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jeudi 1 août 2019

"La polémique fait partie intégrante de l'art..." (Kathleen Bülher)


" Ce qui est écrit dans cette petite prose paraît très simple, mais il est des époques où tout ce qui est simple et facile à comprendre s'éloigne totalement de l'esprit des hommes et pour cela ne peut être compris qu'à grand peine."
Robert Walser, Institut Benjamenta.



Un hommage hors norme pour un immense écrivain


Les passants de la gare de Bienne se mêlent consciemment et inconsciemment à la 
Robert Walser-Sculpture.
(Enrique Muñoz García)


A Bienne, la «Robert Walser-Sculpture» de Thomas Hirschhorn est une micro-cité en matières pauvres, fourmillement de discussions où il fait bon s’attarder.

«Alors, vous restez toute la journée?» Chemise blanche à manches retroussées, coup de soleil sur le nez, Thomas Hirschhorn rédige le programme du jour de sa «Robert Walser-Sculpture», devant la gare de Bienne. Il est 10h et des poussières, en ce vendredi de début juillet, suite ici...

La «Robert Walser-Sculpture»
L’installation artistiqueLien externe de Thomas HirschhornLien externe rend hommage à l’écrivain Robert WalserLien externe. Elle est érigée devant la gare de Bienne et ouverte gratuitement au public jusqu’au 8 septembre, tous les jours de 10h à 22h. La sculpture couvre une surface de 1300 m2 et se présente comme une imposante construction en bois qui repose essentiellement sur des palettes. Elle a pour objectif d’inviter la population à échanger sur l’œuvre et la vie de Robert Walser, né à Bienne en 1878. Plus d’une trentaine d’événements culturels s’y dérouleront chaque jour.

mercredi 9 septembre 2015

"L'homme intérieur est le seul à exister vraiment"


http://www.ufunk.net/wp-content/uploads/2013/01/album-jon-uriarte.jpg

Photo : Jon Uriarte

1. N'être plus personne


"L'absence est mon destin."
Robert Walser, Au bureau
La vie impersonnelle

Dans certaines histoires de vie, une rupture particulière, une séparation, un deuil, un licenciement, une lassitude amènent à se déprendre peu à peu de son univers familier. L'individu ne se sent plus à sa place, il s'est souvent senti à l'écart en essayant de s'en accommoder mais cette fois il n'en a plus la force, ou bien il ne l'a jamais eue. Le monde lui échappe. [...], il s'efface, sort de moins en moins, ne se soucie plus de son voisinage, ni même de ses propres affaires. Il désinvestit le monde qui l'entoure. Les autres à son entour s'éloignent également, trouvant un moindre intérêt à sa fréquentation ou s'agaçant de sa manière d'être toujours ailleurs. [...] Quand certaines personnes meurent, elles avaient déjà disparu depuis longtemps. La mort n'était plus qu'une formalité.
[...]
M. Leiris se souvient d'un article lu autrefois dans Le Monde. Un journaliste évoque un célèbre torero qui fait ses adieux dans une arène madrilène. A la question de savoir ce qu'il va désormais faire de son existence, l'homme répond : "J'apprendrai à n'être plus rien." [...]
Mais parfois ce n'est pas tant de dépersonnalisation qu'il s'agit que d'une impersonnalisation, se défaire de toutes les contraintes de l'identité pour ne plus exister qu'a minima. Robert Walser est un écrivain majeur mais peu connu tant son œuvre demeure insolite. [...] R. Walser est un personnage animé du désir de disparaître de soi, il est hanté par la volonté de ne plus assumer les contraintes de son identité. Malgré les livres, les articles qu'il publie, il refuse toute compromission dans un monde où il peine à se reconnaître sans jamais être en position de refus à son égard. Le monde est là, mais il s'en désintéresse car s'il fallait s'y arrêter il faudrait assumer son nom, son histoire, une responsabilité. Ce à quoi il s'est toujours refusé.
[...]
Walser se bâtit un refuge, un monastère intérieur où nul ne le débusque. Il cherche à passer inaperçu : "La terre devenait un rêve; j'étais moi-même devenu quelque chose d'intérieur... Je n'étais plus moi-même mais un autre, et pourtant, pour cela précisément, j'étais moi-même... L'homme intérieur est le seul à exister vraiment."
[...]
A l'asile, Walser demeure lucide sur lui-même sans revenir sur sa décision de renoncer à son identité. "Être insignifiant et le rester. Et quand une main, une circonstance, une vague me soulèveraient et me porteraient jusqu'en haut, là où règnent la puissance et le crédit, je détruirais l'état des choses qui me serait favorable, et je me jetterais moi-même au fond de l'obscurité basse et futile. je ne puis respirer que dans les régions inférieures", écrit-il dans L'institut Benjamenta (1960, 209).
[...]
Comme le monastère ou l'abbaye, mais dans un contexte plus profane, l'hôpital psychiatrique est un lieu pour disparaître, un refuge où l'individu n'a plus de compte à rendre et où il glisse en toute évidence d'une tâche à une autre dans un emploi du temps tout entier régi par l'établissement. [...] Nombre d'individus y trouvent un abri, une protection contre une agitation sociale où ils ne se retrouvent pas. La tâche d'être soi est trop lourde pour eux. Comme le dit un personnage de Beckett, incapable de continuer à vivre dans le lien social : "J'avais envie d'être à nouveau enfermé dans un endroit clos, vide et chaud, avec de la lumière artificielle" (1950, 86). [...] Dans l'un des récits de Beckett, Murphy voit "les malades, non comme bannis d'un système bienfaisant, mais comme échappés d'un fiasco colossal" (Beckett, 1974, 130)

[...]
Pages 23-24-28-29-31-33.


La fatigue désirée

La fatigue peut être un choix pour s'effacer légèrement et retrouver la jubilation de la plénitude d'être soi après le repos, mais dans ce cas elle doit en effet être choisie. " On ne prend plaisir à la fatigue que quand on n'y est pas voué, condamné. Il n'y a ici de joyeuse fatigue que si l'on est déjà dans la joie avant même de se fatiguer." (Chrétien, 1996, 28). [...]
[...], la fatigue est un état où disparaître, un effacement provisoire par lassitude, en se laissant doucement glisser dans un monde rétréci, même si les sensations ne sont pas heureuses. L'un de ses avantages est de rendre difficile la fixation de la pensée. Plus rien ne la retient, elle coule, trop lourde à porter. [...] Elle amène à flotter sur les événements avec une sorte d'alibi pour le retrait. [...] La fatigue est un détachement, parfois elle est même exacerbée jusqu'à l'accablement pour s'y enfoncer davantage encore. L'individu se perd dans sa tâche ou bien il se voue à des épreuves physiques ou sportives de longue haleine dont il sort peu disponible aux échanges, obnubilé par la soif du repos. "La fatigue est le plus modeste des malheurs, le plus neutre des neutres, une expérience que, si l'on pouvait choisir, personne ne choisirait par vanité. Ô neutre, libère-moi de ma fatigue, conduis-moi vers cela qui, quoique me préoccupant au point d'occuper toute la place, ne me concerne pas. - Mais c'est cela, la fatigue, un état qui n'est pas possessif, qui absorbe sans mettre en question" (Blanchot, 1969, XXI). Elle est une excuse pour se lover en soi et diminuer ainsi l'intensité de la relation avec le monde. Moins attentif aux autres ou aux tâches à accomplir, l'individu n'est plus qu'à la surface de lui-même et possède une excuse sincère pour se détacher des impératifs du travail ou du lien social.
Pages 58-59.

