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jeudi 1 août 2019

"La polémique fait partie intégrante de l'art..." (Kathleen Bülher)


" Ce qui est écrit dans cette petite prose paraît très simple, mais il est des époques où tout ce qui est simple et facile à comprendre s'éloigne totalement de l'esprit des hommes et pour cela ne peut être compris qu'à grand peine."
Robert Walser, Institut Benjamenta.



Un hommage hors norme pour un immense écrivain


Les passants de la gare de Bienne se mêlent consciemment et inconsciemment à la 
Robert Walser-Sculpture.
(Enrique Muñoz García)


A Bienne, la «Robert Walser-Sculpture» de Thomas Hirschhorn est une micro-cité en matières pauvres, fourmillement de discussions où il fait bon s’attarder.

«Alors, vous restez toute la journée?» Chemise blanche à manches retroussées, coup de soleil sur le nez, Thomas Hirschhorn rédige le programme du jour de sa «Robert Walser-Sculpture», devant la gare de Bienne. Il est 10h et des poussières, en ce vendredi de début juillet, suite ici...

La «Robert Walser-Sculpture»
L’installation artistiqueLien externe de Thomas HirschhornLien externe rend hommage à l’écrivain Robert WalserLien externe. Elle est érigée devant la gare de Bienne et ouverte gratuitement au public jusqu’au 8 septembre, tous les jours de 10h à 22h. La sculpture couvre une surface de 1300 m2 et se présente comme une imposante construction en bois qui repose essentiellement sur des palettes. Elle a pour objectif d’inviter la population à échanger sur l’œuvre et la vie de Robert Walser, né à Bienne en 1878. Plus d’une trentaine d’événements culturels s’y dérouleront chaque jour.

lundi 20 mai 2019

Ultime liberté

La missionnaire de la mort libre accusée...

Archives 2013 :

Témoignage et prise de position du Dr Erika Preisig,
médecin suisse et présidente d'une des associations suisses, Lifecircle, pour le droit de vivre et de mourir dans la dignité :


Les conséquences des promesses non tenues par le Président Hollande...
Rapport d' un médecin suisse.

"  Je suis la présidente d' une association que je viens de créer : Lifecircle.ch et ma lettre est l' expression de mon désespoir..Voilà pourquoi je voudrais la publier et l' envoyer aux médias ainsi qu' au Président de la République Française. Je l' écris pour les 3 patients en fin de vie auxquels j' ai rendu visite le week-end dernier et dont le destin ne doit pas rester dans l' ombre.

   François Hollande a fait une promesse pour se faire élire et un grand nombre de personnes lui ont donné leurs voix car il avait promis de libéraliser la loi sur l' euthanasie et le suicide assisté.
    Maintenant il vient de tenir sa promesse envers les homosexuels mais le grand nombre de personnes qui souffrent sans espoir de guérison et qui comptaient sur lui continuent à souffrir sans espoir de pouvoir sortir de leur souffrance. Ils n' ont pas le droit de recevoir une aide au suicide dans leur pays, la France. S' ils veulent se libérer de leur souffrance, il ne leur reste que la possibilité d' aller en Suisse . Pour aider ces 3 personnes, j' ai parcouru 1537 kilomètres en voiture et je ne m' en plains pas car je suis heureuse d' avoir consacré mon temps à aider ces personnes..

   Mon premier patient est un homme de 66 ans, atteint de la maladie de Charcot. Il vit dans une jolie petite maison à la campagne. Il est entouré par sa femme et ses enfants..Une famille unie qui serait heureuse si cette maladie inexorable et sans issue n' avait pas atteinte le père de famille. C' est toute la famille qui me reçoit : le fils, la fille, l' épouse et le père de famille. La maladie a progressé au point que cet homme totalement conscient et lucide ne peut plus bouger que la tête et les avant-bras et que dans peu de temps il perdra même ce peu de mobilité qui lui reste, car la maladie est en train de détruire inexorablement tout son système nerveux. Il pourrait , le pauvre, rester vivant dans un état végétatif. Il ressent maintenant déjà que sa qualité de vie est inacceptable. Il voudrait terminer sa vie tant qu' il lui reste un peu d' autonomie. Ses enfants et sa femme comprennent le souhait de ce père de famille qui avait toute sa vie été très actif. Ils parlent souvent et ouvertement de cette possibilité d' aller en Suisse pour avoir droit à une mort médicalement assistée. Ils regrettent tous les quatre que leur mari et père ne puisse pas avoir le droit de mourir chez lui. La loi française ne le permet pas. Il va devoir faire ce long voyage en Suisse.

   Le deuxième patient habitait à trois heures de là. Il pleuvait à torrents et la visibilité était nulle. Malgré tout on voyait la beauté du paysage..Une dernière petite vallée, un petit village perché tout en haut et voilà le domicile d' un homme de 58 ans. Il y a quatre ans, on lui a trouvé un cancer du colon, ensuite des métastases au foie et enfin des métastases dans le cerveau...Il a subi trois opérations très lourdes et en plus une quantité de chimios et de rayons...Maintenant on vient de découvrir une nouvelle et grande métastase au cerveau...la maison est pleine de charme..Le couple n' a pas d' enfants et a consacré beaucoup de temps à rénover cette maison, pièce par pièce...Ils se réjouissaient à l' idée de pouvoir en profiter et de vieillir ensemble...Maintenant l' homme espère pouvoir tenir le coup pendant les quelques mois d' été. Il ne veut plus aucune thérapie car les dernières ont réduit sa qualité de vie à un minimum inacceptable pour lui. Ce qu' il aimerait le plus au monde , c' est pouvoir s' endormir paisiblement chez lui , pendant qu' il est encore lui-même et avant de sombrer dans une déchéance totale. Il ne veut pas attendre d' être complètement rongé par le cancer. Il veut terminer sa vie pendant qu' il est encore lucide..Il ne veut pas imposer à sa femme le spectacle d' une mort violente. Il demande une aide au suicide. Chez lui. La loi française ne l' autorise pas. Il va devoir faire le long voyage en Suisse.

