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mercredi 18 janvier 2017

Le Je et le Moi, énième



"Le Je c'est celui qui parle, le Moi c'est celui qui écrit."
(Montaigne "expli-cité" ce matin par Alain Legros dans les NCC*)

* Les NCC (Nouveaux Chemins de la Connaissance) ont changé de titre et l'émission s'appelle désormais : Les Chemins de la philosophie. Présentation sur France Culture :

"La philosophie est bien plus qu'une discipline. Son but est de transformer la connaissance en art de vivre en considérant comme digne d'intérêt et de réflexion l'existence dans tous ses recoins. Littérature, vie quotidienne, cinéma, musique, actualité, expérience personnelle : la philosophie ne connait ni contraintes, ni limites. Elle vise à transmettre le goût pour les questions plus qu'à délivrer une connaissance. C'est pourquoi elle ne s'arrête jamais, c'est pourquoi, plus que jamais, les Chemins continuent."

Lors de l'annonce de ce changement le 2 janvier par Adèle Van Reeth, le lendemain 3 janvier, j'étais un peu agacée par le ton un tantinet sirupeux, pour parler à nouveau de ce changement de titre :  "la crème de la crème à votre service et au creux de votre oreille". J'avais l'impression d'entendre un slogan publicitaire. Passons. Je continuerai de les référencer ici sous le sigle : NCC, pour ne pas avoir à corriger mes nombreux billets dont les NCC sont la source.  Moi, Je  fais ce que je veux;-) et je ne suis pas philosophe, je dirais même plus, moi je (= Dupont et Dupont. Hi!) je ne suis qu'un grain de sable dans le désert (à ce sujet*). Cependant je reste une auditrice fidèle, intéressée par les divers thèmes traités dans l'émission et les prestigieux invités.
Cette semaine Les philosophes par eux-mêmes.
Aujourd'hui : Michel de Montaigne, les Essais.
"J'ose non seulement parler de moi, mais seulement parler de moi." (Montaigne).

Lundi : Jean-Paul Sartre, Les Mots (relu il y a quelques années... NCC ou CP? Mmm!). Une émission à réécouter pour les extraits lus, divinement, par Georges Claisse.

* Cet après-midi, l'ophtalmologiste m'a retiré un éclat de coquillage (il a même dit : un coquillage) incrusté sous ma paupière. Je lui expliquais que j'avais nettoyé des chaussures avec un appareil souffleur et que j'avais pris de la terre ou du gravier dans l’œil; c'était très douloureux. - Non, pas de terre me dit-il mais un coquillage! Vous aviez marché sur la plage me demanda-t-il. - Non. Mais peut-être bien dans le sable... d'un bunker, au golf! - C'est mieux que de prendre une balle dans l’œil me dit-il. - Ben oui, tout de même. - Je vais vous retourner la paupière me prévient-il. - Je m'inquiétais... mais ce fut fait de manière délicate et je n'ai rien senti (sensation bizarre), qu'un soulagement après que le "coquillage" fut enlevé; je l'avais depuis douze jours! Maintenant, je vais mettre des lunettes en nettoyant mes chaussures de golf ou... chercher un galant partenaire qui passerait le karcher-souffleur sous mes chaussures! Je lui renverrais l'ascenseur.


Moi Je - Dupont et Dupont

lundi 15 avril 2013

Tu fais quoi? Je bricole!

En découvrant cet article, j'ai pensé qu'un rajout à mon billet sur Bécassine et son GPS pourrait le compléter. De plus, il me conforte dans l'inutilité de cette acquisition.

Dimanche 14 avril :
 
- Nettoyé mes trophées. Vraiment marre, je vais les donner au Secours Pop. Mais que vont-ils en tirer?
- Taillé mes buis.
- Contemplé ma nouvelle acquisition (je dévoile mon patrimoine (0_0). Va-t-il me rendre Zen? Me fait sourire c'est déjà pas mal. Il a été arrosé.
- Repassé linge et vêtements. Pfff!
- Ecouté R. Enthoven parler de Sartre et des Mots. Je ne m'en lasse pas. De qui? Des deux!
- Ai observé les merveilleux nuages dans le ciel.
- Ai regardé mes vitres, sales. Il va falloir y remédier. Je procrastine (mot à la mode).
- Lu quelques chapitres de En ville de Christian Oster. J'aime! comme ils disent sur FB.
- Ai remis à plus tard de répondre à mes mails.
- Butiné sur quelques blogs.
- Reçu un texto d'une amie : "tu fais quoi".
- Répondu : "je bricole. Et toi?".
- Elle : "je regarde Belmondo à la télé sur la 2".
 
Mmm! Pas question de regarder Belmondo "fêter" ses 80 ans! Je l'ai entendu deux minutes sur France Inter vendredi et j'ai vite fait de passer sur France Culture pour ne pas entendre sa voix qui n'est plus vraiment la sienne. Je l'aime trop, je veux garder en mémoire ce Belmondo, avec cette voix-là, avec cette fougue, cette exquise insolence! Peut-être vais-je en choquer quelques-uns? Peut-être ai-je été trop "entamée" par les épreuves et par l'amoindrissement d'êtres chers pour réagir ainsi? Peut-être ne suis-je pas assez forte? Peut-être ai-je trop peur de finir ainsi? Peut-être ne veux-je pas raviver de douloureux souvenirs? Aussi je laisse ce film pour les inconditionnels de Bébel.

 
 

lundi 25 février 2013

Des mots... et des êtres

J'écris, je raconte ici ce que je fais, ce que je lis, ce que j'écoute, avec de moins en moins de mots, de plus en plus d'images, de vidéos. Les mots restent de plus en plus enfouis. Mon Je est trop narcissique m'a écrit ce matin un "ami". Je l'ai toujours su. Oser dire Je sans l'être me paraît difficile. J'écris, non je raconte et de manière boulimique en ce moment. J'évacue ainsi le temps de la pensée... et de la solitude. Mais je sais aussi traverser le miroir et aller voir ailleurs ce qui se passe. 

