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dimanche 1 mai 2016

Comme un instant d'intense bonheur...

... Non, il ne s'agit pas d'un brin de muguet.




J'ai filmé cet extrait du film de Yann Kassile avec mon appareil photo.

Comme d'habitude, rien ne m'intéresse à la télévision le samedi soir (et pas que le samedi soir). J'ai alors hier soir  revisionné ce film-documentaire (extrait ci-dessus) de Yann Kassile dont j'ai déjà parlé : L'Expérience de Nietzsche. Le début de ce film ici.

En relisant mon billet  "Le trio platonique" je constate que ma vidéo de la scène finale du film Au-delà du Bien et de Mal a évidemment disparue, la faute à Wat! Mais, miracle, j'ai retrouvé dans mon ordinateur quelques-une des vidéos que je croyais perdues dont celle de la scène finale du film dont je parlais. Je l'ai republiée dans le billet. Je vais donc pouvoir en réhabiliter d'autres après téléchargement mais quel travail et quelle perte de temps!



samedi 9 avril 2016

Je voudrais être jeune jeune... longtemps longtemps

Scène nocturne du 22 avril 1915

Gui chante pour Lou

Mon p’tit Lou adoré Je voudrais mourir un jour que tu m’aimes
Je voudrais être beau pour que tu m’aimes
Je voudrais être fort pour que tu m’aimes
Je voudrais être jeune jeune pour que tu m’aimes
Je voudrais que la guerre recommençât pour que tu m’aimes
Je voudrais te prendre pour que tu m’aimes
Je voudrais te fesser pour que tu m’aimes
Je voudrais te faire mal pour que tu m’aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans une chambre d’hôtel à Grasse pour que tu m’aimes
Je voudrais que nous soyons seuls dans mon petit bureau près de la terrasse couchés sur le lit de fumerie pour que tu m’aimes
Je voudrais que tu sois ma sœur pour t’aimer incestueusement
Je voudrais que tu eusses été ma cousine pour qu’on se soit aimés très jeunes
Je voudrais que tu sois mon cheval pour te chevaucher longtemps longtemps*
Je voudrais que tu sois mon cœur pour te sentir toujours en moi
Je voudrais que tu sois le paradis ou l’enfer selon le lieu où j’aille
Je voudrais que tu sois un petit garçon pour être ton précepteur
Je voudrais que tu sois la nuit pour nous aimer dans les ténèbres
Je voudrais que tu sois ma vie pour être par toi seule
Je voudrais que tu sois un obus boche pour me tuer d’un soudain amour


Guillaume Apollinaire 

* Je ne sais pourquoi je pense  à la scène finale du film de Liliana Cavani, Au-delà du Bien et du Mal, dont j'avais parlé ici et à cette sublime "chevauchée fantastique" de Lou Andreas-Salomé (Dominique Sanda, diaboliquement divine dans le rôle de Lou) avec Friedrich Nietzsche.


dimanche 29 juillet 2012

Corps-coeur-âme

"Celui des deux qui part n'est pas toujours celui qui s'en va."

J'ai entendu cette phrase hier matin dans l'émission Les philosophes amoureux* : Nietzsche et Lou Salomé. Elle m'a fait tendre l'oreille pour écouter la suite.

(Introduction, lue par Raphaël Enthoven).

"Les purs esprits ont également un corps, pour être philosophes ils n'en sont pas moins hommes disent les imbéciles, ravis, comme d'une surprise, de constater que l'amour de la sagesse ne guérit pas des passions ordinaires. Or non seulement la philosophie n'empêche pas les chagrins d'amour mais elle a même pour vertu d'en aiguiser l'amertume, au point d'en faire à l'occasion la source vive d'un questionnement, d'une connaissance dont le corps, c'est-à-dire le coeur c'est-à-dire l'âme, est le fil conducteur. D'ailleurs la philosophie elle-même est un chagrin d'amour puisqu'elle est amour de la sagesse et qu'être philosophe c'est avoir la sagesse de regretter que la sagesse nous échappe. Tout ça pour dire qu'on a toujours tort de faire à une pensée le procès de l'existence qui lui a donné le jour et qu'un système ou un anti-système qui aurait la pauvre propriété de nous rendre inaccessible aux joies comme à la tristesse, ne mériterait pas une heure de peine. Le petit trou du sentiment amoureux n'est pas un trou de serrure mais une voie royale pour entrer dans une pensée.
Nietzsche, Heidegger, Diderot, Socrate et Rousseau sont d'autant plus philosophes qu'ils ont aimé et souffert d'aimer."


