Affichage des articles dont le libellé est France Culture. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est France Culture. Afficher tous les articles

vendredi 21 juin 2019

Artistes à l'oeuvre (2) : Face à la mort, UNE RAISON DE VIVRE

Suite du documentaire LSD (France-Culture) sur Les artistes à l’œuvre, face à la mort une nouvelle énergie. 
Dans le précédent billet je relatais quelques réflexions du peintre Gérard Fromanger dont j'aimais la décontraction voire la dérision, la lucidité, l'enthousiasme pour parler de cette ultime étape : la vieillesse, l'approche de la mort comme moteur de vie, de création. Les extraits que j'ai retranscrits ne remplacent absolument pas une réécoute de Gérard Fromanger, pour moi jubilatoire. Fromanger a 79 ans (né en 1939).

Puis, j'ai souhaité noter quelques séquences du documentaire sur l'artiste Hans Hartung dont j'avais vu une exposition  en 2017 dans ce bel endroit à Landerneau, les Capucins. Je m'en voulais de n'avoir pas eu le courage d'en faire un billet mais le cerveau commence à faiblir depuis au moins deux ans et, ne mettre que quelques photos des œuvres exposées me paraissait insuffisant. Eh bien, cette émission LSD m'a un peu motivée pour revenir sur cette exposition et j'ai publié ce billet qui restait dans mes brouillons, mais le courage manquait toujours pour que je l'étoffasse (*_*). Shame on me, je m'en suis tenue à mettre mes photos. Quand j'avais commencé ce billet, je pensais aussi parler de Anna-Eva Bergman... artiste, qu'il épouse en 1957. Pour en savoir plus... Fondation Hartung Bergman à Antibes.

Hans Hartung, né le à Leipzig, et mort le à Antibes, est un peintre français d'origine allemande, l'un des plus grands représentants de l'art abstrait et le père du tachisme.
Après [...] l'occupation de l'ensemble de la France, Hartung passe en 1943 en Espagne. Incarcéré, puis placé dans le camp de concentration de Miranda del Ebro durant sept mois, il rejoint l'Afrique du Nord et s'engage à nouveau dans la Légion, sous le nom de Pierre Berton cette fois-ci. Affecté au Régiment de marche de la Légion étrangère comme brancardier, blessé durant l'attaque de Belfort en novembre 1944, il est amputé de la jambe droite à Dijon. De retour à Paris en 1945, où il est aidé par Calder, il est naturalisé français en 1946, décoré de la croix de guerre 1939-1945, de la médaille militaire et de la Légion d'honneur.
(Wikipédia).

Revenons au document (à réécouter ici) Artistes à l’œuvre , face à la mort, et à Hartung. En fin de vie, handicapé, il a continué de peindre, de manière différente, dans son fauteuil roulant, avec des assistants, dont Bernard Derdérian, expert de l’œuvre de Hartung. Il intervient dans le documentaire LSD

Hartung with Bernard Derderian 1989
Photo: André Villers © Fondation Hartung Bergman
"Cette pulsion de vie qui passe de l’artiste à l’œuvre et qui se poursuit, de l’œuvre au regardeur, n’est pas l’apanage de la jeunesse, elle devient même plus prégnante avec l’âge

Or, l’histoire de l’art a tendance à négliger les derniers travaux des artistes, classés au rang de simples documents, de témoignages voire de catastrophe. Que l’on pense aux ultimes autoportraits de Bonnard, aux papiers découpés de Matisse, au minimalisme tardif de Picabia, aux Nymphéas de Monet  que l’on attribua à sa vue déficiente ou au feu d’artifice final de Hans Hartung, cloué sur son fauteuil roulant, auquel la critique refusa de croire.

Et si, plutôt que de ressasser leur œuvre ou l’obsession de leur mort prochaine, les artistes puisaient dans la vieillesse une force neuve, originale, libérée des contraintes et des regards critiques ; comme si, à la veille de l‘échéance ultime, ils rendaient un hommage à la création, à ce qu’elle leur avait donné de plus fort : une raison de vivre."


