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vendredi 4 mai 2018

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Samedi 1er mai 1841 -  La vie dans les jardins et les salons n'a pour moi aucune saveur; il lui manque rudesse et nécessité pour lui donner du goût - j'aimerais enfoncer ma bêche dans la terre avec la même bonne volonté que le pic-vert met à planter son bec dans un arbre.
[...]
Mercredi 23 mars 1842 - Le franc-parler est toujours un desideratum. Les hommes écrivent dans un style fleuri uniquement parce qu'ils désirent se rapprocher des beautés simples du véritable franc-parler.
Ils préfèrent être mal compris, plutôt que de se montrer à cours d'exubérance.
[...]
Je découvre de temps à autre que je ne suis rien, parce que les dieux ne m'ont rien donné à faire. Je ne puis me vanter, je puis juste féliciter mes maîtres.
[...]
Nous avons nos moments d'action et nos moments de réflexion et l'état d'esprit qui conduit les uns pourvoit aux besoins des autres. Tantôt je suis Alexandre, tantôt je suis Homère. Le premier quand ma main est impatiente de manier la hache ou la houe, et le second quand elle est pressée d'écrire. Je suis certain d'écrire la vérité brute à cause de ces cals dans mes paumes. Ils donnent de la fermeté à la phrase.
Les phrases d'un homme qui travaille sont comme des lanières renforcées, les tendons du cerf ou les racines du pin.

H.D.Thoreau, in Journal 1841-1843.

jeudi 27 avril 2017

"Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. "



Justice représentée avec le glaive, la balance et le bandeau. 
Sculpture de 1543 par Hans Gieng sur la fontaine de la justice à Berne (Suisse)


A quelle condition serait-il légitime de ne pas voter?
Si le vote est un devoir, dans quelles circonstances faillir à son devoir?
Sujet d'actualité !

Quelques réponses (suggestions) dans l'essai de Henry David Thoreau et dans un entretien passionnant avec Manuel Cervera-Marzal, invité de Adèle Van Reeth (Les Chemins de la Philosophie).




« De grand cœur, j’accepte la devise : « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. Poussée à fond, elle se ramène à ceci auquel je crois également : « que le gouvernement le meilleur est celui qui ne gouverne pas du tout » et lorsque les hommes y seront préparés, ce sera le genre de gouvernement qu’ils auront. Tout gouvernement n’est au mieux qu’une « utilité » mais la plupart des gouvernements, d’habitude, et tous les gouvernements, parfois, ne se montrent guère utiles. […]

Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui ? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal afin de n’avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un « Dieu vous assiste » à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. Mais il est plus facile de traiter avec le légitime possesseur d’une chose qu’avec son gardien provisoire.

Tout vote est une sorte de jeu, comme les échecs ou le trictrac, avec en plus une légère nuance morale où le bien et le mal sont l’enjeu ; les problèmes moraux et les paris, naturellement l’accompagnent. Le caractère des votants est hors-jeu. Je donne mon vote, c’est possible, à ce que j’estime juste ; mais il ne m’est pas d’une importance vitale que ce juste l’emporte. Je veux bien l’abandonner à la majorité. Son urgence s’impose toujours en raison de son opportunité. Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. Un sage n’abandonne pas la justice aux caprices du hasard ; il ne souhaite pas non plus qu’elle l’emporte par le pouvoir d’une majorité. Il y a bien peu de vertu dans l’action des masses humaines. Lorsqu’à la longue la majorité votera pour l’abolition de l’esclavage, ce sera soit par indifférence à l’égard de l’esclavage, soit pour la raison qu’il ne restera plus d’esclavage à abolir par le vote. Ce seront eux, alors, les véritables esclaves.  
Seul peut hâter l’abolition de l’esclavage celui qui, par son vote, affirme sa propre liberté. »

Henry David Thoreau, in La désobéissance civile, 1849.




Claude Nougaro. Au piano Maurice Vander.