  Je retourne vers la Suisse avec une dernière étape dans une grande ville française, il pleut encore à torrents. Je suis allée voir un homme de 88 ans. Sa fille m' a conduite dans la maison de retraite médicalisée dans laquelle il se trouve après avoir eu un AVC à la Saint Silvestre. Jusqu' à ce moment, il a passé 10 ans à s' occuper de sa femme atteinte de démence.
  En entrant dans la maison de retraite, j' entends les cris de désespoir de deux vieillards. Nous montons un escalier glauque et nous entrons dans une chambre. Deux lits de métal, deux boîtes en bois ..La chambre était petite et étouffante. L' homme dans le lit demandait à boire : »de l' eau, de l' eau ! » Il a bu 3 verres d' eau, il avait l' air d' avoir très soif. Il n' en peut plus. Il est adhérent de l' ADMD et puis aussi de mon association Lifecircle. Il veut en finir. Il ne veut pas rester dans ce lit métallique , dépendant de la bonne volonté d' un personnel soignant débordé et indifférent, en attendant la mort. Il me raconte que l' année dernière il a conduit sa femme au bord d' une falaise et qu' il avait l'intention d'aller jusqu' au bout pour mourir avec elle. Maintenant il regrette de ne pas l' avoir fait. Il n' aurait pas eu à subir tout ce qui lui est arrivé par la suite. Il n' est plus en mesure de se suicider tout seul à présent. Il dépend de mon organisation pour lui procurer une mort paisible et douce. Pourquoi faut-il qu' il continue de souffrir dans une maison de retraite ? Pourquoi ne peut-il pas avoir accès chez lui à un suicide assisté ? La loi française ne le lui permet pas. Il va devoir faire le long voyage en Suisse.

   Ceci est un appel à tous ceux qui souffrent dans les pays, où l' avortement est autorisé mais pas l' aide médicalisée au suicide. Parlez, faites savoir votre opinion. Il faut que le jour arrive enfin, quand les personnes gravement malades ne devront plus s' exiler pour mourir. Le jour où on leur permettra de mourir chez eux , au moment où ils le décideront eux-mêmes. Le suicide assisté est légal depuis trente ans en Suisse avec des normes et des contrôles stricts, il pourrait l' être de la même manière dans d' autres pays. Ce qu' on appelle le tourisme de la mort est le fruit du totalitarisme qui sévit dans les pays qui réduisent à ce point la liberté de leurs citoyens. "

Dr Erika Preisig, Présidente de l' Association pour le droit de vivre et de mourir dans la dignité : Lifecircle.ch

Source : Ultime Liberté

mardi 20 février 2018

Le patriarche des cimes



Marcel Remy

On va finir par croire que je suis une correspondante de ce journal.
Mais, a-t-on une chance de découvrir un article sur Marcel Rémy dans un journal français? Ah si ! dans le journal La Croix , par Jean-François Fournel, envoyé spécial à Lausanne. Et même dans L’Équipe, de plus l'article date du 24 novembre 2017. Ouille ! les Suisses sont donc en retard pour la publication de cette performance. Mais, la photo du patriarche sur le balcon de son chalet est tellement belle que ma préférence va à cet article, d'autant que L’Équipe s'est contenté de ne mettre que la vidéo que l'on peut voir aussi dans Le Temps.ch.

Caroline Christinaz, Le Temps, extraits :

Marcel Rémy*, patriarche des cimes

A 94 ans, l’homme a gravi le Miroir de l'Argentine* dans les Alpes vaudoises. Pour son âge, c’est une expédition qui a demandé l’appui de ses fils, eux-mêmes sommités de l’escalade suisse.

Un entraînement sévère

S’il voulait retourner sur cette paroi une fois de plus, c’était pour déguster, une dernière fois peut-être, l’ascension pas après pas. L’argument n’a toutefois d’abord pas suffi à ses fils pour céder à son caprice. «Nous avions peur qu’un accident ne survienne. A son âge, il aurait pu y rester», explique Claude, l’aîné. Mais il a vu que Marcel s’entraînait selon le programme que lui et son frère lui avaient imposé: améliorer la durée de sa randonnée entre le col de Jaman et le départ de l’arête des Gais Alpins. «La première fois, ça m’a pris 1h30. J’étais mécontent!» explique Marcel Remy*. «Mais j’ai réussi à réduire mon temps d’une demi-heure.» L’homme s’est aussi plié à des séances hebdomadaires de grimpe en salle. Finalement, ses fils ont cédé et ont fini par élaborer un plan d’ascension avec lui. Le 22 août 2017, après près de sept heures d’escalade le patriarche et son équipe débouchaient au sommet du Miroir.

"Si j'ai d'autres projets en vue ? Bien sûr que oui. C'est la question la plus sotte que j'aie jamais entendue." (Marcel Remy)

Assis à sa table, il maintient qu’il n’a jamais douté de ses capacités. Rien n’était, selon lui, laissé au hasard. Même le bivouac précédant la journée de grimpe avait été préparé en dormant déjà trois nuits dans son jardin avant le jour de l’ascension. Maintenant le projet mené à bien, s’estime-t-il aujourd’hui comblé? Il tique. «Vous, vous ne pouvez pas comprendre!»
(Pour la suite  et voir la vidéo c'est ici)

C'est sûr qu'il vaut mieux escalader le Miroir d'Argentine* que de passer son temps à se mirer dans le miroir de Bécassine. Tsss!