(Ci-dessous, texte lu par Daniel Mesguich d'après la biographie de Dorian Astor : Nietzsche (Folio biographies, Gallimard))

"La première fois que Nietzsche vit Lou Salomé, il la trouva franchement irrésistible. C’était un matin d'avril 1882, sur le parvis luisant de l’église Saint-Pierre. Le déjà-vieux misanthrope s’éprit d’elle aussitôt : « Voilà une âme qui s’est fait un petit corps avec un souffle »...
Grâce à Lou, une robe a passé dans sa vie, pour lui apprendre qu’en amour, celui des deux qui part n’est pas toujours celui qui s’en va."."

* Chaque samedi matin à 11 h sur France Culture cet été. Prochaines diffusions :

Heidegger et Hannah Arendt
A écouter le 04.08.2012

Diderot et Sophie Volland
A écouter le 11.08.2012

Socrate et Alcibiade
A écouter le 18.08.2012

mercredi 13 juin 2012

Le trio platonique

Quelques mots sur le film de Liliana Cavani que j'ai visionné le week-end dernier :
Au-delà du Bien et du Mal (Al di là del bene e del male); pour une analyse complète voir ici.
(Avec Dominique Sanda (Lou Andréas-Salomé), Erland Josephson (Fritz, Friedrich Nietzsche), Robert Powell (Paul Rée), Virna Lisi (Lisbeth Nietzsche).

"Résumé : Trois personnes, Paul Rée, un intellectuel allemand, Lou Salomé, sa maîtresse, et Nietzsche, un ami de Paul, tentent l'expérience de faire ménage à trois.
Mais les disputes font bientôt partie de leur quotidien. Lorsque Lou les quitte pour épouser un professeur, Paul se noie et Nietzsche sombre dans la folie."

"Le premier contact visuel avec Au-delà du bien et du mal est une vue panoramique de Rome et du Palais Farnèse. La mythologie classique: les Bacchanales et la représentation d'Apollon et Dionysos sont fondamentaux dans l'analyse du film.
"L'évolution progressive de l'art est le résultat du double caractère de l´ 'esprit apollinien' et de l´ 'esprit dionysien', de la même manière que la dualité des sexes engendre la vie au milieu de luttes perpétuelles et par rapprochements seulement périodiques" - F. Nietzsche, La naissance de la tragédie, p.23
L'idée d'une évolution de l'art chez Nietzsche se base sur la lutte entre deux concepts : l´Apollinien, signifiant l´ordre, l´équilibre, la symétrie, le rationnel, le statique, et le Dionysien associé au désordre, au déséquilibre, à l'irrationnel, au passionnel, à l'exaltation des sens sans le contrôle de la raison. Le premier, identifié avec les arts plastiques; l'autre, avec la musique dépourvue de forme.

Bien qu'opposés, les deux concepts se complètent et se requièrent mutuellement, comme le masculin a besoin du féminin pour engendrer quelque chose de nouveau.

Dans la séquence finale Lou, dans la voiture avec son amant, imagine qu'elle court dans les bois avec Fritz sur un fond musical de Strauss. Comme lors de la danse de la scène précédente, Dionysos a triomphé.

Capture d'écran

Premier plan de Lou fumant un havane et la voiture qui pénètre dans le fourré du bois se mélangeant avec la nature, où les forces primitives luttent, se complètent, se requièrent mutuellement au-delà du bien et du mal."

Scène sublime, l'imaginaire fantasmatique de Lou (et sublime encore Dominique Sanda) : images du couple, son regard et son sourire en disent long sur ses pensées intimes de femme libre et dominatrice. Elle jette un œil vers son nouvel amant, qui paraît insipide... au regard de la scène qu'elle "se joue" avec Fritz, à l'intellect plus séduisant que tout.



Lou et Friedrich par watnews
Vidéo capturée sur l'écran, donc floue comme d'habitude!

Au-delà du Bien et du Mal d´un point de vue deleuzien (extraits).

"Dans son livre "L'image-mouvement" Gilles Deleuze classifie l'image cinématographique dans quatre types différents [...]
Dans Au-delà du bien et du mal prédomine le quatrième type : l'image-pulsion, une image dans laquelle la pulsion de vie -Eros- et la pulsion de mort -Thanatos-, surgissent librement.
Les personnages "se comportent comme des animaux": "ils sont déjà inséparables des comportements pervers qu'ils produisent et encouragent, cannibalesques, sadomasochistes, nécrophiles, etc." (G. Deleuze, L'image-mouvement, p. 185).