Vendredi dernier j'ai vécu quelques minutes - presqu'une heure - de bonheur. Je prenais vers 16 h 30 un thé dans un café (l'inverse serait curieux). Une jolie femme, la belle cinquantaine, à deux tables de la mienne, buvait une bière de belle couleur ambrée dans un beau verre. Est arrivé un homme, grand, cheveux blancs, de fière allure, d'un âge certain mais je n'aurais pas eu l'idée de dire : un vieil homme et encore moins un vieillard. Il s'est assis près de ma table, il a commandé un jus de tomate. Le garçon revient avec son jus de tomate et l'homme lui dit : j'attends ma femme, nous étions chez le coiffeur mais pour les femmes c'est plus long... En effet, il venait de se faire rafraîchir. Il me regarde et me dit : vous n'avez pas besoin d'aller chez le coiffeur madame. Je ne savais pas si c'était un compliment ou pas, je penche plutôt pour le "pas" et je lui ai répondu en souriant : je n'y vais pas souvent. La conversation était entamée, il était très bavard. J'ai posé mon journal, j'aurais dû le cacher, un gratuit, quelle horreur, lui, a posé sur la table le Monde qu'il avait sous le bras. La jolie femme le regardait aussi en souriant comme une invite à converser, ce qui n'a pas tardé. Le vieil (puisque maintenant je le sais) homme avait envie de parler et avait sans doute senti que nous serions des interlocutrices attentives et avenantes. Il avait 93 ans et était fier de nous le dire. Comme il avait raison! Nous avons commencé à parler de l'endroit où nous étions, de ce café historique, de l'hôtel Max Jacob au-dessus, du nouveau décor très kitch dont nous nous sommes moqués, des tableaux sur les murs. La jolie femme, parisienne (je l'aurai parié) de passage, était venue voir l'exposition sur les Estampes japonaises au Musée Départemental Breton. Cet homme était extrêmement vif d'esprit pour son grand âge et j'étais curieuse de savoir s'il était né ici pour connaître aussi savamment l'histoire de cet endroit mais aussi parce que je le trouvais bien plus ouvert que les gens que je croise habituellement dans cet établissement. Je lui pose la question, il n'en fallait pas plus pour qu'il se mette à nous raconter sa passionnante vie... professionnelle : il était journaliste. Curieuse et culottée (je savais bien que non, c'était une évidence) je dis : à Quimper? Non madame, à Paris à Combat. La jeune femme : c'était le journal de Camus? Oui madame. Moi je me souvenais de Maurice Clavel et de son "Messieurs les censeurs bonsoir!" lors d'un débat en 1968.


J'abrège un peu, la conversation s'est prolongée avec Camus qu'il aimait passionnément, Sartre et "la" Beauvoir (je riais dans ma barbe) qu'il détestait, j'osais lui dire que j'avais passé la semaine avec elle sur France Culture, avec les NCC. Il m'a regardé et un instant je me suis dit : ça y est, il ne va plus vouloir me parler, mais non. A vrai dire je n'avais pas envie de le contrarier, il était épatant.  Puis nous avons parlé de littérature, il nous citait des écrivains que nous ne connaissions ni elle ni moi, du journalisme d'aujourd'hui, des journalistes qui ne savent pas écrire, de leurs fautes de français, une honte, évidemment "ils n'ont fait ni grec ni latin", de la Une "racoleuse" du Nouvel Observateur de la semaine, qui le faisait frémir et de bien autre chose...
Puis son épouse est arrivée, un visage souriant : ah! tu as encore embêté avec ton bavardage lui dit-elle en nous voyant.
C'était un enchantement ai-je répondu.
Il était temps que je rentre, je les ai salués, il s'est levé de son siège élégamment pour me dire au revoir, avec un regard chaleureux, j'ai souhaité un bon retour à la parisienne - chaleureuse aussi - qui allait regagner sa maison de vacances à quelques kilomètres.

93 ans! Ça me réconciliait avec la vie, moi qui ai moins peur de mourir que de vieillir... mais je savais que cette réconciliation serait fugace. 

jeudi 16 août 2012

Achevés!

Mes apéros de l'été avec Michel Onfray sur France Culture sont des plus joyeux!

Les ai-je bien descendus était la formule que j'avais trouvé adéquate l'autre jour et ce soir je peux dire qu'il les a achevés!

Mais comment peut-on être aussi péremptoire?
C'était vraiment comique cette conférence, où d'ailleurs je n'ai rien appris car il faut être ignare pour n'avoir jamais su ou compris que Simone de Beauvoir était bisexuelle. Pfff! Et alors, c'est grave Professeur Onfray?
Les "morceaux choisis" par le philosophe dans la Correspondance Sartre/Beauvoir étaient  épatants.
Exemple : quand Sartre rompt avec Dolorès, Beauvoir est à Chicago avec Nelson (son amour contingente - rires) et elle lui écrit :
« Vous avez très très bien fait pour Dolorès, il y en a marre que les gens nous fassent chier. A bientôt mon cher amour » (Lettres à Sartre, 397).

Ah quel bon début de soirée, mes zygomatiques ont bien travaillé. J'ai faim!

A réécouter ici ou à lire là, ça vaut un film comique!

Bon, il n'empêche j'adore écouter Michel Onfray. Mais enfin, il faudrait ensuite qu'il fasse  : "Les contre-histoires des contre-histoires de la philosophie".


Simone de Beauvoir et son amie Zaza (Elizabeth Lacoin)
Septembre 1928

"Le fait est que je suis une femme écrivain : une femme écrivain, ce n'est pas une femme d'intérieur qui écrit mais quelqu'un dont toute l'existence est commandée par l'écriture. Cette vie en vaut bien une autre.
Elle a ses raisons, son ordre, ses fins auxquels il faut ne rien comprendre pour la juger extravagante."

