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mardi 11 juillet 2017

L'affiche : un signe graphique exprimant l'idée sans le secours des mots

Quand on vit dans une ville touristique, pourquoi de ne pas jouer à la touriste ?
C'était il y a une semaine...
Je venais de voir une exposition au Musée Départemental Breton, par intérêt (j'ai toujours aimé les affiches des "chemins de fer" et les affiches publicitaires en général) mais aussi pour y trouver un peu de fraîcheur dans les salles climatisées, le temps d'échapper à la chaleur caniculaire. Il y avait peu de visiteurs lesquels, sans doute,  avaient préféré prendre de vrais bains de mer sur la côte, plutôt que de les voir sur des affiches. J'ai photographié quelques affiches mais elles sont ternes, sans flash. On peut les voir, de leurs couleurs plus éclatantes, dans le dossier de presse. Quelques-unes des miennes, tout de même :










(Cliquer sur les images pour lire les textes de André Gide et Max Jacob)

Je m'arrêtais un instant pour regarder par la fenêtre du Musée,
le Quai de l'Odet et les arcades du Café des Arts


Je prenais également les deux affiches ci-dessous car je venais de traverser la semaine précédente les Monts d'Arrée par la route de Brasparts, un jour de brume sous un ciel gris (mais c'était magique et magnifique), avant d'arriver à Saint-Pol de Léon où je passais la nuit, avant d'aller le lendemain jouer au golf de Carantec. Parenthèse finie.
« J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée, les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés, les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus. C'est un pays de brumes et de vents en bataille, avec des toponymes aussi fluides que des ondées, aussi sonores que des gongs »
Xavier Grall, Les vents m'ont dit.


La Suisse en Bretagne? Une toute petite Suisse tout de même !

 

Saint-Pol de Léon, la cathédrale et la chapelle Notre-Dame du Kreisker dont la flèche culmine à 78 mètres.

Mes photos prises sur la route de Brasparts et à Saint-Pol... puis au golf de Carantec (pour finir la parenthèse). 


Le Mont Saint-Michel de Brasparts





Notre-Dame du Kreisker à la tombée de la nuit


Saint-Pol, La Grande Rue vers 23 heures.
Pas un pékin en vue (0_0)
Il était temps que je rentre à l'hôtel.


Charmant hôtel. J'y fis une belle découverte au petit déjeuner le lendemain matin. Sur une étagère, deux tomes du Journal de Marie Bashkirtseff.
Je demandais à l'hôtelier comment il avait déniché ces exemplaires, introuvables. Il me dit : c'est une cliente qui les me les a laissés. Je les ouvrais, les trente premières pages avaient été lues, le reste n'était pas découpé. Je le lui dis, avec ferveur et une certaine émotion. Je lui parlais de Marie Bashkirtseff, que c'était un trésor que lui avait laissé sa cliente. Je n'osais pas lui demander s'il me les vendrait. Je les reposais sur l'étagère... rêveuse.Ils avaient été achetés d'occasion pour 28 euros chacun; c'était écrit au crayon à l'intérieur.





Au putting-green, je prenais ces photos discrètement
en attendant mon départ pour... la compétition.
Vouiiiiiiiiiiii !

Ma dernière compétition remontait à... 25 ans !
Mon score ne fut guère brillant mais un de mes partenaires (partie de 4) jouait comme un Dieu et les deux autres étaient charmant(e)s. Cinq heures pour faire les 18 trous, dont une heure sous la pluie, je ne pensais plus en être capable. C'est fait. 

Revenons à nos moutons notre exposition. En sortant du Musée et sa fraîcheur climatisée, la température extérieure me fit l'effet d'une bombe sur la tête. Bizarrement, je l'occultais, une ambiance de fête régnait sur le parvis de la cathédrale, je me mêlais à la foule des touristes mais pas que, je regardais autour de moi, je levais le nez pour voir les maisons, le ciel, les terrasses pleines, et je sentais cette chaleur lourde; elle ne m'oppressait pas; il y avait dans l'air une palpable légèreté de l'être. Je saisissais ces instants, en rêvant tout de même de fraîcheur maritime. J'étais en ville, en vie, en cet instant c'était là qu'était la vie, c'était là que je devais être. J'en oubliais presque mon hyperacousie, mais pas pour longtemps.




A propos du Petit Train, je lisais dans la presse cet après-midi...






" [...] désir de grande ville, désir de monde et attente, ce trop-plein d'attente qui vous empoigne et vous imprègne.  La ville comme théâtre de la vie, qui donne à voir et à vivre tout autrement l'activité humaine et la vie dans sa diversité. En ville, on touche d'emblée du doigt la rumeur et le mystère. L'aventure. Parce qu'on y trouve cette diversité. La possibilité du choix. La surprise. "
Paul Nizon, in Le Livret de l'amour, Journal 1973-1979.

Le soir de cette chaude journée j'avais envie de voir la mer; direction la baie d'Audierne. Et je pouvais dire aussi, en ces instants, que c'était là que je devais être.





Plage de Penhors

mercredi 1 avril 2015

Auteurs suisses d'expression française

Lectrice régulière des auteurs suisses d'expression française, l'article de Sergio Belluz ce matin dans LE TEMPS (extraits ci-dessous) a retenu mon attention. J'ai toujours eu du mal à accepter ces "clivages" quand il s'agit d'art, de littérature, de création et, d'autant plus de francophonie. Il ne me viendrait pas l'idée saugrenue de dire que je lis un auteur romand en parlant de Jean-Jacques Rousseau ou de dire que je lis de la littérature valaisanne avec Georges Borgeaud, que j'ai découvert récemment et avec enthousiasme dans son Voyage à l'étranger. Ouvrage qui obtint le prix Renaudot, publié il y a quarante ans... mieux vaut tard que jamais! 