  
 L'arête de l'Argentine (Haute Pointe et Cheval Blanc) vue de Haute Corde.

* Rémy ou Remy selon les différents articles. 
*Miroir d'Argentine ou Miroir de l'Argentine, également selon... 

mercredi 13 décembre 2017

Une enfance bafouée, une vieillesse heureuse : Walter Mafli




Le doyen des peintres suisses Walter Mafli
 (10 mai 1915 - 11 décembre 2017) est décédé à Lutry.
L'artiste avait 102 ans.

Une exposition lui était consacrée il y a dix ans,
(affiche ci-dessus)
au musée de Pully (Lausanne) :

Walter Mafli
"Une vraie découverte que cette exposition, puisqu’elle présente 56 tableaux inédits – c’est à dire jamais montrés au public – de Walter Mafli dont la production occupe tout le premier étage. On a un peu l’impression de pénétrer dans son atelier. Et cette promenade s’étend sur une quarantaine d’années. Il expose ainsi trois périodes très diverses de sa création. Car au cours de près de 50 années, il s’est passionné pour des formes très différentes de peinture. Dès les années 50 il exécuta des Collages pendant plus de dix ans. Une technique mixte sur bois où parfois deux tableaux sont collés l’un sur l’autre. On aperçoit par endroits  des couleurs d’où émergent divers objets communs, comme une passoire, des anneaux et autres, camouflés dans une couleur brune. Les évènements de 68 ont ouvert pour Mafli une longue période psychédélique peinte sur toile ou novopan. Un festival de couleurs multiples et franches, pour des motifs où rêve et réalité s’unissent pour envoûter le visiteur. Et une période abstraite où les figures géométriques aux couleurs plus feutrées, réalisent le paradoxe d’évoquer des paysages. Enfin, quelques toiles datant de 2007 ou 2008, soudain figuratives, sur notre région, comme le Léman en hiver ou l’Escalier de vignes. Âgé aujourd’hui de 93 ans, Walter Mafli est toujours très actif. Il ne peint plus qu’à l’huile pour pouvoir retravailler ses tableaux avant de les considérer comme terminés. Ce que  ne permet pas l’acrylique."
(Martine Thomé, Le Régional.ch)
 

A propos de l'artiste...

"La singularité du parcours de Walter Mafli est d’avoir longtemps mené de pair une carrière d’artisan carreleur et son activité artistique. Loin des modes, il s’est essayé à tous les styles, de l’abstrait au figuratif. La nature reste sa principale source d’inspiration, ses thèmes favoris, le lac, le vignoble et la campagne, qu’il transpose sur la toile avec des couleurs déposées le plus souvent à la spatule et au couteau par couches successives, accrochant ainsi la lumière et donnant profondeur et relief au sujet. La « patte Mafli » est ainsi aisément reconnaissable. Peinture fendillée évoquant le crépissage et rappelant l’ancien ouvrier qu’il fut. On sent encore l’évocation de son travail de carreleur dans ses compositions abstraites faites de juxtaposition d’un même motif, esthétisme graphique construit, jouant avec les formes et la composition du sujet pour tendre à l’épure jusqu’à ne devenir que surfaces monochromes vidées de tout accident, de toute trace formelle. Walter Mafli l’affirme : le choix de l’abstraction est une affirmation contre tout ce qui entrave la liberté.[...]"





 Walter Mafli, Autoportraits. Capture d'écran d'une vidéo de la RTS, 1964.


Walter Mafli, Couple

"En 1964, Carrefour-Soir Information rend visite à l'artiste peintre Walter Mafli. Oscillant entre peinture figurative et abstraite, le peintre vaudois d'adoption trouve dans la nature sa principale source d'inspiration. L'artiste nous ouvre les portes de sa demeure et de son atelier."
A voir ici (Durée 4 minutes, vidéo sur la RTS)

 Et, cette autre vidéo, de 2014 (53 minutes)
découverte sur le site Les Amis de Mafli.
Pour ceux qui souhaiteraient connaître cet artiste 
dont - pour ma part - j'apprends l'existence le jour de sa mort !
PF1302 Walter Mafli from Films Plans-Fixes on Vimeo.

Quelques œuvres de Walter Mafli.
La petite note Rouge que l'on retrouve dans de nombreuses toiles et craies à l'huile est, selon Walter, la signature reconnaissable d'un Mafli. 


Huile sur toile, détail "abstrait" d'un tableau figuratif 
(vu dans une des vidéos)




Verbier, huile sur toile





Verbier, trois craies à l'huile




Chemin de Vignes, Lavaux, craie à l'huile
 



Vue de Lavaux, craie à l'huile




Lac de Brêt, craie à l'huile


Abstrait vert



Abstrait petit orange


Il faut voir les vidéos, écouter Walter raconter Mafli pour tenter de comprendre l'éclectisme de ses peintures, au fil des années.

mercredi 1 avril 2015

Auteurs suisses d'expression française

Lectrice régulière des auteurs suisses d'expression française, l'article de Sergio Belluz ce matin dans LE TEMPS (extraits ci-dessous) a retenu mon attention. J'ai toujours eu du mal à accepter ces "clivages" quand il s'agit d'art, de littérature, de création et, d'autant plus de francophonie. Il ne me viendrait pas l'idée saugrenue de dire que je lis un auteur romand en parlant de Jean-Jacques Rousseau ou de dire que je lis de la littérature valaisanne avec Georges Borgeaud, que j'ai découvert récemment et avec enthousiasme dans son Voyage à l'étranger. Ouvrage qui obtint le prix Renaudot, publié il y a quarante ans... mieux vaut tard que jamais! 