(Ce n'est pas le même topo taureau ! H D Thoreau se prononce à l'anglaise)

 

mercredi 26 avril 2017

J'exige... le je



« Quand j’ai écrit les pages suivantes, ou la plupart d’entre elles, je vivais seul au milieu des bois, à un miles de mon voisin le plus proche, dans une maison que j’avais construite moi-même sur la berge du lac Walden, à Concord, Massachusetts, et je gagnais ma vie grâce au seul travail de mes mains. J’ai habité là deux ans et deux mois. A présent, je séjourne de nouveau dans la civilisation.

Je n’aurai pas la présomption de réclamer autant l’attention de mes lecteurs si mes concitoyens ne m’avaient posé des questions très précises sur mon mode de vie, que certains taxeraient d’absurdité bien que je n’y voie aucune impertinence, mais compte tenu des circonstances, des questions tout à fait naturelles et pertinentes. Quelques-uns m’ont demandé ce que je mangeais, si je ne me sentais pas seul, si je n’avais pas peur, et ainsi de suite. D’autres ont été curieux d’apprendre quelle part de mes revenus je consacrais à des œuvres charitables ; d’autres encore, nantis d’une nombreuse famille, combien d’enfants pauvres j’entretenais. Je demanderai donc à mes lecteurs qui ne s’intéressent guère à moi, de me pardonner si dans ce livre j’entreprends de répondre à certaines de ces questions.

Dans la plupart des livres, le je ou la première personne est omis, dans celui-ci il sera conservé ; cela, sur le plan de l’égotisme est la principale différence. Nous oublions souvent qu’après tout, c’est toujours la première personne qui s’exprime. […] Mieux, j’exige, moi, personnellement, de chaque écrivain, grand ou petit, un récit simple et sincère de sa propre vie, et pas seulement ce qu’il a entendu dire de la vie des autres ; le genre de compte-rendu qu’il pourrait envoyer d'une terre lointaine à sa famille, car s’il a vécu avec sincérité il l’a forcément fait, selon moi, dans une terre lointaine. »



Henry David Thoreau, in Walden ou la vie dans les bois.

(Texte lu hier dans les  Chemins de la Philosophie, semaine consacrée à H D Thoreau. En 2012... déjà...  mais je ne m'en lasse pas de Thoreau).

vendredi 14 avril 2017

"Lisez d'abord les meilleurs livres, de peur de ne les lire jamais." H.D. Thoreau





LETTRE X

Concord, 21 juillet 1852

M. Blake,
Je vais trop stupidement bien ces jours-ci pour vous écrire. Ma vie est presque totalement extérieure, toute de coquille, sans tendre amande, si bien que je crains fort que le récit que je pourrais vous en faire ne soit pour vous qu'une noix à croquer, sans la moindre chair à vous mettre sous la dent. Qui plus est, vous ne m'accaparez pas du tout, et je goûte une telle liberté en vous écrivant que je me sens aussi impalpable que l'air. Je me réjouis toutefois d'apprendre que vous avez patiemment accordé votre attention à tout ce que j'ai dit jusqu'à aujourd'hui, et que vous avez décelé quelques vérités. Cela m'encourage à vous en dire davantage - pas dans cette lettre, je le crains, mais dans un livre que je pourrais bien écrire un jour. Je suis heureux d'apprendre que je suis aussi important pour un mortel que l'est un épouvantail opiniâtre pour un fermier - de fait, je suis une gerbe de paille dans des habits d'homme, agrémenté de quelques morceaux d'étain étincelants au soleil. Comme si je travaillais dur dans ce champ ! Mais si ce genre de vie suffit à préserver le maïs d'un homme, eh bien, celui-ci à tout à y gagner. Je ne redouterai pas vos éloges tant que vous saurez bien ce que je suis, d'une part, et ce que je pense ou entends être, d'autre part. Et surtout tant que vous ferez la distinction entre les deux, car il arrive immanquablement qu'en louant le second, vous condamniez le premier.
[...]

H.D.T.


LETTRE XI

 [Concord, septembre 1852]

M. Blake,
Voici les considérations que je vous ai promises. Vous pouvez les garder, si cela vous intéresse, et les tenir pour des fragments épars de ce que je finirai peut-être par considérer comme un essai plus complet lorsque je me replongerai dans mon journal.
Je vous envoie ces pensées sur la chasteté et sur la sensualité non sans une certaine défiance et une certaine honte, ne sachant si je m'adresse à la condition humaine en général ou si je trahis mes défauts particuliers. Je vous prie de m'éclairer sur ce point si cela vous est possible.