Hans Hartung dans l'atelier d'Antibes, 1989
Photographie de André Villers  
(Photo capturée à l'exposition en 2017,
Hartung dans son fauteuil roulant)

"Dans les dernières années de sa vie, Hartung va peindre au pistolet à peinture, ce qui lui permit de faire plus trois cents toiles l'année de sa mort, en 1989."
(Un exploit, mais je comprends pourquoi ses dernières œuvres m'ont moins fait vibrer. Comparaison n'est pas raison mais je ne peux m'empêcher de penser à ce peintre que j'admire et dont les œuvres m'éblouissent : Zao Wou-Ki dont j'ai parlé ici... en 2013. Mais tout de même, je reconnais et j'admire cette énergie créatrice qui a animé Hartung alors qu'il était physiquement très amoindri).
 

"Journal des infirmière 
Nuit du 17 au 18 juillet 1989.

Monsieur Hartung se couche assez vite, se redresse du lit un peu plus tard, très angoissé. Veut aller à l’atelier terminer son tableau de cinq mètres, voudrait y faire de grands traits. Je le rassure et lui promet de le réveiller tôt demain, pour lui permettre de terminer sa toile. Massage de l’épaule droite où il ressent de violentes douleurs. Rassuré et calmé, se rendort pour toute la nuit.  9 h 30. Réveil. Café au lait. S’énerve pour un rien. Toilette. Se calme. Plus détendu mais très pressé. Demande l’heure toute les cinq minutes, pensant être en retard à l’atelier. A 11 heures, déjà dans l’atelier pour finir la grande toile. Beaucoup de tension car il fallait une très grande concentration pour réussir."

"Effectivement, la vie quotidienne, les gestes de la vie quotidienne étaient d’une grande lenteur. Quand il a eu cet AVC fin 86, jusqu’à 1989, il n’a plus la possibilité de marcher avec des béquilles, il a des problèmes d’équilibre, de force même dans les bras." (Bernard Derdérian).

"Beaucoup s’étonne de me voir encore travailler autant. Le plaisir de vivre se confond pour moi avec le désir de peindre, j’ai le sentiment d’un renouveau, comme une force, une nouvelle jeunesse qui me serait accordée. J’ai surtout le besoin de faire de grandes toiles. Dans l’art abstrait, le geste de peindre doit avoir la dimension qui correspond à son essence.

Voilà pourquoi il faut peindre en grand ce qui est pensé en grand. Voilà pourquoi cela m’agace tellement d’être physiquement empêché de peindre des tableaux, aussi grands que je les voudrais.[...] 
Les œuvres d’art témoignent pour l’humanité. Ces messages ont pour eux d’être universels, de traverser le temps sans en subir l’usure et sont des défis au néant, un mot auquel je ne veux ni ne peux croire. Heureusement rien ne me prouve que la mort soit la fin de la conscience du noyau humain. Je peux m’imaginer, l’espoir m’y pousse, que la spiritualité de l’homme une fois émise dans ce monde persiste et rayonne pour toujours. L’essence de Dieu nous est absolument inconnue. Il nous est donc permis de croire que rien ne se perd totalement, mais que tout reste inscrit dans le centre de cette énergie mystérieuse qui régit le monde. Je crois que tous nos actes, nos pensées, nos désirs restent dans la conscience universelle."

Autoportrait, Hans Hartung
Les artistes ne meurent pas.
Tu avais 47 ans... tu n'as pas eu le temps de penser à la vieillesse, à la postérité. Ce mot - comme il a fait rire Gérard Fromanger - t'aurait fait bien rire.

Tu n’es pas mort.

Je t’aime.


lundi 10 juin 2019

Artistes à l'oeuvre : tant d'illusions, tant de folie, tant de passion*



* A réécouter ici 
(ou directement sur le player ci-dessus si le lien ne fonctionne pas) 

Gérard Fromanger, 6 septembre 1939, 79 ans et l'enthousiasme d'un jeune homme de 20 ans.






Gérard Fromanger, Florence, rue d'Orchampt, 1975
Huile sur toile 

Et vous Gérard Fromanger, votre œuvre après vous, la postérité, vos tableaux, qu’est-ce qu’ils vont devenir ?