Quant à Paul Nizon (un de mes chouchous) écrivain suisse de langue allemande (livres traduits en français), il est à peine plus connu en France que Frisch ou Dürrenmatt... voire en Suisse : j'ai fait découvrir Paul Nizon à un ami suisse - pourtant féru de littérature - qui ne le connaissait pas! Il m'a remercié.

"Pourquoi il faut en finir avec la «littérature romande»

Sergio Belluz
Les politiques culturelles de la Suisse francophone devraient laisser tomber Ramuz et ce vieux concept de «littérature romande» et mettre davantage l’accent sur des auteurs suisses d’expression française, estime Sergio Belluz, auteur de «CH. La Suisse en kit (Suissidez-vous!)», Ed. Xenia, 2012 et de «Fables» (à paraître)

Au Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne, on est très vigilant quant à la certification romande – c’est-à-dire ramuzienne, c’est une AOC – de la littérature produite dans la région [...]
[...]
 Et quand il s’agit de culture romande, donc de Ramuz, on ne lésine ni au Centre de recherches sur les lettres romandes, qui, il y a peu, avait budgété une édition complète de Ramuz à hauteur de 4,2 millions de francs, ni au Grand Conseil vaudois qui n’avait pas hésité à accorder 1 155 000 francs pour une publication en Pléiade, dans l’illusion d’une consécration suprême de la littérature romande.

On aurait tout aussi bien pu refiler l’argent directement à la Fondation Ramuz dont les présidents successifs dirigent aussi le Centre de recherches sur les lettres romandes, mais enfin le résultat est là: sur la page web de la Pléiade, en cherchant par nationalité d’auteur – pas d’entrée «Romandie» ni «Vaud (Pays de)» –, on tombe sur LA page suisse et ses quatre volumes: le Jaccottet (février 2014) et les trois volumes de romans de Ramuz (2005), le reste a paru ailleurs, faute d’accord avec les héritiers. Keller? Frisch? Dürrenmatt? Inconnus au bataillon, aucun canton suisse allemand n’a jugé bon de miser des millions sur eux. Quant aux autres Suisses romands pléiadés (Rousseau, Constant, Mme de Staël…), ils y sont en se faisant habilement passer pour des Français.
[...]
Les politiques culturelles des cantons francophones sont bloquées sur Ramuz, mort il y a près de septante ans, et sur ce concept de «littérature romande» né il y a plus d’un siècle pour se démarquer de la France et afficher une identité latine face à la Suisse allemande. On peut se poser la question: le moment ne serait-il pas venu d’enfin laisser tomber Ramuz et le Romandisme et de mettre l’accent sur la promotion des auteur(e)s suisses d’expression française? Parle-t-on de peinture romande pour Auberjonois? de cinéma romand pour Goretta? de musique romande pour Binet? Rousseau, Mme de Staël, Albert Cohen ou Nicolas Bouvier sont-ils des écrivains romands? C’est quoi, un écrivain romand?

Ce qualificatif de «romand» – le mot même est artificiel puisque, par parallélisme avec «suisse allemand», on avait rajouté un «d» final au terme «roman» utilisé dans une certaine terminologie historico-géographique jusqu’à la moitié du XIXe –, n’est-il pas devenu obsolète et stigmatisant? N’est-il pas confondu, hors de Suisse, avec un qualificatif régional de type «littérature provençale» qui range ses auteurs dans une catégorie terroir dont ils n’arrivent pas à se défaire? N’est-il pas une des raisons pour lesquelles la littérature suisse d’expression française a de la peine à s’exporter?
[...]
Kafka est défini comme «auteur pragois de langue allemande», Julien Green comme «écrivain américain de langue française», Samuel Beckett comme «auteur irlandais d’expression française et anglaise». Dans un monde connecté où les frontières s’estompent, n’est-il pas contradictoire de se réclamer d’une identité qui ne se définit que par un espace géographique, et de se plaindre en parallèle d’une discrimination culturelle et exiger à grands cris une reconnaissance nationale et internationale? Et si on mettait tout l’argent sur la promotion énergique des auteur(e)s suisses d’expression allemande, française, italienne et romanche, c’est-à-dire de la littérature suisse tout court?

«Besoin de grandeur», écrivait Ramuz…"



samedi 21 mars 2015

"... le monde n'est rien d'autre qu'un asile"


http://farrellgrehan.com/wp-content/uploads/2012/11/Grehan-Durrenmatt-0212.jpg

Crédit photo : Farrell Grehan

"La littérature suisse en langue allemande du 20e siècle marche sur deux plumes majeures. Max Frisch et Friedrich Dürrenmatt."

 

Max Frisch und Friedrich Dürrenmatt in Rüschlikon, 1968. Foto: Pia Zanetti

"L’écrivain, dramaturge et peintre suisse Friedrich Dürrenmatt, disparu il y a vint-cinq ans, a été sans nul doute l’un des plus brillants esprits de son temps. Un portrait riche d’archives et de textes partiellement inédits" de Sabine Gisiger diffusé sur Arte il y a quelques semaines et qu'on  peut encore revoir ici. Passionnant.

"Ouvert au monde et à l’universel, observateur infatigable de l’absurde, partisan d’un humour distancié et maniant avec brio symboles et paradoxes, le Suisse Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) n’hésitait pas à en découdre avec sa patrie qu’il qualifiait parfois de prison. Régulièrement montées sur les scènes européennes, ses célèbres pièces de théâtre comme La visite de la vieille dame et Les physiciens ou ses romans, Le juge et son bourreau, Le soupçon ou La promesse, traitent de sujets qui n’ont rien perdu de leur actualité : justice et injustice, pouvoir et sentiment d’impuissance, violence et pardon. Ce film propose un nouvel éclairage sur la vie et l’œuvre de l’auteur helvète à travers des témoignages personnels jamais publiés, ainsi que de nombreux extraits de films et d’émissions de radio et de télévision. Autant de séquences passionnantes pour écouter Dürrenmatt parler de lui-même ou de ses œuvres, et livrer un diagnostic sans appel sur son temps".

