Affichage des articles dont le libellé est Journaux intimes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Journaux intimes. Afficher tous les articles

lundi 12 août 2019

"L'état de grâce poétique assure seul la prise sur le réel" *

* Gustave Roud (lire ici)

"Le dilemme sans issue : ma raison de vivre est précisément ce qui me fait mourir."



Gustave Roud poète, écrivain était aussi photographe 

Les athlètes des champs en pleine action



"La production photographique de Gustave Roud ne se limite pas aux clichés de corps masculins. Le poète a été inspiré par les paysages, par les natures mortes et par les fleurs; il a tiré des portraits, et photographié des tableaux de ses amis peintres, des animaux (surtout des chats), ainsi que d’innombrables scènes de vie paysanne. Mais c’est dans ces images de corps semi-dénudés, toujours masculins, que se réalise la vraie intersection entre sa poésie et les images qu’il capte. «Le lien et la comparaison entre l’écrivain et le photographe se font surtout par ce biais-là», confirme Antonio Rodriguez. «Dans les écrits de Roud, il est déjà question de corps d’hommes, que l’on voit se baigner ou se reposer nus, mais ce n’est pas si explicite, simplement évoqué. Dans sa photographie, le corps masculin, jeune, musclé, glabre, est mis en scène en tant que force.» Et de poursuivre encore: «Il y a des composantes érotiques dans l’œuvre littéraire, mais la figure d’Aimé, cet être adoré comme la promesse d’une fusion entre l’homme et la terre, est toujours associée à celle d’un ange. Une plume se pose sur son épaule ou des cloches résonnent au loin, avec un arrière-plan spirituel. Dans la photo, cela est différent. Quand Roud photographie le corps de ses jeunes amis paysans, il les magnifie en les prenant en contre-plongée. Il n’en fait pas des paysans naturalistes en train de peiner au travail, mais plutôt des figures d’athlètes des champs en pleine action, proches de statues grecques.» Et le professeur associé de faire le lien avec l’esthétique des sportifs dans les années 30, représentée notamment par une Riefenstahl lorsqu’elle filme les Jeux olympiques de Berlin."
Source 

samedi 22 décembre 2018

"Tu es toute seule. Tu es toute seule"



And did you get what
you wanted from this life, even so?
I did.
And what did you want?
To call myself beloved, to feel myself
beloved on the earth.

                                             Raymond Carver, "Late fragment"


[Alors, as-tu obtenu
ce que tu voulais de cette vie, malgré tout?
Oui.
Et que voulais-tu?
Qu'on m'appelle bien-aimé, et que je me sente
bien-aimé sur la Terre]

                                              Tiré de l'ouvrage de Nuala O'Faolain, On s'est déjà vu quelque part ?

Je viens de commencer ce livre de Nuala O'Faolain. J'ouvre une page au hasard et je lis :

" Il est possible que je me fasse des idées. Ce qui importe c'est peut-être que j'aie pensé pour la première fois écrire sur moi quelques jours avant Noël. Noël est une période où nous sommes agités par de puissants sentiments. Et ce Noël allait être mon premier Noël en solitaire. Le tout premier. Il n'y avait même pas une personne spéciale que des circonstances m'auraient empêchée de rejoindre ce jour-là. [...] Je n'étais pas absolument seule, bien sûr. Je devais parler avec mes sœurs au téléphone, et j'allais recevoir d'autres coups de fil. Mais je n'étais liée à personne. À plus de cinquante ans. Je ne pouvais pas m'empêcher de revenir sans cesse à ce simple constat ni de l'affronter. Je n'étais pas malheureuse. Mais je continuais de penser - parfois avec surprise, parfois comme une simple observation, parfois prise de panique : "Tu es toute seule. Tu es toute seule."
Que s'était-il passé?
Je sais que ce n'est pas une tragédie."

Ô comme je vais l'aimer ce livre. 
(Charmante lectrice, qui me le fait découvrir, je vous remercie). 

samedi 20 octobre 2018

"J'écris sans cesse ce qui me vient du coeur"

Catherine Pozzi (1882-1934)