Simone de Beauvoir in, La Force des choses, 1963.

mardi 7 août 2012

Les ai-je bien descendus?

Non, il ne s'agit pas d'escaliers mais de la Conférence de Michel Onfray ce soir consacrée à Albert Camus : Camus l'anti Sartre.
Il les a bien descendus Sartre et Beauvoir. Du coup, j'en ai pris un sur la tête. Il me semble que Onfray a sorti les phrases les plus assassines de Sartre et Beauvoir de leur contexte. Le plan de la conférence ici
Cours magistral : cours dont le contenu et la forme dépendent entièrement du maître sans l'implication des étudiants. Mmm!

mardi 14 février 2012

Journal

Hier après-midi : deux heures dans une salle d'attente.  J'avais prévu de commencer un livre mais le va et vient dans cet hôpital m'empêchait de me concentrer. J'avais un autre petit opuscule dans mon sac sur Simone de Beauvoir, que j'ai feuilleté.
Ce petit écriteau était amusant dans un passage qui fait référence à l'existentialisme :

Emploi du temps
de l'existentialiste

Type : pauvre

Au printemps et en été :
de 11 h à 1 h : bain de soleil
au Flore.
A 1 h : déjeuner, le plus souvent
à crédit, dans l'un des bistros du
quartier. L'un de ces bistros, rue
Jacob, est familièrement appelé :
"Les Assassins".
De 3 h à 6 h : café, au Flore.
De 6 h à 6 h 1/2 : travail dans
l'une des chambres où l'un des
rares existentialistes a pu,
jusqu'à présent se maintenir.
De 6 h 1/2 à 8 h : Flore.
De 8 h à minuit : Bar Vert.
De minuit à 10 h du matin :
Tabou.
Le dimanche, le Flore est
remplacé par les Deux Magots.
Le samedi, le Tabou par le
Bal Nègre.

1945 : l'existentialisme
Sartre et Beauvoir se retrouvent au premier plan d'une actualité médiatique qui n'a que peu à voir avec leurs oeuvres.
La joie de vivre débridée qui suit la Libération, les excentricités des zazous, qui paraissent à certains le comble de la décadence, sont baptisées "existentialistes". C'est le début d'un malentendu. cet existentialisme folklorique est aux antipodes de la difficile philosophie de l'existence exposée dans L'Etre et le Néant en 1943. Les journalistes n'en ont cure : ils cherchent l'anecdote scandaleuse, poursuivent les écrivains dans les cafés qu'ils fréquentent, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés où l'on danse le be-bop et écoute du bon jazz; le Tabou, la Rose Rouge. Boris Vian s'y déchaîne sur sa trompette. Juliette Gréco chante "Dans la rue des Blancs-Manteaux", composée pour Huis clos.
Les curieux se pressent au Café de Flore et aux Deux Magots dans l'espoir de voir quelles tables occupent le "pape de l'existentialisme" et "la Grande Sartreuse", surnommée aussi "Notre-Dame de Sartre".

La légende du Saint-Germain-des-Prés "existentialiste" se forge à partir de 1945. On rencontre Sartre et Beauvoir au Deux Magots, comme au café Procope (avec Boris et Michelle Vian ici).



Et ci-dessous : moi et mes petites parisiennes existentialistes
au Flore en 2009


 
Mon tour est arrivé. Une heure et quart de retard dans ses rendez-vous le toubib!

jeudi 21 avril 2011

Savoir ou pas

Auguste Rodin, La porte de l'Enfer, détail

Les cendres de Sartre ont été ramenées au cimetière Montparnasse. Tous les jours, des mains inconnues déposent sur sa tombe de petits bouquets de fleurs fraîches.
Il y a une question qu’en vérité je ne me suis pas posée ; le lecteur se la posera peut-être : n’aurais-je pas dû prévenir Sartre de l’imminence de sa mort ? Quand il était à l’hôpital, affaibli, sans ressort, je n’ai pensé qu’à lui dissimuler la gravité de son état. Et avant ? Il m’avait toujours dit qu’en cas de cancer ou d’autre maladie incurable, il voulait savoir. Mais son cas était ambigu. Il était « en danger », mais tiendrait-il encore dix ans, comme il le souhaitait, ou tout serait-il fini d’ici un an ou deux ? Tout le monde l’ignorait. Il n’avait aucune disposition à prendre, il n’aurait pas pu mieux se soigner. Et il aimait la vie. Il avait déjà eu bien du mal à assumer sa cécité, ses infirmités. La menace qui pesait sur lui, s’il l’avait plus précisément connue, n’aurait fait qu’inutilement assombrir ses dernières années. De toute façon, je voguais comme lui entre la crainte et l’espoir. Mon silence ne nous a pas séparés.
Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C’est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder.

Simone de Beauvoir, in La cérémonie des adieux, Gallimard, 1981.