Henry D. Thoreau

DE L'AMOUR

Personne n'a jamais répondu de façon satisfaisante à la question de la nature de cette différence essentielle entre l'homme et la femme qui fait qu'ils sont attirés l'un vers l'autre. Nous devons sans doute reconnaître la justesse du distinguo qui assigne à l'homme la sphère de la sagesse et à la femme celle de l'amour, mais il n'en demeure pas moins qu'aucun des deux n'appartient de façon exclusive à l'une ou l'autre. L'homme dit sans cesse à la femme : Pourquoi ne te montres-tu pas plus sage? La femme demande sans cesse à l'homme : Pourquoi ne te montres-tu pas plus aimant? Il ne leur appartient pas de décider d'être sage ou aimant, car à moins d'être à la fois sage et aimant, il ne peut y avoir ni sagesse ni amour.
La bonté transcendante est une, bien qu'appréhendée de différentes façons, ou par des sens différents. Nous la voyons dans la beauté, nous l'entendons dans la musique, nous la sentons dans le parfum, un palais fin la goûte dans la saveur, et le corps tout entier la ressent dans cette chose rare qu'est la santé.
[...]
[...]

DE LA CHASTETÉ ET DE LA SENSUALITÉ

Le sexe est un sujet remarquable car, bien que nous soyons très concernés par ses manifestations, tant directement qu'indirectement et que, tôt ou tard, il occupe les pensées de chacun, l'humanité tout entière, pour ainsi dire, s'entend à garder le silence à son sujet. C'est, du moins, le plus souvent le cas entre les deux sexes. L'une des caractéristiques humaines les plus intéressantes se trouve plus occultée qu'aucun autre mystère. Elle est traitée avec un goût du secret et une crainte respectueuse qui, de toute évidence, ne conviendraient pas même à une religion, quelle qu'elle soit. Je crois qu'il est inhabituel, même pour les amis les plus intimes, de parler des plaisirs et des angoisses qui vont de pair avec la sensualité, autant que d'ébruiter l'aspect physique de l'amour, ses tenants et ses aboutissants. Les Shakers n'exagèrent pas plus dans leur façon d'en parler que le reste de l'humanité dans sa façon de le passer sous silence. Non pas que les hommes devraient en parler, pas plus que de n'importe quel autre sujet d'ailleurs, sans rien avoir de valable à dire, mais il est manifeste que l'éducation de l'homme vient à peine de commencer - il y a si peu de communication réciproque digne de ce nom.
Dans une société pure, on n'éviterait pas aussi souvent d'aborder le sujet de l'acte sexuel. On l'occulte plus ou moins, davantage par honte que par respect, ou on se contente de l'effleurer. Mais si on le traitait naturellement et simplement, peut-être éviterait-on d'en parler comme d'une chose mystérieuse. Si la honte nous empêche de l'évoquer comment peut-on passer à l'acte? Malgré les apparences, il y entre sans aucun doute bien plus de pureté que d'impureté.
[...]
[...]
Quand il y a impureté, c'est que sans le savoir, nous nous sommes "abaissés pour nous rencontrer".
[...]

Henry David Thoreau, in "Je suis simplement ce que je suis" Lettres à Harrison G.O. Blake, éditions finitude, 2007.


"Plus que jamais, je trouve qu'il n'y a rien à gagner à entretenir un commerce régulier avec les hommes. Cela revient à semer le vent, sans même récolter la tempête, rien qu'un calme et une inertie dépourvus d'intérêt. Nos conversations ne sont qu'interminables spéculations creuses et polies. [...) Tout cela serait plus respectable si, comme on l'a déjà dit, les hommes étaient des Géants du Désespoir, et non des Pygmées désespérés."
4e de couverture.