Mercredi 16 février 1898 Nous sommes des gens du monde, des gens chics. Le salon de Madame Pozzi est un des plus brillants de Paris. Nous habitons un appartement, Place Vendôme, qui a un loyer de 17. OOO francs, nous avons 7 domestiques : deux femmes de chambre, une bonne allemande, une nourrice (pour Jacques), une cuisinière, un valet de pied et un maître d’hôtel ; nous avons une voiture et trois chevaux que nous louons à l’année (cela revient au même prix que de les avoir à nous, mais beaucoup d’ennuis nous sont épargnés).En entrant chez nous, on se trouve d’abord dans une grande antichambre, d’aspect assez sévère. Le salon y correspond. Le salon se compose de deux pièces réunies, une immense et une plus petite. Il est meublé avec assez de goût, tapissé d’étoffes précieuses ; sur les étagères, des bibelots rares et des statuettes ; dans une vitrine, une magnifique collection d’antiquités. Les meubles ont une grande valeur, les tableaux sont admirables, mais malgré la richesse de l’ameublement on n’y est pas plus heureux, et ce grand salon froid a vu bien des drames intimes.
C’est le jour de réception. Madame, dans une toilette exquise, fait les honneurs avec grâce (quoique ça l’ennuie terriblement). Les plus célèbres personnages viennent la voir, aussi bien que les moins connus, et il est amusant de voir une modeste femme de docteur à côté de l’écrivain à la mode, un jeune homme simplement vêtu faire la cour à la beauté de la "saison".
Parfois, au milieu de ces mondains, on voit une grande fille, à la taille trop mince, aux jambes trop longues, au corps trop plat, qui offre aimablement des tasses de thé ou de chocolat aux visiteurs de sa mère.
C’est moi. Elle s’ennuie beaucoup, cette grande fille, pourquoi a-t-elle un si charmant sourire sur les lèvres ? C’est qu’elle a déjà, hélas, ce vernis mondain, cette cuirasse d’hypocrisie polie.
Pourquoi est-ce que je m’amuse à peindre notre vie ? Je ne sais, mais c’est drôle.
La grande fille se lève. Elle est aussi grande que sa mère, elle est trop grande, elle a une taille et des manières de femme pour un corps d’enfant. La grande fille se lève. Elle va à la fenêtre, et regarde dehors. Elle regarde. Il fait nuit ; sur la place, illuminée par la clarté jaune des réverbères, une foule de gens passent ; ils sont noirs, ils marchent vite. Les voitures roulent, en voici, en voici, d’autres, d’autres, d’autres encore.
Où vont-ils ? La grande fille a oublié les visites, elle a oublié le thé à servir ; elle n’entend plus le bavardage stupide des jolies femmes. Elle ne voit que ces ombres noires qui passent, là-bas, au-dessous d’elle ; elle n’entend qu’une rumeur confuse qui monte, croît et grandit, des cris, des appels, des rires, des plaintes. En bas, deux cochers se disputent. Des gamins courent en chantant. Une femme et un homme, dans l’ombre, se baisent longuement la bouche. Et les ombres passent. La grande fille regarde passionnément, et voilà qu’il lui semble que c’est Paris qui passe, gronde et pleure sous ses yeux. Elle voit les femmes obscènes, elle voit les hommes faux, elle entend les mensonges, elle touche les ignominies. Voilà le comte Z. et sa maîtresse. Voilà la fille publique qui vend sa chair tous les soirs à l’acheteur inconnu. Voilà le romancier impudique, voilà le banquier voleur. Voilà le prêtre faux et lâche, voilà la vieille dévote abêtie. Voici les rois et voici les gavroches, voici les princesses et les filles. Ils s’enveloppent tous de loques dorées et se font des petits saluts bêtes. Voici l’actrice qui a de si jolies jambes et voici la petite épicière vertueuse. Les voici tous, ils passent, ils passent, elle les voit. Quelle foule, quelle foule immense ! Et pas un, pas un n’est un honnête homme ! La grande fille tressaille. Elle se voit. Elle est là, au milieu d’eux, elle est là. Oh misère ! elle a aussi sa loque dorée, elle dit aussi leurs mensonges, elle fait aussi leurs saluts. Et, les yeux agrandis, l’âme palpitante, elle se voit passer, lentement, donnant la main à ces misérables, souriant et mentant, jouant la comédie infâme. - Et, au-dessus, la colonne profile sa masse sombre, éternelle image du Temps qui seul ne change pas.
Catherine Pozzi, in Journal de Jeunesse. Extrait de la RdR

jeudi 27 septembre 2018

Journaux personnels

Journaux personnels

Dernier ajout : 25 octobre 2013.
Le journal intime, devenu aujourd’hui genre littéraire à part entière, est d’abord une écriture dite ordinaire, en prise directe sur l’instant. Il fixe le sillage d’un individu. Ce dossier propose des extraits des Journaux intimes d’écrivains, mais aussi d’anonymes, et s’interroge sur les raisons qui amènent les diaristes à consigner leur vie. Ce dossier est dirigé par Elisabeth Poulet.
Notons que tous les journaux ne sont pas nécessairement intimes, c’est pourquoi l’expression "personnel" nous semble plus pertinente ; en outre, l’intime reste rebelle à la définition, et contradictoire puisqu’il recouvre, à la fois, l’insignifiant et l’anecdotique des petits riens quotidiens - un dicible en apparence dérisoire - et les profondeurs secrètes de l’individu - un indicible qui tente de se dire.

Suite ici La Revue des Ressources.

jeudi 9 août 2018

Quand vieillesse rime avec allégresse...

... malgré son horreur de la vieillesse !



"Je me demande chaque matin où est la vérité : dans le miroir de ma salle de bains où je suis à faire peur, ou dans celui de ma chambre, beaucoup plus flatteur... Si les glaces n'existaient pas, je serais sûre d'être ravissante!"

"A bord du Saint Patrick. Nous sommes partis, Kurt et moi, par calme plat, ciel pâle, petit soleil. Mais ce matin on a "essuyé" un bon coup de torchon. Ce matin, vent force 5.
Au petit déjeuner, en changeant de main pour ouvrir un pot récalcitrant, je me suis surprise à penser : "Bah, je n'aurai qu'à utiliser mon pouce droit au lieu du gauche. Ce n'est pas trop grave, vu le temps qui me reste à vivre..." Il y a dix ans, ou plutôt quinze, j'aurais tenté quelque chose. Mais à soixante ans sonnés, je peux me débrouiller avec un pouce faible. Drôle, comme ça m'indiffère. Est-ce parce que je renonce à plaire? Parce que je plais à Kurt, avec ou sans pouce efficace?
Paul, retenu à l’Élysée, m'a dit : "Embrasse l'Irlande pour moi", mesurant en le disant que j'allais embrasser effectivement, mais pas forcément l'Irlande! Il est heureux et il se fait valoriser dans une autre famille, celle de Mitterrand, où il se sent sans doute plus rare, plus précieux, plus choyé. En tout cas, plus important. Je ne regrette pas de ne pas y être : je n'aime pas tellement l’atmosphère rituelle et patriarcale que Mitterrand fait régner, entouré de femmes moins intelligentes que lui (et que moi!) et qui assurent l'intendance et la claque." *