Eh ben je suis mort depuis dix ans, donc je vois bien ce qu’ils deviennent. Hé hé hé ! En dix années j’ai dû avoir les dix dernières années. Rroohh ! Oh oui c’est extraordinaire ; au moins dix rétrospectives, au moins ? Je regarde tout ça et… et après dans vingt ans, je ne sais pas si je serai encore là. Alors, je ne peux pas vous dire, puisque peut-être je ne serai plus là. Je ne sais pas et… et euh, je vais vous dire c’est pas vraiment mon problème. Alors, il y a des gens qui se font un musée à leur nom, une sorte de mausolée, Soulages ici, Rebeyrolle là-bas ; c’est bien, c’est très bien, ça fait vivre l’œuvre. Moi, comme ça, intuitivement, je préfère qu’il y en ait dans plusieurs endroits. Je préfère qu’il y en ait un à Romorantin, trois... non il y en a une trentaine à Beaubourg, quatre ou cinq au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Peut-être je vais en donner d’autres, sans doute même ; dans les musées qui m’ont exposé, qui m’ont aidé qui m’ont etc. mais il y en aura quelques-uns pour les gens qui vont survivre et qui auront besoin d’un peu d’argent, comme ça, c’est possible. Si ça vaut encore quelque chose [il rit], j’en sais rien, on  sait pas.

[…]

La seule chose qui me donne cette urgence, c’est l’idée du catalogue raisonné et de mettre un peu d’ordre dans tout ça, retrouver ici et là des œuvres et des choses, préparées pour… si je m’en vais, que ce ne soit pas  n’importe quoi n’importe où. Ca aide ceux qui veulent s’en occuper, parce qu’il y aura des gens qui vont s’en occuper. C’est sûr. Je pense…

C’est tragique d’ailleurs ; le nombre de copains qui sont morts dont TOUT LE MONDE se fout, han… c’est terrible. Des vies, des vies de peintre. Alors il reste les veuves, les épouses qui cherchent partout des moyens de faire, une expo de leur mari et de leur compagnon, qu’elles ont aimé pendant 20, 30, 40, 50 ans, qui est mort et tout le monde s’en fout. Oh ! alors [il éclate de rire, de dérision] la réputation, la femme, la postérité tout ça, oui oui, mais face au cosmos et à l’avenir du monde c’est pas grand-chose, c’est pas grand-chose. Par contre, de mon vivant avoir conscience que j’ai donné un petit quelque chose qui fait que – comme on dit chez nous, comment ils disent les sportifs dans notre jargon ? – j’ai fait l’histoire un tout petit peu, très modestement mais un petit peu, ah ! ça fait plaisir, ça fait plaisir parce que tant d’efforts, tant de travail, tant de passion, tant de rêves, tant d’illusions, tant de folie, tant de… de coups de pinceaux, ben oui, t’es un peu gratifié, récompensé par l’idée que… euh… voilà. Voilà.

dimanche 10 septembre 2017

"Portrait d'un génial salaud"

Cet été France-Culture a lancé les Masterclasses que l'on peut réécouter et qui ne sont pas du tout ennuyeuses et sont à la portée du grand public (intéressé tout de même par le processus de création d'une œuvre dans divers domaines artistiques).

" France Culture lance un grand projet inédit en France : une collection de master-classes avec quarante personnalités majeures de la création culturelle dans tous les domaines : littérature, cinéma, arts de la scène, arts plastiques, architecture… Nous entrerons dans l'atelier de fabrication intime des artistes, qui nous expliqueront de façon très concrète comment elles/ils travaillent, de l'idée de départ jusqu'à la finalisation d'une œuvre. Une entreprise collective qui a pour vocation de constituer une collection d’entretiens de référence sur la culture."

J'écoutais hier cette Masterclass avec Pierre Michon invité de Arnaud Laporte.
Extrait ci-dessous (retranscription telle quelle), à propos des Onze.



-  A.L. Pas mal de texte vous ont résisté, celui-là – même s’il n’y a eu que deux parties sur trois – on a eu la chance qu’il nous arrive. Il y en a tant que ça qui ne sont pas arrivés au bout ?



