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mercredi 19 juin 2019

Le risque d'infatuation : écrire sur soi




La question qui je suis, moi je ne peux pas la poser; ne croyez pas que ce soit une dérobade. Je ne peux pas la poser; c'est aux autres, c'est à l'autre à dire qui je suis, c'est lui qui a la parole sur moi, ça n'est pas vraiment moi.  La parole que je peux tenir sur moi sera toujours, quel qu'effort que je fasse, une parole factice, en quelque sorte. 

J. Chancel - Alors, lorsque vous écrivez Roland Barthes par Roland Barthes (aux éditions du Seuil), vous posez quand même une question et vous attendez que le lecteur réponde.

Oui, exactement, je lui offre un certain nombre de propositions, d'apparence, de fiction, d'analyse, mais c'est évidemment à lui, à compléter par sa lecture, à entraîner par ces propositions dans sa lecture. [...]
Par conséquent, je ne pense pas qu'en écrivant sur moi j'ai pris la place d'aucun critique en réalité.
[...]

J. Chancel - Je sais l'importance que vous accordez aux idées; écrire sur soi est-ce une idée prétentieuse ?

Vous savez, c'est une question qui m'a tout de même embarrassé. Il faut tout de même croire que j'ai fait ce livre d'une façon, si je puis dire, naïvement joyeuse. Pas au début, j'étais terrorisé par le risque de ce  que j'appelle le risque d'infatuation, chose que je déteste chez les autres et je crois pouvoir le dire chez moi aussi, et par conséquent, je craignais beaucoup que cela passe pour un acte d'infatuation que d'écrire sur soi. Et puis ensuite, j'ai considéré que - cela je l'ai découvert en faisant le travail lui-même - , j'ai considéré qu'au fond actuellement, nous avons une approche générale du sujet humain qui est infiniment plus complexe, plus subtile, moins dogmatique qu'autrefois. Autrefois on avait simplement une sorte de psychologie assez banale pour parler de soi.
Il y a par exemple la psychanalyse, qui dit bien que lorsque nous croyons parler de nous, ou lorsque je crois parler de moi, en réalité c'est un moi très inconnu, auquel j'accède et que je n'arrive pas à véritablement connaître en parlant de lui. [...]
Parler de soi est une entreprise qui, sous certaines conditions que j'ai essayé d'observer, n'est pas une entreprise d'infatuation.
J. Chancel - Vous dites : Écrire sur soi, c'est simple comme une idée de suicide.
Oui, l'idée de suicide est une idée extrêmement simple. Elle peut vous venir à tout instant, pour un rien, un petit échec, on peut avoir une idée de suicide.
L'acte de suicide c'est autre chose.
Écrire sur soi, oui, c'est un peu comme une idée de suicide, parce qu'on est terrorisé par le risque que ça comporte : le risque d'image, le risque d'infatuation, le risque de narcissisme, le risque d'égotisme que ça peut comporter.
J. Chancel - La course entre le je, le il, le moi c'est un véritable parcours du combattant ?

Oui.

J. Chancel - Le nous

Le nous serait vraiment très infatué. C'est très royal.

Roland Barthes, Radioscopie de Jacques Chancel, 1975 (extraits)

mercredi 22 février 2017

***

J'ai tout fait pour qu'il me trouve détestable. C'était facile, je le suis.  

"Catastrophe. Crise violente au cours de laquelle le sujet, éprouvant la situation amoureuse comme une impasse définitive, un piège dont il ne pourra jamais sortir, se voit voué à une destruction totale de lui-même." 

Roland Barthes, in Fragments d'un discours amoureux.



mardi 4 octobre 2016

***

"Ce qui est lourd, c'est le savoir silencieux : je sais que tu sais que je sais : telle est la formule générale de la gêne, pudeur blanche, glacée, qui prend pour insigne l'insignifiance (des propos). Paradoxe : le non-dit comme symptôme... du conscient."
Roland Barthes, in Fragments d'un discours amoureux (L'air embarrassé).

mardi 12 avril 2016

"Surtout ne pas penser[...] Juste devenir idiot" (Robert Walser)

Mes deux coups de cœur de la journée.

Matin : Arnaud Rykner pour Dans la neige dans l'émission Entre les lignes.

"Dans ce roman, Arnaud Rykner s’est inspiré de la vie de l’écrivain suisse Robert Walser, avant de prendre des libertés. « Surtout, ne pas penser (…) Juste devenir idiot » écrivait ce dernier." 


Après-midi : L'adorable absent.

ABSENCE. Tout épisode de langage qui met en scène l'absence de l'objet aimé - quelles qu'en soient la cause et la durée - et tend à transformer cette absence en épreuve d'abandon.

"Quelquefois il m'arrive de bien supporter l'absence. Je suis alors "normal" : je m'aligne sur la façon dont "tout le monde" supporte le départ d'une "personne chère"; [...]
Cette absence bien supportée, elle n'est rien d'autre que l'oubli. Je suis, par intermittence, infidèle. C'est la condition de ma survie; car si je n'oubliais pas, je mourrais. L'amoureux qui n'oublie pas quelquefois, meurt par excès, fatigue et tension de mémoire (tel Werther).
[...]
De cet oubli, très vite, je me réveille. Hâtivement, je mets en place une mémoire, un désarroi. Un mot (classique) vient du corps, qui dit l'émotion d'absence : soupirer : "soupirer après la présence corporelle" [...]