"Il y a surtout que je me bats pour ne pas devenir bossue, percluse, douloureuse." **

"La vieillesse ? Un sujet terrible, parce qu'on en meurt à tous les coups. C'est un voyage sans retour et on avance en terre incognita. On peut écrire son expérience après un cancer, la déportation, mais pour la vieillesse, il faut être descendue dans ses bas-fonds pour pouvoir écrire valablement. Mais alors, elle aussi est entrée en vous et vous rend, peu à peu, incapable de l'appréhender. Et pourtant,  ce sera le sujet de mon prochain livre! Mais je veux écrire un livre tonique, sarcastique, et qui se terminera bien puisque mon héroïne décidera, le jour venu, de tirer sa révérence!" ***

"Désormais, je n'ignore plus que la mort est tapie non loin, guettant ses proies sous ses paupières de crocodile qui ne dort jamais. Par quelle grâce parvient-on à l'oublier? Par quels stratagèmes réussit-on encore à jouir de la beauté du monde, du bonheur d'écrire et du plaisir de réveiller chaque matin?
Il faut se garder d'approfondir la question. Un malheur est si vite arrivé..." ***

Benoîte Groult, in Journal d'Irlande, Carnets de pêche et d'amour, 1977-2003, éditions Grasset, 2018

9 juin1981, Benoîte avait 61 ans.
**  6 août 1990, Benoîte avait 70 ans.
*** 1er octobre et 7 octobre 2003, Benoîte avait 83 ans

"Le dernier projet d’écrivaine * de Benoîte Groult était de publier son  « Journal d’Irlande ». Elle avait l’intention d’entrecroiser ses « Carnets de pêche » en Irlande où elle avait passé plus de vingt étés avec son mari Paul Guimard, et les passages de son Journal intime tenu conjointement. Elle avait commencé ce travail d’orfèvrerie littéraire, que la maladie et la mort l’ont empêchée de mener à son terme. C’est sa fille Blandine qui a choisi de mettre ses pas dans ceux de sa mère pour lui rendre le plus beau des hommages en la faisant revivre à travers ce livre posthume établi selon sa volonté.
Le livre se présente comme un Journal tenu durant vingt-six étés, rythmé par une quadruple dramaturgie : l’installation en Irlande, la maison que Benoîte et Paul y achètent, la vie locale avec ses figures pittoresques, la passion de la pêche, de la mer, du bateau, des produits de la pêche à cuisiner, etc.  L’expérience sans fard du trio amoureux dont la matière a donné lieu à la transposition fictionnelle de son best-seller Les vaisseaux du cœur  : Benoîte tiraillée entre son mari Paul Guimard et Kurt, l’amant américain rencontré en 1945 et retrouvé dans les années 60. Elle s’éloigne de Paul sans parvenir à le quitter tandis que Kurt espérera en vain qu’elle divorce pour lui. Les visiteurs de l’été dont elle dresse un portrait saisissant de justesse et, parfois, de rosserie  : ses filles et leurs maris, les amis de passage (François Mitterrand, Régis Debray, les Badinter, Tabarly, les Fasquelle…)  Le temps qui passe pour une femme qui se sent vieillir et qui vit un amour platonique avec un mari de son âge et un amour charnel avec un amant plus âgé qu’elle. Benoîte a 57 ans quand elle commence ce Journal et 83 ans quand il s’achève."
(Source)
 * (J'ai barré le "e" de écrivaine. Je n'adhère pas à la féminisation des mots). 
C'est un livre magnifique, de vie, d'amour, de liberté. Quelle femme ! Heureusement qu'elle n'a pas appuyé sur La touche étoile mais si elle avait voulu le faire, il était trop tard. Alzheimer ne prévient jamais. Ne pas attendre trop tard... restera mon credo !

vendredi 4 mai 2018

***


Samedi 1er mai 1841 -  La vie dans les jardins et les salons n'a pour moi aucune saveur; il lui manque rudesse et nécessité pour lui donner du goût - j'aimerais enfoncer ma bêche dans la terre avec la même bonne volonté que le pic-vert met à planter son bec dans un arbre.
[...]
Mercredi 23 mars 1842 - Le franc-parler est toujours un desideratum. Les hommes écrivent dans un style fleuri uniquement parce qu'ils désirent se rapprocher des beautés simples du véritable franc-parler.
Ils préfèrent être mal compris, plutôt que de se montrer à cours d'exubérance.
[...]
Je découvre de temps à autre que je ne suis rien, parce que les dieux ne m'ont rien donné à faire. Je ne puis me vanter, je puis juste féliciter mes maîtres.
[...]
Nous avons nos moments d'action et nos moments de réflexion et l'état d'esprit qui conduit les uns pourvoit aux besoins des autres. Tantôt je suis Alexandre, tantôt je suis Homère. Le premier quand ma main est impatiente de manier la hache ou la houe, et le second quand elle est pressée d'écrire. Je suis certain d'écrire la vérité brute à cause de ces cals dans mes paumes. Ils donnent de la fermeté à la phrase.
Les phrases d'un homme qui travaille sont comme des lanières renforcées, les tendons du cerf ou les racines du pin.

H.D.Thoreau, in Journal 1841-1843.

mercredi 26 juillet 2017

***

"Certes je ne crois pas que personne puisse comprendre la tristesse qui habite mon âme, je souris, je ris comme tout le monde, mais chaque sourire est une larme de plus qui se concentre dans mon âme jusqu'à ce qu'éclatent ces perles d'amertume sur ces pages où elles restent."