Savoir ou pas ? Souvenirs douloureux.
Un matin on m’appelle de l’Hôpital Beaujon, tu étais en réa. depuis quatre jours, j’appelais tous les jours, implorant de te voir mais je n’en avais pas le droit et ce matin-là j’entends : il vous a réclamée, vous pouvez venir le voir à midi, seulement cinq minutes. Mon cœur bat, une collègue-amie vient avec moi. Le Pr. X est là et me dit : ne soyez pas effrayée, on l’a opéré, il a été désintubé… Je passe sur cette visite de cinq minutes, le Temps n’existait plus. Le neurochirurgien était dans le couloir, je lui demande : combien de temps… je veux savoir la vérité. Et elle me répond : 12 mois, elle ne m’a pas dit : un an, non 12 mois !. Je l’ai cru immédiatement, cette vérité crue, cruelle. J’étais debout dans le couloir, l’amie m’attendait dans la salle d’attente, elle a vu mon visage défait derrière la vitre, je ne pleurai pas.
Le soir en rentrant chez moi, chez nous, je me suis posée cette question : doit-il savoir ? Et cela m’a paru impossible. Non, tu étais un battant et il fallait que tu continues de vivre, diminué certes, avec l’espoir de guérir. Je nous imaginais tous les deux si tu savais la vérité, la douleur de nos étreintes, nos regards éperdus, j’aurais pleuré dans tes bras et ça ce n’était pas possible, c’était impensable. Non, j’allais me battre avec toi, j’allais rire avec toi, encore et encore. J’avais le sentiment que si tu avais su la vérité et su que je la savais, tu aurais été désespéré, pour moi, plus que pour toi. Et puis, toi non plus tu « n’avais pas de disposition à prendre » même si nous n’avions et n’avons jamais rien préparé. Un artiste ça ne prévoit rien, ça vit au jour le jour.. Nous nous sommes mariés six mois plus tard, six mois avant la date fatale, après neuf ans de vie commune.
Douze mois, pile, jour pour jour ! Des devins ces toubibs.
(Hé, t'as vu? Je parle encore de toi. Pfff!)

Le Professeur Léon Schwartzenberg était un adepte de la vérité pour ses malades. Par l’intermédiaire d’un médecin de l’agence où je travaillais je lui avais fait parvenir ton dossier, espérant une issue. Il n’y en avait pas. Personnellement, je voudrais savoir la vérité si j’avais une maladie incurable. T’ai-je menti en ne te disant rien ? Les médecins non plus ne t’ont rien dit car tu ne leur as jamais posé la question.

"Reste enfin le cas d'école qu'on évoque toujours, à savoir le cas de conscience du médecin qui sait que son malade va mourir. La question ici n'est pas simple et, justement, n'est-ce pas la simplifier à l'extrême que de dire : "il faut dire la vérité" ? Alors que Kant affirme qu'il faut dire la vérité, Jankelevitch rétorque que ce serait, sans raison, infliger la torture du désespoir.
En fait, nous savons bien que tout dépend des circonstances et que la règle morale appliquée universellement, ici le serait aveuglément. Dire la vérité au mourant qui la réclame et qui est capable de la supporter, c'est sans aucun doute l'aider à mourir dans la lucidité (lui mentir n'est-ce pas lui voler sa mort ?), dans la paix, la dignité et non dans l'illusion ou la dénégation. Que reste-t-il au mourant sinon le droit à une mort digne ? Parfois, du reste, la vérité prolonge la vie. Pensons au cas du cancéreux qui lutte lucidement et courageusement contre la maladie et guérit. Comme le fait remarquer Comte-Sponville aurait-on pu cacher la vérité au Christ, à Socrate, à Épicure ou Spinoza s'ils s'étaient trouvés dans de telles circonstances ? La réponse est bien sûr négative. Mais en même temps, nous ne sommes pas le Christ ou Socrate et si l'autre ne peut pas supporter la vérité, si c'est l'illusion qui le fait vivre, s'il ne veut pas savoir, faut-il lui imposer la vérité ? Il serait imbécile et lâche, souligne Comte-Sponville " d'imposer aux autres un courage dont on n'est pas sûr d'être soi-même capable. " Au mourant de décider s'il faut ou non tout lui dire et nul n'a le droit de le faire à sa place."
Extrait de  A-t-on le droit de se taire quand on connaît la vérité ?

Un peu d'humour pour en finir avec le sujet :)

jeudi 14 avril 2011

25 ans aujourd'hui

"Ce samedi 19 avril 1986, un long cortège marchait dans Paris. Silencieux, 5000 personnes environ, une majorité de femmes, venues de tous les pays. On accompagnait Simone de Beauvoir, non dans une manifestation féministe joyeuse, comme celles auxquelles elle avait si souvent participé, mais vers le cimetière Montparnasse. Elle était morte quelques jours auparavant, le 14 avril. Jean-Paul Sartre, le compagnon de toute sa vie, était mort lui aussi en avril, le 15, six ans plus tôt."
Source : Hors-série Le Monde.

Vingt cinq ans aujourd’hui. Je l’admirais et je n’ai aucun souvenir de cet enterrement alors que j’étais à Paris.

Mais je me souviens que j’étais près de toi, déjà inconscient. Je devais tenir ta main, oui certainement, celle qui pouvait encore sentir la mienne. Je ne pense jamais à toi à demi mort, j’ai complètement occulté cette fin, je ne pense à toi que vivant, entièrement vivant, extraordinairement vivant, excessivement vivant, follement vivant, monstrueusement vivant. Et tu sais quoi ? Il m’arrive maintenant de ne plus penser à toi ! Si si, quand je suis amoureuse, de quelqu’un d’autre. Hé hé, c’est fou non ? Pardon? Que dis-tu? A mon âge c'est insensé? Mmm'oui! mais ne t'inquiète pas, c'est en rêve, je rêve beaucoup tu sais bien; tu me disais toujours : tu devrais écrire des romans! Ah! tu ne t'inquiètes pas? Ah! tu voudrais bien que je sois amoureuse? Tsss!
Je l’ai déjà dit, j’ai oublié le son de ta voix, cela me semble incroyable et pourtant c’est vrai, même ton rire, je n’ai plus souvenir du son, c’est étrange, j’ai beau fermer les yeux très fort, me concentrer, je te vois me parler, je te vois rire, je me vois dans tes bras, je me vois sur tes pieds, hi hi ! je sais les mots que tu prononces mais pour ce qui est du son : rien ! niet ! nada ! C’est quelque chose qui me dépasse. Je ne comprends pas pourquoi, je ne me souviens pas de ta voix. En fait, le film de toi que je me passe dans ma tête est un film muet, avec en bande son, Boby Lapointe !