(Quoi, le désir n'est-il pas toujours le même, que l'objet soit présent ou absent? L'objet n'est-il pas toujours absent? - Ce n'est pas la même langueur : il y a deux mots : Pothos, pour le désir de l'être absent, et Himéros, plus brûlant, pour le désir de l'être présent.)

Je tiens sans fin à l'absent le discours de son absence; situation en somme inouïe; l'autre est absent comme référent, présent comme allocutaire. [...]
[...]
[...] L'absence est la figure de la privation; tout à la fois, je désire et j'ai besoin. Le désir s'écrase sur le besoin : c'est là le fait obsédant du sentiment amoureux."

Roland Barthes, in Fragments d'un discours amoureux.

vendredi 25 mars 2016

L'attente est un délire

"L'être que j'attends n'est pas réel. Tel le sein de la mère pour le nourrisson, "je le crée et je le recrée sans cesse à partir de ma capacité d'aimer, à partir du besoin que j'ai de lui" : l'autre vient là où je l'attends, là où je l'ai déjà créé. Et, s'il ne vient pas, je l'hallucine : l'attente est un délire." 

Roland Barthes, in Fragments d'un discours amoureux.



L'attente au golf ce matin. 
Qui vois-je à l'horizon? Mais non...
Je délire, je l'hallucine (*_*)

  

lundi 14 mars 2016

Adorable!


Je m'étais promise de ne plus prendre mon appareil photo quand je joue au golf. Tsss! Photo prise à 11 h 54 (heure précisée via mon appareil) ce matin. La lumière et les palmiers donnaient un petit air méridional à notre golf. Je n'avais plus besoin de balayer du regard les fairways, comme un mirador, en espérant voir mon adorable partenaire. Je ne le voyais plus depuis pas mal de temps.

 

Je montais rarement sur ce trou - en hauteur - au départ (d'hiver) des hommes. Je constatais qu'ils avaient une jolie vue. 
Mal joué aujourd'hui. Pas d'énergie. Ma balle a atterri dans le bunker "écossais"; j'ai mis trois coups pour en sortir (mais, je n'ai pas été ensevelie dans une avalanche de sable).

Sur la route du retour, dans ma voiture, j'allumais la radio et j'entendais la Pastorale. Je montais le son  (tant pis pour mes acouphènes). Cette musique accompagnait bien les virages, nombreux, de cette route sinueuse (et dangereuse). Ça faisait longtemps que je n'avais pas écouté cette symphonie. Elle s'accordait bien avec cette route de campagne et, les pensées qui m'emplissaient, légères (malgré tout) et aériennes.

 

Des souvenirs d'une balade à vélo - le long de la côte du Guilvinec jusqu'à la pointe de Penmarc'h - me revenaient en mémoire... Laissons les souvenirs, je vis le présent... en l'inventant sans doute, un peu.
"Adorable!"

ADORABLE. Ne parvenant pas à nommer la spécialité de son désir pour l'être aimé, le sujet amoureux aboutit à ce mot un peu bête : adorable!

[...]
Par une logique singulière, le sujet amoureux perçoit l'autre comme un Tout (...), et, en même temps, ce Tout lui paraît comporter un reste, qu'il ne peut dire. C'est tout l'autre qui produit en lui une vision esthétique : il le loue d'être parfait, il se glorifie de l'avoir choisi parfait; il imagine que l'autre veut être aimé, comme lui-même voudrait l'être, non pour telle ou telle de ses qualités, mais pour tout, et ce tout, il le lui accorde sous la forme d'un mot vide, car Tout ne pourrait s'inventorier sans se diminuer : dans Adorable! aucune qualité ne vient se loger, mais seulement le tout de l'affect. Cependant, en même temps qu'adorable dit tout, il dit aussi ce qui manque au tout; il veut désigner ce lieu de l'autre où vient s'accrocher spécialement mon désir, mais ce lieu n'est pas désignable; de lui, je ne saurai jamais rien; mon langage tâtonnera, bégaiera toujours pour essayer de le dire, mais je ne pourrai jamais produire qu'un mot vide, qui est comme le degré zéro de tous les lieux où se forme le désir très spécial que j'ai de cet autre-là (et non d'un autre).

Roland Barthes, in Fragments d'un discours amoureux, éditions du Seuil, 1977.

Je divague, oui! Qu'on me laisse divaguer... avec Barthes!

Hier, longue promenade dominicale l'après-midi avec mon amie, ici. La foule partout, nous l'avons un peu évitée en choisissant ce lieu. Je lui disais, en riant, que je préférais finalement l'autre petit port pour la dispersion de mes cendres dans la lande sauvage. Et je revoyais cette scène délirante du film  des Frères Coen, The Big Lebowski! 

dimanche 30 novembre 2014

Le "je" de celui qui écrit je n'est pas le même que le "je" qui est lu par "tu". (Roland Barthes).