Quant à Paul Nizon (un de mes chouchous) écrivain suisse de langue allemande (livres traduits en français), il est à peine plus connu en France que Frisch ou Dürrenmatt... voire en Suisse : j'ai fait découvrir Paul Nizon à un ami suisse - pourtant féru de littérature - qui ne le connaissait pas! Il m'a remercié.

"Pourquoi il faut en finir avec la «littérature romande»

Sergio Belluz
Les politiques culturelles de la Suisse francophone devraient laisser tomber Ramuz et ce vieux concept de «littérature romande» et mettre davantage l’accent sur des auteurs suisses d’expression française, estime Sergio Belluz, auteur de «CH. La Suisse en kit (Suissidez-vous!)», Ed. Xenia, 2012 et de «Fables» (à paraître)

Au Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne, on est très vigilant quant à la certification romande – c’est-à-dire ramuzienne, c’est une AOC – de la littérature produite dans la région [...]
[...]
 Et quand il s’agit de culture romande, donc de Ramuz, on ne lésine ni au Centre de recherches sur les lettres romandes, qui, il y a peu, avait budgété une édition complète de Ramuz à hauteur de 4,2 millions de francs, ni au Grand Conseil vaudois qui n’avait pas hésité à accorder 1 155 000 francs pour une publication en Pléiade, dans l’illusion d’une consécration suprême de la littérature romande.

On aurait tout aussi bien pu refiler l’argent directement à la Fondation Ramuz dont les présidents successifs dirigent aussi le Centre de recherches sur les lettres romandes, mais enfin le résultat est là: sur la page web de la Pléiade, en cherchant par nationalité d’auteur – pas d’entrée «Romandie» ni «Vaud (Pays de)» –, on tombe sur LA page suisse et ses quatre volumes: le Jaccottet (février 2014) et les trois volumes de romans de Ramuz (2005), le reste a paru ailleurs, faute d’accord avec les héritiers. Keller? Frisch? Dürrenmatt? Inconnus au bataillon, aucun canton suisse allemand n’a jugé bon de miser des millions sur eux. Quant aux autres Suisses romands pléiadés (Rousseau, Constant, Mme de Staël…), ils y sont en se faisant habilement passer pour des Français.
[...]
Les politiques culturelles des cantons francophones sont bloquées sur Ramuz, mort il y a près de septante ans, et sur ce concept de «littérature romande» né il y a plus d’un siècle pour se démarquer de la France et afficher une identité latine face à la Suisse allemande. On peut se poser la question: le moment ne serait-il pas venu d’enfin laisser tomber Ramuz et le Romandisme et de mettre l’accent sur la promotion des auteur(e)s suisses d’expression française? Parle-t-on de peinture romande pour Auberjonois? de cinéma romand pour Goretta? de musique romande pour Binet? Rousseau, Mme de Staël, Albert Cohen ou Nicolas Bouvier sont-ils des écrivains romands? C’est quoi, un écrivain romand?

Ce qualificatif de «romand» – le mot même est artificiel puisque, par parallélisme avec «suisse allemand», on avait rajouté un «d» final au terme «roman» utilisé dans une certaine terminologie historico-géographique jusqu’à la moitié du XIXe –, n’est-il pas devenu obsolète et stigmatisant? N’est-il pas confondu, hors de Suisse, avec un qualificatif régional de type «littérature provençale» qui range ses auteurs dans une catégorie terroir dont ils n’arrivent pas à se défaire? N’est-il pas une des raisons pour lesquelles la littérature suisse d’expression française a de la peine à s’exporter?
[...]
Kafka est défini comme «auteur pragois de langue allemande», Julien Green comme «écrivain américain de langue française», Samuel Beckett comme «auteur irlandais d’expression française et anglaise». Dans un monde connecté où les frontières s’estompent, n’est-il pas contradictoire de se réclamer d’une identité qui ne se définit que par un espace géographique, et de se plaindre en parallèle d’une discrimination culturelle et exiger à grands cris une reconnaissance nationale et internationale? Et si on mettait tout l’argent sur la promotion énergique des auteur(e)s suisses d’expression allemande, française, italienne et romanche, c’est-à-dire de la littérature suisse tout court?

«Besoin de grandeur», écrivait Ramuz…"



mercredi 7 janvier 2015

J'étais déchiré entre une envie de vivre et une obsession d'écrire



 Photo : Laurent Villeret/Dolce Vita/Picturetank/AGENTUR FOCUS

"J'ai beaucoup écrit. Il y avait toujours une décision à prendre, parce que j'étais tenté aussi de vivre dehors, physiquement; j'étais dévoré d'une vitalité sans borne. Et de l'autre côté j'avais tellement envie de capter quelque chose à travers des phrases, alors j'étais déchiré entre une envie de vivre et une envie ou une obsession d'écrire."