J’ai dévié de mon sujet là !

Simone de Beauvoir (9 janvier 1908 - 14 avril 1986).

vendredi 4 mars 2011

De Marie-Antoinette à Jean-Paul Sartre

Jeudi 3 mars.
Un ciel d'un bleu sans tâche qui ne va pas avec mes idées noires.
Il faut que je me secoue.
Musique.
Café.
Le virtuel, toujours, me fait sourire.

15 h. Je pars au golf. J'aime jouer seule. Je pense à toi, à lui. Au 8 je croise trois golfeuses dont une ancienne partenaire de mon autre club. Et blablabla :
- Tu vas bien?
- Oui... et toi?
- J'ai été opérée de la hanche, je rejoue tranquillement me dit-elle.
- Ah!
- Oui, mais après l'opération j'ai fait une luxation du genou.
- Oh!
Et la voilà partie dans son histoire... elle rit... fait des mouvements pour me montrer comment elle pivote maintenant. Ses deux partenaires s'impatientent et moi encore plus, je ne sais comment mettre fin et poursuivre mon parcours. Sauvée, un couple me talonne, j'en profite pour lui dire que je dois avancer. Ouf!
Je n'aime pas jouer au golf avec les femmes, elles parlent trop. Ça me tue. En été je ne peux jouer seule, trop de monde, je réserve toujours des départs avec des hommes. Beaucoup d'hommes n'aiment pas jouer avec les femmes, tant pis, je m'en fiche; en général ils m'acceptent bien.
J'étais satisfaite de mon jeu hier.

Hier soir.
J'ai tenu une demi heure d'ennui avec Marie-Antoinette! Je me réjouissais de voir le film de Sofia Coppola. Peut-être aurais-je dû patienter?
Du coup j'ai regardé mon DVD de Sartre et, je ne me suis pas ennuyée! Je croyais avoir déjà vu ces entretiens mais non. Je me suis régalée, surtout dans la deuxième et troisième partie. Lorsqu'il parle de ses ouvrages sur Flaubert puis de lui, de son refus du Prix Nobel, de son écriture. On peut voir ici cette vidéo (60') dont la voix n'est pas toujours raccord avec l'image.
Mon extrait de 6' de moins bonne qualité, passage sur Flaubert.


"Longtemps j'ai pris ma plume pour une épée : à présent je connais notre impuissance. N'importe : je fais, je ferai des livres; il en faut; cela sert tout de même. La culture ne sauve rien ni personne, elle ne justifie pas. Mais c'est un produit de l'homme : il s'y projette, s'y reconnaît; seul, ce miroir critique lui offre son image. Du reste, ce vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c'est aussi mon caractère : on se défait d'une névrose, on ne se guérit pas de soi. Usés, effacés, humiliés, rencoignés, passés sous silence, tous les traits de l'enfant sont restés chez le quinquagénaire. La plupart du temps ils s'aplatissent dans l'ombre, ils guettent : au premier instant d'inattention, ils relèvent la tête et pénètrent dans le plein jour sous un déguisement : je prétends sincèrement n'écrire que pour le temps mais je m'agace de ma notoriété présente : ce n'est pas la gloire puisque je vis et cela suffit pourtant à démentir mes vieux rêves, serait-ce que je les nourris encore secrètement? Pas tout à fait : je les ai, je crois, adaptés : puisque j'ai perdu mes chances de mourir inconnu, je me flatte quelquefois de vivre méconnu."

Jean-Paul Sartre, in Les mots.

jeudi 16 décembre 2010

***

"Nous étions fâchés, c'était une façon de vivre ensemble".
Jean-Paul Sartre dans son homélie à Albert Camus.

dimanche 24 octobre 2010

La force des choses


Non vraiment, je n’y arrive pas. Je laisse tomber ce roman en cours et l’envie me prend de relire - du moins quelques pages - La force des choses I.

Chapitre premier

Nous étions libérés. Dans les rues, les enfants chantaient :

Nous ne les verrons plus
C’est fini, ils sont foutus.