-  P.M. Oui, il y en a. Mais Les Onze, c’est très particulier.  Les Onze, j’ai écrit en 92, j’ai écrit ce qui est maintenant la première partie – pas tout à fait mais une grande partie  de la première partie des Onze – j’ai écrit l’hiver 92/93, pour marquer le coup de l’année 93, qui n’avait pas été marquée suffisamment à mon avis. Mais, je me suis arrêté. Je ne voyais pas comment raconter l’enfance de ce peintre [François-Elie Corentin], j’invente un peintre, dont je racontais l’enfance de ce peintre dans la première partie, et après il fallait faire le moment où il peint le tableau, sous la Terreur. Et ça, j’avais mille solutions pour le faire mais je ne voyais pas laquelle. Donc j’ai abandonné ça, je l’ai mis dans un coin, j’y pensais de temps en temps et, en 2008, Bob [Gérard Bobillier, fondateur des éditions Verdier] – encore lui – Bob a été atteint d’une maladie très grave et m’a dit : « il faut qu’on publie Les Onze ». Et, je l’ai fini, en partie, pour lui, avant qu’il ne meure l’année d’après. Et la deuxième partie est venue très vite et très bien. Enfin, très bien [rire moqueur de P. Michon], elle est venue très vite en tout cas.



-  A.L. C’est vrai qu’il y a cette première partie, vous le disiez, le parcours de François-Elie Corentin, que vous imaginez, avec des résonances très fortes avec votre vie : un père absent, un amour très fort des mères…



-   P.M.  Oui, c’est parce que c’était en 92 que j’écrivais ça ; donc j’étais encore dans cette théologie du père du fils et du Saint-Esprit etc., mais dans la deuxième partie, comment dire, dans la deuxième partie c’est le portrait d’un génial salaud. J’ai beaucoup pensé, j’ai beaucoup pensé, comme personne, comme homme, dans la deuxième partie, à Picasso. C’est, c’est… et d’ailleurs la « vitre blindée » vient de Guernica. J’ai beaucoup pensé au caractère, à l’homme qu’a été Picasso : c’est-à-dire à la fois un génie à peu près absolu et … je m’abstiens de porter un jugement…
 

Je ne cacherai pas ma satisfaction d'entendre, enfin, quelqu'un - et pas n'importe qui - oser dire de vive voix  (et pourtant si douce), par écrit c'est déjà fait, que ce "génie absolu" fut aussi "un salaud" (là, c'est moi qui termine sa phrase). Il fut l'ami de Max Jacob et on connaît la suite ou plutôt la fin qui, même si elle fait polémique, ne nie pas la réalité des faits. Mais il n'y a pas qu'avec Max que le génie a montré son vrai caractère d'homme, avec ses femmes et particulièrement Dora Maar qui vécut dans l'ombre du génie auquel elle avait voué sa vie.
Zoé Valdès écrit dans son ouvrage La Femme qui pleure :

"J'ai aimé Picasso, maintenant je m'arrête froidement devant son œuvre avec admiration, sans plus. La tendresse m'a abandonnée. Pourtant Je ne peux concevoir l'art sans amour. Mais je ne ressens plus ce profond amour. Peut-être arriverai-je, avec le temps, à me réconcilier avec son œuvre." (Page 144).
"Jaume [ou Jaime] Sabartés, le secrétaire de Picasso, a dû en voir des choses, mais il a préféré se taire. Il se devait d'être fidèle au Grand Génie, à l'homme monument, à l'artiste historique. J'écris le mot "Génie" avec une majuscule et sans aucune hésitation, car c'est ce qu'il était; mais j'hésite à écrire le mot "homme", avec cette simplicité apparente et grandiose qui élève l'être humain quand il décide de lutter pour la vérité." (Page 146).
Je me suis légèrement écartée de mon sujet, Pierre Michon et ces Masterclasses qui valent vraiment le coup d'une écoute attentive : Denis Podalydès, génial et pas...; Sylvain Tesson, habité par ce qu'il raconte et souvent très drôle; Olivier Assayas...; Patrick Chamoiseau... ceux que j'ai écoutés, et les autres qu'il me reste à découvrir. Je suis en excellente compagnie à l'heure du dîner et c'est tellement mieux que tout ce qu'on peut voir à la télévision à cette heure-là !


mercredi 1 mars 2017

"Le micro est là pour tout entendre de l'intime" Jean-Louis Jacopin, une voix qui restera...