[...] 
D'avoir trop donné implique de se reprendre, de retrouver son souffle et éventuellement de régénérer son goût de vivre par une retraite quotidienne ou une longue parenthèse afin, au bout du compte, de se rejoindre. La disparition des contraintes liées à l’identité se fait alors sur un mode propice. Elle évoque la réflexion de Montaigne : "Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude" (Montaigne, 1969, 292). L'écriture, la lecture, la création de manière générale, la marche, le voyage, la méditation, etc. sont autant de refuges aux contours moins acérés que nous avons souvent arpentés au fil de ce livre. Ce sont des lieux où nul n'a plus de comptes à rendre, une suspension heureuse et joyeuse de soi, un détour qui ramène à soi après quelques heures ou quelques jours, ou davantage. Des moyens délibérés de retrouver sa vitalité, son intériorité, le goût de vivre.
Page 195 (dernière page)

David Le Breton, in Disparaître de soi, Une tentation contemporaine, éditions Métailié, 2015.

"Il arrive que l’on ne souhaite plus communiquer, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère voir le monde d’une autre rive : c’est la blancheur. La blancheur touche hommes ou femmes ordinaires arrivant au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur personnage. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît un temps et dont, paradoxalement, on a besoin pour continuer à vivre. David Le Breton signe là un livre capital pour essayer de comprendre pourquoi tant de gens aujourd’hui se laissent couler, sont pris d’une “passion d’absence” face à notre univers à la recherche de la maîtrise de tout et marqué par une quête effrénée de sensations et d’apparence. Voilà qu’après les signes d’identité, c’est cette volonté d’effacement face à l’obligation de s’individualiser, c’est la recherche d’un degré a minima de la conscience, un “laisser-tomber” pour échapper à ce qui est devenu trop encombrant, qui montent. La nouveauté est que cet état gagne de plus en plus de gens et qu’il est de plus en plus durable. David Le Breton, avec cet ouvrage en forme de manifeste, fait un constat effrayant et salutaire de notre engourdissement généralisé. Nous sommes tous concernés par ce risque d’une vie impersonnelle."
4e de couverture.

C'est en écoutant cette émission que j'ai eu envie de lire cet ouvrage. Le titre m'interpellait, j'étais sûre qu'il m'intéresserait. 

mardi 4 février 2014

Je ne puis respirer que dans les régions inférieures


 "Être insignifiant et le rester"




"En vérité, je n’ai jamais été un enfant, c’est pourquoi, je le crois fermement, je garderai toujours quelque chose de l’enfance. Je n’ai fait que pousser et vieillir, mais le fond est resté. J’ai gardé autant de goût pour les incartades qu’il y a des années, mais voilà, justement, je n’ai jamais fait vraiment d’incartades. Il y a bien longtemps j’ai blessé mon frère à la tête. C’était un événement, mais pas une incartade. Bien sûr, j’ai commis une foule de sottises et d’enfantillages, mais l’idée des choses m’intéressait toujours plus que les choses elles-mêmes. J’ai commencé très tôt à tirer de tout un sentiment de profondeur, même des sottises. Je ne me développe pas. J’affirme cela comme ça, en l’air. Peut-être ne porterai-je jamais ni branches ni rameaux. Une beau jour ma personne et ma conduite dégageront une quelconque odeur, je serai fleur et je répandrai un léger parfum, comme pour mon propre plaisir, puis je baisserai la tête, cette forte tête que Kraus appelle sotte et orgueilleuse. Mes bras et mes jambes deviendront étrangement flasques, mon esprit, ma fierté, mon caractère, tout, tout se brisera et se fanera, et je serai mort, non pas vraiment mort, mais mort d’une certaine manière, après quoi je végéterai peut-être encore pendant soixante ans. Je vivrai vieux. Mais je n’ai pas peur de moi. Je ne m’inspire vraiment aucune peur. Je ne respecte pas du tout mon Moi, je me contente de le voir et il me laisse froid. Oh, s’échauffer ! Comme c’est magnifique ! Je serai toujours capable de m’échauffer, car rien de personnel ni d’égoïste ne m’empêchera jamais de me passionner, de m’enflammer, d’éprouver de la sympathie. Comme je suis heureux de n’avoir rien découvert en moi qui fût estimable ou curieux ! Être insignifiant et le rester. Et quand une main, une circonstance, une vague me soulèveraient et me porteraient jusqu’en haut, là où règnent la puissance et le crédit, je détruirais l’état des choses qui me serait favorable, et je me jetterais moi-même au fond de l’obscurité basse et futile. Je ne puis respirer que dans les régions inférieures."

Robert Walser, in L’Institut Benjamenta (Jakob von Gunten), éditions Gallimard, collection L’Imaginaire, 2004. Editions Grasset, 1960. Titre original : Jakob von Gunten, 1909.

«Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l'Institut Benjamenta, nous n'arriverons à rien, c'est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes.» Dès la première phrase, le ton est donné.
Jakob von Gunten a quitté sa famille pour entrer de son plein gré dans ce pensionnat où l'on n'apprend qu'une chose : obéir sans discuter. C'est une discipline du corps et de l'âme qui lui procure de curieux plaisirs : être réduit à zéro tout en enfreignant le sacro-saint règlement.
Jakob décrit ses condisciples, sort en ville, observe le directeur autoritaire, brutal, et sa sœur Lise, la douceur même. Tout ce qu'il voit nourrit ses réflexions et ses rêveries, tandis que l'Institut Benjamenta perd lentement les qualités qui faisaient son renom et s'achemine vers le drame.
«L'expérience réelle et la fantasmagorie sont ici dans un rapport poétique qui fait invinciblement penser à Kafka, dont on peut dire qu'il n'eût pas été tout à fait lui-même si Walser ne l'eût précédé», écrit Marthe Robert dans sa très belle préface où elle range l'écrivain, à juste titre, parmi les plus grands.


4e de couverture. 


vendredi 31 janvier 2014

Je me fous de tout... ou pas

JOURNAL

Lundi.

En consultation : nous ne plaisantons plus. Il a l'air débordé. C'est plutôt moi maintenant qui prends le sujet au sérieux. Lui ai parlé du Professeur C. Il m'a regardé avec étonnement. 
- Vous en avez entendu parler? me dit-il. 
- Oui, dans une émission qui traitait du sujet, à fond.
J'ai eu l'impression à ce moment-là qu'il m'écoutait plus sérieusement. Merci France Culture!

Mardi.

Longue coupure de courant l'après-midi. Lecture, L'Institut Benjamenta de Robert Walser :
«Nous apprenons très peu ici, on manque de personnel enseignant, et nous autres, garçons de l'Institut Benjamenta, nous n'arriverons à rien, c'est-à-dire que nous serons plus tard des gens très humbles et subalternes.»
A 17 heures courant rétabli; je décide d'aller à la médiathèque pour voir la projection prévue à 18 heures : Lettres d’amour en Somalie de F. Mitterrand. Sur place une affiche  : "fermeture exceptionnelle, coupure de courant, panne informatique." Zut!

Mercredi.

Rien ou presque-rien. Joué au golf, croisé quelques personnes à qui j'ai accordé un sourire, sans retour. Étrange et minable suffisance. Je m'en fous. Terrain gras.
Soirée : vu beau reportage sur la Savoie et Haute-Savoie. Paysages grandioses. Si j'avais eu des ailes je m'y serais transportée sur le champ.