Le dernier tome de son Journal est paru aux éditions Actes Sud : Faux papiers

" [...]
Le journal qu'il dévoile aujourd'hui court entre 2000 et 2010. Comme dans tout son travail, de romancier ou de diariste, l'écriture conduit le bal, avec de longues phrases volcaniques et analytiques, ce mélange d'urgence et de distance, trois pas dans la vie, trois pas dans la tombe. Paul Nizon égrène les décès qui se multiplient autour de lui, et continue de se tenir debout comme un arbre qui perd ses feuilles. Preuve suprême de l'absence de cloison entre ses œuvres, voilà que nous revient en mémoire l'errance de son héros, son double, au début de L'Année de l'amour, l'un de ses plus grands romans peut-être : « Je me rends compte à présent que je suis au milieu d'une assemblée de défunts, à moins que ce soit moi le défunt parmi les vivants. »
[...]
Paul Nizon revendique la marginalité comme le silence, indispensables à sa quête introspective, mais il y a chez lui un sens caché de l'autre qui rend son œuvre très lumineuse, offerte à tous. Un jour d'été 2005, un douanier de Roissy lui a demandé son passeport alors qu'il se trouvait dans l'espace Schengen. C'était pour vérifier qu'il s'agissait bien de l'écrivain qu'il aimait tant. Racontée brièvement en bas de page, l'anecdote soutient tout le livre, que l'auteur a peut-être appelé Faux Papiers en hommage à cet admirateur inattendu. Il y a chez tout le monde un lecteur de Nizon qui sommeille."

- Télérama.
 

mardi 6 mai 2014

L'Allégresse, l'Abondance, la Splendeur : un instant de grâce



 
Raphaël, Les Trois Grâces (1504-1505)




Rubens, Les Trois Grâces  (1639)



 
Les Trois Grâces

Cette oeuvre romaine, découverte dans la Villa Cornovagilia
 sur le Mont Coelius, est sans doute une copie hellénistique 
datant de la fin du IVème siècle avant Jésus-Christ. 
 Le groupe a largement été restauré par Nicolas Cordier en 1609




Jean-Jacques (James) Pradier, Les Trois Grâces (1831)

"Les Grâces sont des divinités mineures considérées comme les compagnes d'Aphrodite. Elles seraient les filles de Zeus et d'Eurynomé, la fille d'Océan et de Téthys. Le plus souvent au nombre de trois, les Grâces (en grec : charités - en latin : gratiae) personnifieront la beauté, la douceur et l'amitié. Elles serviront de thème à de nombreux artistes. Hésiode évoque une Grâce nommée Aglaia (l'éclatante) parfois retenue comme femme d'Héphaïstos à la place d'Aphrodite. Homère, dans "L'Iliade", l'appellera Charis. Il rapporte également la légende d'une Grâce, nommée Pasithéa, qui épousera Hypnos (le Sommeil), offerte par Héra. Cette dernière voulait endormir Zeus pour que les dieux puissent venir en aide aux Grecs."


Mes Trois Grâces
(Cliquer pour agrandir)

En les observant vendredi soir dans la campagne, je ne pus m'empêcher de penser aux Trois Grâces de la mythologie. Je les remarquais dans ce pré, sur la droite.



Elles se détachaient du troupeau par leur couleur, leur jeunesse. Quand elles m'aperçurent, elle se dirigèrent d'un pas vif vers moi, jusqu'aux fils barbelés. Je vivais là un instant de grâce... avant un week-end à nouveau cauchemardesque, de vertiges. Mêmes sensations qu'ici :

"9 avril 1999, Paris

Plusieurs semaines d’inaction pour cause de maladie. Perte subite de l’audition, vertiges, difficultés à marcher, un roseau vacillant, la tête bourdonnante comme sous une cloche de plongeur, hébétude, fatigue écrasante, le trou noir. Subi une batterie d’examens sans résultat, un virus ? Impossible de sortir, essais de marche hésitante au bras d’Odile qui a tout pris en main ici pendant trois semaines. Coupé du monde extérieur, j'ai même manqué l'éclatement des bourgeons et l'éclosion des petites pousses vertes, maintenant tout est vert, uniformément. [...] Avant que je ne me remette à la machine pour marcher à l'écriture, ou du moins essayer. Maintenant ça commence à aller mieux, je reviens du marché de l'avenue du Président-Wilson, près du musée d'Art Moderne. Expérience de l'invalidité, sentiment de tâtonner et d'être complètement perdu, fragilité, angoisse".

Paul Nizon, Les carnets du coursier, Journal 1990-1999.
 

lundi 14 avril 2014

Sur la genèse des Journaux d'écrivains

Paul Nizon écrit le 20 septembre 1995 :
"Si les lecteurs ont du mal avec ce Journal qui contient un "déballage impitoyable", comme on l'a écrit, c'est sans doute parce que, non content d'y révéler, par filtration du quotidien, les matériaux, les thèmes à l'origine de mes livres, je montre aussi la genèse de ces livres dans toute sa dimension humaine, comme un processus ininterrompu où alternent soucis, réflexions, méditations, rêve, souvenir, vagabondage, amour physique, accès d'angoisse, et le montre d'une façon qu'on pourrait trouver indécente. Je crois que les gens veulent découvrir la littérature et l'assimiler sous sa forme achevée de produit artistique, non sous la forme ouverte de l’œuvre encore en devenir, assiégée, arrachée de haute lutte, éventuellement saignante." 
C'est aussi à cette franchise brutale que renvoie le terme corpus delicit, et tel est bien le "crime" du vrai diariste : ne pas reculer devant ses propres abîmes, se mettre à nu dans toute sa vulnérabilité, mais aussi laisser s'exprimer sans fard sa capacité et sa disposition à blesser. C'est-à-dire être capable de se voir et de se décrire jusque dans sa laideur, ses contradictions, ses défauts. Pour tout lecteur qui s'est installé dans son existence et tient à distance la vie en la réduisant pour l'essentiel à des protocoles ritualisés, c'est d'abord un outrage. Mais cet outrage peut aussi devenir libérateur, si l'auteur parvient à entraîner avec lui le lecteur, c'est-à-dire à le fasciner par cette œuvre de langue qui le ramène à la réalité. C'est ce à quoi pense Canetti quand il énonce, à propos des journaux d'écrivains :
"Il est infiniment important de se rendre compte, chez autrui, de cette donnée, qui est la plus dure, la plus indélébile, pour envisager chez soi-même, avec plus de calme, ce qui y correspond, et ne pas désespérer. Les personnages d'une œuvre ne peuvent pas avoir cet effet, car ils existent par une distance heureusement instituée entre eux et leur créateur; ils sont aussi éloignés que possible de ses propres processus internes*."
* "Dialogue avec le partenaire cruel", op.cit., p.81.