Jean-Louis Jacopin (1946-2017)

"La voix est cette partie de soi qui, point de non retour, marque dans sa mue, la perte de l'enfance. L'entendre, la comprendre, l'écouter, la travailler, lui donner corps, lui reconnaître son corps, dans l'intimité ou sur les scènes, c'est tenter de garder du corps sous les artifices."
Jean-Louis Jacopin, Voix d'acteurs.



Jean-Louis Jacopin, je viens de l'apprendre, est mort ce dimanche 26 février. Dans sa biographie, on peut rajouter ses lectures dans les Chemins de la philosophie.
Pour lui rendre hommage, Adèle Van Reeth a proposé ce matin (d'une voix très émue) la réécoute de ce texte de Albert Camus, lu par Jean-Louis Jacopin dans les NCC le 1er septembre 2015.
Pour l'entendre, c'est à partir de la minute 48:26. A l'écoute, avec la voix de Jean-Louis Jacopin, le texte donne à "entendre l'intime".




 

Le texte, ci-dessous :
"Beaucoup affectent l’amour de vivre pour éluder l’amour lui-même. On s’essaie à jouir et à faire des expériences, mais c’est une vue de l’esprit. Il faut une rare vocation pour être un jouisseur. La vie d’un homme s’accomplit sans le secours de son esprit avec ses reculs et ses avances, à la fois sa solitude et  ses présences. A voir ces hommes de Belcourt qui travaillent, défendent leurs femmes et leurs enfants et souvent sans un reproche, je crois qu’on peut sentir une secrète honte. Sans doute, je ne me fais pas d’illusions.
Il n’y a pas beaucoup d’amour dans les vies dont je parle, je devrais dire qu’il n’y en a plus beaucoup. Mais du moins, elles n’ont rien éludé. Il y a des mots que je n’ai jamais bien compris, comme celui de péché. Je crois savoir pourtant que ces hommes n’ont  pas péché contre la vie, car s’il y a un péché contre la vie  ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie et se dérober à l’implacable grandeur de celle-ci. Ces hommes n’ont pas triché. Dieux de l’été, ils le furent à vingt ans par leur ardeur à vivre, ils le sont encore, privés de tout espoir. J’en ai vu mourir deux ; ils étaient pleins d’horreur, mais silencieux. Cela vaut mieux ainsi. De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de l’humanité, les grecs firent sortir l’espoir après tous les autres comme le plus terrible de tous. Je ne connais pas de symbole plus émouvant. Car l’espoir, au contraire de ce qu’on croit équivaut  à la résignation. Et vivre c’est ne pas se résigner."
Albert Camus, in Noces.
Mes recherches m'ont amenée vers cette étude des Voix d'acteurs, par Jean-Louis Jacopin. Extraits :