Et je me répétais : c’est fini, c’est fini. C’est fini : tout commence. […] De nouveau, je flânai après minuit dans la douceur de septembre ; les bistrots fermaient de bonne heure, mais quand nous quittions la terrasse de la Rhumerie ou ce petit enfer rouge et fumeux, le Montana, nous avions les trottoirs, les bancs, les chaussées. Il restait des tireurs sur les toits et je m’assombrissais quand je devinais au-dessus de ma tête cette haine aux aguets ; […]. La peur retrouvait en moi une place encore toute chaude. Mais la joie la balayait vite. Jour et nuit avec nos amis, causant, buvant, flânant, riant, nous fêtions notre délivrance. Et tous ceux qui la célébraient comme nous devenaient, proches ou lointains, nos amis. Quelle débauche de fraternité ! Les ténèbres qui avaient enfermé la France explosaient.
Pages 13-14.
[…]
Je savais à présent que mon sort était lié à celui de tous : la liberté, l’oppression, le bonheur et la peine des hommes me concernaient intimement. Mais j’ai dit que je n’avais pas d’ambition philosophique ; Sartre avait esquissé dans L’Être et le Néant et comptait poursuivre une description totalitaire de l’existence dont la valeur dépendait de sa propre situation.
Page 15.
[…]
Je retrouvais avec émotion les anciens visages ; il y en eut de nouveaux. Camus nous fit connaître le père Bruckberger, aumônier des F.F.I. qui venait de tourner avec Bresson Les Anges du péché ; il jouait les bons vivants ; il s’asseyait en robe blanche à la Rhumerie, fumant la pipe, buvant du punch, parlant dru. […] Romain Gary aussi nous raconta des histoires, un soir sur la terrasse de la Rhumerie. A un cocktail donné par Les Lettres françaises, j’aperçus Elsa Triolet et Aragon. L’écrivain communiste que nous rencontrions le plus volontiers, c’était Ponge ; il parlait, comme il écrivait, par petites touches, avec beaucoup de malice et quelque complaisance.
Page 22.
[…]
Matériellement, la situation avait empirée depuis l’année passée. […] Quand vinrent les froids, Sartre portait une vieille canadienne qui perdait ses poils. […] Depuis ma chute de bicyclette, une dent me manquait, le trou était visible et je ne songeais pas à le faire combler : à quoi bon ? De toute façon, j’étais vieille, j’avais trente-six ans ; il n’entrait aucune amertume dans cette constatation […] j’étais le cadet de mes soucis.
A cause de cette pénurie, il ne se passait pas grand-chose dans le domaine de la littérature, des arts, des spectacles. Cependant les organisateurs du Salon d’Automne* en firent une grande manifestation culturelle : une rétrospective de la peinture d’avant-guerre. […] Toute une section était consacrée à Picasso ; nous lui rendions assez souvent visite, nous connaissions ses plus récents tableaux, mais là, toute l’œuvre de ces dernières années étaient rassemblées. Il y avait de belles toiles de Braque, Marquet, Matisse, Dufy, Gromaire, Villon, et l’étonnant Job de Francis Guber ; des surréalistes aussi exposaient : Dominguez, Masson, Miro, Max Ernst. Fidèle au Salon d’Automne, la bourgeoisie afflua, mais cette fois, on ne lui offrait pas son habituelle pâture : devant les Picasso, elle ricana.
[…]
Peu de livres paraissaient ; je m’ennuyai sur l’Aurélien d’Aragon, et non moins sur Les Noyers d’Altenburg, publié en Suisse un an plus tôt et qui avait fait dire au vieux Groethuysen : "Malraux est en pleine possession de ses défauts."
Pages 24-25.
[…]
J’avais espéré que les réveillons de fin d’année ressusciteraient la gaieté des fiestas mais, le 24 décembre, l’offensive allemande venait tout juste d’être stoppée, il restait de l’angoisse dans l’air. […] La Saint-Sylvestre nous l’avons fêtée chez Camus qui occupait rue Vanneau l’appartement de Gide ; il y avait un trapèze et un piano. Tout de suite après la libération, Francine Camus était arrivée d’Afrique, très blonde, très fraîche, belle dans son tailleur bleu ardoise ; mais nous ne l’avions pas souvent rencontrée ; plusieurs des invités nous étaient inconnus. Camus nous en désigna un qui n’avait pas articulé un mot de la soirée : "C’est lui, nous dit-il, qui a servi de modèle à L’Étranger." Pour nous, la réunion manquait d’intimité. Une jeune femme m’avait acculée dans un coin et m’accusait d’un ton vindicatif : "Vous ne croyez pas à l’amour !" Vers deux heures du matin Francine joua du Bach. Personne ne but beaucoup sauf Sartre, persuadé que cette soirée ressemblait à celles d’autrefois et bientôt trop égayé par l’alcool pour remarquer la différence.
Pages 32-33.


Simone de Beauvoir, La force des choses I, éditions Gallimard, 1963.

Je viens de relire les premières pages de ce livre dont j’ai tiré ces quelques extraits. Je me souviens l’avoir lu en 1964, après Les Mémoires d’une jeune fille rangée mais avant La Force de l’âge qui, pourtant parut avant. Je ne m’étonne pas aujourd’hui de la ferveur et l’enthousiasme qui m’animaient lors de ma découverte de Simone de Beauvoir. Je ne vivais pas encore à Paris quand je lisais Les Mémoires… en 1960, mais je rêvais de marcher sur ses pas ; je n’ai eu de cesse ensuite de lire ses ouvrages et quelques-uns de Sartre, de Camus mais aussi des auteurs qui l’enthousiasmaient et qui donc ne pouvaient que me plaire aussi, comme Violette Leduc, Henry Miller. Je suis arrivée à Paris en 1964, je venais de lire La force des choses et le Quartier Latin fut mon fief ! En quelque sorte, j’avais réalisé mon rêve puisque deux ans plus tard, je faisais un stage (de deux ans) rue Saint Jacques, non loin de la Sorbonne.

* En lisant cette liste d’artistes, je ne savais pas qu’un jour je te rencontrerai et que chaque année tu ferais partie des privilégiés qui pouvaient exposer gratuitement une ou deux œuvres au Grand Palais, ce qui n’était pas une mince affaire, vu les vieux grincheux sociétaires qui présidaient le Salon d’Automne dans les années 80.

lundi 4 octobre 2010

Des mots d'estomac

Depuis trois jours j'accumule des mots dans mon ventre (dans mon estomac?) qui ne peuvent s'extérioriser. Cela me fait penser à ce petit (grand) livre de Julien Gracq : La littérature à l'estomac.
Alors je m'en remets aux autres, à quelques-uns de leurs mots dans lesquels je trouve une résonance.

"Ma seule affaire, était de me sauver [...] je me suis mis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier. Si je range l'impossible Salut au rang des accessoires, que reste-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."
Jean-Paul Sartre, Les Mots.

"Olga était douce, elle était douce et aimante, Olga l'aimait, se répéta-t-il avec une tristesse croissante en même temps qu'il réalisait que plus rien n'aurait lieu entre eux, ne pourrait plus jamais avoir lieu entre eux, la vie vous offre une chance parfois se dit-il mais lorsqu'on est trop lâche ou trop indécis pour la saisir la vie reprend ses cartes, il y a un moment pour faire les choses et pour entrer dans un bonheur possible, ce moment dure quelques jours, parfois quelques semaines ou même quelques mois mais il ne se produit qu'une fois et une seule, et si l'on veut y revenir plus tard, c'est tout simplement impossible, il n'y a plus de place pour l'enthousiasme, la croyance et la foi, demeure une résignation douce, une pitié réciproque et attristée, la sensation inutile et juste que quelque chose aurait pu avoir lieu, qu'on s'est simplement montré indigne du don qui vous avait été fait."
Michel Houellebecq, La carte et le territoire.

(Boudiou! Je crois qu'il est grand temps que j'aille prendre l'air. Dix jours au piquet, ça suffit! Je me demande si la cortisone ça rend pas stone?;o)). De plus, le soleil est de retour.

jeudi 2 septembre 2010

Pensées, à bâtons rompus

Souvent c'est en lisant les commentaires sur les blogs que je sens que je prends un sacré coup de vieux. Certains ont un sens de la répartie incroyable, même si c'est à côté du sujet, d'autres sont si alambiqués que je n'y comprends rien. Donc, j'en déduis que c'est moi qui suis à côté de la plaque.

... Je passe du coq à l'âne!

Pourquoi lorsque j'achète un vêtement un peu trop grand en me disant : cette matière, sûr elle va rétrécir au lavage; et elle ne bouge pas d'un pouce? Alors que quand j'achète un vêtement pile-poil ma taille il rétrécit au lavage? Si si c'est ainsi.
Je porte donc des vêtements trop serrés ou trop larges.

...
Hier, devant moi, faisant la queue au guichet du théâtre, il y avait une femme, avec un visage magnifique, elle devait avoir à peu près mon âge mais en faisait dix de moins. Comme elle était belle. Elle avait quelque chose de Jean Seberg et de Jane Fonda, avec en plus de la générosité dans son regard.

...
Aujourd'hui je n'ai rien fait, mais c'était vraiment exquis toutes les pensées qui me bousculaient. Rien d'intellectuel dans ces pensées, oh non, loin de là, elles étaient même un peu bébêtes mes pensées, mais que c'est bon, parfois, de se laisser aller à être celle qu'on est : un coeur simple.

...
J'ai repensé aussi à une interview de Simone de Beauvoir par Alice Schwarzer. Ici, Jean-Paul Sartre était présent :
A.S. : Je suis un peu étonnée de vous entendre vous vouvoyer. Vous êtes tous deux - cinq ans après Mai 68 - plus ou moins engagés dans des groupements révolutionnaires où l'usage veut qu'on se tutoie. Pourquoi vous vouvoyez-vous? Et quelle signification cela a-t-il aujourd'hui pour vous?

J.-P. S. : Ce n'est pas moi qui ai commencé, c'est Simone de Beauvoir qui me disait "vous". Moi je l'ai subi. Mais je m'en accommode très bien aujourd'hui. Je ne pourrais plus la tutoyer, maintenant.

S.B. : J'ai toujours eu beaucoup de mal, je ne sais pas pourquoi, à tutoyer les gens. Pourtant je disais "tu" à mes parents, j'aurais donc dû en être capable... Ma meilleure amie, Zaza, tutoyait toutes ses amies, sauf moi, parce que je la vouvoyais. Aujourd'hui je vouvoie ma meilleure amie, Sylvie, je vouvoie presque tout le monde sauf une ou deux personnes qui m'ont imposé le tutoiement. Mais spontanément je dis "vous", et je dis "vous" à Sartre. Il est évident qu'après tant d'années, nous n'allions pas nous mettre soudain en 68 à jouer les révolutionnaires en nous tutoyant...

Alice Schwarzer, Entretiens avec Simone de Beauvoir, éditions Mercure de France, 2008.

Je ris en lisant la phrase de Sartre "ce n'est pas moi qui ai commencé"!

Et là, mes pensées sont coquines, donc je me tais. Non mais!

samedi 14 août 2010

Parlez-moi d'amour


Une journée comme je les aime.
Je me demande ce que seraient ces journées sans France Culture ?
Quelques phrases retenues de mon écoute :

"Le pur amour pose l’absence de tout intérêt. Dépossession de soi". Il s'agirait ici d'amour religieux le sujet étant Bossuet, mais le "pur amour" vaut pour tout amour.
Répliques.

« Je suis un homme très fidèle. Il y a les amours nécessaires qui imposent une fidélité à toute épreuve mais qui n’empêchent pas les amours contingentes. C’est une escroquerie de penser que la sexualité peut se satisfaire de la fidélité. Chacun doit faire ce que bon lui semble, l’essentiel est de ne jamais en parler, ne pas faire comme Sartre et Beauvoir parlant sans contrainte de leurs amours contingentes. »
Je reproduis ici approximativement ce que disais Philippe Sollers que l’on peut réécouter ici.

En parcourant quelques blogs, un peu de frivolité, c’est l’été et il fait parfois chaud… Lire le billet de Eric Poindron dans son Cabinet de curiosités toujours étonnant.

ici sur Paul Nizon et ce Journal.

Oui, une belle journée comme je les aime, quand ça me parle d’amour, d’amours…


La lectrice de Jacques Henner.
Tiré de Les femmes qui lisent sont dangereuses,
de Laure Adler et Stefan Bollmann (Flammarion).


Lecture sur ma terrasse, en peignoir ;o), la chaleur n’est pas ici.