Extraits de la Postface des Carnets du Coursier de Paul Nizon par Wend Kässens :
La radiographie des processus créateurs
Sur la genèse des journaux

mardi 1 avril 2014

Miracle des commencements


Le vert de ce qui vient de naître...





18 mars 1997, Paris

"Cette année, je n'ai pas manqué le bourgeonnement et l'éclosion des feuilles de marronnier aux Tuileries, j'en ai suivi attentivement tous les stades, je pourrais dire que j'en étais (ou du moins que j'y étais). Dieu sait quelle excitation, quel bonheur procure ce spectacle. Dès que j'aperçois  sur les rejets le brun foncé des jeunes bourgeons poisseux, l'étonnement me coupe le souffle, je voudrais crier de ferveur. Pourquoi suis-je dès lors électrisé par une attente qui monte, monte, comme s'il ne s'agissait pas seulement du miracle auquel j'assiste, mais d'une révélation qui me frapperait au plus profond de mon être? Quelques jours après, on trouve les premiers bourgeons ouverts, montrant un peu de vert à l'intérieur, vert d'une fraîcheur ou plutôt d'une innocence si enchanteresse, le vert de ce qui vient de naître! Un dévoilement à peine suggéré. Il y a les arbres précoces, une sorte d'avant-garde, tandis qu'alentour la plupart des troncs sombres n'étirent que leurs rejets brillants. Mais quelques bourgeons ont éclaté, et maintenant il faut que je parcoure tout le parc sous les frondaisons, au milieu des troncs puissants, je déambule dessous comme un surveillant, un agent secret de la nature. Le lendemain, ici et là, commence l'éclosion, les petites feuilles plissées, d'un vert clair indiciblement juvénile, un vert comme n'en voit nulle part, telles de petites mains sans os qui s'ouvriraient. Et le jour suivant, ce sont de petites feuilles suspendues dans les airs, un parfum matérialisé par du vert. Et penser aux bourgeons qui crèvent, à cette explosion silencieuse de toute part, à l'éclosion. Ces bourgeons se déploient alors comme un immense filet à travers l'espace et, quelques jours plus tard, c'est par familles voire par armées entières que les arbres se couvrent d'un vert duvet. Miracle des commencements. Naissance de la beauté.
J'en suis atteint jusqu'aux moelles, envoûté. Je cours chez moi me mettre au travail, pour rivaliser avec cette genèse au-dehors. Il faut que cela se fasse, et maintenant. Sinon, j'ai manqué le moment magnifique, gaspillé le délai de grâce."

Paul Nizon, in Les Carnets du coursier, Journal 1990-1999, éditions Actes Sud 2011.


mardi 11 mars 2014

Promenade urbaine et métropolitaine






21 février 1992, Paris

Quand j’émerge au grand jour par l’escalator ou les escaliers du métro – et parfois j’en suis pris de vertige -, la ville m’entoure de toute part : le large trottoir, les bonnes grisailles, l’éventaire du fleuriste, le fronton vitré des terrasses, la foule, la feuille morte qui tombe doucement, le soupçon de ciel, la lumière aux tons urbains, les rues qui se déploient à tous les vents comme des bannières, sans jamais un hiatus ou un vide, et le grondement, le vrombissement, le tourbillonnement de la circulation. En haut des escaliers, le vendeur de marrons chauds – tiens donc, ce commerce est maintenant aux mains des malins Pakistanais, bons garçons et travailleurs. Il faut voir celui-là sortir les marrons du feu ou les retourner avec les doigts, un par un. Examinée de plus près, la grille s’avère être un fond de tonneau percé de trous et le fourneau, un baril d’huile coupé en deux, le tout monté sur un caddie de supermarché ; la petite porte du four est en carton. Bonne qualité, les marrons. L’équipement, digne du tiers-monde.
    Du magasin de fleurs sort péniblement un berger belge, très très vieux, la tête de travers et au moins une patte paralysée. Ce n’est pas qu’il soit boiteux, il a la goutte. Il se déplace comme ces grands animaux de tissu qui, sous leur faux pelage, sont actionnés par une foule d’acrobates, ces mille-pattes comiques des spectacles pour enfants ; sauf qu’ici ce ne sont pas des comédiens mais ses membres chargés d’ans qui traînent son pelage. Une pauvre vieille bête qu’on garde par pitié.
    Vient de passer un homme qui chancelle bizarrement au bras d’une dame encore jeune, il doit avoir un parkinson ou quelque autre maladie neurologique, quelque autre fléau qui l’oblige à ces agaçants sautillements, courbettes et ronds de jambe. Pour faire oublier son infirmité, ou pour ne pas y penser, il harangue avec véhémence sa compagne qui a visiblement du mal à retenir son pas. Ils sont bien habillés tous les deux. La dame affiche une mine imperturbable.
    Et puis, au milieu du trottoir, des gens qui se disent au revoir. Assez jeunes, débordants d’entrain, ils s’embrassent sur la joue avec affectation, et au moment où, arrivé à leur hauteur, j’ose un regard, je vois la bouche laquée de la dame flotter dans l’air froid, comme découpée avec des ciseaux - bouche embrasseuse, à emporter.