Anaïs Nin, Journal d'enfance.

dimanche 5 février 2017

Clair-obscur énième

Dimanche 5 février 2017.

Matin.

Ecouté cette émission (deux heures) hier et aujourd'hui. Me suis régalée. Quelle liberté cette femme. Il y a des moments à se tordre de rire quand elle parle du corps des hommes. Il faut dire que la situation de ce qu'elle raconte (avec Paul Guimard, qui n'était pas encore son mari) est vraiment cocasse. Rarement entendu des mots aussi directs, aussi crus. Elle l'a fait dans ses livres - notamment Les vaisseaux du cœur - mais les entendre ainsi dans une émission de Charles Sigel (pas du tout déstabilisé par ses propos, un homme délicieux, d'une grande élégance), j'ai vraiment éclaté de rire. Peut-être faut-il attendre d'avoir 86 ans pour être aussi libre?
 
Après-midi.

En sortant de la médiathèque le ciel était sombre. 
C'était la première fois, je crois (je ne suis plus sûre de rien), que je venais à la médiathèque un dimanche après-midi. Beaucoup de parents, avec des enfants sur les consoles de jeux vidéos, ou courant dans les allées. Ambiance agitée, on dira vivante mais un peu soûlante. J'ai vite fait mes recherches, cette agitation me fatiguait. De plus, les ouvrages que je recherchais étaient tous, malheureusement, sur des étagères au ras du sol. Après une tentative pour attraper un livre, j'ai senti un vertige en baissant la tête. Laissé tombé. Je venais déjà d'attraper à l'étage au-dessus un DVD, également sur l'étagère au ras du sol, un Cassavetes : Love Streams, avec Gena Rowlands; et un Kiarostami (à bonne hauteur) : Le Goût de la Cerise.  J'étais dans les rayonnages des Correspondances et Journaux intimes. Je me suis dépêchée de prendre, un peu au hasard, un ouvrage à hauteur de mes yeux pour vite me remettre d'aplomb : Journal particulier de Paul Léautaud. Je ris, en pensant à mes choix...
Je rentrais à pieds, au pas de course, avant que le ciel me tombe sur la tête. Le vent était glacial. Arrivée à 50? 100? mètres de chez moi, de grosses gouttes commençaient à tomber; je n'avais pas pris de parapluie. Alors je me mis à courir, dans la rue pavée, - attention à ne pas te casser la binette me dis-je -, une averse de grêle se pointait. J'eus le temps d'ouvrir ma porte d'entrée et d'être à l'abri. Ouf! Un mur oblique de grêlons s'abattait sur le toit de zinc.
Je montais rapidement l'escalier, me fit un thé pour me réchauffer. J'avais une petite faim, je grignotais un financier. L'averse de grêle fut brève. Le soleil se leva aussitôt et éclaira un morceau de ma bibliothèque. Il était 17 h 20. J'adorai voir ce clair-obscur, une fois encore.


Ce fut un dimanche plein de rêveries, de pensées sans matière, disons qu'il n'y avait rien qui pouvait me donner à penser, particulièrement. Pourtant, je pensais un peu aux quelques mots échangés hier, rapidement, avec un ami. Que signifie d'ailleurs cette expression : il y a matière à penser. Et voilà, ce n'est pas un hasard si je tombe là-dessus.

lundi 5 décembre 2016

Moi je... Un journal à soi


Cet opuscule de 1998, édité par la bibliothèque de Quimper, je l'ai déniché lors d'une braderie de livres en 2012, retrouvé hier en dépoussiérant ma bibliothèque.


On y trouve une bibliographie d'auteurs (écrivains, philosophes, penseurs, essayistes...)  qui se sont  adonnés à cette pratique du journal, de l'Antiquité (Saint Augustin) jusqu'au 20e siècle.

" Le journal est écrit pour soi, sans souci de construction, sans recherche de l'effet produit, sans reprise ni travail : a priori, c'est exactement le contraire de l'art. Du moins est-il ainsi à l'état naturel, chaque fois qu'on a recours à lui pour suppléer à une communication défaillante, faire face à une épreuve...

Mais à qui désire de surcroît publier un jour, et s'exprimer en public, le journal offre un espace plein de ressources, grâce à l'équilibre de ses contraintes (dater, écrire par fragments, ne pas corriger, dire vrai) et de ses libertés (aucune forme, aucun contenu ne sont prescrits). Il propose au minimum, par la discipline qu'il comporte, une sorte d'atelier d'écriture personnel.

Cette négociation entre journal et œuvre s'est développée dans deux directions. D'une part, le journal comme réservoir et brouillon, comme noyau ou coulisse de l’œuvre, selon les occasions - c'est le cas chez Franz Kafka, Michel Leiris, et bien d'autres... D'autre part, le journal lui-même comme une œuvre à part entière, satisfaisant un nouveau type de lecteur, qui souvent est un fanatique du genre, qui a ses auteurs fétiches, souvent même un auteur fétiche, dont il pratique et vénère le journal. Le modèle du journal-œuvre est sans doute celui d'Amiel, qui est mort en croyant que son journal ne pourrait être publié qu'en extraits, mais qui lui a donné tous les soins qu'on donne à une œuvre majeure. Impubliable en 1881, ce journal a fini par être intégralement édité un siècle plus tard - et il faudra sans doute un siècle encore pour qu'il soit lu comme il le mérite.(1)"


1. Philippe Lejeune, Un journal à soi (ou la passion des journaux intimes) : exposition, Lyon, bibliothèque municipale 30 septembre-27 décembre 1997. - Lyon : Association pour l'autobiographie et le patrimoine autobiographique : Amis de la bibliothèque de Lyon, 1997.