Jeudi.

Prévisions météo : soleil et averses aujourd'hui, pluie et vent demain. Donc, golf de bonne heure. Au départ du 1, un joueur me demande s'il peut m'accompagner. Bienvenu! Nous avons pu faire 8 trous sans averses. Pluie au départ du 9. Mon partenaire perd sa balle. Je la cherche avec lui sous la pluie. Nous avons cinq minutes pour la retrouver (temps autorisé par le règlement). Il s'obstine, je l'abandonne au bout des cinq minutes, le laissant sous son parapluie (je n'en ai pas) chercher sa balle. Il comprend. A bientôt me dit-il. Je ne termine pas le trou, je suis trempée. Youpi!

Soirée télé : réjouissant le "je me fous de tout" de Clément Rosset invité de La Grande Librairie pour parler de son essai Faits divers.

http://issue21.files.wordpress.com/2011/03/clement-rosset.jpg 

"Ce qui se passe dans le monde? L'actualité ne m'intéresse pas, les médias me navrent. Je me fous de tout."
En fait, c'est François Busnel qui lance cette formule : "dit de manière plus brutale : Clément Rosset, vous vous foutez de tout!". Clément Rosset ne dément pas et explicite son indifférence à l'actualité du monde et de la société avec des arguments qui fâchent  Robert Mizrahi, également présent sur le plateau.
Un bon moment. Clément Rosset avale la moitié des mots, il faut tendre l'oreille pour ne rien perdre de ce qu'il dit, je pense qu'il vaut mieux le lire.

"Gilles Deleuze, les vampires, Emil Cioran, Samuel Beckett, le dandysme, Friedrich Nietzsche, Raymond Roussel, Casanova, Arthur Schopenhauer, Jean-Luc Godard, Goscinny & Uderzo, Jean-Paul Sartre, Hugo von Hofmannsthal. Le réel, le double, l’illusion, le tragique, la joie, la musique, la philosophie, la politique, le péché, l’enseignement. Faits divers sont les miscellanées de Clément Rosset : le répertoire désordonné et jubilatoire de ses passions et de ses dégoûts, de ses intérêts et de ses bâillements, de ses tocades et de ses coups de sang – ainsi que de la prodigieuse liberté de ton et de pensée avec laquelle il les exprime et les pense."

Au lit avec Walser. 
Je m'en veux ce soir. Je ne devrais pas répondre si vite à mes mails, surtout quand j'accorde de l'importance au destinataire. Je suis trop impulsive et pas assez indifférente aux choses, aux êtres; à l'actualité oui. Mais donc je ne me fous pas de tout.

Vendredi.

Pluie. Ne pas rester enfermée. Écouter les NCC, toute la semaine fut intéressante; des débats enregistrés le samedi 25 janvier 2014 en public depuis le grand amphithéâtre de la Sorbonne sur le thème de : L'année 2013 vue par la philosophie. Et ce matin... rrrrroulements de tambour : Suicide assisté, la loi peut-elle s'affranchir de la morale? Sujet d'actualité dont je ne me fous pas. Quoi que... je commence à trouver ces débats de plus en plus confus et je crains  qu'ils ne mettent pas plus de lumière dans nos lanternes, dans la mienne en tout cas. Mais pas besoin d'augmenter les watts chez moi, je sais ce que je souhaite et je fais partie des 2%!!! oui seulement 2% de la population française qui a écrit ses directives anticipées et nommé une personne de confiance "okazou"! alors que - paraît-il - 92% des Français sont favorables à l'euthanasie. Encore un paradoxe Français? Hum! Bon, on en parle, c'est mieux que d'occulter le sujet, on avance, à pas comptés.
Fin de l'émission.

Midi approche mais pas mon heure (l'ultime, pas tout de suite), j'ai faim. Il fait trop gris pour rester chez soi. Petit restau pour observer les travailleurs (ceux qui ne déjeunent pas dans leur bureau). Je tente le Steinway, on en parle, je n'y suis jamais allée. 12 h 45, je pousse la porte, plusieurs tables de libres, un petit moustachu vient vers moi, je lui demande en souriant si je peux déjeuner, eh bien non! Vous êtes seule? Oui mon capitaine! Pas possible j'ai des réservations. Je n'ai vu aucun carton sur les tables. Je m'en fous, je pars, je ne retournerai jamais dans cet endroit. Je voulais innover, là il pleut des hallebardes, je vais aller au Petit Gaveau, c'est à deux pas (un Gaveau c'est bien plus sympa qu'un Steinway. Tsss!). La patronne m'accueille avec le sourire, le restau est plein, chaude ambiance, elle me trouve une table bien placée au milieu de la foule. Mon plat est succulent, le pain ô le pain, d'habitude je n'en mange pas mais là j'ai fini la sauce de mes médaillons de lotte avec le pain, piqué dans ma fourchette, je sais me tenir; mon verre de vin se laisse déguster, ainsi que le macaron offert avec le café, je devrais venir plus souvent ici. A côté de moi un jeune couple avec une petite fille dans sa poussette; il n'y a pas que des travailleurs. La bambina joue à cache-cache avec moi, s'enfonçant dans sa poussette jusqu'à disparaître de ma vue et se redressant vivement en me souriant. Je ne l'ai pas laissé jouer seule; j'ai fait pareil, avec ma serviette. Non mais!

Il fait trop mauvais pour flâner en ville en sortant du restaurant. 
Je rentre. L'Odet est jaune, une boue liquide, fort coefficient, risque de débordements sur les berges ce soir.

Fin de semaine!



mercredi 31 juillet 2013

Le liseur





Fernando Botero, La Liseuse*, 1932
(je préfère celle-ci)


Pierre-Auguste Renoir, Le Liseur** Claude Monet, 1872.


"Au commencement était le rêve. Tout liseur se souvient d'avoir rêvé à l'existence d'un livre qui aurait le pouvoir de vie et de mort. [...]
[...]
Tout lecteur devrait imprimer sur les livres de sa bibliothèque cet ex-libris emprunté à Hölderlin : "Nous ne sommes rien. C'est ce que nous cherchons qui est tout." Cherchons-nous le dernier mot ou le Livre perdu vers lequel tous les livres tendent et finissent par revenir, comme à leur ancienne source?
[...]
La lecture est sans doute l'espace imaginaire où la liberté est le mieux préservée, car si chaque auteur appelle le lecteur à une co-création, il laisse aussi à ce dernier la possibilité de s'intercaler entre les pages et de lire, derrière le livre écrit, le livre qu'il voudrait écrire, même s'il ne prend pas la plume. C'est ainsi qu'un livre, lu avec passion à différentes époques de la vie, ressemble à la femme idéale, jamais tout à fait la même, jamais tout à fait une autre. Aurélia ou Madeleine une deuxième fois perdue et pourtant toujours retrouvée aux portes du rêve. Les livres, comme les amours, qui laissent le plus de traces dans le sang sont ceux qui s'insinuent dans le quotidien et en modifient la substance, au lieu de frapper à coups lourds comme la statue du Commandeur.[...]
[...], le liseur se construit une utopie où, à côté des livres dont l'absence le ferait souffrir, vivent les livres qui ont disparu -la fin des Âmes mortes, le Robert Guiscard de Kleist, Le Messie de Schulz -, et les livres qui auraient pu être écrits. Combien de fois le liseur ne s'est-il pas dit, en parcourant un fait divers, que ç'eût été un sujet pour Dostoïevski ou, en voyant un flâneur timide et un peu égaré, que ç'aurait pu être la réincarnation du brigand de Robert Walser?
Pendant les vingt-trois années passées à l'asile de Heriseau, l'écrivain dont Kafka aimait tant les petites proses, celui qui ambitionnait d'être un ravissant zéro tout rond, n'avait rien écrit. Mais au cours de ses promenades avec son ami Carl Seeling à Saint Gall et au bord du lac de Constance, Walser en vint une fois à évoquer un fait divers. L'histoire, qui lui fut racontée à l'hospice, est celle d'Anna Koch, meurtrière de sa rivale. Elle avait accusé son amant, un maçon nommé 'Bisch", du crime. Arrêté, torturé, puis libéré, il resta infirme. [...]
Le liseur ne peut s'empêcher de rêver au petit livre que l'auteur, si discret, si humble, de La Rose, aurait écrit sur la meurtrière et le pauvre bougre. Il l'aurait fait avec l'humour, la fraternité et l'innocence diabolique qu'il a mis à parler de Kleist et du prince Mychkine. C'aurait pu être la dernière rose de l’idiot. Et cette rose qui n'a pas fleuri laisse une épine dans la chair du liseur, si avide de la compagnie de celui qui servait la littérature en simple commis, qu'il a conçu le rêve absurde de prêter au muet un livre non écrit."