Ci-dessous quelques réflexions de Friedrich Dürrenmatt tirées de ce film-documentaire. Elles ne remplacent pas le plaisir de voir et d'écouter Dürrenmatt.

"Je me suis marié et en même temps je suis devenu écrivain et j'ai fondé une famille.
Tout homme a besoin d'avoir des responsabilités; une charrette qu'il lui faut tirer et qui lui donne de l'entrain.
[...]
Je suis diabétique depuis 25 ans. je peux vous dire que quand on passe sa vie à combattre une maladie on est parfois affreusement épuisé. Mais je ne cède jamais au désespoir, au contraire : le mal et la folie en ce monde continuent de me griser.
[...]
J'ai peu de contact avec autrui, j'ignore pourquoi, peut-être cela tient-il à moi.
Aujourd'hui je n'ai plus de charrette à tirer. Le bon côté de la chose est que je prends à nouveau plaisir à travailler.
[...]
Je crois que la dernière tentative d'appréhender le monde de manière objective reste l'humour. L'humour c'est quoi? Tout simplement prendre de la distance, prendre du recul. Si Dieu existe, il doit avoir énormément d'humour et éprouver une folle joie à faire voler des mondes en éclat, comme un enfant qui joue avec ses soldats de plomb tout en leur faisant la morale. Non! Je crois qu'il se réjouit à la vue de ce spectacle, et tout être créatif ressent inconsciemment la même chose.
[...]
J'ai écrit deux pièces de théâtre sur des asiles de fous. Pour moi le monde n'est rien d'autre qu'un asile. Il y a bien plus de fous qu'on ne l'imagine. On est de toute façon fou; je suis un fou qu'on tolère.
[...]
On croit toujours que l'écrivain est convaincu de bien écrire, mais il n'en est rien. Il continue d'écrire, dans l'espoir d'y parvenir. En réalité l'écriture est liée à tant d'échecs, et dans mon cas à un tel sentiment d'infériorité que, il me met dans un état d'incertitude permanent. Je me demande encore si j'ai choisi le bon métier. J'ai parfois le sentiment que j'aurais dû devenir peintre. 


Friedrich Dürrenmatt, La Catastrophe (ou Catastrofe), 1968

Une voie ferrée passe au-dessus d'un défilé communiste et le tout s'effondre sur une église. La Catastrophe est technologique, idéologique, religieuse et, tout en haut, cosmique. Nous nous construisons un monde de catastrophes inéluctables.

De quelle maladie souffrons-nous? Il faut que nous ayons le courage de ne pas rester à la superficie et d'établir un diagnostic sur notre cas, sur le cas de l'humanité. Il existe une profonde contradiction entre notre connaissance et notre manière d'agir, mais nous n'en faisons pas bon usage. Au fond, nous sommes toujours restés les mêmes. 
 [...]
Je ne connais aucun peuple qui soit plus trouillard que les Suisses. Je suis convaincu que la Suisse n'aurait pas besoin d'une armée car les catastrophes sont mondiales. Un petit État ne peut pas se noyer car il remonte invariablement à la surface, tel un bouchon de liège. Les Suisses sont un peuple antédiluvien qui ne cesse d'attendre le déluge. Être Suisse me donne le doit d'être critique envers la Suisse. Je ne la vois pas si idyllique que ça. Son côté idyllique n'est qu'une façade.
[...]


Friedrich Dürrenmatt, 1966
Ultime Assemblée Générale d'un Établissement bancaire fédéral

La question qui se pose est celle de la morale de la société : la liberté peut-elle exister dans une démocratie de gangsters? La démocratie est-elle possible entre gangsters? Je ne parle pas de gangsters de Chicago, simplement de gangsters du monde des affaires où chacun ne pense qu'à son propre profit. La démocratie est-elle encore possible dans ce contexte?
[...]
Le temps de la belle peinture est révolu. A l'image du monde sacré de la littérature, la peinture sacrée n'existe plus. Le sacré et sacrément passé.
[...]

(Ensuite Dürrenmatt aborde la question du théâtre et parle de ses pièces, dont,
Les Physiciens :
"Bienvenue à la clinique psychiatrique « Les Cerisiers ». Trois patients y sont enfermés. Ils sont tous les trois physiciens. L'un se prend pour Newton, l'autre se prend pour Einstein, le troisième s'appelle Möbius et prétend avoir des visions du roi Salomon. Hasard ou coïncidence ?"

La visite de la vieille dame dont il dit :  je ne peux plus la voir. C'est la dernière pièce que j'aie écrite, j'y joue avec moi-même, j'y joue avec le temps. 
(Cette pièce sera en "tournée" en Suisse du 17 avril au 24 mai 2015).

[...]
La matière que l'on n'a pas écrite foisonne en soi. C'est comme une pierre que l'on traîne et dont il faut se libérer Il faut faire un grand ménage.
[...]
Perdre sa femme est une grande déchirure mais la vie continue, il faut s'y résigner. Il y a des choses auxquelles on ne peut tout simplement pas échapper alors il faut l'accepter, on ne peut pas faire autrement.
La mort bouleverse tout, le passé ne va plus de soi. Pourtant, plus nous nous éloignons de quelqu'un que la mort a arrêté dans le temps, plus cette personne prend forme dans notre souvenir.
Nous comprenons plus facilement les morts que les vivants car nous les modelons à notre image, avec beaucoup moins de retenue.
La mort est le moteur de l'évolution.
[...]
Ce fut un grand soulagement pour moi lorsque je compris que la vie n'a pas besoin d'avoir un sens, que c'est le devoir de l'homme de lui en donner. Qu'il est libérateur de savoir que le sens ne dépend que de l'homme, de moi-même."