Journaux intimes,
confessions

"Désignant tout d'abord le registre sur lequel on inscrit les dépenses et les recettes journalières, puis le cahier où consigner des notes au jour le jour, le journal, comme moyen d'expression et d'autoanalyse, naît à la fin du 18e siècle. Son apparition coïncide avec l'effondrement d'un ordre social communautaire bien établi, favorisant l'émergence du moi et la recherche, par le biais de l'écriture, d'une solution à des problèmes existentiels.

Un grand nombre d'écrivains, en quête de singularité, authenticité spirituelle mais aussi d'aventures et d'expériences vécues, vont exploiter le genre en France (Chateaubriand, Stendhal, Gide, Léautaud...) comme à l'étranger (Kafka, Tolstoï, Musil, Pessoa...) et le considérer comme une œuvre littéraire à part entière.

Soumis à aucune limite en dehors de celle du temps et de l'espace, ni à aucune exigence esthétique (il n'est pas, a priori, destiné à être divulgué et publié), le journal intime peut varier à l'infini et offrir une grande diversité de formes : chronique (Goncourt), bloc-notes (Mauriac), récit (Ernaux), autofiction (Guibert) tout en conservant son rôle premier de "secrétaire particulier" et d'aide à la connaissance de soi."





Un aperçu du Journal de Marie Bashkirtseff 
et du Journal de Benjamin Constant
(Clic droit pour afficher et agrandir, mais c'est illisible)



Stendhal, Œuvres intimes - Dessin sur un cahier d'écolier. 
Tolstoï, Journaux et carnets



Georges Perros, Papiers collés - Catherine Pozzi, Journal de jeunesse
C.F Ramuz, un extrait de son journal


Mémoires , carnets

"Le journal intime - loin d'être limité à un travail d'introspection et d'analyse au service de la connaissance de soi - s'écrit également, à la faveur d'événements historiques ou de changements sociaux que l'auteur a vécus ou dont il a été le simple témoin, sur fond de tout ce qui l'entoure.

A côté des souvenirs d'hommes illustres ou influents rédigés sous forme de mémoires, des acteurs plus modestes de l'histoire - voire des anonymes - tiennent ainsi à laisser une trace durable des événements qu'ils ont traversés et à consigner dans un journal le fruit de leur expérience. Chroniques vivantes de la société, ces écrits constituent souvent des matériaux pour l'histoire et en renouvellent l'approche et la perception par la place qu'ils accordent aux témoignages vécus tels que récits sur la condition ouvrière (Ménétra), souvenirs de la vie à la campagne (Holden) ou journaux de guerre (Barthas, Folcher)."


Gustave Folcher, Les carnets de guerre (1939-1945. Anne Frank, Journal.
Edith Holden, Journal champêtre : notes de la vie rustique 
sous le règne d'Edouard VII



Louis Barthas, Les carnets de guerre



Journaux de bord,
carnets de voyage... 

"Journaux de bord et relations de voyage remontent aux premières expéditions que géographes, marchands et marins entreprirent pour découvrir le monde. Rapports journaliers et circonstanciés sur le déroulement des opérations, ils renvoient à l'histoire des explorations et des moyens de communication.

Le genre évolue cependant dans son contenu en même temps que la terre se dévoile dans ses extrêmes limites et que l'esprit du voyage se transforme. De simple relation, il devient, en fonction de la qualité du narrateur, soutien à une étude scientifique, enquête ethnographique ou encore, élevé au rang de divertissement littéraire, art de raconter les voyages sous forme de journaux et de carnets de route.

La destination du voyageur est souvent déterminée par les besoins de son époque ou les caprices de la mode - Amériques, Italie, Proche-Orient, Chine, Afrique... - à moins qu'elle ne soit dictée simplement par la fascination d'un paysage particulier - désert, steppe ou montagne - où enfoncer ses pas et aller à la quête de soi."


 Albrecht Durer, Journal de voyage aux Pays-Bas (1520-1521)
Michel de Montaigne, Journal de voyage



Michel Leiris, Journal de Chine - Théodore Monod, Carnets

Cet opuscule se termine par une petite biographie
d'Articles et d’Études critiques 



"il n'a pas assez envie de m'aimer..."
Agnès Bonzon-Verduraz, Mon cher journal 

(Qui n'a jamais noté sur un morceau de papier, de nappe-papier d'un bistrot, sur un ticket de caisse, de parking, de métro, ou comme ici un billet de train, une de ses pensées. L'instant est vérité!)





Un journal à soi
Illustration de Tomi Ungerer 

"Cette bibliographie a été réalisée par la bibliothèque municipale de Quimper dans le cadre des Rencontres d'automne 1998 organisées par l'Association Gros Plan sur le thème Cinéma et autobiographie. L'art du : je.
Tous les ouvrages cités appartiennent aux collections de la bibliothèque."