Je reviens sur le genre en littérature, sujet de l'émission des NCC et plus particulièrement sur le Journal intime avec ce texte - lu dans l'émission - de Roland Barthes :

Je n'ai jamais tenu de journal - ou plutôt je n'ai jamais su si je devais en tenir un. Parfois, je commence, et puis, très vite, je lâche - et cependant, plus tard, je recommence. C'est une envie légère, intermittente, sans gravité et sans consistance doctrinale. Je crois pouvoir diagnostiquer cette « maladie » du journal : un doute insoluble sur la valeur de ce qu'on y écrit. Je n’esquisse pas ici une analyse du genre Journal, il y a des livres là-dessus, mais seulement une délibération personnelle destinée à permettre une décision pratique : dois-je tenir un Journal en vue de le publier  ? Puis-je faire du Journal une œuvre ? Je ne retiens donc que les fonctions qui peuvent m’effleurer l’esprit ; par exemple, Kafka a tenu un journal pour extirper son anxiété ou si on préfère, trouver son salut. Ce motif ne me serait pas naturel ou du moins, constant. De même pour les fins qu’on attribue traditionnellement au Journal intime, elles ne me paraissent plus pertinentes. On les rattachait toutes au bienfait et au prestige de la sincérité ; se dire, s’éclairer, se juger. Mais la psychanalyse, la critique sartrienne de la mauvaise foi, celle marxiste des idéologies ont rendu vaine la confession. La sincérité n’est qu’un imaginaire au second degré.

Non, la justification d’un Journal intime, comme œuvre, ne pourrait être que littéraire, au sens absolu, même si nostalgique. 

Roland Barthes, Délibération, article paru en 1979, numéro 82 de la revue Tel Quel, paru aujourd’hui dans Le bruissement de la langue, éditions Seuil.

Le journal intime

Dominique Kunz Westerhoff, © 2005
Dpt de Français moderne – Université de Genève

II.3. L'anti-journal de Roland Barthes

Roland Barthes est sans doute l'adversaire le plus virulent de la forme diariste, et plus généralement de l'écriture de l'intimité au quotidien:

Le journal (autobiographique) est cependant aujourd'hui discrédité. Chassé-croisé: au XVIème s., où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p.91
Pourtant, Roland Barthes se livre lui-même à une forme d'écriture de soi, notamment dans l'essai autographique d'où est tirée cette citation (Roland Barthes par Roland Barthes). Il s'essaie même au genre du journal intime, dans un article qu'il intitule Délibération et qu'il fait paraître dans la revue d'avant-garde Tel Quel en 1979. Gérard Genette [1981] parlera à ce propos d'un anti-journal. En effet, cette délibération met en œuvre un chassé-croisé de notations personnelles, relevant de la confidence diariste, et de réflexions critiques sur cette pratique littéraire même. En réalité, il s'agit d'un phénomène constitutif et récurrent de l'écriture intime, comme si le fait de s'adonner à l'instrospection impliquait un mouvement réflexif du journal sur lui-même, un mouvement réflexif et souvent négatif. Il n'y a pas de journal intime sans anti-journal, sans examen de ses visées et de ses défaillances: Le journal ne peut atteindre au Livre (à l'œuvre), dit Barthes, reprenant la critique de Maurice Blanchot sur l'impuissance du journal à se constituer en une œuvre littéraire.
Barthes renvoie lui-même cette écriture intimiste à un principe de plaisir, à une séduction de l'immédiateté qui serait aux antipodes des exigences de l'œuvre:

Lorsque j'écris la note (quotidienne), j'éprouve un certain plaisir: c'est simple, facile. Pas la peine de souffrir pour trouver quoi dire.
Roland Barthes, Délibération (1979), Le bruissement de la langue, 1984
Il faut donc relever ce double mouvement de l'écriture diariste: d'une part, une facilité de l'épanchement, un plaisir de l'effusion, que Barthes n'est pas sans comparer à une forme d'excrétion du sujet (diarrhée et glaire); d'autre part, une délibération critique du sujet sur lui-même, et du journal sur son propre statut littéraire.

Catherine Pozzi a 18 ans quand elle écrit ceci dans son Journal :

Orgeval, mercredi 11 juillet 1900.
Je viens de relire une partie de ce livre charmant*. Je suis très agacée, car je l'ai trouvé ridicule, et bien poseuse la petite fille qui l'avait écrit en pensant trop à la Postérité! J'ai l'air franc, et mon grand défaut est le manque de sincérité aussi bien dans mes actions que dans mes paroles; bien plus même.
Mes plus simples mouvements sont étudiés, comme mes états d'âme; un masque de pose, de comédie, de "tout-pour-l'effet", est collé à mon être, et m'horripile, sans que je puisse le jeter loin de moi. Je me joue des personnages divers qui ne sont jamais moi-même; un jour je suis la "jeune femme", ça dépend du chapeau que j'ai alors; un autre, la grue; un autre, le gamin de Paris; un autre, la jeune désabusée; un autre "les aspirations d'une âme vers l'idéal"; où est Catherine Pozzi dans tout ça?