Linda Lê, in Le complexe de Caliban, extraits du chapitre Le liseur.

* Je n'ai pas trouvé d'image de Liseur enthousiasmant. Mmm! Mais le livre de Linda Lê, (virgule) l'est!

** Image rajoutée le 4 août, qui m'a été transmise par un "liseur" de mon blog. Je le remercie.

mercredi 17 juillet 2013

Chaque je est une outrecuidance (Robert Walser) 2.

 



Funambule sur la corde raide, il savait qu'écrire, c'est témoigner de son existence, or il était à ses propres yeux nul et non avenu. Il se serait de bonne grâce fait comédien : il devait à cette vocation contrecarrée un penchant pour les ahuris vulnérables, doubles de lui-même. Il leur attribuait quelques-uns de ses traits distinctifs - l'humilité, l'ambition d'être "un zéro tout rond". [...]
Le je caméléon de Walser est un je volatil : pronom négligeable, il s'amuït, se délite. Jamais un je n'aura été aussi peu emphatique - chaque je est une outrecuidance, avait-il noté dans un de ses microgrammes. Il regardait sa tâche avec la réticence de qui rechigne à se mettre en avant, tout en faisant de sa mission un apostolat. Si des gens aimables, avertissait-il, proclamaient qu'il était un poète, il le tolérait uniquement par esprit de conciliation et par politesse. Qu'était-il au bout du compte? Un habitant des limbes? Un passant considérable trouvé mort dans la neige? Un explorateur des confins qui était allé jusqu'à cette extrémité où sa raison le trahissait?
Oiseau hagard aussi indomptable que Bartleby, le copiste de Melville, dont l'attitude de résistance tranquille provoque la confusion et la stupéfaction, il aurait pu faire sienne cette devise : "Je préfèrerais ne pas." Le Bartleby au désespoir blafard, qui gît recroquevillé au pied du mur des Tombes, la tête reposant sur des pierres froides, est le héraut des exilés de Walser, lequel flâne peut-être encore, le nez au vent, l’œil aux aguets, à travers les rues de Zurich. Mais nul ne le voit, car il va à pas de loup, et c'est aussi subrepticement que les dits de ce vagabond entrent dans nos bibliothèque pour y propager un influx magnétique : ses livres, aussi évanescents que des silhouettes furtives, sont très discrets au premier abord, mais leur influence est à la mesure d'une vie vouée à élever la vétille au rang de grandeur.

Linda Lê, in Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, éditions Christian Bourgois.

(Les caractères gras sont de mon fait).

mardi 25 décembre 2012

La dernière promenade...


... eut lieu le 25 décembre 1956. Oui, j'y pense, à chaque Noël.

"La promenade [...] m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études ni observations."

Robert Walser, in La Promenade.

La dernière promenade date de la Noël 1956. Au matin, Robert Walser, auteur de L’Institut Benjamenta, des Enfants Tanner, du Commis, de Sur quelques-uns et sur lui-même, de Retour dans la neige, de La Promenade, part seul en direction du Rosenberg. C’est sur un chemin de neige que deux écoliers le découvrent dans l’après-midi. « La tête, légèrement tournée sur le côté, le promeneur offre une image parfaite de la paix de Noël. Sa bouche est ouverte ; on dirait que l’air hivernal, pur et frais, pénètre encore en lui », écrira Carl Seelig.

(Source : remue.net)



dimanche 2 décembre 2012

L'humour tragique, l'essence de l'amour

Mercredi 28 novembre.

Après-midi à la médiathèque; je n’ai pas réussi cette fois à me passionner pour le Romain Gary que j’avais emprunté : Charge d’âme, pourtant tout ce que j’ai lu de lui m’a enthousiasmé;  la fiction ne me passionne pas. Je n’ai pas non plus été transportée par les Lettres à Essenine de Jim Harrison. J’ai emprunté trois petits ouvrages, des Essais :

- Goethe et Tolstoï de Thomas Mann (150 pages)
- Mes ateliers de Paul Nizon (60 pages)
- De la bêtise de Robert Musil (50 pages)
Lettres choisies de Nietzsche (330 pages + 100 pages de Notes)

Sur place j'ai consulté les magazines littéraires et me suis attardée sur celui ci, numéro de Novembre-Décembre 2012 :

Couverture : Walser au Säntis (Alpes suisses) le 1er juin 1942
© Keystone / Robert Walser-Striftung Bern

Un dossier sur Robert Walser lui est consacré et ne pouvait que m'intéresser. Merveilleux écrivain dont j'ai déjà parlé ici et .



Titre du dossier - Le Shakespeare de la petite prose :

"Il comparait les Alpes suisses aux dentelles des petites culottes de dames, et ses petites proses à des danseuses. De la promenade, il fit un art de vivre en même temps que le modèle de la condition d’une écriture aussi labyrinthique que bouleversante. Traversée de l’œuvre et de la vie du génie singulier que fut Robert Walser (1878-1956)."

A vrai dire, mieux vaut se lancer tout de suite dans la lecture des ouvrages de Walser que dans celle de ce dossier, pour les lecteurs qui n'ont rien lu de cet auteur.

Une publication de sa correspondance vient de paraître : Lettres de 1897 à 1949.



« Dimanche dernier, j'ai fait une ravissante promenade à Laupen, et de manière générale, j'ai déjà fait assez bonne connaissance avec les charmants environs de Berne. Je n'ai pas grand-chose à vous raconter. Qui travaille ne vit pas grand-chose, justement. Si cela vous intéresse, je peux vous annoncer qu'il y a peu, j'ai perdu, tel un petit enfant, une belle incisive en parfait état. Je le déplore, bien sûr, et c'est en brèche-dent que je dois désormais aller mon chemin dans ce monde si beau. Un autre que moi le prendrait peut-être au tragique. »

Lettre à Frieda Mermet, 15 février 1921.

"Au fil des lettres, captivantes même lorsque Walser se contente d'y détailler ses journées, ses promenades, jus­qu'aux menus de ses petits déjeuners, ses tracas ordinaires et ses bonheurs minuscules, se dessine un personnage complexe et passionnant. Un autoportrait de Robert Walser en homme fantasque, spontané, délicat, capricieux, enfantin dans ses enthousiasmes excessifs et ses épanchements sentimentaux, poignant de solitude, mais tout autant ironique, perspicace et lucide [...] "
Lire  l'article de Nathalie Crom, Télérama.