Dans cet environnement il n'y a ni règles ni conventions,


Captures d'écran

Celle-ci, même scène, trouvée sur la Toile, sans références.
Moins "animale", plus tendre, cette tendresse du regard (perdu, éperdu) de Fritz (Nietzsche)
que l'on décèle souvent dans le film.

l'érotisme se manifeste dans une forme presque animale, tant dans l'acte sexuel comme dans la bataille entre les deux hommes qui se battent et se mordent (cannibalisme*) comme deux mâles combattant pour leur femelle, ce sont deux boucs dans le sens deleuzien. Ici la morale, les règles n'existent pas, ni les conventions sociales pour déterminer ce qu'est le Bien ou le Mal; ce que nous voyons est l'image pulsion : la pulsion de vie (Eros) et la pulsion de mort (Thanatos)."

* Je pense aussi à cette phrase de Claude Lévi-Strauss : "Nous sommes tous des cannibales. Le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger".

"Deleuze fait aussi référence au type de décor naturel, au bois vierge. Quand Lou s'imagine courant dans le bois avec Fritz, les pulsions surgissent librement.
Plus tard Deleuze parle du rôle féminin dans l'image-pulsion: "ce sont elles qui tracent un chemin vers la sortie et qui conquièrent une liberté créatrice, artistique ou simplement pratique: elles n'ont ni honte, ni des sentiments de culpabilité, ni violence statique qui peut se retourner contre elles. " (G. Deleuze. L'image mouvement, p.200)

Dans le film, ce rôle est joué par Lou; elle n'a pas de honte, ni se laisse dominer par les règles de la société, elle vit simplement à sa manière; à une société qui détermine qu'une femme doit se marier et avoir des enfants, elle oppose une forme de vie libérée, de ménage à trois. Elle décide de ne se pas marier ni d´avoir des enfants. C'est le personnage dominant dans le film."

Dans la scène dans laquelle les trois personnages principaux se font prendre en photo, l'intention de L. Cavani est évidemment de placer le personnage féminin "au dessus" du masculin, lui octroyant une force vitale et créatrice supérieure." (Dans la photo originale, Lou est accroupie, moins dominatrice).

Capture d'écran
(La vraie photo ici).



"Dans la scène finale de la voiture, Lou est l'unique qui survit. La pulsion de mort n'apparaît pas en elle, tout en elle est la force d'Eros.

Capture d'écran

Lou apparaît dans la dernière scène avec son ami voyageant dans un chariot, connotant ainsi l'idée du "char triomphal", le triomphe final d'Eros - Femme.

Pour moi on y voit aussi une femme, Lou Andréas-Salomé, qui se veut totalement libre et indépendante,  dans une tentative de vie commune avec Paul Rée et Friedrich Nietzsche, laissant libre cours à ses fantasmes sexuels tout en ne se satisfaisant que de relations intellectuelles avec les deux écrivains-philosophes.  C'est un beau film, pour initiés. De magnifiques images, en clair-obscur, mais aussi quelques scènes très dures... Dominique Sanda excelle dans le rôle avec cette froide beauté.  J'aurais dû la rajouter dans mes stars.
 
 Al di la del bene e del male

Il giardino dei Finzi Contini

Il conformista

Dominique Sanda et Géraldine Chaplin
Le voyage en douce
Biographie Dominique Sanda

Erland Josephson, Fritz (Nietzsche) dans le film, acteur fétiche de Ingmar Bergman est décédé le 26 février 2012.