    Rouler en métro, dans les quartiers où il est aérien. L’agréable ronronnement, les vues changeantes, tout ce que capte l’œil est inespéré, le mouvement  est amorti. En ce moment je prends beaucoup de métro sans but, comme si je pouvais ainsi mettre en branle l’écriture, comme si, par cette stimulation, j’allais arriver à quelque chose, ou plutôt courir après, jusqu’à ce que mes yeux se dessillent. Je pense à la marche de ma prose, avec ses virages et ses crochets, sa scansion sous-jacente ; à l’inouï qui peut surgir de l’absence d’événements. Une sorte d’air tiède qui nous envelopperait, moi et le lecteur, au lieu de se contenter de soulever des jupes.

    Je ne cesse de penser à la sinistre cage d’escalier de mon enfance et à sa tristesse qui happe le jeune garçon dès son arrivée. Les pitoyables échantillons de vie empilés en étages, les portes d’appartement au regard mauvais, le petit délai accordé pendant qu’on gravit les marches, la désolation qui peu à peu vous imprègne, comme un lavage de cerveau. Ce cul-de-sac vertical. C’est sur cet arrière-plan qu’il faut voir mes promenades, mon effort pour rendre tout intéressant. Comme le semeur, je jetais au passage les graines de ma fantaisie et laissais le germe lever. Et pourtant, il regorge d’existences, ce boyau malodorant des escaliers. Des moellons solidement fixés, qu’il s’agit d’ouvrir.

Paul Nizon, in Les carnets du coursier, Journal 1990-1999, éditions Actes Sud 2011.

lundi 24 février 2014

Jaccottet et Nizon

Littérature jeudi 20 février 2014

Paul Nizon et Philippe Jaccottet distingués pour l’ensemble de leur œuvre

Paul Nizon. (Keystone)
Paul Nizon. (Keystone)
Paul Nizon et Philippe Jaccottet décrochent le premier prix suisse de littérature 2014 pour l’ensemble de leur œuvre. Les deux auteurs ont reçu chacun 40’000 francs jeudi au cours d’une cérémonie à la Bibliothèque nationale suisse, en présence du conseiller fédéral Alain Berset


Sept autres auteurs obtiennent également un prix pour une de leurs œuvres. Ils reçoivent 25’000 francs chacun.
Les récipiendaires sont David Bosc («La claire fontaine»), Roland Buti («Le Milieu de l’horizon») et Rose-Marie Pagnard («J’aime ce qui vacille»). L’écrivain tessinois Matteo Terzaghi est également primé pour son livre «Ufficio proiezioni luminose».
Outre Sarine, Urs Allemann («In Sepps Welt»), Vera Schindler-Wunderlich («Dies ist ein Arbeitszimmer im Ferien») et Urs Widmer «Reise and den Rand des Universums» sont aussi à l’honneur.
Coïncidence, les deux principaux prix sont attribués pour la deuxième fois à des auteurs qui vivent en France. Le poète, essayiste et traducteur Philippe Jaccottet, né en 1925 à Moudon (VD), est établi dans le sud de la France depuis 1953. Paul Nizon, né en 1929 à Berne, vit lui depuis 1977 à Paris.
Œuvres dans la Pléiade
Les deux auteurs ont déjà reçu d’importantes distinctions. Le Vaudois a reçu le Grand Prix Schiller en 2010 lors des Journées littéraires de Soleure. Le Bernois avait obtenu la même année le Prix autrichien de littérature.
Pour Philippe Jaccottet, la remise de ce prix intervient le jour même où les libraires ont mis en vente un volume de la Pléiade consacrée à son œuvre. Après Jean-Jacques Rousseau, Blaise Cendrars et Charles-Ferdinand Ramuz, le poète vaudois est le quatrième auteur suisse à être publié dans cette prestigieuse édition.

(Article paru dans Le Temps.ch)

Paul Nizon, j'en ai beaucoup parlé ici. Je suis une inconditionnelle. J'ai des lacunes pour Philippe Jaccottet, je vais essayer de les combler. Je n'ai lu que quelques extraits de sa Correspondance avec Gustave Roud.

mercredi 12 décembre 2012

Le mystère de la vie se cache derrière le mot "quotidien"


"Chaque fois, ou disons souvent, lorsque après le long parcours dans les entrailles du métro je retrouve la lumière du jour, puis ayant d’un pas énergique traversé le parc pour me rendre à mon atelier, je regagne ma propre lumière ou plutôt mon crépuscule, il vient un moment où je m’enflamme d’un sentiment de joie, de liberté. Je vais à mon travail, autrement dit chez moi, dans le ventre de la baleine, dans la cella. Et ce faisant, je songe, ou cela songe en moi : je vais cueillir mes choses, comme si elles poussaient dans les arbres. A longueur d’année, je chemine ainsi, moi le marcheur et fais ma récolte avec mes yeux. Et tout ce qui tombe dans ma besace se répercute au tréfonds de mon être. Je chemine afin de faire vibrer ma caisse de résonance, de me mettre au diapason. Jusqu’à ce que sautent les poissons. Jusqu’à ce qu’une bille se soit mise à rouler, à glousser et à cogner. Enfin une nouvelle pierre dans mon jeu de construction. Une image, un embryon d’image. Une particule. Un fragment. Une lumière. Une lueur. Tout est là. Suspendu dans les arbres. Dansant dans la lumière. Il me suffit de regarder. Je puis tout reconstituer. Me reconstituer moi-même. Cela tout en marchant."
[...]