Après lecture du dossier Walser, visite de l'exposition Claude Ponti ("pour les petits et pour les grands!").

Illustration de Claude Ponti. Crédit : Ecole des Loisirs

Je me suis bien amusée à regarder ces images. Petites merveilles qui laissent à penser que je suis encore une enfant. Quelques photos (qualité médiocre, flash dans le verre et, sans flash les couleurs étaient sous exposées) des dessins qui m'ont fait rêver, sourire... ou rire!





(Cliquer sur les images pour agrandir)

 « Mes histoires sont comme des contes, toujours situées dans le merveilleux, elles parlent de la vie intérieure et des émotions de l'enfance, ainsi chaque enfant peut-il mettre ce qu'il veut dans les images : les personnages et les rêves qui sont les siens. »

Jeudi 29, Vendredi 30 novembre.

Golf sous un ciel clément et des températures revigorantes, 8°! Un seul green de fermé.


En soirée jeudi, vu à la télévision :  The reader de Stephen Daldry sorti en 2008. D'après la critique de Jean-Luc Douin dans Le Monde :  à éviter. Je n'ai pas lu le livre de Bernard Schlink, Le liseur dont est tiré le film et, pour ma part j'ai bien aimé. Je comprends aussi le malaise qu'il a suscité, je l'ai ressenti. Il n'empêche, je dis : à voir.

Samedi 1er décembre

Occupations sans intérêt. Bu un chocolat l'après-midi dans un bistrot où je pensais prendre le temps de lire la presse. J'étais coincée entre deux tables, - près du bar où le barman faisait la plonge des tasses et des soucoupes dans un fracas assourdissant et - sous les baffles de la sono qui dispensaient une musique tonitruante! J'ai avalé mon chocolat à toute vitesse et me suis échappée à l'air... libre dans une petite rue déserte où régnait un calme bienfaiteur.
Retour  à la maison en contemplant les nuages dans le ciel et en pensant à Eugène Boudin! Mais oui, pourquoi pas!

Dimanche 2 décembre

Ciel gris et pluvieux. Un temps à faire de la cuisine l'après-midi : éplucher des carottes, les couper en rondelles, couper un oignon, le tout en écoutant Carmen  et, en pensant à Nietzsche qui aimait cette oeuvre de Georges Bizet, dont il disait :

"Quel bien nous font ces après-midi dorées de bonheur ! Si nous contemplons l’horizon, vîmes-nous jamais la mer plus unie ? — Et comme la danse mauresque s’adresse à nous en nous apaisant ! Et comme sa mélancolie lascive enseigne la satisfaction à nos désirs toujours insatisfaits ! — Enfin l’amour, l’amour ramené à la nature ! Non pas l’amour d’une « noble jeune fille » ! Pas de sentimentalité à la Senta ! Mais l’amour comme fatum, comme fatalité, cynique, innocent, cruel, — et voilà justement la nature ! L’amour dont la guerre est le moyen, dont la haine mortelle des sexes est la base ! —
Je ne sais pas de circonstance où l’humour tragique, qui est l’essence de l’amour, s’exprime avec une semblable âpreté, trouve une formulation aussi terrible que dans le dernier cri de Don José, avec lequel l’ouvrage se clôt :

« Oui, c’est moi qui l’ai tuée,
Carmen, ma Carmen adorée ! »"







mardi 27 décembre 2011

La rose (suite)

Ce livre m’a enchantée, bouleversée, touchée au plus profond. La littérature, c’est cela pour moi. Chaque récit de cet ouvrage de Robert Walser est un autoportrait et nous dévoile un homme doté de tous les sentiments, du plus triste au plus joyeux, du plus sérieux au plus frivole. En le lisant, je me l’approprie, je serre le livre contre mon cœur et je me dis : il l’a écrit pour moi. Oui, j’ai une approche tactile assez primaire de la littérature.

Ce récit pour clore sur ce livre de Robert Walser mort dans la neige le 25 décembre 1956 :




"LE SOLITAIRE
(On ne sait s’il est assis ou debout)
Le solitaire : Quelque part s’étendent des lacs, je vois leur miroitement. Dans les allées de la solitude tranquille, les feuilles chuchotent. Des tableaux, des poèmes, que j’ai vus et lus, revivent dans l’instant. Dans le silence, je joue le grand seigneur. Savoir si, d’aventure, j’aimerais être parmi des gens ? Pourquoi pas ? Mais je trouve que la fréquentation des hommes vous empêche de penser. Les distractions sont importunes. Le charme de la parole se perd aisément dans la parlote. Certes, j’ai bien envie de parler à quelqu’un. Comme on est ingrat ! C’est seulement quand on désire quelque chose qu’on voudrait bien dire merci. Ce qu’on a, on le méprise. Splendide est la liberté intellectuelle du solitaire, ses pensées créent instantanément des formes et des personnages ; pour qui pense, il n’y a pas de distances. Les échelles d’âge sont dépassées. Les frontières morales, c’est lui qui les trace, et il parle avec les vivants et les morts. Ceux qui me manquent, je leur manque aussi ; ils ont appris comme j’avais de l’entrain. Je n’ai peur ni du vacarme ni du silence. Seules les craintes sont à craindre. Au lieu d’aller vingt fois au concert, j’y vais une fois, et ce que j’ai entendu retentit alors puissamment pour moi à travers les vastes salles du souvenir. Le juste poids des mots, la mesure de leur effet, le discoureur les désapprend plutôt que le taciturne. Des ruisseaux au pétillement d’argent glissent en filets ravissants le long de la paroi rocheuse de l’imagination calme. J’apprécie plus la vie imaginaire que la vie réelle. Qui songerait à m’en blâmer ? Jeune, déjà je rêvais volontiers ; j’ai grandi et, en même temps, je suis devenu plus petit. L’existence monte et descend comme une ligne de collines, et demeure significative. Les lieux où l’on tient des discours significatifs ne sont pas ceux où la vie est la plus impressionnante. Les débats restreignent leur objet, absorbent peu à peu les sources. La conversation fatigue. Le solitaire est revigoré par le passé et le présent tout aussi bien. Si je voulais pleurer, comme cela ferait mauvais effet en société ! Ici, je le peux à ma guise. Il a fallu que je vienne ici pour apprendre comme les larmes sont belles, comme il est beau de se dissoudre en sentiment. Où m’est-il permis, ailleurs qu’ici, de déplorer la fierté, de descendre avec l’orgueil, comme le long d’un escalier, vers les bas-fonds du regret, d’être contrit envers mon amie, de me baigner dans d’implorantes humiliations ? Qui dit être aussi faible que le solitaire, et à qui ce courage donne-t-il autant de force ? L’irritation provient toujours de l’obligation de dissimuler, qui pour moi n’a plus lieu d’être. Laissez-moi donc ainsi ! Certes, je prive de mon savoir, de ma gaieté innée, de mon énergie et de mon art d’arranger et d’aplanir, les gens ligotés de mille manières par leur activité. Mais peut-être que d’autres déjà font suffisamment de bien, celui qui a confiance trouve toujours des excuses. Il faut aussi quelqu’un qui soit négligent et qui croie joyeusement que cela ne fait pas de mal. Il est tout entouré du murmure de rajeunissements qui n’en finissent pas. Il entend le chant du fleuve originel à travers les heures de silence. S’efforçant de revenir vers moi, il s’amplifie. Il ne fuit pas les hommes. Comme j’aimerais me voir sympathique, comme je souhaiterais être intégré à leur cercle. Pourtant, je crois avoir fait ce que je pouvais pour ne pas gaspiller. Je suis resté disponible."