* son journal.

Il m'arrive de relire mon Journal intime, celui de mes cahiers manuscrits. Parfois je trouve puéril ce que j'écrivais, parfois je trouve que ce n'est pas mal. C'est ma mémoire. La vérité est dans ces cahiers, pas ici. 
En décembre 2011, je relisais mon journal de 1995 et j'écrivais ceci :
" En relisant ces morceaux de vie je me demande si c’est de moi qu’il s’agit. Mais oui, j’ai bien vécu comme cela. [...]
Si j'ai ouvert ce cahier ce soir c'est bien pour... Je n'en sais rien. J'en ai profité pour déchirer deux cahiers de l'année 2000, sans intérêt à la relecture. Je vais peut-être le regretter. J'en ai déjà brûlés avant de déménager. Un jour, en quelques clics, ce blog disparaîtra aussi. On dit que les paroles s'envolent et que les écrits restent. Non, tout est mortel! Je pense soudain à cette expression : rendre l'âme. "Il a rendu l'âme".  Aujourd'hui j'ai seulement rendu les armes."

mercredi 30 avril 2014

De l'extase de la vitesse à la gourmandise de la conduite

J'ai aimé cette semaine, sur France Culture - eh oui! toujours la même radio :

. L'émission des NCC sur Ce que nous dit la vitesse et, plus particulièrement celle consacrée à la Formule 1. Que se passe-t-il dans le cerveau, l'esprit, le corps du pilote qui, à chaque millième de seconde frôle la mort! Pourquoi les spectateurs, téléspectateurs sont-ils fascinés par la Formule 1? Les réponses dans l'émission. 
La liste est longue des pilotes qui ont trouvé la mort dans leur bolide et celle-ci n'est pas exhaustive.
Et Schumacher? Il a échappé à la mort en Formule 1 mais pas au coma (c'est pire) en faisant du ski!
J'ai toujours aimé la vitesse, sans prendre de risques! Je ne suis pas Françoise Sagan, ni Ayrton Senna!


 

Ayrton Senna da Silva, triple champion du monde, s'est éteint il y a 20 ans, 
le 1er mai 1994 sur le circuit italien d'Imola, 
alors qu'il menait le Grand Prix de Saint-Marin.

Extraits lus durant l'émission :

« Admettons-le, beaucoup d’entre nous sont sensibles au chant des sirènes de la vitesse, et que nous chantent-elles, pourquoi nous charment-elles, comment le dire, comment dire ce que nous dit la vitesse, ce souffle qui dans les nerfs passe sous la peau comme un charme, ne tient à rien d’apparent mais nous ravit, dans un monde à lui, jusqu’à risquer de nous perdre, de ne plus sentir la limite, d’aller trop vite. Comment dire ce plaisir géométrique dans un virage où nous passons sur la ligne, l’exacte ligne au-delà de laquelle la voiture deviendrait incontrôlable. Et comment le sentons-nous ce point limite, d’équilibre de la voiture, de cette voiture précisément, à cet endroit précis, si ce n’est par notre corps qui sent au-dedans la masse de la voiture autour. »

Jean-Philippe Domecq, in Ce que nous dit la vitesse


Au Grand Palais, 1955, DS19.

« Je crois que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques ; je veux dire une grande création d’époque conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique. Mais il se peut que la Déesse marque un changement dans la mythologie automobile.
[…]
Jusqu’à présent, la voiture superlative tenait plutôt du bestiaire de la puissance; elle devient ici à la fois plus spirituelle et plus objective, et malgré certaines complaisances néomaniaques (comme le volant vide), la voici plus ménagère, mieux accordée à cette sublimation de l’ustensilité que l’on retrouve dans nos arts ménagers contemporains : le tableau de bord ressemble davantage à l’établi d’une cuisine moderne qu’à la centrale d’une usine : les minces volets de tôle mate, ondulée, les petits leviers à boule blanche, les voyants très simples, la discrétion même de la nickelerie, tout cela signifie une sorte de contrôle exercé sur le mouvement, conçu désormais comme confort plus que comme performance. On passe visiblement d’une alchimie de la vitesse à une gourmandise de la conduite. »

Roland Barthes, in Mythologies.

jeudi 24 octobre 2013

"Condition du moine : retrouver la solitude d'Adam"

Toilette ce matin en "assistant" à un cours de Roland Barthes au Collège de France!!! Mais oui! c'est possible!




Barthes commence par l"étymologie du mot moine, du Grec monos qui est une forme altérée de monachos.*

"L'un est fait de deux, le deux est une unité.
Le désir du deux.
Ouvrons maintenant un dossier sur le désir amoureux, le désir de l'union, le désir de la fusion amoureuse.
Le un est noté comme une punition. Condamné à n'être qu'un, c'est être puni pour quelque chose. Et justement un personnage, Robinson Crusoé, condamné à être seul, exprime sans cesse cette croyance. Il pense qu'en étant condamné à vivre seul sur une île déserte, il paye les fautes de sa jeunesse et principalement la rébellion contre son père et sa mère, qui lui avaient interdit de s'embarquer. Et après le naufrage, quand il constate qu'il est vraiment seul, il fait éclater le désir du deux, il fait exploser le désir d'être deux. [...] Puis découverte sur la plage des pas d'un autre homme. Suspense : deux est le suspense de un! Un est gros de deux, un attend...