vendredi 18 mai 2012

Le tourment d'une solitude

"... je dirais volontiers, que ce qui vous fascinait le plus en lui, c'était ce je-ne-sais-quoi de constamment dérobé aux regards, mais qui vous frappait, cependant, dès le premier coup d'oeil : le tourment d'une solitude fièrement inavouée (...). On se représentait difficilement cet homme au milieu d'une foule; tout son être était marqué du signe particulier qui distingue les solitaires (...). Ses mains (...) attiraient les regards : elles étaient incomparablement belles et fines et Nietzsche disait lui-même qu'elles trahissaient son génie (...). Quant à ses yeux, ils étaient vraiment révélateurs. Bien qu'à moitié aveugles, ils n'avaient nullement le regard vacillant et involontairement scrutateur qui caractérisent la plupart des myopes. Ils semblaient plutôt des gardiens veillant sur leurs propres trésors, des sentinelles protégeant l'accès d'un mystère impénétrable.
(...) Il prenait plaisir aux formes raffinées et élégantes de la vie, et il ne cessa de leur attacher une importance considérable. Mais la joie qu'il y puisait, venait de ce qu'elles étaient pour lui, une sorte de déguisement - un masque servant à recouvrir une vie intérieure qu'il s'efforçait de ne jamais laisser transparaître. Je me souviens que la première fois où il m'adressa la parole - c'était à Saint-Pierre de Rome, par un matin de printemps -, la recherche presque excessive de ses gestes et de son langage me frappa et m'induisit en erreur sur son compte. Mais je ne fus pas longue à me détromper, car cet esprit solitaire portait son masque avec autant de maladresse qu'un montagnard l'habit qu'il vient d'acheter à la ville. On était bien vite amené à se poser, à son sujet, la question qu'il a lui-même formulée en ces termes : "Dans tout ce qu'un homme laisse entrevoir de lui-même, nous sommes fondés à nous demander : que cherche-t-il à cacher? Que veut-il dérober à nos regards? Quel préjugé espère-t-il éveiller en nous? Et puis encore : jusqu'où va le raffinement de ce déguisement? Quelles erreurs commet-il en se déguisant de la sorte?". Sa politesse extérieure, n'était que l'envers de sa solitude intérieure - cette solitude à la lumière de laquelle il importe de saisir toute la vie spirituelle de Nietzsche, et qu'il ne cessa d'accroître autour de lui, comme pour s'obliger toujours plus, à tout tirer de lui-même".

Lou Andreas-Salomé. Cf. le portrait de Nietzsche qu'elle trace dans le premier chapitre de son livre Frédéric Nietzsche, réédition Gordon and Brach, 1971;  nouvelle édition sous le titre Friedrich Nietzsche à travers ses œuvres, Grasset, 1992 et « Cahiers rouges » n°295, 2004). 

Texte annoté par G-A Goldschmidt, tiré de l'ouvrage de Daniel Halévy, Nietzsche. 

jeudi 5 avril 2012

De, l'Amour fou

Crève-moi les yeux et je pourrai te voir encore,
Crève-moi le tympan et je pourrai t'entendre encore.
Sans pieds, je puis aller vers toi.
Sans langue, je puis t'évoquer à volonté.
Arrache-moi les bras, je puis t'étreindre
Et te saisir avec mon coeur comme avec une main,
Arrête mon coeur, mon cerveau battra aussi fidèlement,
Et si tu mets en feu mon cerveau,
Alors dans mon sang je te porterai.

Rainer Maria Rilke, extrait du Livre d'Heures* (1894-1906).

* R.M.R., Sämtliche Werke, I, p. 313.

"Lou Andreas-Salomé fut émue par la splendeur mystique de ce poème, qu'il lui donna, dit-elle, en gage de son amour."

jeudi 22 décembre 2011

Lou et Nietzsche

Cette nuit je n’ai pas dormi, j’ai lu. Une vraie nuit d’insomnie qui m’obligera sans doute à une sieste aujourd’hui.
Lecture de la nuit : biographie de Lou Andreas-Salomé. Extraits :

"Afin de noter ses pensées et ses sentiments pendant ses vacances à Tautenberg, Lou tenait un journal sous forme de lettres adressées à Rée, que l’idée de voir Lou séjourner un mois auprès de Nietzsche avait contrarié et qui voulait être constamment informé de ce qui se passait. Dans sa première lettre, datée du 4 août 1882, elle écrit :

« Nietzsche, qui, somme toute, possède une volonté de fer, est sujet à de violents et brusques changement d’humeur. Je savais qu’un jour nous en viendrions à nous connaître mutuellement, ce que nous n’avions pu faire au début à cause du tumulte de nos sentiments, et que nous découvririons bientôt, tout menus commérages mis à part, que nous sommes profondément semblables. Je le lui avais déjà dit en répondant à son étrange et première lettre. Et c’est bien ce qui est arrivé. Après une journée passée avec lui, durant laquelle je me suis efforcée d’être gaie et naturelle, nous retrouvâmes notre ancienne intimité. Il monta souvent dans ma chambre et, dans la soirée, il prit ma main, l’embrassa deux fois et commença à me dire quelque chose qu'il ne finit point. Il m’envoya des lettres dans ma chambre et me parla à travers la porte. Maintenant je n’ai plus de fièvre et je me suis levée. Hier, nous sommes restés tout le jour ensemble et, aujourd’hui, nous avons passé une journée merveilleuse dans un bois de pins calme et sombre, seuls avec les rayons du soleil et les écureuils. Elisabeth était à Dornburg avec des amis. A l’auberge où nous avons déjeuné sous un gros tilleul branchu, les gens croient que nous sommes l’un à l’autre, tout comme vous et moi, si je porte ma toque et que Nietzsche arrive sans Elizabeth.
« Comme vous le savez, parler avec Nietzsche est passionnant. Mais c’est plus passionnant encore si l’on a des idées identiques, des sentiments identiques… nous nous comprenons parfaitement. Un jour, il m’a dit, plein d’étonnement : « Je crois que la seule différence entre nous est celle de l’âge. Nous avons vécu et pensé pareillement. »
« C’est seulement parce que nous sommes si semblables qu’il réagit si violemment aux différences qui existent entre nous, ou ce qui lui apparaît comme des différences. C’est pourquoi il est si bouleversé. Quand deux personnes sont dissemblables, comme vous et moi, elles sont enchantées quand elles se découvrent des points de contact. Mais lorsqu’elles se ressemblent autant que Nietzsche et moi, elles souffrent de leurs différences.
« […] Nietzsche aime tant à parler avec moi qu’il m’a avoué hier que, même lors de notre première querelle à mon arrivée, et tout en se sentant misérable, il ne pouvait résister à une sorte de joie à cause de ma façon d’argumenter.
« Il a lu mon essai sur les femmes et a trouvé horrible le style de la première partie. Il serait trop long d’écrire ce qu’il a dit d’autre… Il m’a conseillé de continuer mon petit travail et m’a donné les titres de quelques livres qui me seraient utiles. J’ai été contente de l’entendre dire qu’il déteste toute œuvre créatrice à moins qu’elle ne soit excellente. […] Il a dit que je pourrais apprendre à écrire en une journée parce que j’étais prête pour cela.
« Nous sommes très gais. Nous rions beaucoup. A la grande horreur d’Elizabeth (qui, par parenthèse, est rarement avec nous), ma chambre est immédiatement visitée par des « esprits frappeurs » quand Nietzsche y pénètre. […]
« Nous passons aussi des heures délicieuses à la lisière de la forêt, sur un banc près de sa maison de ferme. Comme il fait bon rire, et rêver, et bavarder dans le soleil, en fin d’après-midi, quand les derniers rayons tombent sur nous à travers les branches des arbres… »

C’était une existence idyllique, mais il y avait des moments où Lou se sentait mal à l’aise. Nietzsche avait une façon de parler de Rée qui lui déplaisait. Il le traitait de lâche et prétendait que c’était un candidat au suicide qui jouissait de la souffrance et portait toujours sur lui une fiole de poison pour le cas où la vie deviendrait insupportable. Bien qu’il plaisantât à demi, Lou se rendait compte que ces paroles étaient destinées à l’influencer contre Rée et en elle en était irritée. Et, bien souvent, elle sentait que Nietzsche nourrissait encore des espoirs qu’elle croyait enterrés. Il lui prêtait trop d’attention […]
« Si quelqu’un nous avait écoutés, il aurait cru entendre parler deux démons. » Et elle se demandait : « Sommes-nous réellement proches ? Non, nous ne le sommes pas. Ces espoirs que Nietzsche caressait il n’y a que quelques semaines jettent une ombre sur mes sentiments et nous éloignent l’un de l’autre. Et, au plus profond de notre être, des mondes nous séparent. Comme une veille forteresse, Nietzsche a en lui nombre de cachots noirs et de passages secrets que l’on ne voit pas tout d’abord et qui, peut-être, contiennent son véritable caractère. »
[…]

En essayant de gagner Lou, il risquait de perdre sa sœur. C’était un véritable dilemme. […] Elle était plus proche de lui que quiconque. […] Elle était beaucoup plus pour lui qu’une sœur. C’était son aide, sa confidente, son « Fidèle Lama ». Il était terrible d’être forcé de choisir entre elle et Lou, et pourtant il fit ce choix. C’est pourquoi Elizabeth ne pardonna jamais à Lou.
Il y a, dans les lettres de Nietzsche à Gast, des allusions à sa lutte entre son amour pour sa sœur et son amour pour Lou. […]
[…]
« J’ai eu à traverser une rude épreuve et je l’ai traversée. Lou va rester ici deux semaines de plus. A l’automne, nous nous retrouverons (à Munich ?). J’ai le don d’observer les gens. Ce que je vois existe, même si les autres ne le voient pas. »"

Pages 113 – 114 – 115 – 116.