"Il est des auteurs impitoyables pour ce travail vocal parce que leur écriture, conçue spécifiquement pour le théâtre, c'est-à-dire, pour être dite à un moment précis, dans une situation précise, ne demande rien d'autre, justement, que d'être dite. Je pense ici à H. Pinter mais surtout à celui qui a poussé à son extrême cette ascèse du mot : S. Beckett. Pour jouer ces auteurs (je parle essentiellement du travail vocal), il ne faut rien faire. Qu'est-ce que cela veut dire ? Tout simplement qu'il faut émettre les mots pour ce qu'ils sont : sans tristesse (ne pas baisser la voix), sans romantisme (ne pas traîner les voyelles, ne pas trop les ouvrir, un "a", pas un "â"), sans violence (ne pas fermer trop brutalement les phrases), sans joie (ne pas finir avec la voix trop en l'air), sans neutralité (ne pas éteindre, étouffer sa voix, garder l'énergie de la profération), etc..., on voit à quelles contraintes (seules garantes de liberté de jeu), il faut s'astreindre pour tenter de se rapprocher au-delà des désirs de l'auteur, de sa démarche, de sa marche. Arriver à parler simplement, telle est peut-être la spécificité du travail de l'acteur contemporain."
[...]
Quand il n'y a pas d'image ? Je veux parler de la radio, comment cela se passe-t-il ? Supposons une émission sur Marcel Proust à France Culture. Enfermé dans le studio, le comédien voit le réalisateur, le producteur (celui qui est à l'origine de l'émission, qui en propose les thèmes, qui choisit les textes...) et le technicien dans la régie, de l'autre côté de la vitre. Il les voit parler entre eux, s'affairer autour des magnétophones (et aujourd'hui, de l'ordinateur), rire ou s'interroger mais il ne les entend pas. La première fois cette solitude capitonnée peut se vivre comme une véritable exclusion. Devant lui le micro. Parfois on lui donne un casque pour qu'il entende sa propre voix au cours de l'enregistrement. Cette expérience est toujours difficile à ses débuts car le comédien entend, avant même d'avoir commencé, sa respiration, parfois les battements de son cœur, sa déglutition, le bruit de sa salive, tous ces insupportables clichements qui sont pour la qualité de l'enregistrement autant de parasites qu'il va falloir maîtriser. Maîtrise donc du corps intérieur, celui de l'écorché dont j'ai déjà parlé qui, au passage, vient de s'enrichir de quelques nouveaux éléments. A ces parasites internes, il faut rajouter tout mouvement intempestif trop bruyant, tout bruit de pages qu'on tourne, toute sifflante trop prononcée, toute explosive trop forte (ces attaques de phrase par un B ou un P !), toute chuintante trop mouillée, bref tout ce qui, partout ailleurs ne pose pas de problème parce que l'image et le mouvement gomment les imperfections au bénéfice de l'action qu'on voit. A la radio, on ne voit que ce
qu'on entend. Il faut que "l'image sonore" soit absolument parfaite pour que toutes les images qu'elle évoque, puissent comporter tous les défauts que l'auditeur souhaitera donner à sa rêverie.
[..]
Quand le comédien joue, à la radio c'est avec et de sa voix. C'est comme si son être tout entier implosait pour se retrouver dans le son qu'il émet. Il faut quand sa voix vibre et parle, que le comédien accepte d'être ailleurs. C'est-à-dire partout où il n'est pas. Là où d'autres l'écoutent.

Jean-Louis Jacopin, Voix d'acteurs. 

(A propos de la lecture à la radio, texte Voix d'acteurs à lire à partir de la page 12).
J'ai un grand regret : n'avoir aucun enregistrement des voix de mes chers disparus. Et leur voix est la seule chose -d'eux - dont je ne parviens pas à me souvenir. Parfois, je regarde leurs photos, longtemps. Tout me parle, leur regard, leur sourire, leur sourcils froncés, leur air surpris, étonné, leur attitude, leur façon d'être; je peux les voir bouger et presque les toucher comme s'ils étaient là près de moi. Mais-je-n'entends-pas-leur-voix, je ne me la remémore pas. Aujourd'hui, nous prenons des vidéos sans arrêt, les photos d'antan (irremplaçables quand on les caresse de nos mains) sont maintenant des petits films. Reflètent-ils toujours la réalité des êtres? Oui, s'ils ne savent pas qu'ils sont filmés sinon, ce sont des acteurs, des comédiens que nous filmons, surtout quand il s'agit d'enfants. 
Ce qui est étrange, c'est que j'entends, telle qu'elle est, la voix des êtres aimés, des proches encore en vie, quand je pense à eux en leur absence. J'ai le son, l'intonation de leur voix dans l'oreille.
Les morts emporteraient-ils leur voix avec eux? Dépêchons-nous d'enregistrer celle de nos chers amis.


mercredi 18 janvier 2017

Le Je et le Moi, énième



"Le Je c'est celui qui parle, le Moi c'est celui qui écrit."
(Montaigne "expli-cité" ce matin par Alain Legros dans les NCC*)

* Les NCC (Nouveaux Chemins de la Connaissance) ont changé de titre et l'émission s'appelle désormais : Les Chemins de la philosophie. Présentation sur France Culture :

"La philosophie est bien plus qu'une discipline. Son but est de transformer la connaissance en art de vivre en considérant comme digne d'intérêt et de réflexion l'existence dans tous ses recoins. Littérature, vie quotidienne, cinéma, musique, actualité, expérience personnelle : la philosophie ne connait ni contraintes, ni limites. Elle vise à transmettre le goût pour les questions plus qu'à délivrer une connaissance. C'est pourquoi elle ne s'arrête jamais, c'est pourquoi, plus que jamais, les Chemins continuent."