A ce moment-là, dans la douche, j'ai failli me casser la binette sur mon savon. Suspense!

Roland Barthes poursuit sur le un et le deux en parlant du mythe d'Adam.
"Adam a été créé seul. Il est un. La création d'Eve n'est en fait que l'actualisation, la matérialisation de la dualité latente qui est tout de suite en lui. On retrouve ici le schéma de l'androgyne. Mais chez l'Aristophane du Banquet, la scission de l'un est douloureuse : quand l'androgyne est séparé en deux c'est douloureux parce que c'est une punition que Zeus impose aux androgynes à cause de l'arrogance de leur bonheur. [...] Zeus a voulu couper les androgynes en deux, comme des oeufs, comme des corn... comme des cornichons. (0_0)
[...]
[...] Monachos ce n'est pas seulement être célibataire d'une façon littérale mais c'est aussi avoir une vie orientée vers un seule fin, le moine - monachos - à ce moment-là est dit "monotropos". La monotropie, nous dirions aujourd'hui : tourner vers "tout soi-même" et  que c'est une forme de manie. Dans le Banquet de Platon et le Phèdre, le sentiment amoureux est associé à un délire monomaniaque, et la vraie traduction de amour/passion, ça ne serait pas du tout Eros, ça serait Mania, manie, c'est-à-dire l'être fou."

(Retranscription approximative).

Pour la suite, Vidéo de ce cours MAGISTRAL : vingt-trois minutes, le temps de votre toilette de chat ou pas.

* "Le terme monos ne signifie pas seulement "seul", il signifie aussi "un" et "unifié" et cela se transporte sur le mot grec monachos (prononcer monakhos) à l'origine du mot moine. [...] qui signifie "un, unifié"."

mercredi 14 août 2013

Je ne suis pas en deuil. J'ai du chagrin

  Roland Barthes et sa mère

30 novembre 1977

Ne pas dire Deuil. C'est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J'ai du chagrin.

20 juillet 1978

Deuil

Impossibilité - indignité - de confier à une drogue - sous prétexte de dépression - le chagrin, comme si c'était une maladie, une "possession" - une aliénation (quelque chose qui vous rend étranger) - alors que c'est un bien essentiel, intime...

*

Quelques fragments non datés

[après la mort de mam.]
Douloureusement, l’incapacité désormais - de m'agiter...

*

Suicide
Comment saurai-je que je ne souffre plus, si je suis mort?

*
Dans l'imagination que je pouvais avoir de ma mort (comme tout le monde en a), j'ajoutais à égalité, à l'angoisse de disparaître tôt, celle du mal insupportable que je lui ferais.
  
Roland Barthes, Journal de deuil.


mardi 13 août 2013

Famille je vous "haime"

Vendredi 9 août.

Je voulais dîner en regardant la mer. Il y avait du vent et faisait un peu frais mais le ciel était dégagé. Je me disais que je pourrais aller leur dire bonjour après.
J'étais bien, seule, devant ce paysage. Le restaurant était plein, à l'intérieur; sur la terrasse, peu de monde. Un jeune couple s'est attablé; ils avaient des plaids avec eux. C'était une bonne idée et pourrait devenir une spécialité bigoudène? Aux autres tables, les hommes avaient des pulls (pas marins du tout) et les femmes en tenues plus légères, enfilaient leur veste au cours du repas. Moi, j'avais prévu que le petit zef serait de la partie et je m'étais bien couverte. Comme d'habitude, j'étais la seule personne seule. A côté de moi, deux garçons d'environ huit et onze ans (quelle précision) avec leurs parents. Le plus jeune n'arrêtait pas de me regarder, je prenais des photos, il devait trouver bizarre qu'une femme de mon âge vienne au restaurant toute seule; sa grand-mère devait regarder la télévision! Mais, me prenait-il pour une grand-mère? Il se débrouillait bien à décortiquer son crabe et ses langoustines. Je lui ai fait un sourire et comme il insistait à me regarder, l'air très sérieux, je lui ai fait un clin d'oeil. Là, il m'a souri!
J'étais bien, je m'en fichais un peu de ce que j'avais dans mon assiette, j'avais pris le menu; j'étais  venue là pour voir ça.