"Dans le métro, une famille de touristes au type nordique irrécusable. Sortes de géants, difformes, lourdauds, les parents encore assez jeunes, moins de quarante ans, les fils à l'âge du lycée, tous vêtus de shorts, offrant aux regards leur chair à la blancheur d'asticot, les cuisses de la femme si flasques qu'elles auraient pu servir de modèle pour une étude approfondie de la cellulite. Et pourtant leurs visages respiraient ce genre d'ouverture d'esprit, d'harmonie familiale : on ne pouvait que songer immédiatement aux droits de l'homme, à l'écologie, la responsabilité, la solidarité avec les pays sous-développés, l'égalité et la bonne soupe, une vie de famille idéale, le refus du luxe et de la pollution. N'empêche que leur apparence physique constituait une offense à la vue; pas le moindre maquillage, pas la moindre trace d'élégance. Faudrait-il conclure que ces apprêts étaient à leurs yeux une forme d'ostentation répréhensible? Ces braves gens tenaient-ils à se montrer sous leur aspect naturel, dans une tenue adaptée à l'été, tout artifice complémentaire étant forcément inspiré par le diable? [...] Ces gens sont-ils si peu conscients de leur extérieur et si braqués sur les valeurs intérieures qu'ils sont immunisés à jamais contre le phénomène des apparences? [...] Leurs grands principes leur suffisent-ils? S'agit-il d'une espèce de puritanisme? Est-ce la propreté, le naturel ou ce qu'ils entendent par là qui leur tient lieu de précepte? La femme allemande ne fume pas, la femme allemande ne se maquille pas, disait-on à une certaine époque. [...] Il ne leur viendrait jamais non plus à l'esprit que l'apparence physique est une forme de politesse à l'égard de leur prochain et spécialement des habitants du pays qui les accueille. Nous portons des vêtements pratiques, adaptés au climat, conçus pour les vacances, basta.
Le cas des Américaines et Américains difformes que l'on voit déambuler, engoncés dans leurs jeans et leurs shorts, tels des monstres de foire, est différent. Ils veulent s'empiffrer et en même temps être habillés à la mode. Liberté, Egalité, Fraternité à l'américaine."

Paul Nizon, in L'oeil du coursier précédé de Mes ateliers, traduit de l'allemand par  Jean-Louis de Rambure, éditions Actes Sud, Lettres allemandes, 1994.

"Premièrement, il faut dire que j’aime bien écrire : écrire rapidement, pratiquement, longuement sur tout et rien. Construire une histoire ne m’intéresse pas tellement. Écrire se fait le long des fronts de la vie, c’est-à-dire n’importe comment. Tout cet espace de la pensée, des sensations et des sentiments : c’est ça la vie pour moi. Le mystère de la vie se cache derrière le mot « quotidien ». Là il y a victoire ou défaite, là il y a possibilité de recréation. Je suis un fou de la création. Je ne crois qu’en ça."

Fervente lectrice de cet auteur, il est temps que je me procure le quatrième tome de son Journal paru en 2011 : Les carnets du coursier, Journal 1990-1999. Un écrivain du Je, du Moi, de la Solitude, de la Liberté.

Paul Nizon est né le 19 décembre 1929. Il aura 83 ans dans sept jours.


Paul Nizon, 1990
Crédit photo : Centre Culturel Suisse. Paris


 

lundi 13 février 2012

"JE DIS TOUT, TOUT, TOUT"

Cette phrase de Marie Bashkirtseff : "je dis TOUT, TOUT, TOUT", cela n'est possible que dans un journal intime, pas un journal extime comme celui que j'expose ici.
En fait, je ne livre dans ce blog/journal que ce qui me concerne. Je ne peux aller plus loin et parler de ceux qui sont concernés, sauf s'ils sont morts.
J'ai tenu pendant des années mon journal intime, dans des cahiers tenus secrets. J'en ai déjà parlé.

Marie Bashkirseff écrivait ceci dans son Journal, dans la Préface qu'elle a tenu à écrire elle-même :

"D'abord j'ai écrit très longtemps sans songer à être lue, et ensuite c'est justement parce que j'espère être lue que je suis absolument sincère."
Cette phrase répond peut-être à ce que j'écrivais aujourd'hui à un ami :
"Je pourrais reprendre mon journal intime sans passer par mon blog me direz-vous ? Oui, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai besoin de faire semblant d’être lue, allez savoir pourquoi."


Marie B. avait 25 ans quand elle est morte et il y avait dans ce qu'elle écrivait la fraîcheur de l'âge :
"Non seulement je dis tout le temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître ridicule ou désavantageux pour moi.  - Du reste, je me crois trop admirable pour me censurer. "
Cette phrase que je souligne me fait sourire, c'est en elle que je trouve cette fraîcheur, cette innocence.

"Si j'allais mourir comme cela, subitement, prise d'une maladie !... Je ne saurai peut-être pas si je suis en danger ; on me le cachera et, après ma mort, on fouillera dans mes tiroirs ; on trouvera mon journal, ma famille le détruira après l'avoir lu et il ne restera bientôt plus rien de moi, rien... rien... rien !... C'est ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'ambition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, l'oubli !... l'oubli... comme si je n'avais jamais existé. Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal intéressera les naturalistes ; c'est toujours curieux, la vie d'une femme, jour par jour, sans pose, comme si personne au monde ne devait jamais la lire et en même temps avec l'intention d'être lue ; car je suis bien sûre qu'on me trouvera sympathique... et je dis tout, tout, tout. Sans cela, à quoi bon ? Du reste, cela se verra bien que je dis tout..."

mardi 16 avril 1876

Quoi que je devienne, je lègue mon journal au public.