La liste d'écrivains figurant dans cette bibliographie - bien qu'importante, de quoi satisfaire le lecteur de la bibliothèque de Quimper - est non exhaustive. Pour les Journaux intimes et confessions, j'en ai compté 150 et cet opuscule date de 1998.  
On trouve aussi aujourd'hui via les blogs, quelques  diaristes (journal ou récits autobiographiques). Ces diaristes-blogueurs sont connus ou pas, ils publient pour la plupart sous leur patronyme, d'autres sous le nom (titre) de leur blog mais on peut les découvrir dans leur "A propos"; les anonymes sont rares mais il y en a...
Le journal d'écrivain se complète parfois de dessins, souvent dans les Carnets de voyage ou, comme aujourd'hui avec l'ordinateur, de photos.

samedi 2 juillet 2016

"Tout m'est possible"... avant de mourir



Jean-René Huguenin (1936-1962)

Lundi 19 décembre 1955

Un ciel bleu, sec et froid, dur comme un diamant, tintant comme une cloche immense, allègre et joyeux comme un petit caillou, net, limpide, frais, eau glaciale sans une ride, infini, semblable à un aigle planant au-dessus de Paris, dardant sa froide précision céleste sur les maisons, bleuissant les toits, rosissant les murs, enveloppant chaque chose dans sa gaine inflexible. Voilà le temps que j'aime. Un temps dur et tendre à la fois, infaillible. Les gens dans la rue ont le visage rose, le nez pincé par le froid, les lèvres serrées et pâlies, les traits un peu figés mais resplendissants de bien-être. C'est un temps qui sait ce qu'il veut. Mon bel hiver! Point de mollesse ni de lassitude, dans ce temps-là, pas d'indécision. Mais une sorte de fierté implacable, de volonté sans faille, de domination, de grandeur. A côté des cieux orageux de l'été, de cette énervante atmosphère de beurre fondu, des gros nuages dégoulinants comme de la bave... Ici, pas de torpeur, pas d'hypocrisie. Un ciel ferme et vertical.

[...]

Jeudi 11 décembre 1958

Le fond de mon âme est d'une tristesse sans remède, c'est un paysage brûlé où des êtres solitaires se croisent et se regardent sans se voir et ne peuvent pas s'aimer, parce que leurs yeux et leur cœur se sont donné pour jamais à un visage unique, un visage disparu qu'ils ne reverront plus. J'ai toujours tiré ma force de ce désespoir, "jamais plus" est le cri de mon cœur, mais je ne sais quel écho le transfigure, et quand il me revient aux oreilles j'entends : "Tout m'est possible!".

[...]

Jeudi 17 décembre 1959

Lever à neuf heures quinze. Travaillé quatre heures vingt seulement! Déjeuné avec J.L.M. dans des bois qui devaient être ceux de Sèvres ou de Meudon. Petit restaurant sombre, rustique, avec des lampes à pétrole. Quatre Anglais échoués là Dieu sait par quel miracle. J'ai beaucoup parlé de la Bretagne. Je me fais de ce voyage, à l'avance, tant de joie! Ô les grandes grèves grises, noircies de varechs, de rochers fauves, le bruit des charrettes, les crêperies vers six heures, les calvaires - Ouessant peut-être! Comme toutes les choses que l'on désire ardemment, je ne serai sûr de la posséder que lorsque je franchirai, en voiture, à Dol, la frontière bretonne. [...]

[...]

Lundi 20 novembre 1961

L'importance de l'âge, de la maturité : non parce que l'on connaît plus de choses; non parce que l'on comprend mieux ce que l'on connaît. Mais parce qu'il reste moins de temps pour connaître, pour comprendre. Le peu que l'on sait devient plus précieux : l'expérience du temps.

[...]

Mardi 5 septembre 1962

Oui, tout est grâce, même cette pluie. Je suis sûr maintenant de m'être retrouvé, d'avoir choisi le versant qui monte. [...]
[...]
- Je suis las de ce journal. Vanité, complaisance, mollesse. Quand une vie avance vraiment, on n'éprouve pas sans cesse le besoin de faire le point.

[...]

Samedi 8 septembre 1962

J'imagine l'impression que donnerait à un étranger la lecture de ce journal depuis janvier dernier : un velléitaire, qui tout à tour se brûle et s'adore, se vante et s'accuse, un emphatique dont les cris de gloire et de détresse expriment toujours la même faiblesse, la même vulnérabilité aux changements de temps, de lieu, de lune, d'humeur, de santé, de chance et de circonstances.

[...]

Jean-René Huguenin, in Journal.

Il écrit pour la dernière fois dans ce Journal le 20 septembre 1962; deux jours plus tard... il meurt dans un accident; il avait 26 ans. Je laisse les lecteurs découvrir ses derniers mots et son Journal intégral publié à titre posthume. Jean-René Huguenin n'aura eu le temps d'écrire qu'un seul roman La côte sauvage. Je remercie infiniment l'ami qui m'a fait découvrir récemment cet écrivain.




dimanche 10 avril 2016

[...] un coin de ciel bleu. Grande allégresse

Après une journée de mélancolie puissance dix et une morne soirée hier, mon réveil ne fut guère plus joyeux. Tout était gris autour de moi, le ciel, la terrasse et en moi, le noir total. Qu'allais-je faire de cette journée pour secouer la déprimée? D'abord prendre un petit déjeuner en ne pensant à rien ni à personne. Allumer la radio? Pas envie. Allumer ma tablette? Plus pratique finalement pour lire la presse que de déployer un journal encombrant sur mes toasts beurre-confiture. Que dit-on en Suisse?  Deux articles m'intéressent : Mémoire et oubli, les deux trames de l'existence et L'oubli est difficile pour le cerveau. "... l’oubli intentionnel ne constitue pas un processus passif. Le cerveau doit travailler activement pour effacer un souvenir à dessein." 
Petit déj terminé. Vite, ne pas traîner, ne pas cogiter, ne pas allumer l'ordinateur, vite dans la salle de bain. Dans la salle de bain j'ai dit! Ben non, je prends un bouquin et je lis :