"Correspondance philosophique? Traité épistolaire? Un peu de tout cela. A la manière des sages de l'Antiquité s'adressant à leur disciple. Ces lettre qui s'échelonnent sur treize ans, constituent un prolongement précieux et inédit à Walden et à La Désobéissance civile, puisque c'est une pensée in progress qui s'y exprime en toute liberté. Elles sont aussi le pendant dynamique de l'immense Journal que Henry David Thoreau (1817-1862) rédigea tout au long de sa vie, sur les conseils d'Emerson. [...]"
Thierry Gillyboeuf (traducteur de l'ouvrage).
 
"Depuis l’adolescence, je suis fermement convaincu que Thoreau est mon allié, mon garde-frontières qui me défend contre les bêtises dont je suis capable, contre l’intempérance absurde de mon caractère qui me pousse à enfourcher le cheval de la vie sans selle ni bride. La leçon essentielle que nous apprend Thoreau consiste à simplifier notre vie, à dire non d’une voix de stentor, et à ignorer les mille âneries qu’on tente de nous imposer."
Jim Harrison : Thoreau, mon allié, mon garde-frontières.


Citation commémorative de Thoreau à Library Way de New York




dimanche 27 janvier 2013

Passion, déraison

Je ne l'ai pas fait exprès, je ne les ai pas cherchées ces BD, elles étaient sur la table dans la salle de l'exposition que je visitais hier :

Exposition Biographie et Bande Dessinée de Maximilien Le Roy.

Nietzsche me poursuit...et Thoreau aussi!



Puis j'assistais à une "conférence musicale" sur J.S. Bach. C'était assez ardu, très pointu, pour musicologues avertis, heureusement que Glenn Gould est venu me réconforter. J'ai bien noté la définition de la passion :
"Émotion forte qui va à l'encontre de la raison".
Là, j'ai tout compris et, aussi pourquoi je fus si souvent, folle. Pfff! Rien que d'écrire le verbe être au passé, ça me fout le bourdon.

samedi 10 novembre 2012

Solitude et Silence

Je reviens donc sur ce que j'avais noté mardi en écoutant les NCC dans l'émission consacrée à Henry David Thoreau et à son ouvrage Walden ou la Vie dans les bois.

"Le roman raconte la vie que Thoreau a passée dans une cabane pendant deux ans, deux mois et deux jours, dans la forêt appartenant à son ami et mentor Ralph Waldo Emerson, jouxtant l'étang de Walden (Walden Pond), non loin de ses amis et de sa famille qui résidaient à Concord, dans le Massachusetts."

L'étang de Walden

"Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif du paysage.
C'est l'œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien,
sonde la profondeur de sa propre nature. »

— Chapitre IX, "Les étangs"


 Reconstitution de la maisonnette de Thoreau



« Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bardeaux et de plâtre,
de dix pieds de large sur quinze de long, aux jambages de huit pieds,
pourvue d'un grenier et d'un appentis, d'une grande fenêtre de chaque côté,
de deux trappes, d'une porte à l'extrémité, et d'une cheminée de briques en face. »

— Chapitre I, "Économie"

Crédit photos et légendes : Wikipédia.

"Je pense qu’il est salutaire d’être seul la plupart du temps. Être en compagnie même avec les meilleurs des hommes est bientôt lassant et dégradant. J’aime être seul. Je n’ai jamais trouvé de compagnon qui fut d’aussi agréable compagnie que la solitude. La plupart d’entre nous se sentent plus solitaires quand ils sortent pour se mêler aux autres que lorsqu’ils restent dans leur logis. Un homme qui pense ou qui travaille est toujours seul, où qu’il soit. La solitude ne se mesure pas par miles de ce qui sépare un homme de ses frères. L’étudiant vraiment diligent dans l’une de ces rues surpeuplées du Collège de Cambridge est aussi solitaire qu’un derviche dans le désert. Le fermier peut travailler seul dans les champs ou dans les bois tout le jour, sarclant ou coupant son bois, il ne se sentira pas solitaire parce qu’il est occupé ; mais lorsqu’il rentre chez lui le soir, il ne peut rester assis seul dans une pièce livré à ses pensées, il a besoin de s’en aller là où il peut, voir des gens et trouver récréation et récompense – selon lui – pour sa journée solitaire. Aussi, il se demande comment l’étudiant peut rester assis seul dans sa maison toute la nuit, et presque tout le jour, sans s’ennuyer, sans mélancolie ; mais il ne se rend pas compte que l’étudiant, quoique dans sa maison, est toujours au travail dans son champ à lui, il taille son bois comme le fermier dans le sien ; et à son tour cherche à se divertir en société comme l’autre, bien que ce soit peut-être sous une forme plus condensée."

