouvait dans ses révoltes, l’adulte amoureux qui trouvait là le prétexte idéal à tous les blotissements. Lorsque le lac n’est pas en tempête il est tout aussi attirant, hypnotisant, il est le liquide amniotique, océan rêvé qui donne envie de nager indéfiniment, jusqu’à retrouver l’état d’inconscience des choses et des êtres que nous sommes au début de nos vies. J’ai été amoureux à Lausanne, le lac en fut le grand témoin, le petit théâtre le romanesque décor. Sa force est d’être le miroir de ce que l’on souhaite voir s’y refléter.

Sur les bords du lac, au Musée de la Photographie, une histoire d’amour qui se terminait mal et moi-même étions sur le point de régler nos deux entrées. Le caissier crut que la personne qui était devant nous - dont je ne manquais pas de remarquer le bleu intense des yeux - était avec nous. Le caissier décida d’unir le trio et exigea qu’une seule personne s’acquitte des trois entrées. Amusée, sans hésitation, avec élégance, la personne aux yeux si bleus accepta de régler les trois billets. Lors du thé de remerciement qui suivi la visite de l’exposition, je compris que cet accident de billetterie était peut-être la naissance de quelque chose sur lequel je n’apposais pas de nom mais qui me conduisait, intimidé, à détourner – afin de ne pas être englouti – mon regard du bleu océan du sien.

Il était convenu qu’après être retourné à Paris, je reviendrai quelques jours plus tard, non pas à Lausanne mais de l’autre côté du lac, à Evian, afin d’assister à un festival de musique classique.



 Je doutais du sens que pourrait avoir la venue de l’histoire d’amour qui se terminait mal, dans le cadre d’un festival éminemment poétique. Je ne proposais pas d’être rejoint. Timidité étonnamment oubliée, pressentiment inconscient, sens de la mise en scène, légèreté inhabituelle devenue audace, une fois à Paris je décidais de laisser un message sur le répondeur de l’inconnue aux yeux d’un bleu que je ne conterai plus. Le mot laissé sur le répondeur, lâché comme une bouteille à la mer, commençait par une requête précise : surtout, ne me rappelez pas ; suivie de ma proposition : je serai à Evian dans quinze jours, le vendredi 18 mai prochain; un bateau quittera Lausanne pour arriver à l’embarcadère d’Evian à 19 heures 15; vous le prendrez, ou pas; nous irons ensuite assister à un concert donné par Rostropovitch, ou pas; nous dînerons après le concert à l’hôtel, ou pas; je serai à l’embarcadère, et vous y serez, ou pas.

J’attendis le fameux vendredi avec fébrilité, amusement, anxiété, oubliant presque que quelques jours auparavant j’étais encore dans une histoire d’amour qui se terminait mal parce qu’elle n’en était peut-être plus une.

Le 18 mai arriva, avec difficulté. Le vendredi matin, à peine installé dans la chambre d’un palace posé dans la forêt au-dessus d’Evian, je ne pus m’empêcher de regarder de mon balcon, le lac, la Suisse, ses coteaux verts brumeux et une tâche grise en face, Lausanne.




Poursuivant ma contemplation du lac j’observais un bateau avancer au milieu de celui-ci, il traçait consciencieusement sa route vers Evian, laissant un sillage blanc derrière lui, coupant provisoirement le lac en deux avant que ce dernier n’engloutisse le sillage dessiné, irrégulièrement. Nous étions encore loin de dix-neuf heures et quinze minutes.




En regardant ce bateau avancer, j’imaginais celui qui déverserait à 19 heures 15 son lot habituel de touristes, de travailleurs transfrontaliers et de Suisses venant jouer au casino, ou élégamment vêtus afin d’assister au concert. Accroché au balcon de ma chambre, entendant Rostropovitch répéter dans une autre peu éloignée de la mienne, j’observais à plusieurs reprises le rituel des allers et retours de ces bateaux effectuant les liaisons entre Lausanne et Evian ; bateaux qui griffent le lac, dessinant des lignes comme des aiguilles indiquent l’heure et dont j’avais l’impression, qu’elles ralentissaient le temps ou qu’elles étaient cassées. La journée allait être longue avant que je n’effectue la descente vers le petit port d’Evian. L’étirement de ces heures faites d’ennui, d’impatience et de gestes inutiles fut interrompu par un appel téléphonique, le lac changeait alors d’humeur ; celui-ci qui avait été si limpide et accueillant était devenu boueux et repoussant, le soleil ne s’y reflétait plus et les voiliers commençaient à rentrer à leur port. Décrochant le téléphone, j’eus peur d’une mauvaise nouvelle, peur d’être déçu par ses mots et la sonorité de sa voix ; un appel rompant les consignes précises passées ne pouvait qu’être porteur de mauvaises nouvelles. La voix que j’entendis ne me fut pas étrangère ; l’histoire d’amour qui se terminait mal m’appelait pour m’annoncer sa venue de Lausanne par le prochain bateau, celui de midi, à Evian. Avec solennité et sans violence, nous eûmes les mots qui écrivirent la fin de l’histoire qui n’était donc plus d’amour. Les nuages déposaient un voile opaque sur Lausanne, le lac devenait grisonnant. Nous le regardâmes de la chambre, l’un à côté de l’autre, à côté mais plus ensemble. Rostropovitch cessa de répéter et le silence de la chambre commença à m’être insupportable. Je me préparai alors pour le concert du soir, maladroitement, enfilant costume nouant cravate, regardant le lac immense, trop grand, avec Lausanne quasiment invisible en face, si loin, au bout, trop loin. J’aperçus, enfin, le bateau de Lausanne déchirer le voile gris, avancer si lentement. Au moment où il franchit la moitié de son pénible chemin, nous commençâmes toujours silencieux notre descente définitive vers l’embarcadère. Le lac avait à nouveau changé, les roses et bleus du ciel commençaient à être en fête pour célébrer la fin de la journée,


Lausanne se laissait voir à nouveau mais je ne le voyais pas. A 19 heures 10 nous étions sur les quais d’Evian face au bateau désormais si proche de la côte. Celui-ci déploya ses deux passerelles, celle à l’avant chargée de débarquer les passagers arrivants et celle à l’arrière chargée d’embarquer les passagers à destination de Lausanne. Mon passé emprunta gravement cette passerelle, heureusement sans se retourner ; il ne put donc voir que je n’étais pas triste mais dans l’espérance gourmande, de voir débarquer par la passerelle avant, ce qui ne pouvait être qu’un futur, léger. Le passé disparut dans le bateau.



Celui-ci libérait alors les passagers la plupart pressés, passagers des sans saveurs sans couleurs, passagers habitués, touristes groupés, mais pas de silhouette isolée, pas d’inconnue avançant avec grâce sur la passerelle, pas de regard d’enfant perdu ni de sourire ému. Ma déception fut immense. Mais pouvait-on réellement imaginer la venue d’une personne entr'aperçue dans un musée, puis dans un salon de thé à Lausanne une quinzaine de jours plus tôt ? Le rêve était joli, la proposition romantique, audacieuse, évidemment effrayante. Le bateau quasiment vidé de son contingent de passagers ne délivrait plus qu’au goutte-à-goutte, quelques personnes âgées et lentes, d’autres particulièrement chargées et enfin quelques membres du personnel de bord. Je me mis à commencer à marcher sur la route qui allait me conduire seul au concert lorsque, élégante et fine, une silhouette longue et gracieuse sortit du bateau, le sourire ému, et les yeux que vous connaissez déjà, joyeux.

Nous assistâmes au concert sans vraiment connaître le son de nos voix. Au dîner, nous nous rencontrâmes, oubliant les bateaux qui repartent pour la Suisse, ignorant qu’au-delà d’une certaine heure il n’y en a plus.



Nous eûmes plaisir à regarder ensemble, le lendemain à l’extrême fin de matinée, sous un soleil radieux, le lac léché par une lumière éblouissante et gourmande.


Sur l’autre rive les coteaux suisses et verdoyants se reflétaient dans les eaux enjouées du lac Léman, Rostropovitch répétait à nouveau dans sa chambre.

Cela fait près de la moitié de ma vie que je vais à Lausanne ; à chaque fois que je pars, reviens, repars, reviens, à chaque fois…."

Je passais donc une après-midi délicieuse dimanche dernier en écoutant cette émission sur France Culture. On peut entendre ce texte (l'auteur n'a pas été nommé) ici, le comédien qui lui donne sa voix ajoute de la "chair" à cette fiction romantique. L'émission dure deux heures; pour n'entendre que ce texte, aller à la 80e minute.
Ces deux heures m'ont offert un voyage à Lausanne, très documenté : musées, artistes qui y ont séjourné, lieux de culture.
Dans quelques jours je serai sur les rives qui lui font face...

J'écoutais ce texte ce dimanche. Non, je le vivais, je ressentais au plus près ces mots comme si je les avais vécus. Je crois bien les avoir vécus. Je leur donnais une signification très personnelle. Je les savourais comme un avant-goût de ma prochaine escapade. Je vais refaire le même périple que l'année dernière, le coeur plus léger, sans palpitations, car cette fois je n'ai rien à espérer, que du bonheur... solitaire**. Liberté, chérie? Non! Cependant, faisons semblant d'y croire.
Je me mens, je suis angoissée de partir, mais les départs m'angoissent toujours. Tout s'est toujours bien passé pourtant, jusqu'à présent...
Demain, je pars à l'aube... oui, je pars, mais personne ne m'attend.***


* Le lac Léman compte aussi des tempêtes catastrophiques.

Les principales tragédies sur le Léman

Le premier accident grave que l'on déplore sur le Léman depuis le lancement du premier bateau à vapeur, fut la tragédie de l'"HELVETIE" au large de Nyon, en août 1858, qui partagea en deux un bateau radeleur. Seize personnes se noyèrent.

Le 10 juin 1862, l"HIRONDELLE'', bateau d'une capacité de 800 personnes, avec 150 personnes à bord, coule au large de la pointe de la Becque à La Tour-de-Peilz. C'est par suite d'une manoeuvre pour éviter une barque qui lui coupe la route que l"HIRONDELLE" toucha les rochers et coula. Pas de victime. Il gît aujourd'hui entre 40 et 65 mètres de profondeur.

Le 23 novembre 1883, entre Ouchy et Evian, le "RHONE" sombrait après être entré en collision avec le "CYGNE", entraînant dix personnes dans la mort.

En 1892, au large d'Ouchy, vingt-sept personnes étaient brûlées vives à bord du "MONT-BLANC", dont les chaudières explosaient.

Le 18 août 1969, le "FRAIDIEU", bateau de location de Thonon, avec 61 personnes à bord, dont 33 enfants, coulait devant Ripaille. Bilan 24 morts dont 16 enfants.

Le 7 août 1970, renversée par un coup de joran d'une violence exceptionnelle mais prévisible - le feu clignotant de Nyon l'annonçait depuis un quart d'heure - la "SAINTE-ODILE" chavire devant Yvoire, avec vingt-six passagers. Bilan : sept morts.



** "Il faut se faire un bonheur solitaire, indépendant des autres."
Stendhal, Lettre à sa soeur Pauline, le 30 avril 1807.

***Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Victor Hugo

dimanche 4 mars 2012

Derrière le rideau du photomaton

Quand mes dimanches sont mortels je glane ici ou là des informations sur la Toile entre quelques instants de lecture du livre en cours.
Je découvre qu'en ce moment se tient à Lausanne une exposition consacrée au "Photomaton" dans un musée dédié à la photographie : Derrière le rideau - L'esthétique photomaton.


"Lorsque les premières cabines de photomaton furent installées à Paris en 1928, les surréalistes en firent un usage intensif et compulsif. En quelques minutes, et pour une somme modique, la machine leur offrait, dans le domaine du portrait, une expérience similaire à celle de l’écriture automatique. Depuis, des générations d’artistes ont été fascinées par le principe du photomaton. De Andy Warhol à Arnulf Rainer, en passant par Thomas Ruff, Cindy Sherman, ou Gillian Wearing, ils sont nombreux à s’être emparés du photomaton pour jouer avec leur identité, raconter des histoires, ou faire des mondes."

Et voilà que mon projet de refaire une escapade au bord du Léman commence à me chatouiller en voyant ce  bâtiment avec ses jardins donnant sur le lac.


Crédit photo, Yves André

Vue sur le lac depuis les jardins du Musée de l'Elysée.
Crédit photo Jacques Lauber 

Parmi les nombreux surréalistes exposés, Yves Tanguy me fait mourir de rire, voir ici.



J'avais d'ailleurs acheté lors d'une exposition il y a quelques années au Musée des beaux-Arts, un petit livret qui regroupait ses photomatons. En faisant défiler les pages rapidement on voit les grimaces en action. Qui n'a jamais fait le clown, le fou, derrière le rideau d'un photomaton?  Je me souviens de nous deux, toi tirant la langue, moi riant comme une bienheureuse, nos deux visages rapprochés, au photomaton du métro Boucicaut, cela faisait deux mois que nous nous étions rencontrés. Je les ai toujours quelque part ces photos rigolotes. Si je les retrouve, je les "photoshoperais" et les publierais...
Je les ai retrouvées. Mais ce qui ressurgit 35 ans plus tard est si vivace que je les garde pour moi**.






Exposition à Lausanne jusqu'au 20 mai 2012.

** Ajout du 9.10.2012

Photomaton 21.03.1977