 

lundi 24 février 2014

Jaccottet et Nizon

Littérature jeudi 20 février 2014

Paul Nizon et Philippe Jaccottet distingués pour l’ensemble de leur œuvre

Paul Nizon. (Keystone)
Paul Nizon. (Keystone)
Paul Nizon et Philippe Jaccottet décrochent le premier prix suisse de littérature 2014 pour l’ensemble de leur œuvre. Les deux auteurs ont reçu chacun 40’000 francs jeudi au cours d’une cérémonie à la Bibliothèque nationale suisse, en présence du conseiller fédéral Alain Berset


Sept autres auteurs obtiennent également un prix pour une de leurs œuvres. Ils reçoivent 25’000 francs chacun.
Les récipiendaires sont David Bosc («La claire fontaine»), Roland Buti («Le Milieu de l’horizon») et Rose-Marie Pagnard («J’aime ce qui vacille»). L’écrivain tessinois Matteo Terzaghi est également primé pour son livre «Ufficio proiezioni luminose».
Outre Sarine, Urs Allemann («In Sepps Welt»), Vera Schindler-Wunderlich («Dies ist ein Arbeitszimmer im Ferien») et Urs Widmer «Reise and den Rand des Universums» sont aussi à l’honneur.
Coïncidence, les deux principaux prix sont attribués pour la deuxième fois à des auteurs qui vivent en France. Le poète, essayiste et traducteur Philippe Jaccottet, né en 1925 à Moudon (VD), est établi dans le sud de la France depuis 1953. Paul Nizon, né en 1929 à Berne, vit lui depuis 1977 à Paris.
Œuvres dans la Pléiade
Les deux auteurs ont déjà reçu d’importantes distinctions. Le Vaudois a reçu le Grand Prix Schiller en 2010 lors des Journées littéraires de Soleure. Le Bernois avait obtenu la même année le Prix autrichien de littérature.
Pour Philippe Jaccottet, la remise de ce prix intervient le jour même où les libraires ont mis en vente un volume de la Pléiade consacrée à son œuvre. Après Jean-Jacques Rousseau, Blaise Cendrars et Charles-Ferdinand Ramuz, le poète vaudois est le quatrième auteur suisse à être publié dans cette prestigieuse édition.

(Article paru dans Le Temps.ch)

Paul Nizon, j'en ai beaucoup parlé ici. Je suis une inconditionnelle. J'ai des lacunes pour Philippe Jaccottet, je vais essayer de les combler. Je n'ai lu que quelques extraits de sa Correspondance avec Gustave Roud.

mercredi 6 novembre 2013

"Ah! Il y a tant de choses à voir entre le ciel et la terre que les poètes sont seuls à avoir rêvées." Friedrich Nietzsche

Hier soir j'ai regardé la télévision. Ben oui. J'ai regardé La Grande Evasion fiscale! Ah ah! A vrai dire je m'en fichais complètement du sujet traité. Je ne pensais qu'à la mienne, d'évasion, celle qui me fait rêver, qui m'emporte quand je longe ses rives. Je voulais voir le Léman, je l'ai vu. Je veux revoir le Léman.

J'aime les lacs, la montagne, donc j'aime la Suisse. Ses banques, je m'en balance! Du coup l'histoire de la Suisse m'intéresse et j'écoutais ce matin - presque par hasard - cette émission. 

Et la Suisse ce n'est pas que le lac Léman!

Un ami qui sait combien j'aime ce pays et ses lacs (et Nietzsche ne me contredira pas), m'a envoyé ces photos* hier, du lac de Neuchâtel. Il veut me faire mourir d'envie!




Bon, ce n'est pas demain non plus que je vais résider à Sils-Maria au Waldhaus!

A-9002.jpg 

"[...]  un hôtel aux allures de forteresse qui vient de fêter son centième anniversaire. Marcel Proust, Jean Cocteau ont séjourné ici, ainsi que Claude Chabrol qui y a tourné une partie des scènes de Rien Ne Va Plus, et qui, le dernier jour, s’est amusé à préparer un steak tartare pour 50 personnes ! [...]"
(Aller directement au troisième paragraphe.)

"Pour Thomas Mann, Sils-Maria, en Suisse, était le plus bel endroit du monde. C'est aussi l'adresse d'un hôtel exceptionnel, le Waldhaus, où la chambre de l'écrivain est restée inchangée. Fondé en 1908, ce château biscornu, qui domine la vallée au milieu d'une forêt de mélèzes, a reçu tous les grands de ce monde et garde sa patine du XIXe siècle. Un univers de beauté et de paix, qu'évoquent ici des habitués : l'historien Fritz Stern, le cinéaste Alexander Kluge, qui y rencontra jadis le philosophe Theodor Adorno, ou l'artiste berlinois Jonathan Meese." 
  
Assez rêvé pour aujourd'hui! Ah mais non! Je continue de rêver là. Bon d'accord, je ne joue pas dans la même cour que la journaliste.

* Publiées ici avec l'accord de l'auteur. Reproduction interdite. 

mercredi 23 janvier 2013

Revue de presse du Web

Ce qui a attiré mon attention ce matin...



Sergio Belluz. CH, La Suisse en kit. Xénia.

vendredi 21 décembre 2012

De Zuoz à Zarathoustra...