Au dessert, je leur envoie un texto pour savoir si je peux passer les voir et prendre une tisane avec eux. Je leur dis que je peux y être dans un quart d'heure, que j'étais tout près. Je reçois un : OK, on est tous au penty. Je me demandais si j'allais leur dire que j'avais dîné au P.A. Et puis oui, j'en ai assez d'inventer des histoires. Ils ne m'invitent jamais à les accompagner au restaurant avec eux quand ils sont là; alors j'estime avoir le droit d'y aller seule sans obligation de les prévenir.
Bien mal m'en a pris.
- Non, c'est pas vrai! C'est bien toi ça! me dit P. d'un ton peu agréable. Ce serait long de retranscrire la suite... Son "c'est bien toi ça" m'a fait frémir et penser à celui de M. (mais avec lui, mon frère, nous nous pardonnions toujours nos mauvaises humeurs), un jour au téléphone "Oh! toi on te connaît" qui avait la même sonorité. Vraiment? Me connaissent-ils vraiment? Ils me croient forte parce que je suis indépendante, que je ne leur parle jamais de ma solitude, mais ils ne savent pas ma fragilité et combien ces mots me font mal.
En fait j'étais allée leur dire bonsoir surtout pour voir une de mes nièces que je ne voie qu'une fois par an. Elle est drôle, rieuse; et j'ai ri avec elle. Sa soeur était là aussi avec son mari. Elle me dit : on est allé à Quimper mercredi après-midi avec les filles, quel mal pour trouver une place pour la voiture, finalement on s'est garé en bas de chez toi. Comment n'ai-je pas eu la réplique de dire à son père : tu vois, ta fille fait comme moi et elle a bien raison. Se garer en bas de chez moi sans frapper à ma porte! Mais je n'ai rien dit. C'est quoi toutes ces obligations familiales qui em...dent tout le monde! Le père n'a pas moufté.
Je ne me suis pas attardée, au prétexte que je voulais rentrer avant qu'il fasse nuit; je n'aime plus conduire la nuit.
Conclusion : je vais recommencer à inventer des histoires, des faux rendez-vous, des dîners avec une amie, des (vraies) migraines.
Je sais que je deviens de plus en plus sauvage, de plus en plus solitaire mais je m'ennuie de plus en plus avec les autres.

Samedi 10 août.

J'ai fini La Barette rouge de André de Richaud. J'ai vraiment du mal à lire des romans. "Un livre éblouissant de force et de cruauté qui fait parfois penser à Lumière d'août de Faulkner" (4e de couverture). Oui, sans doute, sûrement même. Écriture au couteau qui m'a déchirée. Cependant je me suis dépêchée de finir la première partie, trop cruelle pour moi. Deviendrais-je en vieillissant une mauviette? Je disais précédemment que ce livre allait me secouer. C'était bien plus que cela, il m'a déchiquetée. Oui, c'est très puissant mais aujourd'hui je ne veux plus être secouée que par cet autre genre de texte, je ne veux être que, déchirée par la douceur :

 "Au lendemain de la mort de sa mère, le 25 octobre 1977, Roland Barthes commence un "Journal de deuil". Il écrit à l'encre, parfois au crayon, sur les fiches qu'il prépare lui-même à partir de feuilles de papier standard coupées en quatre, et dont il conserve toujours une réserve sur sa table de travail." Extraits :

11 novembre 1977

Solitude = n'avoir personne chez soi à qui pouvoir dire : je rentrerai à telle heure ou à qui pouvoir téléphoner (dire) : voilà, je suis rentré.

21 novembre
soir

"Je m'ennuie partout"

28 novembre

A qui pourrais-je poser cette question (avec espoir de réponse)?*
Pouvoir vivre sans quelqu'un qu'on aimait signifie-t-il qu'on l'aimait moins qu'on ne croyait...?

Froid, nuit, hiver. Je suis au chaud et cependant seul. Et je comprends qu'il faudra que je m'habitue à être naturellement dans cette solitude, y agir, y travailler, accompagné, collé par la "présence de l'absence".

1er mai 1978

Penser, savoir que mam. est morte à jamais, complètement ("complètement" qui ne peut se penser que par violence et sans qu'on puisse se tenir longtemps à cette pensée), c'est penser, lettre pour lettre (littéralement, et simultanément), que moi aussi je mourrai à jamais et complètement.
Il y a donc dans le deuil (celui de cette sorte, le mien), un apprivoisement radical et nouveau de la mort; car, avant, ce n'était que savoir emprunté (gauche, venu des arts, de la philosophie, etc.), mais maintenant, c'est mon savoir. Il ne peut me faire guère plus de mal que mon deuil.

Roland Barthes, in Journal de deuil, éditions Seuil/Imec, 2009.

 * Je réponds : Survivre à l'être cher n'est-ce pas aussi une grande preuve d'amour? Mon aimé, je crois que je n'ai survécu que pour toi, pour être digne de toi.

Le 18 juin 1977, lorsque le cœur battant je faisais dédicacer mes Fragments d'un discours amoureux, Roland Barthes était sans doute déjà éprouvé par la maladie de sa mère. Je ne me souviens que de son doux regard et de son sourire quand je lui ai indiqué mon prénom. J'étais avec toi mon aimé, la foudre était tombée sur nous cinq mois plus tôt et je venais de m'installer définitivement, chez toi, dans l'atelier.
L'automne 1977 "serait" aussi celui de sa rencontre avec H

dimanche 10 juillet 2011

Cy Twombly


Cy Twombly, 25 avril 1928 - 5 juillet 2011 : hommage.

C'était au musée d'Art Moderne que j'ai découvert ses oeuvres pour la première fois, ce devait être en 1988. J'avais eu le même choc qu'en voyant pour la première fois celles de Jackson Pollock. Et je suis incapable de dire pourquoi j'aimais d'emblée ce que je voyais.