Tous les livres qu’on lit sont des inventions, les situations y sont forcées, les caractères faux, tandis que ceci, c’est la photographie de toute une vie. Ah ! direz-vous, cette photographie est ennuyeuse, tandis que les inventions sont amusantes. Si vous dites cela, vous me donnez une bien petite idée de votre intelligence.


Je vous offre ici ce qu’on n’a encore jamais vu. Tous les mémoires, tous les journaux, toutes les lettres qu’on publie ne sont que des inventions fardées et destinées à tromper le monde.


Je n’ai aucun intérêt à tromper. Je n’ai ni acte politique à voiler, ni relation criminelle à dissimuler. Personne ne s’inquiète si j’aime ou je n’aime pas, si je pleure ou si je ris. Mon plus grand soin est de m’exprimer aussi exactement que possible. Je ne me fais pas illusion sur mon style et mon orthographe. J’écris des lettres sans fautes, mais au milieu de cet océan de mots, j’en laisse échapper sans doute beaucoup. Je fais en outre des fautes de français. Je suis étrangère. Mais demandez-moi de m’expliquer dans ma langue, je le ferais peut-être plus mal encore.


Mais ce n’est pas pour dire tout cela que j’ai ouvert le cahier. C’est pour dire qu’il n’est pas midi, que je suis livrée plus que jamais à mes tourmentes pensées, que ma poitrine est oppressée et que je hurlerais volontiers. D’ailleurs, c’est mon état naturel.



Son journal manuscrit (106 cahiers et carnets, 19000 pages) est pour l'essentiel conservé aujourd'hui au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale.

Marie meurt à Paris le 31 octobre 1884, à l’âge de 25 ans des suites d’une phtisie. Son oeuvre comprend une centaine de tableaux qui sont aujourd’hui exposés à Saint Petersbourg, Moscou, Athènes, Chicago, Amsterdam en passant par la France avec Paris (Musée d’Orsay, Petit Palais…) et Nice (Musée Jules Chéret).

Quelques liens ici. 

Ce billet m'a été inspiré par mes doutes : je ne dis pas TOUT évidemment, j'ai souvent envie de TOUT DIRE, je souhaite que mon blog reste confidentiel et j'ai besoin quand j'écris de savoir que je vais être lue. Tout cela est bien contradictoire. Je suis un paradoxe. Pour être honnête et sincère, je ne fais ici que combler ("enchairir"?) ma solitude. Une chose est sûre, je ne suis pas un écrivain, j'aime seulement me retrouver parfois dans leurs mots :

" Je suis un être de langue, et non un distributeur de contenus (c'est-à-dire un embouteilleur d'histoires, un athlète de l'emballage), tel a été mon tout premier cri de guerre. Je voulais souligner par là que mon moteur était un besoin de dire, mais aussi une difficulté à dire, sans autre engagement. Je ne suis que dans la mesure où je peux le dire et me dire."
Chapitre : Donner la vie, p. 264.
Paul Nizon, in Le Ramassement de soi.

mardi 7 février 2012

Etre au fond... comme un galet



Je l'avais laissé de côté pour lire Joyce Carol Oates : J'ai réussi à rester en vie. Je reprends le Récit de Paul Nizon. A chaque fois que je lis un de ses ouvrages, je me dis : si l'on doit n'en lire qu'un seul, c'est celui-là qu'il faut lire. Il faut donc lire TOUT Nizon.

« A l’image d’Homère, j’ai toujours associé, je ne sais pourquoi, l’idée d’être au fond. Il n’était pas debout, il se tenait assis, enfoui en lui-même, mais pas assis sur une chaise ou sur un banc ni simplement par terre : par le fond, ou au fond – comme un galet, une pierre.

Et cette sensation du fond était une chose qui me paraissait extraordinairement enviable, surtout à une époque où je ne tenais vraiment pas en place.
[…]


Si je me suis livré à cette assez longue digression, c’est pour en revenir à ce fait d’être « par le fond » qui – pour moi – caractérise Homère. Je pourrais aussi le caractériser comme un ramassement en soi.
Ramassé est un mot que j’adore, il a pour opposé l’état de dispersion. Il a à voir avec la densité [Dichte], et sans doute aussi avec la poésie et les (vrais) poètes [Dichten, Dichter]. Dans ma vie, j’ai connu quelques rares êtres qui dégageaient cette impression de ramassement. Au début ils étaient presque insupportables, ces êtres, tant ils exigeaient de vous. A les voir, on mesurait combien ou à quel point la plupart des êtres sont inessentiels, c’est-à-dire peu ramassés, dispersés, cachés derrière des masques aussi, voire constamment en fuite : presque inatteignables ou, mieux, introuvables. Les rares êtres ramassés, eux, étaient presque intimidants à force d’être « là », et il émanait d’eux une sorte de toute-puissance, je pourrais dire aussi : une présence inouïe. Ils n’avaient pas besoin de renvoyer constamment à autre chose, ils étaient présents par leur vitalité propre, pleins d’aplomb, mais sans être pesants. Oui, ils disposaient visiblement d’un monde, et ils pouvaient prodiguer.
Ceux-là sont comme des montagnes et peuvent exploiter leurs mines intérieures sans jamais être trop prodigues, ils n’en deviennent pas plus pauvres.
[…]


Je pense que la capacité d’imaginer est liée à l’enfouissement, il faut avoir enfoui beaucoup d’impressions, d’images, d’expériences, de douleurs, de désirs, de vie ; et cette opération est elle-même liée à la patience ou au temps, ou encore à une « purification » - un mot que j’aimerais mieux éviter car il prend facilement des connotations fausses. Plutôt que d’une « purification » je préfère parler de remémoration, si l’on entend par là la mystérieuse transformation du vécu en cet autre état de la matière, libéré de toute anecdote, de toute biographie et de toute subjectivité, voire détaché de sa cause et par là de ce qu’il y avait de justifiable, un état qui est plus proche des images que des mots, et dont naît pourtant la poésie. »

Pages 137 - 139 – 140 – 141.