Lors de l'annonce de ce changement le 2 janvier par Adèle Van Reeth, le lendemain 3 janvier, j'étais un peu agacée par le ton un tantinet sirupeux, pour parler à nouveau de ce changement de titre :  "la crème de la crème à votre service et au creux de votre oreille". J'avais l'impression d'entendre un slogan publicitaire. Passons. Je continuerai de les référencer ici sous le sigle : NCC, pour ne pas avoir à corriger mes nombreux billets dont les NCC sont la source.  Moi, Je  fais ce que je veux;-) et je ne suis pas philosophe, je dirais même plus, moi je (= Dupont et Dupont. Hi!) je ne suis qu'un grain de sable dans le désert (à ce sujet*). Cependant je reste une auditrice fidèle, intéressée par les divers thèmes traités dans l'émission et les prestigieux invités.
Cette semaine Les philosophes par eux-mêmes.
Aujourd'hui : Michel de Montaigne, les Essais.
"J'ose non seulement parler de moi, mais seulement parler de moi." (Montaigne).

Lundi : Jean-Paul Sartre, Les Mots (relu il y a quelques années... NCC ou CP? Mmm!). Une émission à réécouter pour les extraits lus, divinement, par Georges Claisse.

* Cet après-midi, l'ophtalmologiste m'a retiré un éclat de coquillage (il a même dit : un coquillage) incrusté sous ma paupière. Je lui expliquais que j'avais nettoyé des chaussures avec un appareil souffleur et que j'avais pris de la terre ou du gravier dans l’œil; c'était très douloureux. - Non, pas de terre me dit-il mais un coquillage! Vous aviez marché sur la plage me demanda-t-il. - Non. Mais peut-être bien dans le sable... d'un bunker, au golf! - C'est mieux que de prendre une balle dans l’œil me dit-il. - Ben oui, tout de même. - Je vais vous retourner la paupière me prévient-il. - Je m'inquiétais... mais ce fut fait de manière délicate et je n'ai rien senti (sensation bizarre), qu'un soulagement après que le "coquillage" fut enlevé; je l'avais depuis douze jours! Maintenant, je vais mettre des lunettes en nettoyant mes chaussures de golf ou... chercher un galant partenaire qui passerait le karcher-souffleur sous mes chaussures! Je lui renverrais l'ascenseur.


Moi Je - Dupont et Dupont

samedi 18 juin 2016

Chasser la lassitude et poursuivre l'effort


Regardé un film de Carlos Saura : Tango. Régal! Oscar du meilleur film en langue étrangère en 1998. Un film pour grand écran.

Puis lecture de quelques nouvelles de Dorothy Parker qui m'enthousiasment moins que la vie de l'auteur qui fut l'amie des Fitzgerald, de Hemingway.
Dans cet ouvrage La vie à deux, Dorothy Parker est impitoyable dans l'observation, même si elle s'attache toujours au pire. Elle peut se dispenser de commentaires, sur la solitude, l'incommunicabilité, le désir de mort : la description et les dialogues ont tout dit.
Des nouvelles à ne pas lire d'une seule traite pour reprendre sa respiration tant les "petits ratés" de la vie de couple deviennent irrespirables.  Ces "petits ratés" existent aussi dans la vie de solitaire. On rit tout de même souvent en lisant cette Vie à deux de Dorothy Parker (éditions Denoël, collection 10/18 domaine étranger). 

Je lis de moins en moins de livres, peut-être parce que j'emprunte des ouvrages qui ne correspondent pas à la littérature que j'aime (les correspondances, les autobiographies, les essais, les journaux intimes), peut-être aussi parce mon cerveau - comme le reste - s'affaiblit et que lire - comme écrire ici - me demande de plus en plus d'efforts. Chasser la lassitude et poursuivre l'effort.
Réservé à la médiathèque Football de Jean-Philippe Toussaint. Je ne m'intéresse pas du tout au football mais cet écrivain (mon chouchou;-)) parvient à me captiver sur n'importe quel thème. Comme ce "coup de tête de Zidane"...
J'écoute le soir sur France Culture une lecture de cinq minutes (19 h 55) par Denis Podalydès. Cette lecture de Football de J.P. Toussaint a commencé, le vendredi 20 mai et se poursuit, chaque soir depuis cette date. Pour les amateurs de belle littérature ou de football!