Henry D. Thoreau, in Walden ou la Vie dans les bois. (Texte lu dans l'émission).

Walden ou la Vie dans les bois n'est ni un roman ni une véritable autobiographie mais une critique du monde occidental, le récit d'un "voyageur immobile" narrant sa "révolte solitaire".
Thoreau prône un art de vivre fondé sur l'écoute de soi, ce qu'il nomme le  "matin intérieur", proche d'un état d'innocence.
Le sujet m'intéressait vivement, évidemment.

Thoreau évoque les effets positifs de la vie solitaire et proche de la nature. Il aime être seul : "Je n'ai jamais trouvé de compagnon qui fut d'aussi agréable compagnie que la solitude", expliquant qu'il n'est jamais seul tant qu'il est proche de la nature. Il estime qu'il est inutile de rechercher en permanence le contact avec le reste de l'humanité.

Au cours de l'émission j'entends une musique étrange de John Cage : Song Book. Un inconnu pour moi. J'ai eu envie d'en savoir plus sur cet artiste qui considérait Thoreau comme son Maître.

"Si la musique, reste son mode premier d’expression, Cage la rejette en tant que langage syntaxiquement et harmoniquement constitué. Il replace la pratique de l’art musical, support de toute activité humaine et de toute discipline artistique, dans la position originelle, primitive de l’écoute du Silence, ou plutôt des « bruits du Silence ». Car le Silence, au sens de négativité n’existe pas plus pour Cage qu’il n’existe pour ses deux Maîtres, Henry David Thoreau ou Mallarmé. Le Silence est un continuum sonore, « creux néant musicien », dont l’écoute doit permettre l’avènement d’une « happy new ear », régénération de l’oreille moderne, assourdie par « le bruit et la fureur » du monde, et présider au surgissement des sons fondateurs d’une nouvelle musique."

Étonnante son approche du silence en musique : 4'33''

"Le morceau a été interprété par David Tudor le 29 août 1952, au Maverick Concert Hall de Woodstock dans l'État de New York, en tant que partition de musique contemporaine pour piano. Le public l'a vu s'asseoir au piano, et fermer le couvercle. Après un moment, il l'ouvrit, marquant ainsi la fin du premier mouvement. Il réitéra cela pour le deuxième et le troisième mouvement. Le morceau avait été joué et pourtant aucun son n’était sorti. Ce que voulait son auteur, c’est que quiconque qui aurait écouté attentivement aurait entendu du bruit involontaire. Ce sont ces bruits imprévisibles qui doivent être considérés comme étant la partition de musique dans ce morceau. Ce dernier demeure encore controversé à ce jour, et est vu en tant que provocation de la définition même de la musique :

« […] les gens ont commencé à chuchoter l’un à l’autre, et certains ont commencé à sortir. Ils n’ont pas ri – ils ont juste été irrités quand ils ont réalisé que rien n’allait se produire, et ils ne l’ont toujours pas oublié trente ans après : ils sont encore fâchés. »

La longueur de 4'33" est en fait désignée par pur hasard. Et c'est ce temps qui donne son titre à l'œuvre.

Cependant, bien qu’aucune preuve ne vienne avancer la théorie suivante, il semblerait que Cage ait choisi cette longueur de manière délibérée. En effet, la durée de quatre minutes et trente-trois secondes équivaut à 273 secondes. Cette valeur peut faire référence à - 273 degrés Celsius, soit le zéro absolu (température négative en degrés Celsius équivalent à 0 kelvin) où aucun mouvement ne peut se faire. Signe de la volonté d’atteindre le point mort d’où aucun son ne peut provenir.[réf. nécessaire]
Une autre théorie, provenant du philosophe et spécialiste de John Cage, Daniel Charles, indique que 4'33" pourrait être un ready-made à la Marcel Duchamp du fait que John Cage se trouvait en France lors de l'année de composition de l'œuvre et que sur les claviers de machines à écrire en AZERTY le 4 correspond au signe « ' » et le 3 au signe « " »."