Paul Nizon, in Le ramassement de soi, éditions Actes Sud.



"Rembrandt peignit Homère sous des traits ressemblant étrangement à ceux du portrait de l'artiste. Il donna ses propres traits à Homère car le poète n'en avait pas à ses yeux et l'on est toujours mieux servi par soi-même. Ici, plus de regard faisant face au spectateur, mais un visage de trois-quarts, des yeux absents au monde extérieur et ouverts sur un monde intérieur."

lundi 2 janvier 2012

2012

"NOUVEL AN

Dans mon enfance, on nous réveillait le 31 décembre un peu avant minuit pour que nous participions à la fête familiale de la Saint-Sylvestre. Elle consistait d’abord en un repas constitué de plats traditionnels simples, avec du vin, vin chaud pour les enfants, champagne. La table de fête, solennelle, au milieu de la nuit. Cela seul était déjà inhabituel. Particulièrement excitante était l’attente du moment précis où l’on changeait d’année. Ce moment crucial s’annonçait pour nous par les tintements des cloches d’églises. On ouvrait les fenêtres dès qu’ils s’entendaient. C’était la vieille année dont ils sonnaient la fin. Comme elle file ! Et nous imaginions réellement la vieille année, toute chargée, ratatinée et lasse, en train de filer et de se perdre dans l’écho des derniers sons de cloche. Elle disparaissait. Suivait le bref silence pendant lequel on flottait littéralement dans le néant. Puis sonnaient d’autres cloches, plus fraîches (plus optimistes), à ce qu’il nous semblait, et la nouvelle année arrivait, allègre, jeune, autorisant les plus belles attentes. On se levait, on trinquait, on s’embrassait. Puis on restait ensemble à bavarder, jusqu’à ce que les yeux des enfants se ferment.
Le plus impressionnant, c’était pourtant l’année ressentie dans l’effrayant silence entre ancienne et nouvelle année, lorsqu’on tombait hors du temps, dans le vide, entre crainte et espoir, chacun pour soi.
J’ai connu plus tard les fêtes et situations de Saint-Sylvestre les plus diverses, ici et à l’étranger, dans des stations de sports d’hiver et en ville, en voyage dans un bistrot, au milieu d’amis, ou seul avec moi-même, à travailler. A supposer qu’on le veuille, on ne peut se soustraire au moment fort du changement d’année, à cette césure imposée, même si l’on se persuade que la coupure vécue avec tant d’intensité est arbitraire, une vue de l’esprit, une protection : détail d’un comptage du temps qui, bon an, mal an et à vie, reste égal à lui-même. C’est comme si, le 31 décembre à minuit, on était concrètement projeté dans l’avenir en même temps que l’aiguille du cadran. Cela se sent aux réactions des convives. Les bouchons sautent, les verres qu’on choque, les clameurs, les rires, l’émotion, toute cette fraternisation a un petit parfum d’hystérie. La frénésie du soulagement est toujours aussi une façon de dissimuler sa peur d’une catastrophe.
On a couru toute son année, on a longé de dangereuses falaises et pris toutes sortes de tournants, en s’en tirant à peu près. Pour finir, au prix d’un gros effort, on a versé son écot à la grande affaire de Noël. Maintenant on se trouve dans l’abîme de l’année. L’infime silence qu’impose le rituel de la fête s’enfle soudain et résonne du grondement du temps. On est présent à soi, ce qui n’est presque jamais le cas d’habitude, on est dépouillé de sa fonction, de ses dignités et devoirs, nu. Qui suis-je ? Dans cette confrontation inaccoutumée, on mesure l’ampleur de sa propre fuite, le temps qui se dévide, le temps gaspillé, refoulé, en tout cas mesuré.
Quand les cloches sonnent le début de l’année nouvelle ou que la canonnade des bouchons de champagne salue l’avenir ; quand l’orchestre reprend enfin et que tout le monde se précipite pour s’embrasser et échanger des vœux, l’instant de vérité est derrière nous, Dieu merci. Que fête-t-on ? La victoire sur la panique de la Saint-Sylvestre ? La solidarité des convives est aussi celle de la mauvaise conscience. Comment devrait-on vivre ?

(1973)"

Paul Nizon, in Le Ramassement de soi, Récits et réflexions, éditions Acte Sud, 2008, collection Lettres Allemandes.

Je lisais ce texte le 31 décembre, à minuit, je n’entendais aucun bruit : pas de pétards, pas de cloches, pas de bip sur mon téléphone portable; je ne ressentais rien, ni tristesse ni joie, une indifférence ; je n’avais pas bu une goutte d’alcool et j’étais comme anesthésiée. J’ai regardé les tableaux sur mes murs, la vie était là, en couleurs vives, en encre de chine sépia, en photos… je souriais, j’espérais, rien n’était perdu. J'écoutais Louis Amstrong avant d'aller me coucher : what a wonderful world!