"En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il poursuit son travail de "feuilletoniste". Il cessera d'écrire en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d'Herisau dans le demi-canton des Appenzell Rhodes-Extérieures où il séjournera jusqu'au jour de Noël 1956 où, quittant la clinique pour une promenade dans la neige, il marchera jusqu'à l'épuisement et à la mort."

« Il est absurde et grossier, me sachant dans un hospice, de me demander de continuer à écrire des livres. La seule terre sur laquelle le poète peut créer est celle de la liberté. Aussi longtemps que cette condition ne sera pas remplie, je ne puis même pas envisager de me remettre à écrire ».
Robert Walser.

lundi 26 décembre 2011

"C'est que je suis de bonne humeur"

La rose se compose d'une quarantaine de courts récits, monologues, portraits, dialogues ou petits essais. Pour Robert Walser, La rose est " le plus indocile et le plus jeune " de ses livres, où il y aurait à la fois " beaucoup à comprendre et à pardonner ". Il s'agit surtout du dernier livre publié de son vivant, trente ans avant sa mort...

« Que les héros s’appellent Wladimir, Perceval ou Fridolin, qu’ils soient des amoureux tranquillement transis ou de capricieuse jeunes filles, des personnages de la littérature ou bien des enfants, ces croquis tendres et narquois sont autant d’autoportraits de l’artiste, qui fait devant ses miroirs brisés une dernière promenade.
Il n’y a probablement aucun écrivain allemand du XXe siècle qui, de son vivant, a provoqué autant l’admiration de ses pairs. Parmi eux et parmi les plus grands se trouvent Kafka, Musil, Stefan Zweig, Max Brod, Hermann Hesse, Walter Benjamin et plus récemment Elias Canetti. »
4e de couverture

Extraits du chapitre : Une gifle, et autres.


« La neige recouvre les rues et les places, les monuments, les toits, cela convient à l’époque du nouvel an. Les arbres de Noël, les friandises, je ne suis pas envieux que les autres en aient. Les poètes ont cette générosité de pouvoir assister à la joie de leurs semblables sans aussitôt penser qu’ils auraient dû en profiter aussi. Une chambre chauffée, en hiver, c’est déjà beaucoup. Est-ce que, de surcroît, je ne lis pas un petit livre intitulé Franc comme l’or ?...
« Bonjour Madame la Directrice Du Poinçon », ai-je lancé l’autre jour à une dame qui s’appelle autrement, et qui s’est récriée bien haut : « Qu’est-ce qui vous prend ? » J’ai répondu : « C’est que je suis de bonne humeur. »
[…]
[…]
Hier, j’ai escaladé la montagne ; l’ascension allait bon train, jusqu’à ce que j’arrive à du verglas et ne puisse plus me tenir. Il n’y avait pas un arbuste où me cramponner. En conservant une belle prestance, je n’allais plus arriver à rien. J’eus alors une idée, toute bête du reste, je pris appui sur mes mains et me mis, pour un moment, à marcher à quatre pattes de la manière la plus gracieuse ; j’estime qu’il faut savoir s’adapter aux situations. Dans cette façon de ramper, il y avait un défi ; car enfin il s’agissait d’arriver en haut. Si je ne m’étais pas courbé, je n’aurais plus pu avancer. La souplesse, elle aussi, peut contenir de la fierté. Ce qui m’importait, c’était de progresser ; les difficultés que cela comportait me contraignaient à prendre des dispositions pour me métamorphoser d’une manière qui n’était pas précisément belle. N’aurait-on pas dit que je reniais la « civilisation », alors que j’étais soucieux de la préserver ? Ce sol lisse et poli exigeait que, puisant dans mon caractère, je fusse lisse et poli à mon tour. C’est par fierté que je me conduisais sans fierté, parce que j’étais coriace que je procédais en douceur. Une voix criait sans cesse en moi : « Plus haut ! » Peut-on gravir une montagne de verre avec la démarche digne d’un « homme important » ? Ce qui me paraissait important, c’était d’arriver en haut. Ce n’est pas pour rien que nos jambes ne sont pas des bâtons. Pourquoi ne pas faire usage de nos capacités ? Avec des surfaces polies comme des miroirs, que l’on s’y prenne gentiment ! Puisque je ne pouvais faire disparaître l’infranchissable en soufflant dessus, je le serrai dans mes bras. Est-ce que les obstinés ne font pas quelquefois patte de velours pour parvenir à leurs fins ? Qui s’agenouille peut se relever, et il a le sentiment d’être alors d’autant plus ferme sur ses pieds. Ce mouvement l’a délassé. Arriver à quelque chose par l’escalade, par la flatterie, comme c’est amusant ! Faire lentement pour aller plus vite, eh bien, pourquoi pas ? Tenter de monter est plus beau que d’être en haut ; je me plus mieux lorsque je regardais vers le sommet que quand, avec satisfaction, je contemplai la vallée. Chercher des yeux un passage, une prise, être nécessairement un peu anxieux, l’instant du danger fatal, comme c’est intéressant ! »

Robert Walser, in La rose, Gallimard, Collection du Monde Entier, 1987 pour la traduction française. Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary.

C'est juste délicieux, jubilatoire, et ça me met "de bonne humeur".

samedi 30 avril 2011

Nota Bene : "Walseriana"

Pour poursuivre avec l’œuvre de Robert Walser, quelques très beaux extraits dans le blog Les idées heureuses, renommé Danses de travers. Ne pas omettre de cliquer aussi sur la deuxième page...

Comment ne pas avoir envie de lire tout Robert Walser après la lecture de ces textes choisis par Didier da Silva.

vendredi 29 avril 2011

Ma promenade

Tout au long de ma promenade en ville, j’ai pensé à Robert Walser et je me disais : comme j’aimerais savoir, comme lui, dire mes impressions, ce qui a retenu mon attention, ce qui m’a fait rêver, pousser des soupirs, sentir des odeurs "que j’inhalais à cœur perdu, dont je buvais et lapais littéralement les effets.", avec son talent.  Mais j’en suis incapable et les choses les plus simples sont les plus difficiles à écrire.

Alors je vais le faire en images. Mais je peux tout de même avouer que je n’ai pas pensé qu’à Robert Walser. Je ne suis jamais seule lorsque je me promène ; lorsque rien n’arrête mon regard, mes pensées vagabondent toujours vers un être : parfois je l’invente, quand mon cœur est vide. Je peux même penser à plusieurs êtres au cours de ma promenade et ma foi, en m’arrêtant sur cette vitrine, celui à qui je pensais n’avait rien qui fasse vibrer mon cœur ! Le pauvre, son livre préféré chez un marchand de lunettes !!!


Je l’ai vite chassé de mes pensées quand je me suis arrêtée devant cette demeure. Depuis le temps que je voulais la prendre en photo, j’ai mon appareil aujourd’hui, je vais rester discrète; je n'ai pas de recul pour l'avoir complètement. Celle-là éveille mon imaginaire ; je passe devant tous les jours, je n’y ai jamais vu âme qui vive ; elle me rappelle tellement  l'hôtel particulier d’un architecte parisien, connu, j’ai oublié son nom; je devais avoir 30 ans quand je l’ai rencontré dans sa belle demeure ; il était déjà très âgé, il cherchait une secrétaire mais j’ai vite compris que c’était plutôt une gouvernante qu’il souhaitait et moi je voulais devenir le bras droit d’un Pdg que j’admirerai (oui, il y en d’admirable). Sa fenêtre avec de lourds rideaux ressemblait à celle-ci et donnait sur un petit jardin merveilleux.


(Cliquer pour zoomer!)
Oui, cette maison me fait rêver et l’escalier du perron  a un charme fou ; elle ne peut abriter qu’une personne de qualité. Mais pourquoi dis-je une personne ? Elle semble assez grande pour une famille ? Non, c’est une maison pour quelqu’un qui aime le silence, la beauté, quelqu’un de solitaire, qui le soir venu, quand la circulation se fait moins dense, contemple la rivière couler sous sa fenêtre ouverte. Peut-être verrais-je un jour une ombre, une silhouette se profiler…

Et cette vitrine, je m'y attarde aussi et pourtant je n’ai pas de maison à aménager, pas de sol à carreler ! Mais je ne peux m’empêcher d’admirer les tomettes ou le carrelage italien que je choisirais si… j’avais une maison à la campagne ou sur la Côte.



Me voici dans cette ruelle pavée de vieilles pierres aux maisons à pans de bois, à pignon et encorbellement ; chez ce fleuriste les pots de fleurs sont si joliment présentés, que c'est presque sacrilège de les acheter.




Je continue ma promenade, sans but, mais toujours avec l’espoir de faire une découverte extraordinaire, une rencontre inoubliable autant qu’improbable. Les rues pavées sont belles mais je fais attention de ne pas avoir toujours le nez en l’air, depuis cette chute, il y a un an, en butant dans un pavé : je me suis affalée en tombant sur le visage sans pouvoir amortir la chute, j’avais fait des achats et tenais des sacs dans chaque main. La douleur fut vive, j’ai cru que mon nez était cassé ainsi que mes dents ; des passants ont appelé les urgences, j’étais sonnée, ma lèvre saignait mais ce fut moins grave que je le craignais ; pas besoin de suture, une dent à peine touchée. Les pompiers ont pris ma tension : 19 mais c’était normal avec la peur ; je n’ai pas voulu qu’ils m’emmènent aux urgences, un samedi, et puis je suis rentrée, j’étais à deux pas de chez moi. Dans un des sacs j’avais un vase que je venais d’acheter, il était intact ! Sûr, ce n’était pas un Lalique ! Je me suis mise à pleurer en me regardant dans la glace ; je ne pleurai pas de douleur, non, je pleurai de la peur que j'avais eue, je pleurai de je-ne-sais-quoi, enfin si, je sais pourquoi je pleurai...
Parenthèse fermée.

Il fait chaud et j’ai envie de me désaltérer dans ce Bistro à lire que j’aime bien. La terrasse est vide aujourd’hui, le ciel est un peu laiteux, il fait lourd. Je commande un jus de pomme puis je prends des photos ; ici aussi les fleurs du camélia perdent leurs pétales et font un joli lit (la lère) champêtre au pied de l’arbre.




Je lis la quatrième de couverture de Vie d’un poète de Robert Walser que j’ai emprunté :
"L’écrivain évoque de nombreuses figures qui ont accompagné sa carrière, et ce qui le hante : son frère peintre, plusieurs figures féminines, le critique, le public, le mécène, les milieux artistiques, l’éditeur, mais aussi Hölderlin, et puis, la grande route, la forêt, les contes, un poêle, un bouton...".
Je suis sûre que ça va me plaire. Que deviendrait ma vie si un jour je ne pouvais plus lire. Ce serait un grand malheur.
Trois jeunes filles anglaises à l’allure sportive viennent s’attabler, elles ont l’air joyeux.
Je ne m’attarde pas. Je vais rentrer tranquillement, cette petite halte a reposé mes gambettes.

Je n’ai plus l’intention de traîner. Pourtant, à mi-chemin, je jette un coup d’œil sur cette paire de chaussures qui me fait envie en vitrine. Je l’avais déjà repérée mais la boutique était alors fermée. Allez, je rentre, juste pour les essayer, pas pour acheter, non mais ho ! Ô mon Dieu maman, impression de chausser un gant, elles sont en agneau, d’une souplesse incroyable. Zut, je suis trop bien dedans. La vendeuse (la patronne) me demande si je connais cette marque ? Je lui dis non ! Elles sont fabriquées en Italie et le créateur a travaillé avec XX ! Ah oui, je connais bien XX, je possède (et porte:)) encore des paires de ses chaussures achetées en 90 !!! Allez, hop, je les prends ! Tant pis, ce n’était pas prévu mais j’en avais besoin. Et puis, c’est mieux d’acheter sur un coup de cœur que d’avoir à chercher sans trouver la bonne paire.

De retour à la maison, je pose le sac avec le nom de la boutique, confectionné artisanalement par la maîtresse du lieu, charmante au demeurant.


Je cherche sur Internet le nom de cette fameuse marque de chaussures et je lis ceci :
"Un créateur français doué, grand professionnel de la chaussure – XX - et une fabrication italienne hautement qualitative, associant en parfait équilibre artisanat et technologie : le résultat se trouve dans des lignes gracieuses, originales, qui enrobent le pied tout en offrant la merveilleuse sensation de marcher pieds nus."
Farpaitement exact !

Quelle journée !... Et je peux continuer de lire, encore et encore.

mercredi 27 avril 2011

Penser et marcher, méditer et rédiger, écrire et courir...

Robert Walser (1878-1956) en 1942

"Un matin, l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, en courant, quittai le cabinet de travail ou de fantasmagorie pour dévaler l’escalier et me précipiter dans la rue. […]
Pour autant que je m’en souvienne, je me trouvai, en débouchant dans la rue vaste et claire, d’une humeur aventureuse et romantique qui m’emplit d’aise. Le monde matinal qui s’étalait devant moi me parut si beau que j’eus le sentiment de le voir pour la première fois. Tout ce que j’apercevais me donnait une agréable impression d’amabilité, de bonté et de jeunesse J’oubliai bien vite qu’un moment encore auparavant, dans mon bureau, là-haut, je ruminais de pensées lugubres devant une feuille de papier vide. La tristesse, la souffrance et toutes les idées pénibles avaient comme disparu, quoique je ressentisse encore vivement une certaine gravité devant et derrière moi.
J’éprouvais une curiosité joyeuse pour tout ce qui allait bien pouvoir se trouver sur ma route ou la croiser. Mes pas étaient mesurés et tranquilles. En allant mon chemin, je manifestais, pour autant que je sache, passablement de dignité. J’aime à dissimuler ce que je ressens aux yeux de mes semblables…"

Ainsi commence la nouvelle de Robert Walser qui va nous conduire tout au long de sa journée dans une Promenade, entre ville et campagne, avec humour et poésie.