Source Wikipédia.

On trouve sur You Tube de nombreuses "interprétations" de 4'33''.

Pour tenter de comprendre "la pensée" de John Cage quelques extraits d'une étude plus complète ici :

La pensée de John Cage : expérimentation et poésie.

Le silence fonctionnel

"Pour Cage, le silence est avant tout une recherche de la neutralité contre toute influence. Bien loin de se replier vers une forme de renoncement face à ses responsabilités, l'acte de se taire devient alors un atout pour le compositeur. Le silence possède alors une fonction : celle de laisser dire ce qui doit être dit. Comme une fenêtre ouverte sur la nature, il permet la prise de conscience de l'altérité. Le silence offre sa transparence à l'oreille de l'auditeur.

a - Silence générateur

Pour John Cage, aucune hiérarchie ne peut être faite entre la musique, le bruit et le silence. Ce dernier fait donc partie intégrante de l'œuvre d'art. Rien ne doit être négligé et tout phénomène donne lieu à l'épanouissement d'une forme de vie, même le silence.

Mais un silence n'est jamais parfait. Il est coloré par les bruits ambiants qui, puisque toute classification ordonnée est rejetée, ne sont pas moins intéressants pour le compositeur. La musique n'est-elle pas « un jeté de son dans le silence » ?

Pour les poètes orientalistes, la dualité silence-son semble s'inverser. Les civilisations occidentales définissent souvent le silence comme l'absence de son et non le contraire. La musique peut contenir des silences. Par contre, pour le monde oriental, le silence est une sphère et le son ne peut se comprendre que comme une bulle à sa surface.

Cette relation entre l'occident et l'orient dans la pensée de John Cage prend notamment sa source au XIXème siècle avec la découverte des recherches de Henry David Thoreau, poète et essayiste américain (1817-1862). Il fut l'inspirateur de Gandhi par son Essai sur la désobéissance civile (Essay on Civil Disobedience) datant de 1849. Redécouvert également par les contestataires des années 1960, les écrits de Thoreau représentent un élément important pour la compréhension de la pensée cagienne. Mais la fréquentation par Cage de la philosophie orientale et du mode d'appréhension du monde par l'orient ne résident pas seulement dans la lecture de Thoreau. Le compositeur a voulu aborder le Zen dans sa pratique quotidienne.

b - Zen

A la fin des années 40, John Cage s'initie au bouddhisme Zen avec le maître Daisetz Suzuki.

L'une des caractéristiques du bouddhisme est la recherche du silence. Préciser cette notion éclaire avec évidence l'attitude de Cage face à la musique. Le compositeur ne se définit pas comme un stoïcien qui suspendrait son jugement devant tout événement comme Marc Aurèle ou Epictète. Faire le silence à l'intérieur de soi, ce n'est pas se retirer du monde, mais, au contraire, c'est libérer son énergie dynamique dans le but d'avancer, de se transformer soi-même.

L'inactivité, le statisme extérieur ne constituent donc pas un retrait stérile, mais donnent lieu à un éveil de la conscience comme source d'élévation intérieure.

Toute considération d'élévation pourrait par ailleurs faire penser à une transformation de l'artiste en une sorte de génie romantique en-dehors de la norme, au-dessus de ses contemporains. Il n'en est rien. Avec fermeté, Cage se prononce contre la sacralisation de l'artiste et de l'œuvre d'art.

Poursuivant la recherche d'un art rejetant toute expressivité personnelle, toute subjectivité et tout sentiment, Cage invente un art qui n'implique pas, mais qui laisse les choses arriver, sans oublier le but de la philosophie Zen : permettre à chacun de se transformer de l'intérieur."

Et voilà comment en écoutant une émission sur Henry David Thoreau j'ai découvert John Cage, sans préméditation mais pas sans perplexité!

"La perplexité est le début de la connaissance"
Khalil Gibran.

mardi 6 novembre 2012

"Montrez-moi une seule blessure sur terre guérie par l'amour"

9 h.
J'ouvre ma boîte mail. Rien, que des indésirables.
Ah si, la médiathèque m'avertit que c'est le dernier jour pour rendre les livres empruntés : Lettres à Louise Colet de Flaubert et L'usage de la photo de Annie Ernaux (et Marc Marie). Pas aimé du tout ce dernier; j'ai failli ne pas le terminer, j'ai voulu aller jusqu'au bout de ce livre écrit "à quatre mains". J'aime pourtant cet écrivain et tout ce que j'ai lu d'elle. Après lecture, j'ai lu quelques avis sur la Toile, tous positifs. Tant pis -ou tant mieux - je maintiens ma déception.
Par la fenêtre, un désirable : le ciel bleu.
Petit déj. Pas envie d'écouter les infos. Le silence.

10 h.
Les NCC, je prends quelques notes, on y parle justement du silence, de la solitude avec une analyse des textes de Thoreau. C'est passionnant, j'y reviendrai...

11 h.
Le ciel toujours aussi bleu, pas un nuage. Ce serait bien d'aller au golf à l'heure du déjeuner, il n'y aura personne. La pause déjeuner est sacrée en province; je suis restée parisienne. Allez, j'enfile un pull à col roulé, il ne fait que 10° et j'y vais.

11 h 45.
Personne au départ, personne à l'horizon. Le pied. Les fairways sont humides mais pas détrempés, les greens ne sont pas interdits donc pas gelés. Je porte mon sac avec seulement trois clubs et un putter. Après neuf trous j'enlève un pull, la marche, le soleil m'ont bien réchauffée, je redémarre un deuxième neuf trous.
Le golf m'appartient, il est 13 heures, je suis la seule joueuse. Bonheur. Je pense à Thoreau, au sauvage solitaire, au silence. Un parcours de golf est loin d'une nature sauvage mais tout de même, en longeant la forêt sur les trous 4 et 5 j'entends les oiseaux, je sens l'odeur de l'herbe, des feuilles, de la terre humide, je me tords les pieds sur les châtaignes. Je longe le talus, j'ai raté mon coup, je ne vois pas ma balle mais soudain je m'arrête : un jeune lièvre ou lapin (il avait de grandes oreilles) près du talus. Je ne bouge plus, je le vois de dos mais il semble me regarder de son oeil gauche. J'ouvre la fermeture éclair de mon sac tout doucement pour prendre mon appareil de photo et pfuitt, la peluche s'enfuit. Zut! C'est la seconde fois que je voie un lapin sur ce trou. Il ressemblait à celui-ci, en moins gros :


De retour à la maison à 14 heures, je meurs de faim. Je déjeune, j'allume la télé : je tombe sur une opération de la mâchoire. Au secours! Je l'éteins. Je repense au petit lapin. C'était divin ce non-déjeuner au golf.

Un peu de repos avant d'aller rendre mes bouquins.

17 h.
Médiathèque. Emprunté un Jim Harrison : Lettres à Essenine et un Romain Gary : Charge d'âme.
Colum McCann rend un bel hommage à Jim Harrison pour ces Lettres ici. Je crois avoir fait un bon choix pour mon premier ouvrage de Jim Harrison. Essenine, poète soviétique fut "le chantre de la révolution d'Octobre" et l'époux de la danseuse américaine Isadora Duncan. Pour Charge d'âme je ne sais pas si mon choix est bon : conte philosophique ou science fiction? De toute façon, le jour où je serais déçue par un ouvrage de Gary il fera nuit!
En attendant, la lumière sur l'Odet en cette fin d'après-midi était magique.

Il n'aura manqué qu'une chose à cette journée pour qu'elle fût merveilleuse. Elle fut seulement formidable, ce n'est pas si mal.

"Hier soir j'ai bu une flasque d'alcool à cent degrés en regardant une photo de ma soeur. Morte depuis dix ans. Montrez-moi une seule blessure sur terre guérie par l'amour. J'ai donné une livre de boeuf à ma chienne mourante et je l'ai enterrée heureuse dans la cour de la grange."
Jim Harrison, in Lettres à Essenine.