"Roland Barthes dont l'analyse du travail de Cy Twombly est l'une des plus perspicaces, écrit dans un texte majeur, dédicacé "à Yvon, à Renaud et à William" (Yvon Lambert…) (manuscrit exposé à Avignon) : "Comment nommer ce qu'il fait ? Des mots surgissent spontanément ("dessin", "graphisme", "griffonnage", "gauche", "enfantin"). Et tout de suite une gêne de langage survient : ces mots, en même temps (ce qui est bien étrange), ne sont ni faux ni satisfaisants : car d'une part, l'œuvre de TW coïncide bien avec son apparence, et il faut oser dire qu'elle est plate ; mais d'autre part - c'est là l'énigme - cette apparence ne coïncide pas bien avec le langage que tant de simplicité et d'innocence devraient susciter en nous qui la regardons..." "La matière va montrer son essence, nous montrer la certitude de son nom : c'est du crayon.""
Source Wikipédia.

lundi 11 octobre 2010

Le paradigme de l'amour

Je me suis régalée samedi en écoutant Répliques. Les invités d’Alain Finkielkraut étaient Pascal Bruckner pour son livre Le mariage d’amour a-t-il échoué et Luc Ferry pour La révolution de l’amour. L’amour fait vendre et ces titres font un peu marchand de business (pléonasme). Bref, je ne regrette pas tout de même de les avoir écoutés disons plutôt d’avoir écouté Alain Finkielkraut !
Celui-ci entre dans le vif du sujet par une citation : l’introduction que fait Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux. Petite parenthèse, à mon tour de jouer les "cabots". Cette même année 1977, Roland Barthes me dédicaça son livre, le 18 juin. Comme bien souvent quand j'aime un auteur, je l'avais acheté et lu avant la rencontre



Donc, je reviens à cette introduction :
"La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante : que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême solitude. Ce discours est peut-être parlé par des milliers de sujets (qui le sait ?), mais il n’est soutenu par personne ; il est complètement abandonné des langages environnant : ou ignoré, ou déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du pouvoir, mais aussi de ses mécanismes (sciences, savoirs, arts). […]"

Mais aujourd’hui le climat a changé le discours amoureux. Pour des explications plus claires que je ne saurais transcrire, réécouter l’émission ici.

Il s’agit de se poser la question du passage de l’amour-passion à une amitié-amoureuse, à une tendresse, à une complicité, dixit Luc Ferry (je résume) et de réhabiliter l’amour conjugal, dixit Pascal Bruckner (je résume encore). Mariage d’amour ou mariage de raison.
Alain Finkielkraut cite Léon Blum, qui dans son ouvrage Du mariage plaide pour la libre polygamie des jeunes filles afin qu’elles arrivent au mariage en état de maturité matrimoniale, ce qui diminuera le nombre de divorces ! Et A.F. poursuit :
"Les anciens distinguaient la passion amoureuse et l’amour conjugal. Cette distinction est capitale (hé hé) et c’est cette distinction dont nous ne voulons plus. Il y a des passions amoureuses qui peuvent durer. Cependant les anciens n’y croyaient pas tout-à-fait ou pensaient que c’était exceptionnel ou miraculeux, et donc, ont réfléchi à cette distinction-là.
Il semblerait qu’aujourd’hui nous ayons rabattu l’amour sur la passion amoureuse, seulement. N’y a-t-il pas là une réduction ou une déperdition plutôt qu’une révélation ou une découverte de l’amour ?"

Réécouter donc les réponses des deux invités (bla bla bla). Je note tout de même celle-ci de Luc Ferry, qui en profite pour faire la promo de son livre en précisant qu’il y fait référence à Michel de Montaigne, pour qui l’idée de fonder la famille sur l’amour-passion est absurde :
"Le mariage d’amour est une horreur, non seulement ça ne marchera pas mais c’est moralement idiot. On n’épouse pas sa maîtresse (suis d’accord, hum!). Il dit même (Montaigne) : "Épouser une femme qu’on aime par passion c’est chier dans le panier avant de le mettre sur sa tête ".
Oh ! Luc Ferry, comme vous y allez avec Montaigne;-)

Et Alain Finkielkraut de rebondir sur un texte (délicieux) de Jean-Jacques Rousseau, avec Julie ou La Nouvelle Héloïse :
"Il n’y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l’amour. On prend sa violence pour un signe de sa durée, le cœur surchargé d’un sentiment si doux l’étend pour ainsi dire sur l’avenir, et tant que cet amour dure on croit qu’il ne finira point ; mais au contraire, c’est son ardeur même qui le consume, il s’use avec la jeunesse, il s’efface avec la beauté, il s’éteint sous les glaces de l’âge, et depuis que le monde existe on n’a jamais vu deux amants en cheveux blancs soupirer l’un pour l’autre".
Et je remercie vivement Alain Finkielkraut qui a poursuivi en disant : "Je pense qu’il s’avance un peu, j’ai pas de cheveux blancs* encore mais je pense qu’on peut soupirer longtemps ". (Je confirme).
* (Je le soupçonne de les colorer! Voir l'image dans son contexte.)