"Une fonderie métallurgique remplie d’ouvriers cause là, sur la gauche du chemin de promenade, un vacarme épouvantable. A cette occasion, j’ai sincèrement honte de ne faire que me promener ainsi pendant que tant d’autres s’éreintent au boulot. Il faut dire qu’ensuite je boulonne et travaille peut-être à des heures où tous ces vaillants ouvriers ont pour leur part fini leur journée et se reposent.
Au passage, un monteur me lance :
- Te voilà encore à te promener, on dirait, au beau milieu de la journée de travail.
Je les salue en riant et je conviens avec joie qu’il est dans le vrai.
Sans m’irriter le moins du monde de m’être ainsi fait prendre sur le fait, ce qui serait stupide, je poursuis gaiement ma promenade.
Dans mon costume anglais jaune clair, un cadeau qu’on m’avait fait, il faut dire que je me prenais, comme souvent je l’avoue, pour un lord, un aristocrate, un marquis arpentant son parc, quoique je parcourusse seulement la route, qui traversait un endroit mi-campagne, mi-banlieue, simple, charmant, modeste, médiocre et misérable, et pas du tout un parc, comme je viens d’avoir l’audace de le laisser entendre, ce que je retire en douce, étant donné que tout aspect de parc est purement imaginaire et n’a rien à faire ici."
Pages 25-26

[…] je continuai mon chemin et parvins bientôt après, en poursuivant ma marche tranquille dans l’air chaud et tendre, […] dans un bois de sapins au travers duquel serpentait un chemin espièglement gracieux et quasi souriant, que j’empruntai avec plaisir.
[…] Il régnait là, dans ce sous-bois, le même silence que dans une âme heureuse, que dans un temple, un château enchanté…
[…] Dans le bois, tout était si solennel que de délicieux fantasmes s’emparaient comme d’eux-mêmes du promeneur sensible. Comme le doux silence sylvestre me rend heureux !
De temps à autre, quelque faible bruit parvenait depuis l’extérieur dans cet isolement et cette chère et ravissante obscurité, par exemple un coup, un sifflement ou quelque autre son, dont le retentissement lointain ne faisait qu’augmenter encore ce règne du silence que j’inhalais à cœur perdu, dont je buvais et lapais littéralement les effets.
Dans tout ce mutisme, un oiseau çà et là, du fond de quelque retraite enchanteresse et sacrée, faisait entendre sa voix allègre. Je m’arrêtai et j’écoutai. Soudain, je fus envahi d’un indicible sentiment universel et, du même coup, d’une sensation de gratitude qui jaillit puissamment de mon âme en joie."
Pages 44-45.

Robert Walser, in La promenade, éditions Gallimard, Collection L’Imaginaire, 2007.
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, 1987.

Une sorte de journal raconté heure par heure au cours de cette promenade pour le moins délicieuse, sentimentale, romantique et poétique. A lire, à l’ombre d’un chêne lors d’une chaude journée en écoutant le chant des cigales.

« La prose de Walser se caractérise par des descriptions précises, fines et aériennes de situations banales. Walser donne l'impression de ne faire qu'effleurer les situations et les personnages qu'il décrit, et pourtant, cette superficialité ne donne jamais un goût d'inachevé. Dans la nouvelle du même nom, Walser emploie la métaphore de la « vitrine » pour décrire son œuvre : « Une fois de plus, je n'ai fait là qu'esquisser ; en réalité, je devrais me sentir tenu d'en faire davantage. » Walser est l'écrivain des choses petites, délicates et belles. La petitesse caractérise également sa technique d'écriture des années 1920 : Walser esquissait ses textes au crayon, sur de simples bouts de papiers, d'une écriture minuscule, avant de recopier à la plume ceux qu'il destinait à la publication. On mit longtemps après sa mort à se rendre compte que l'écriture microscopique de ce «Territoire du crayon» était déchiffrable et renfermait de très nombreux textes inédits, véritables œuvres - voire chefs d'œuvre - littéraires. C'est ainsi, sous forme de « microgramme » (ainsi appelle-t-on ces textes), qu'est écrit son grand roman publié à titre posthume, Le Brigand. Les manuscrits de Robert Walser ont déménagé de Zurich à Berne, et sont aujourd'hui sauvegardés au sein des Archives littéraires suisses, à la Bibliothèque nationale. Au cœur de la vieille ville, le Centre Robert Walser est ouvert aux chercheurs et au public. »
(Source Wikipédia)

J’ai découvert cet écrivain dans le Journal de Paul Nizon. C’est le premier ouvrage que je lis de Robert Walser, je viens également de commencer Vie de poète dont l’auteur dit, en 1917 « Je viens d´agencer solidement et de terminer un nouveau livre : 55 pages manuscrites, 25 proses, dont « Maria ». L´ouvrage s´intitule Poetenleben, et je le considère comme le meilleur, le plus lumineux, le plus poétique de tous mes livres jusqu´ici ». Il est évident que je vais poursuivre plus avant la découverte de cet auteur.

Dans un entretien avec Nathalie Jungerman  Paul Nizon parle de Robert Walser  :

Robert Walser (1878-1956) dont vous parlez dans ce Journal de vos débuts, et notamment dans Marcher à l’écriture, a beaucoup compté pour vous...

Paul Nizon : Robert Walser m’a marqué parce que je l’ai lu par hasard quand j’étais gamin. Je n’étais pas un grand lecteur à l’époque. Mais un ancien libraire, un admirateur de Robert Walser et de Richard Wagner, m’a prêté les livres de cet écrivain. On ne les trouvait plus sur le marché. Walser était tombé dans l’oubli, il n’existait plus. J’ai lu ces livres, sans vraiment comprendre. Mais ce que j’ai compris, c’est que l’écriture était une entreprise radicale, à vie, et qu’on peut écrire des livres quasiment sans objet, sans intrigue. J’ai compris que le livre c’est la langue, que l’écriture est une chose en soi, et que tout ce qui émerge provient de la langue, pas de l’intrigue. Car si l’intrigue n’est pas écrite d’une manière extraordinaire, le lecteur oublie immédiatement. Plus tard, dans les années soixante, j’ai été un des premiers dans les pays de langue allemande à connaître l’oeuvre de Walser. Après sa mort, il y a eu cette survie, comme avec Thomas Bernhard, sauf que Bernhard était déjà célèbre de son vivant, pour son oeuvre et aussi pour ses scandales.

Pourquoi Walser est-il tombé dans l’oubli ?

Paul Nizon : Il avait écrit ses premiers romans au début du XXe siècle, dans la première décennie. Quand il a commencé à publier, vers 1907, des personnalités comme Franz Kafka, Walter Benjamin ou Robert Musil ont tout de suite compris que c’était un grand écrivain.
Après les deux guerres, le goût littéraire a complètement changé et Walser a connu les affres de l’insuccès. Il n’était plus du tout actuel, ses textes où le matériau de la langue se suffisait à lui-même, où il n’y avait ni mission ni engagement particulier, ne correspondaient plus à la mode et n’intéressaient plus personne. Puis, un grand éditeur, Suhrkamp - le mien - a acheté les droits. Et ce n’est que bien des années après sa mort, que Walser est devenu vraiment célèbre et reconnu parmi les plus grands écrivains du XXe siècle.

"Penser et marcher, méditer et rédiger, écrire et courir, ces actions ont été parentes"
Robert Walser

"En 1929, Walser entre dans la clinique psychiatrique de la Waldau, à Berne, où il poursuit son travail de "feuilletoniste". Il cessera d'écrire en 1933, après avoir été transféré contre son gré dans la clinique psychiatrique d'Herisau dans le demi-canton des Appenzell Rhodes-Extérieures où il séjournera jusqu'au jour de Noël 1956 où, quittant la clinique pour une promenade dans la neige, il marchera jusqu'à l'épuisement et à la mort. Son ami Carl Seelig a rendu compte des conversations menées avec l'écrivain pendant ces années de silence dans ses Promenades avec Robert Walser."
(Source Wikipédia)