Je reviens sur le film-documentaire que j'ai vu samedi dernier : ZUOZ.




"Coulisses d'un microcosme.
Tourné en plein coeur de l'hiver, dans la neige et les brumes helvétiques, le documentaire explore au fil des jours les rites de l'internat et les rares transgressions qui s'y déroulent.
Ayant fréquenté une institution similaire pendant une partie de sa jeunesse, la réalisatrice capte avec un regard expert et une neutralité délibérée l'atmosphère de cet établissement sélect où performance, esprit d'équipe et fair-play sont officiellement de mise.
Une immersion dans l'intimité des jeunes mais aussi des adultes chargés de leur surveillance pour un quotidien au rythme immuable, dicté par des règles d'un autre âge, strictes et impersonnelles.
Aucune voix off ne commente ces fragments de vie saisis par la caméra, laissant ainsi la parole aux adolescents."
(Source : arte.fr)





Dans la région de l'Engadine, perdu au milieu des montagnes suisses, le Lyceum Alpinum Zuoz est un pensionnat réservé aux enfants de l'élite internationale. Daniella Marxer, une jeune réalisatrice autrichienne, s'y est immergée pour filmer un étonnant huis clos. 
Dans cette vieille bâtisse rouge aux volets bleus vivent des jeunes âgés de 10 à 20 ans, issus pour la plupart de familles influentes et fortunées.
On y parle l'allemand mais aussi beaucoup l'anglais.
Par un savant mélange de complicité et d'autorité, l'établissement est dirigé d'une main de fer.
À l'écart du monde extérieur et de leurs familles, les jeunes doivent en permanence répondre de leurs actes devant les surveillants et les membres de la direction, dont l'inflexible Dr Schmitt...



Cours, sport et devoirs, cigarettes, alcool et sexualité, tout est encadré et surveillé. Discipline nécessaire aux futurs chefs ?




"L'école privée de Zuoz apprend à des gosses de riches venus des quatre coins du monde, les vertus du libéralisme, de la discipline et de la civilité. Le régime de cet internat est sévère, à l’image des hautes montagnes enneigées qui l’entourent : pas d’écarts, pas d’excès, de la mesure en toutes choses. Faute de quoi, les punitions tombent. Les surveillants ont l’œil à tout, rien ne leur échappe dans ces longs couloirs sombres où les portes des chambres ne doivent pas être fermées à clé, où les filles et les garçons ne peuvent se voir que sur le pas de leur porte. Le moindre retard : dix pompes; un penchant trop fort pour les boissons alcoolisées : le renvoi. Peu de cours dans ce film centré sur le fonctionnement de l’internat, mais le bureau des peines ne chôme pas, qui distribue, avec une science consommée de la mise en scène et de la rhétorique, les leçons de morale, les interdictions de sortie, les avertissements et les ultimatums, et s’inquiète des élèves qui n’ont pas reçu leur lot de châtiment. Les élèves prennent le pli, bon gré mal gré, et s’entraînent à l’art difficile de cette vertu cardinale du libre-échange : la négociation, à commencer par celle des fautes et des peines. Ils y apprennent aussi, avec les subtilités de l’hypocrisie puritaine, l’existence de la pauvreté dans le monde, un ailleurs absolu dont la seule évocation suffit à resserrer les rangs. Si les maîtres sont sévères, les lycéens à la bouche en cœur sont cruels : ceux qui ne rentrent pas dans ce moule où l’argent est roi se voient exclus du groupe comme des brebis galeuses. " (Yann Lardeau)

J’ai beaucoup aimé ce documentaire sur cet internat situé dans un environnement magnifique. Certes, les élèves sont tous des privilégiés mais je n’ai pas trouvé l’encadrement aussi autoritaire qu’indiqué dans les critiques; ils ont tout de même une grande liberté d'expression et s’ils ont des parents milliardaires ils ont malgré tout les mêmes réactions que n’importe quel élève adolescent ou étudiant (l'angoisse de l'avenir en moins et ce n'est pas peu) : l’alcool est devenu le problème prédominant pour la jeunesse et n’est pas réservé aux classes modestes. Les limites sont définies ainsi et sont celles du libéralisme : "tout est autorisé, la seule limite est de ne pas nuire aux autres" ; ceux qui franchissent cette limite, après ultimatum, sont virés de l’établissement mais ils savent qu’avec leur expérience dans cet internat suisse ils seront reçus à bras ouverts dans les plus grandes universités réservées à  l'élite. C’était très intéressant. D'aucuns n'y verront que des gosses de riches éloignés de la réalité du monde mais non, on n'en ressort pas indifférent. Dommage que ce film reste confidentiel.

Pourquoi ai-je voulu le voir? Pour deux raisons :

La première parce que j'aime les Alpes, la Suisse, ses paysages; par cusiosité et parce que j'y ai quelques attaches. J'aime les films sur ces internats peuplés d'un monde si éloigné du nôtre, du mien en tout cas. Ce documentaire est filmé avec sobriété; dans ZUOZ, aucune fiction, le réel filmé au plus près.

La seconde raison et sans doute la plus importante, c'est le lieu de cet établissement : l'Engadine. Ce nom a fait tilt dès que je l'ai lu. Imprégnée de Nietzsche depuis plus d'un an j'ai eu envie de voir cette région où il venait se ressourcer une ou deux fois par an. Malheureusement, le film est un huis clos et on n'aperçoit le paysage qu'à travers les vitres  d'un train, paysage hivernal sous la neige, tandis que Nietzsche y séjournait en juillet/août pour y trouver un peu de la fraîcheur des montagnes l'été, à Sils Maria en Haute-Engadine.


 Les lacs de Salz, de Saint-Moritz, de Silvaplana et de Sils

Localité de Sils et son lac

"C’est entre les sommets et le lac de l’Engadine que le philosophe allemand a soulagé ses problèmes de santé, avant de rencontrer… Zarathoustra.
Mais, plus qu’une source d’inspiration, la localité grisonne de Sils-Maria a représenté pour Friedrich Nietzsche un lieu de fuite, loin de l’usante vie académique de Bâle.
«Il me semble avoir trouvé la terre promise.» Les paroles écrites par Nietzsche après sa première visite en Engadine ne laissent planer aucun doute sur le lien particulier que le philosophe allemand a noué avec la région.

L’Eden entre les sommets grisons.

Nietzsche arrive en Engadine à l’été 1879. "Il avait entendu dire que la région jouissait d’un climat sec et ensoleillé, des conditions idéales sous soigner sa maladie". Nietzsche souffre en effet depuis longtemps de fortes migraines. Se sachant sensible aux effets du climat, il voyage dans plusieurs régions de Suisse à la recherche du climat idéal. En vain.
C’est finalement la localité montagnarde de Sils-Maria qui lui apporte un certain bien-être. «Je me trouve ici dans l’endroit qui est de loin le plus confortable au monde; j’y éprouve une continuelle tranquillité et aucune pression», écrit-il dans une lettre à sa sœur.

Bien-être et inspiration

Après avoir abandonné son poste de professeur pour raisons de santé et découvert les vertus du climat de Sils-Maria, Nietzsche retourne périodiquement dans la localité grisonne entre 1883 et 1888.

«Il fut fasciné par les contrastes de la nature, avec des éléments typiquement méditerranéens se mélangeant à des éléments alpins».
Dans ce lieu aux nuances féeriques, Nietzsche loue une chambre dans une modeste maison située en bordure de forêt. Durant des promenades le long des sentiers, s’enfonçant dans les bois pendant des kilomètres, il retrouve sa propre source, son inspiration.
C’est sur les rives du lac de Silvaplana, dans un lieu qu’il décrit «à 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et plus haut au-dessus des choses humaines», que Nietzsche rencontre … Zarathoustra.
Sur la table de bois de sa chambre à coucher – conservée au 2e étage du musée – il commence ainsi à écrire les premières lignes de son oeuvre la plus fameuse.
C’est Ainsi parlait Zarathoustra, un texte dans lequel le philosophe allemand développe les idées de la mort de Dieu, du surhomme et de l’éternel retour. Ce texte sera décrit par quelques critiques littéraires comme «un livre à avoir sur sa table de nuit, durant toute sa vie»."

(traduction: Olivier Pauchard)


Lacs de Sils (arrière plan) et Silvaplana (1er plan)

Un autre texte ci-dessous tiré du Nietzsche de Daniel Halévy, j'ai envie de dire mon Nietzsche; c'est devenu mon livre de chevet.

Mes frères, prenez garde aux
heures où votre esprit veut parler
en symboles : c'est là qu'est
l'origine de votre vertu.
Ainsi parla Zarathoustra.


A la fin de juillet, Nietzsche, fuyant la chaleur, monta vers cette Engadine dont, deux ans auparavant, il s'était si bien trouvé, et s'installa de façon rustique dans le village de Sils-Maria. Il y eut, pour un franc par jour, une chambre chez un logeur; l'auberge voisine lui fournit ses repas. Grande solitude, le temps des "Palaces" n'était pas encore venu pour les hauts lieux, et Nietzsche, lorsqu'il se trouvait d'humeur causante, allait rendre visite à l'instituteur ou au curé, braves gens qui gardèrent le souvenir de ce professeur d'allemand si instruit, modeste et aimable.
Le professeur d'allemand masquait aux bonnes gens une émotion profonde. Plus que jamais il se sentait remué, intérieurement porté vers des cimes inconnues.
[...]
Une après-midi, cheminant à travers bois vers Silva-Plana, il s'assit auprès d'une puissante saillie rocheuse aujourd'hui consacrée à sa mémoire, non loin du lieu appelé Surléi. Les eaux du lac de Sils baignent la base de cette saillie qui, dans ses proportions réduites, garde la majesté d'une cime, aiguisée comme un pic. C'est là que Nietzsche fut ravi en extase.
Nous sommes renseignés par un texte sur le contenu de cette extase : Nietzsche eut la vision du Retour éternel. Il en établit ainsi la donnée : le cosmos est animé par un mouvement cyclique, qui est sans terme; les éléments qui le composent sont en nombre fini; le nombre des combinaisons dont ils sont capables l'est donc également; chaque instant, donc, est appelé à revenir. Voici Nietzsche, convalescent de longues douleurs, assis à l'ombre de ce roc, visité par l'extase. Dans tel nombre de jours, strictement limité, ce même Nietzsche, ce même convalescent, se retrouvera en ce même lieu, et sera visité par cette même extase.
[...] Nietzsche écrit :
"Que tout revienne sans cesse, c'est l'extrême rapprochement d'un monde du devenir avec un monde de l'être : sommet de la méditation".
Et la date de la signalisation de la note :
"Commencement d'août 1881, à Sils-maria, à 6500 pieds au-dessus de la mer et beaucoup plus au-dessus de toutes choses humaines!"


Daniel Halévy, in Nietzsche, chapitre La vision de Surléi.



La maison de Nietzsche et sa chambre, Sils-Maria

Pour voir de superbes paysages de l'Engadine de Nietzsche et des autres lieux où il a séjourné, je recommande vivement un très beau documentaire que l'on trouve en DVD (collection opus diffusion) dont on peut voir un extrait ici : L'expérience de Nietzsche de Yann KASSILE.