Eros, Agape, Philae. "Le passage de l’Eros à l’amitié c’est le grand problème du couple moderne. Si nous ne voulons pas devenir des « Don Juan au ralenti » et changer de femme (ou de mari) tous les dix ans, il faut choisir de rester avec sa femme ou avec son mari, et ce choix-là suppose qu’on passe à d’autres formes d’amour". Luc Ferry.

Ah l’amour l’amour l’amour, même avec quelques cheveux blancs ;o) je soupire toujours !

jeudi 16 septembre 2010

Amour contingente

Mercredi 8 septembre
Je me suis réveillée très tôt. Il fallait que je sois prête, je ne savais pas quel allait être le "programme" de cette journée, celui-ci ne dépendait pas de moi.
Mon téléphone sonna, enfin. Je m’attendais au pire, en espérant le meilleur, c’est-à-dire, pouvoir prendre du temps… avoir du temps… avoir le temps… de ne rien faire… de se taire… un temps infini…
Mon cœur battait la chamade, j’avais les joues en feu, une seule étincelle aurait pu m’enflammer, m’incendier ?
Je dus me rendre à l’évidence : le temps ne sera pas infini mais infiniment fugace. "Oxymorante" je suis. Je me souviens qu’il me l’avait dit et cela m’avait fait sourire.

Je ne peux pas déjeuner, je n’ai pas faim, je ne suis qu’attente.

Attente. Tumulte d’angoisse suscité par l’attente de l’être aimé, au gré de menus retards (rendez-vous, téléphones, lettres, retours).
« Suis-je amoureux ? – Oui, puisque j’attends ». L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois je veux jouer à celui qui n’attend pas ; j’essaye de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désoeuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend.

Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, L’attente.

Mais après l’attente… je n’ai plus compté le temps. Je ne saurai dire s’il fut infini ou fugace. J’ai simplement eu l’impression qu’il s’était inversé en, fugacement infini.

Il avait accepté de « se compromettre pour moi ». C'était pour moi une preuve d'amour.

Ce soir en transcrivant cette journée, je pense aux amours contingentes de Sartre et Beauvoir.
L’amour nécessaire et l’amour contingent(e).

La veille j’avais vécu un cauchemar, ce mercredi-là je vivais un rêve. Je pouvais finir mon séjour dans la joie et la sérénité - apaisée et retrouver tes amis que j'aime tant.
« Il y a toujours dans la vie une peau que vous n’oublierez jamais ». J’avais entendu cette phrase dans les Nouveaux Chemins dont le sujet était : le toucher dans une semaine sur les cinq sens .

A suivre...

jeudi 1 juillet 2010

Penser à

Werther écrit à Charlotte :
1. Quelle joie de penser à vous! 2. Je me trouve ici dans un milieu mondain, et, sans vous, je m'y sens bien seul; 3. J'ai rencontré quelqu'un (la demoiselle B...) qui vous ressemble et avec qui je peux parler de vous; 4. Je forme des voeux pour que nous soyons réunis.- Une seule information est variée, à la façon d'un thème musical : je pense à vous.
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, La lettre d'amour - p. 187.

lundi 18 janvier 2010

L'écrivain en vacances


Il reste toujours écrivain, comme il se doit. L'écrivain ne travaille pas, il travaille tout le temps.
C'est "le prestige d'une vocation que rien ne peut dégrader".

"Ce qui prouve la merveilleuse singularité de l'écrivain c'est que pendant ces fameuses vacances, qu'il partage avec les ouvriers et les calicots, il ne cesse lui - sinon de travailler - du moins de produire. Faux travailleur, c'est aussi un faux vacancier; l'un écrit ses souvenirs, un autre corrige des épreuves, le troisième prépare son prochain livre; et celui qui ne fait rien l'avoue comme une conduite vraiment paradoxale, un exploit d'avant garde, que seul un esprit fort peut se permettre d'afficher. On connaît à cette dernière forfanterie qu'il est très naturel que l'écrivain écrive toujours, en toute situation. D'abord, cela assimile la production littéraire à une sorte de secretion involontaire, donc taboue, puisqu'elle échappe aux déterminismes humains.
Pour parler plus noblement, l'écrivain est la proie d'un Dieu intérieur qui parle en tout moment, sans soucier le tyran des vacances de son medium.
Les écrivains sont en vacances, mais leur muse veille et accouche, sans désemparer."
Roland Barthes, Mythologies.

Ce matin dans les NCC.

samedi 5 septembre 2009

Inexprimable amour

Je n'avais rien compris.
Son "ai-je jamais aimé" voulait dire : ai-je jamais été aimé?
Il voulait dire : aimez-moi!
Il voulait dire : je vous aime, moi non plus.

"Vouloir écrire l'amour, c'est affronter le gâchis du langage : cette région d'affolement où le langage est à la fois trop et trop peu, excessif (par l'expansion illimitée du moi, par la submersion émotive) et pauvre (par les codes sur quoi l'amour le rabat et l'aplatit).
(...)
Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est précisément là où tu n'es pas - c'est le commencement de l'écriture."

Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux.