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lundi 20 mai 2013

"Déraisonner en conscience, voilà la grande affaire de la vie" *

Plaisir du samedi : écouter Charles Sigel... dans L'humeur vagabonde.

*Alfred de Musset (1810-1857)


"Mélange étrange de féminité secrète et de virilité arrogante"

"Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
Ce vers, le plus célèbre peut-être d’Alfred de Musset, pourrait résumer l’histoire de sa vie, une existence brillante et terne à la fois où ivresse rime constamment avec jeunesse, comme jouissance avec déchéance.

L’Enfant du siècle fut un enfant terrible, vivant ses passions jusqu’aux limites de la folie, jusqu’à les vider de sens. Sa célèbre (trop célèbre !) liaison avec George Sand, ses amours contrariées avec d’autres femmes, en qui il ne voyait que des mamans ou des putains, révèlent la fragilité de son être : c’est lui l’ambigu Lorenzaccio, déchiré entre corruption et pureté.
Génie adolescent comme Rimbaud, Musset ne croit pas que "je est un autre" : pour lui, au contraire, la littérature ne vaut que si elle est le prolongement de la vie, dans l’alliance instable du pathétique et du futile.
Par cette fragilité extrême, Musset reste aujourd’hui vivant, grâce surtout à son théâtre. Fantasio, Marianne, Rosette, Perdican, Camille, Cœlio forment une ronde où le texte s’incarne, le temps d’une ronde éphémère."

Charles Sigel, je l'ai déjà dit est un conteur formidable, aucune lassitude à l'écouter sur les sujets qui pourraient sembler ennuyeux. Il alimente ses textes de références, d'anecdotes exaltantes. Et les amours, la vie d'Alfred de Musset n'en manquent pas.

Il nous parle aussi de Rachel qu'il rencontre, le 29 mai 1839, à la sortie du Théâtre-Français, Rachel,  et avec laquelle il a une brève liaison en juin.
Un soir après une représentation du Tancrède de Voltaire, ils se retrouvent chez elle; ils se mettent à lire Phèdre, à deux voix, puis s'arrêtant, Musset s'interroge et confesse :

"Je ne vaux plus rien. Je ne suis plus fou en amour et si on ne l'est plus, qu'est-ce qui reste? Déraisonner en conscience, voilà la grande affaire de la vie".

"Je ne vis que quand un coeur bat sur le mien".

Que lui reste-t-il alors après sa rupture avec Rachel ? L'absinthe, le jeu, les filles; il sort, tout plutôt que rester face à lui-même.  

"Être bien tranquille chez soi, est le plus atroce de tous les supplices. Comment Dante n'a-t-il pas pensé à nous montrer un homme en robe de chambre, au quatrième ou cinquième cercle de son Enfer, assis au coin du feu dans son fauteuil, les pieds dans ses pantoufles? C'eût été le dernier degré de l'horreur." 

Flaubert dira de lui à Louise Colet qui lui racontait les progrès de Musset (elle s'intéresse alors à Musset; elle s'était fait une spécialité des hommes de lettres et, après Vigny, elle hésitait entre Flaubert et Musset) :

"En somme c'est un malheureux garçon, on ne vit pas sans religion (religion de l'art chère à Flaubert). [...] Musset n'a jamais séparé la poésie des sensations qu'elle complète; quand on veut mettre ainsi le soleil dans sa culotte, on brûle sa culotte."

Et Flaubert terminera par ce théorème archi-flaubertien (dixit Charles Sigel):

"Moins on sent une chose et plus on est apte à l'exprimer comme elle est, comme elle est toujours."

Deux heures de récit passionnant, difficile à résumer.

A propos de Rolla (oeuvre que je découvre) :

"Rolla, long poème de 784 vers, obtint un succès considérable. Musset y conte l'histoire de Jacques Rolla, le plus grand débauché de Paris, ville du monde «où le libertinage est à meilleur marché».[...] 
À travers Rolla, Musset tente, non sans une certaine grandiloquence, le portrait d'une génération empêtrée dans ses contradictions et qui finit par croire que, le bonheur devenu impossible, il ne reste que l'ivresse ou le suicide."



Aquarelle d'Eugène Lami pour Rolla, poème d'Alfred de Musset. (Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau, Rueil-Malmaison.)
Ph. Jeanbor © Archives Larbor

Extrait de Rolla :

Marie en souriant regarda son miroir.
Mais elle y vit Rolla si pâle derrière elle,
Qu’elle en resta muette et plus pâle que lui.
« Ah ! dit-elle, en tremblant, qu’avez-vous aujourd’hui ?"
- Ce que j’ai ? dit Rolla, tu ne sais pas, ma belle,
Que je suis ruiné depuis hier au soir ?
C’est pour te dire adieu que je venais te voir.
Tout le monde le sait, il faut que je me tue.
- Vous avez donc joué ? - Non, je suis ruiné.
- Ruiné ? » dit Marie. Et, comme une statue,
Elle fixait à terre un grand oeil étonné.
« Ruiné ? ruiné ? vous n’avez pas de mère ?
Pas d’amis ? de parents ? personne sur la terre ?
Vous voulez vous tuer ? pourquoi vous tuez-vous ? »
Elle se retourna sur le bord de sa couche.
Jamais son doux regard n’avait été si doux.
Deux ou trois questions flottèrent sur sa bouche ;
Mais, n’osant pas les faire, elle s’en vint poser
Sa tête sur la sienne et lui prit un baiser.
« Je voudrais pourtant bien te faire une demande,
Murmura-t-elle enfin : moi je n’ai pas d’argent,
Et, sitôt que j’en ai, ma mère me le prend.
Mais j’ai mon collier d’or, veux-tu que je le vende ?
Tu prendras ce qu’il vaut, et tu l’iras jouer. »

Rolla lui répondit par un léger sourire.

Il prit un flacon noir qu’il vida sans rien dire ;
Puis, se penchant sur elle, il baisa son collier.
Quand elle souleva sa tête appesantie,
Ce n’était déjà plus qu’un être inanimé.
Dans ce chaste baiser son âme était partie,
Et, pendant un moment, tous deux avaient aimé.



Gervex Henri, Rolla, 1878, présenté au salon de 1878, retiré sous prétexte d'immoralité.
Portail des Collections des Musées de France.

Le poète est inhumé à Paris, au cimetière du Père Lachaise, où son monument funéraire se dresse avenue principale.



Sur la pierre sont gravés les six octosyllabes de son élégie " Lucie ":

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J’aime son feuillage éploré ;
La pâleur m’en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.

et sur la face arrière, le poème " Rappelle-toi ":

Rappelle-toi, quand sous la froide terre
Mon coeur brisé pour toujours dormira ;
Rappelle-toi, quand la fleur solitaire
Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.
Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle
Reviendra près de toi comme une soeur fidèle.
Écoute, dans la nuit,
Une voix qui gémit :
Rappelle-toi.



samedi 18 mai 2013

"Les chants désespérés sont les chants les plus beaux"

Souvenir

J'espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
O la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu'une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m'enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l'antique murmure
A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !

[...]

Alfred de Musset, extrait.






lundi 31 janvier 2011

Badinage et ratage

Hier soir j'ai revu le film Le déclin de l'empire américain qui nous donne une vision d'un milieu bourgeois intellectuel; il a à peine vieilli (1986) avec son regard sur les relations hommes-femmes.

"Les hommes cuisinent et s’épanchent sur leurs multiples relations sexuelles pendant que les femmes se livrent à des conversations débridées dans leur club de gym. Tous sont allés au bout d’expériences en tout genre... Après le grand déballage et la sacralisation de la liberté sexuelle, c’est l’échec de ces gens qui basaient leurs relations affectives sur le mensonge. Fin du rêve."

Je me suis dit en revoyant ce film : On ne badine pas avec l'amour! Je venais de voir la pièce de Alfred de Musset deux jours avant au théâtre, et n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement non point sur le plan sexuel mais sur celui des sentiments. On ne joue pas avec l'amour, même si l'on peut - l'on doit - inventer des jeux de l'amour.

Perdican (Emmanuel Vérité) fut magistral dans ce passage, il rattrapait le jeu de Pierre Ascaride que j'ai trouvé très ennuyeux :

"Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice crée par mon orgueil et mon ennui."
Acte 2, scène V.

mardi 1 juin 2010

On ne badine pas avec l'amour

Tiens, je trouve ce soir une petite plume sur ma terrasse! Mettons-la dans mon petit livre avec les autres.
Je prends le livre qui s'ouvre par hasard sur une plume et je lis :
- En aimes-tu un autre que moi?
On ne badine pas avec l'amour.



"Un "proverbe" est traditionnellement une petite pièce légère et rapide, facile à comprendre. Par son titre, On ne badine pas avec l'amour, la pièce de Musset pourrait faire croire à une distraction aimable, un badinage ; mais ce proverbe est chargé de menace. Comme on ne badine pas avec l'amour, quelle est la sanction pour ceux qui se risquent à badiner ? Au dénouement, une innocente meurt et deux jeunes gens qui, enfin, trouvaient le bonheur, vont être séparés pour la vie. Abominable drame, dont l'orgueil est la cause majeure ; drame des amours d'enfance que deux adolescents ne parviennent pas à transposer dans le monde des adultes où ils pénètrent."



J'avais acheté ce livre dans une foire aux puces, il est minuscule (7 cm x 11,5 cm) mais fait 493 pages tout de même, il date de 1876 :
Comédies et Proverbes de Alfred de Musset.
- La nuit vénitienne
- André del Sarto
- Les Caprices de Marianne
- Fantasio
- On ne badine pas avec l'amour
- Barberine

J'aime les livres anciens mais n'en possède peu.


Celui-ci est très abîmé et ne doit pas valoir grand chose sur le marché des livres anciens mais peu m'importe, c'est un plaisir de le toucher.
J'y insère des mini plumes d'oiseaux lorsque j'en trouve, par hasard.
L'histoire de celui qui est à côté sur la photo est ici.