Vendredi 17 avril 1931

Temps très humide, très froid : horrible atmosphère de bord de mer; tout  est détrempé, et les arbustes fouettés par le vent, comme toujours à Dieppe. Petit déjeuner à l'hôtel habituel [du Rhin et Newhave]. Nous nous mettons en route. Vent et pluie; il fait presque noir. La pluie entre. Au bac de Quilleboeuf, L. aperçoit un coin de ciel bleu. Grande allégresse. Déjeuner à l'auberge près du bac : bon marché, ordinaire; du poisson brûlé. Un vieux couple (des gens de la campagne) en train de déjeuner. Lui met un doigt d'eau-de-vie dans son café. Nous repartons. Suivons des routes de campagne. Pas une maison. Arrivons à Alençon, vieille ville blanche, élégante, avec un grand magnolia surchargé de fleurs. [...] Mauvais dîner, sauf le vin, une bouteille entière. Clients : quatre hommes d'affaires français, un homme d'affaires chinois; une jeune fille qui ressemblait à Fredegong Shove [une cousine de V. W.] et un très vieil homme. Conversation sur les trains pour Paris. Eau froide pour un bain, qui nous a coûté les yeux de la tête. Froid mordant; mais avons été suffoqués au petit matin par l'air brûlant du chauffage. En route pour Saumur. Roulons lentement. Temps d'avril, froid très vif; ne sommes pas assez couverts. Déjeuner à Sablé-sur-Sarthe, plutôt mauvais là encore. Vieille petite ville sur la rivière. Vu un vieux château à Durtal, transformé en asile de vieillards ou hôtel : pas vilain, avec poivrières à l'épreuve de la pluie.
Virginia Woolf, Journal intégral 1915-1941.

Étrangement, cette lecture m'a donné un coup de fouet. Le bonheur illusoire du voyage.  Éclaté de rire. La douche allait peaufiner le reste.
Plus tard, je me décidais après un déjeuner très léger, avalé rapidement, à aller au cinéma pour tenter de parfaire la remontée du moral et j'allais voir L'Avenir avec Isabelle Huppert, sans vraiment savoir quel en était le sujet. Au retour, je lisais quelques critiques sur Internet pour vérifier si elles correspondaient à mon désenchantement. Pas vraiment, elles sont plutôt bonnes. Je suis sortie du cinéma avec - à nouveau - le moral dans les chaussettes et je n'ai rien perçu de cette Liberté censée retrouvée par la femme que son mari délaisse pour une autre; seulement du désarroi, ok, mais tout était en effet trop "lisse". "Difficile liberté"! A voir, surtout pour Isabelle Huppert. Extraits  critiques :

""L'Avenir" n'a rien de cumulatif, de démonstratif, de pesant. Il avance subtilement, avec toute la fluidité de la vie, quand bien même celle-ci charrie un tel flot d'amertume." (Le Monde).

" Le film accorde autant d'importance aux mots qu'au silence. (...) L'humour (bienvenu et nouveau), (...) s'invite aussi. Et puis il y a Isabelle Huppert, émouvante, qui ne cesse de trotter, dans la panique. Et qui chemine aussi, ouverte à tous les possibles, dans un présent qui semble infini." (Télérama).

 "(…) on croit d’abord voir un joli film de plus, sans plus, et in fine on est subjugué par une beauté sans apprêt, une complexité jamais rambarde et une richesse de sens qui nous élève". (Les Inrockuptibles). 

Et, tout de même : 
"On aurait mauvais jeu de reprocher à "L’Avenir" les distinctions reçues, mais il aurait peut-être été salutaire que se fendille un peu plus sa surface si lisse." (Libération)... qui, à mon avis, en fait la critique la plus juste dans le bon et le moins bon, à lire ici.  

"Cette œuvre tournée « à l’os », confinée dans un petit milieu social et culturel, ponctuée de dialogues à la tonalité pas toujours très juste, a souvent de quoi agacer. Sa cérébralité la rend hélas très extérieure." (La Croix).

"C'est un film sans risques qui plaira pour cette raison à ceux qui y voient la touche si française d'un cinéma de l'entre-soi." (L'Express).
Retour at home sous un vent décoiffant. Tea-time. "Un coin de ciel bleu. Grande allégresse". "L'oubli" : mon prochain exercice cérébral. C'est pas gagné.

jeudi 7 avril 2016

Un certain regard...


La dent Parachée, Savoie



Marc Riboud, Les montagne Huang Shan, Chine

ELLE ET MOI.- Toutes enveloppées de brume sur lesquelles elles semblaient flotter comme des îles fantomatiques, les montagnes de Savoie avaient ce matin quelque chose des paysages aquarellés par les Chinois, et je me suis promis de les fixer à mon tour sur le papier à l'instant même où ma bonne amie me signalait ce qu'elle voyait elle-même à la fenêtre de l'étage d'en dessous. Or c'est cela même qui se passe souvent entre nous, qui voyons la même chose au même instant et qui nous le signalons alors : "Regarde..."

(A La Désirade, ce dimanche 15 octobre)
Page 161.


DU VRAI ET DU FAUX.- Je me me sens très seul à penser comme je pense, mais ce qui compte est de persévérer en toute sincérité et bonne foi, contre toute distraction et tentation de suivre  telle mode ou telle toquade passagère. Je sais ce qui est bon pour moi et ce qui est néfaste. Je sens, plus encore  que je ne sais, ce qui est vrai et ce qui est du toc, ce qui sonne juste et ce qui sonne faux.

Page 267.