10 mai 1976, Paris.
[…]
Je n’ai jamais voulu être un chasseur d’actualités, j’ai toujours recherché le signifiant, disons même : le grand. Et c’est ainsi que je veux aborder le thème de "Salve Maria". Ce ne sera en aucun cas une mise à jour de mon autobiographie. Ce sera quelque chose de très profond, fait d’amour, de lointain (d’éloignement), de miracle et de mystère, implanté dans une situation juvénile pleine d’éclat, et dans une ROME imaginaire. A en retenir son souffle et à en écarquiller les yeux. Quelque chose d’entièrement "inventé", de jamais vu et en même temps d’éternel. Le mythe de l’amour ?
"Salve Maria" montre un jeune homme qui entre dans la vie comme par un escalier, par une belle passerelle, et rencontre une jeune femme dont il tombe terriblement amoureux. Mais au moment où il découvre qu’il l’aime, tout est déjà fini. C’est comme la conjonction de deux astres qui auraient des orbites différentes et dont l’union serait donc impossible. Il y a quelque chose de cruel, de mortellement triste, un tragique presque antique dans cette idée, et en même temps quelque chose d’extraordinairement beau. Je veux décrire cet onirisme de l’occasion manquée et de la rencontre impossible, ou plutôt : de cette occasion qui est déjà manquée avant que l’histoire commence, et toute la suite ne serait qu’épilogue.
Il flotte une lumière étrangement éclatante sur ce décor.

Il faut que j’invente librement, sans partir de ma story, je veux dire : de mon autobiographie.
La figure du TEMOIN
.

Paul Nizon, Le livret de l’amour, Journal 1973-1979. Pages 134-135. Un bel article à lire

mercredi 2 juin 2010

LES MOTS

En écoutant les émissions sur Jean-Paul Sartre cette semaine dans les NCC, j'ai eu envie de relire Les Mots. Mon édition Gallimard, Collection Blanche de 1964 a jauni mais ce qui est à l'intérieur de ce livre n'a pas vieilli du tout et est absolument à lire, relire. La seule autobiographie de l'auteur. Ce livre lui valut le Prix Nobel, qu'il refusât. Je suis une inconditionnelle de cet écrivain-philosophe, qui accompagna mes lectures de jeune fille lorsque j'étais étudiante; j'étais alors la rebelle éprise de liberté qui fut conquise par la lecture des trois tomes des Chemins de la liberté. Ensuite, l'intérêt que je portais à cet homme, à ses engagements -même s'il fut controversé - ne m'a jamais quitté ni, bien sûr, celui que je portais à Simone de Beauvoir et à ses ouvrages.
Ce couple est pour moi mythique, lié par un amour nécessaire et contingent - que j'admire mais que j'aurais été (et serais) incapable de vivre.
"En 1924, Sartre est reçu 7ème à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm où il restera 4 ans. En 1928, il subit un premier échec à l'agrégation de philosophie. En juillet de l'année suivante, il rencontre Simone de Beauvoir, avec qui il prépare l'oral de l'agrégation. Ils sont tous deux reçus, Sartre à la première place, Simone de Beauvoir à la seconde. Le sujet était " liberté et contingence ". Ils ne se quitteront plus. C'est dans ces années que Sartre côtoie Paul Nizan et Raymond Aron."
“L’homme n’est rien d’autre que son projet , il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie.”


Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir devant la statue de Balzac vers 1920
J'avais oublié à quel point Les Mots était un livre magnifique, intemporel et je crois bien qu'il me touche, qu'il m'atteint encore plus aujourd'hui qu'il y a... hum (j'hésite j'ai dû le lire en 1968). En quarante ans mes goûts littéraires se sont affinés et ma perception est plus aiguë. Je ressens l'écriture différemment. A cette époque je commençais seulement de m'intéresser à la littérature, j'avais découvert Les mémoires d'une jeune fille rangée et Simone de Beauvoir devint mon icône.
Les Mots se compose de deux parties : 1. Lire, 2. Ecrire. Le récit recouvre son enfance de 4 à 11 ans. Quelques extraits.

Je ne savais pas encore lire mais j'étais assez snob pour exiger d'avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d'éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l'enfance par un homme qui avait gardé, disait-il, des yeux d'enfant. Je voulus commencer sur l'heure les cérémonies d'appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment "à la bonne page" en les faisant craquer. En vain : je n'avais pas le sentiment de les posséder. J'essayai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. Elle leva les yeux de son ouvrage : "Que veux-tu que je te lise mon chéri? Les Fées?" Je demandais, incrédule : "Les Fées, c'est là-dedans?" Cette histoire m'était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s'interrompant pour me frictionner à l'eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains et j'écoutais distraitement le récit trop connu; je n'avais d'yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins; je n'avais d'oreilles que pour sa voix troublée par la servitude; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence.[...] Tout le temps qu'elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec ces autres biches, les Fées; je n'arrivais pas à croire qu'on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane, qui sentait le savon et l'eau de Cologne.

Lire, pages 33 - 34.

Il y a plus de vingt ans, un soir qu'il traversait la place d'Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l'évanouissement lucide où il était tombé il ressentit d'abord une espèce de joie : "Enfin quelque chose m'arrive!" Je connais son radicalisme : il attendait le pire; cette vie qu'il aimait au point de n'en souhaiter aucune autre, elle était bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du hasard : "Donc, se disait-il, je n'étais pas fait pour sculpter, pas même pour vivre; je n'étais fait pour rien." Ce qui l'exaltait c'était l'ordre menaçant des causes tout à coup démasqué et de fixer sur les lumières de la ville, sur les hommes, sur son propre corps plaqué dans la boue le regard pétrifiant d'un cataclysme : pour un sculpteur le règne minéral n'est jamais loin. J'admire cette volonté de tout accueillir. Si l'on aime les surprises il faut les aimer jusque-là, jusqu'à ces rares fulgurations qui révèlent aux amateurs que la terre n'est pas faite pour eux.

Ecrire, page 193.

Ce que j'aime en ma folie, c'est qu'elle m'a protégé, du premier jour, contre les séductions de "l'élite" : jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaire d'un "talent" : ma seule affaire était de me sauver - rien dans les mains, rien dans les poches - par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m'élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier. Si je range l'impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui.

Ecrire, pages 212 - 213 (c'est le dernier paragraphe des Mots)