ON THE BLOG.-  Il y a une année, jour pour jour, que j’ai entrepris la mise en ligne  quotidienne de mes Carnets de JLK, comptant aujourd’hui 744  textes et visités chaque jour par quelques centaines de lecteurs plus ou moins fidèles  (1308 visites en juin 2005, et 12505 en avril 2006) dont la plupart me sont inconnus alors que de vraies relations personnelles se sont établies avec quelques-uns.  Jamais, à vrai dire, je n’aurais imaginé que je prendrais tant de  goût à cette activité si contraire apparemment à la silencieuse et solitaire concentration que requiert l’écriture. Or restant à l’écart du clabaudage souvent insane, vide ou vulgaire qui s’étale sur la Toile, il m’est vite apparu que tenir un blog pouvait se faire aussi tranquillement, sérieusement, ou joyeusement selon les jours, en toute liberté ludique ou panique, que tenir des carnets comme  je m’y emploie depuis 1966, d’abord de façon sporadique puis avec une régularité et une densité croissantes.
A la différence de carnets ordinaires, le blog est une pratique qui a ses risques, essentiellement liés au fait qu’on écrit quasiment sous le regard du lecteur. L’écriture en public m’a toujours paru artificielle, voire grotesque, et je ne me sens pas du tout porté, à l’ordinaire, à soumettre au regard anonyme un texte en cours d’élaboration, dont je réserve l’éventuelle lecture à mes seuls proches. Si je me suis risqué à dévoiler, dans ces Carnets de JLK, une partie des notes préparatoires d’un roman en chantier, et l’extrait d’un ou deux chapitres, je me garderai bien d’en faire plus, crainte d’être déstabilisé d’une manière ou de l’autre. 
Mais on peut se promener nu sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de «tout» dire. Ainsi certaines lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa franchise.
Si la tenue d’un blog peut sembler vaine (au double sens de l’inutilité et de la prétention vaniteuse) à un littérateur ou un lecteur qui-se-respecte, l’expérience personnelle de la chose m’a prouvé qu’elle pouvait prolonger, de manière stimulante et enrichissante, voire libératrice du point de vue du jaillissement des idées et des formes, une activité littéraire partagée entre l’écriture continue et la lecture, l’ensemble relevant du même atelier virtuel, avec cette ouverture « interactive » de plus.
Ayant toujours été rebuté par la posture de l’homme de lettres confiné dans sa tour d’ivoire, autant que par l’auteur en représentation, et sans être dupe de la « magie » de telle ou telle nouvelle technique, je n’en ai pas moins volontiers emprunté à celle du blog sa commodité et sa fluidité, sans éprouver plus de gêne qu’en passant de la « bonne vieille » Underwood à frappe tonitruante, à l’ordinateur feutré. Bref, le blog n’est pas du tout pour moi la négation de l’écrit : il en est l’extension dont il s’agit de se préserver des parasites. 
Michel Butor, dans l’évocation de sa maison A l’écart, parle de son atelier à écrire comme le ferait un artisan, et c’est ainsi aussi que je vois l’outil blog, entre le miroir et la fenêtre, le capteur nocturne (ah le poste à galène de mon grand frère !), et le laboratoire ouvert au tourbillon diffus et profus de l’Hypertexte.
Un blog est enfin une nouvelle forme de l’Agora, où certains trouvent un lieu d’expression personnel ou collectif à caractère éminemment démocratique (d’où la surveillance de plus en plus organisée des régimes autoritaires), une variante du Salon français à l’ancienne qui voit réapparaître le couple éternel des Verdurin, ou le dernier avatar du Café du commerce…
(Au Cap d'Agde, ce lundi 5 juin)
Pages 142-143.

Jean-Louis Kuffer, in Riches Heures (Blog-Notes 2005-2008), éditions l'Age d'Homme, 2009.

mardi 22 mars 2016

"Ecrire comme on respire"

 

Jean-Louis Kuffer, Le Sablier des Étoiles et Riches Heures

Il était temps que je me remette à lire pour retrouver cet instant unique, où parfois, je ne sais plus si ce que je lis est, de moi ou d'un autre [rires], tant je me retrouve dans ces Carnets et Riches Heures. La littérature c'est cette indicible sensation, impression, que l'auteur n'écrit que pour vous - alors que, bien entendu et sauf exception, il ne vous connaît pas; un auteur écrit pour lui, pas pour ses lecteurs, ce me semble. Ce qu'il  exprime vous est si proche, que  vous croyez alors que vous auriez pu l'écrire... si vous aviez une once de son talent pour écrire votre Journal (et c'est là que vous réalisez votre méprise).

En recevant ces livres, leurs dédicaces m'allaient droit au cœur, ce n'étaient pas seulement trois mots et une signature mais un supplément artistique avec une aquarelle originale peinte par l'auteur, directement sur la page dédicacée. Pour la plupart des dédicaces d'ouvrages que je possède, je suis allée à la rencontre des auteurs or, pour ces dernières, c'est l'auteur qui - en quelque sorte - est venu vers moi, en m'offrant livres et dédicaces, après lui avoir demandé où pouvais-je les commander, ne les trouvant pas via Amazon. Cette fois, je n'aurai donc pas rencontré l'écrivain ni croisé son regard (la Suisse je n'y vais pas souvent, j'y ai quelques amis et j'aime nombre de ses écrivains); son regard je le devine quand je le lis. J'ai cependant (et peut-être est-ce réciproque) le sentiment de le connaître, depuis trois ou quatre ans que je lis ses Carnets de JLK dans son blog. Je lui ai souvent dit mon intérêt pour ses écrits et c'est ainsi que, grâce à quelques échanges épistolaires - assez brefs et sans régularité - s'est installée une cordiale amitié. Jean-Louis Kuffer est un ogre de littérature (et ce n'est pas Philippe Sollers qui démentira). Je lis ses livres dans le désordre; le premier que j'avais acheté, L'Ambassade du papillon puis Les Bonnes Dames, avaient aiguisé mon envie de ne pas m'arrêter là.

(A suivre, des extraits de Riches Heures et  Sablier des Étoiles).