H.F. Peters, in Ma sœur mon épouse, biographie de Lou Andreas-Salomé, éditions Gallimard, nrf, Connaissance de l’inconscient.

Voir ici photo de Lou avec Nietzsche et Rée.

dimanche 9 janvier 2011

Décembre. Journaux intimes et correspondances 5.



SUITE ET FIN de cette série commencée en décembre.
Le but de ces recherches de journaux intimes et correspondances était de savoir quels étaient les états d’âme ou les préoccupations de ces auteurs en cette période de fin d’année ou, comme ici de début d’année.

Lou Andreas-Salomé, Correspondance avec Sigmund Freud.

Göttingen,
12 janvier 1922 *


Cher Professeur,

Ceci n’est pas du tout une lettre, mais uniquement un peu de sentimentalité je ne peux pas laisser partir ma missive à Anna sans y intégrer des vœux tardifs pour l’année nouvelle. Il faut que je vous remercie encore de tout ce que l’ancienne a pu me donner de meilleur.
Bien que je ne sois plus chez vous à Vienne, je voudrais quand même que vous traversiez à l’occasion la chambre ou y jetiez un coup d’œil comme dans la chambre d’Anna, quand nous y étions ensemble, y tournions et retournions de grandes idées et résolvions en nous jouant les plus obscurs problèmes.
Le M ** […] F[…] m’a annoncé pour bientôt sa visite avec Madame son épouse ; mais les efforts faits pour leur trouver un logis dans les environs les plus proches ont échoué ; il n’y avait qu’une chambre sans poêle et un poêle sans nourriture ; il faudra donc qu’ils descendent au Sanatorium de […].
On m’a raconté l’autre jour le mot d’enfant d’un homme relativement normal (bien qu’aujourd’hui encore assez fortement porté sur l’érotisme anal) qui m’a vivement intéressée. Il avait six ans, venait d’édifier des châteaux de sable et s’entendit plaindre parce qu’il n’avait pas de compagnon de jeu. Sur quoi, il dit, optimiste : "Je n’ai qu’à appeler mes petites crottes hors de mon derrière pour qu’elles se tiennent à côté de moi et m’admirent." Ainsi, en dehors de la sublimation des petites crottes, qui existe déjà dans l’édification des châteaux de sable, l’autre sens demeure, selon lequel le "Lumpf ***" de l’enfant signifie "ce qui est né" ; je m’attendais à cela chez des filles, qui compensent leur envie du pénis par des représentations de maternité. En tout cas, chez ce petit garçon, l’érotisme anal était d’une merveilleuse utilité pratique (le seul dommage qui lui en soit resté aujourd’hui est le déplaisir que lui causent les saucisses quand on en sert au souper).
A l’instant, pendant que je vous écris, la carte de Ferenczi avec vos signatures. Eh oui ! Cela pique et enchante à la fois ! Mais ma "sentimentalité" n’en est pas si éloignée ; de l’essentiel de l’influence produite par ce séjour à Vienne, il reste que je recommence à trouver (ce qui depuis les expériences de la guerre m’était devenu un peu et même très difficile) qu’en dépit de tout et de tous, la vie peut être une fameuse affaire !
Pour votre femme et toute votre maisonnée (y compris les alentours, le cottage et Mathilde) les souvenirs les plus affectueux de votre

Lou.


* Après La visite de Lou A.-S. chez Freud, du 9 novembre à la mi-décembre 1921.
** Titre professionnel
*** Mot du petit Hans pour dire « les fèces ». (N.d.T.)

Freud n’a pas répondu à cette lettre (du moins ne figure-t-elle pas dans cette Correspondance). Il répondit plus tard… à cette seconde lettre de Lou, dont je ne mets que quelques extraits qui permettront de comprendre la réponse de Freud :

Göttingen,
2. 3. 1922


Cher Professeur,

… je ne puis plus rester longtemps sans aller bavarder un peu avec vous ou sans avoir de vos nouvelles. Par-dessus le marché, voici que la M […] , après mille préparatifs compliqués, vient d’arriver ; […] Pendant la guerre elle a vécu son drame d’amour et il est plutôt singulier ; le héros était un impuissant, lequel comme expédient, lui enseigna toutes sortes de pratiques […] cependant que son mari ne connaissait et ne pratiquait que la misérable "normale". A la suite de cette curieuse "haute considération", elle est tombée sous le charme de cet ami, lequel, de son côté, émergeait pour la première fois fièrement de son mépris de soi sexuel, mais causa de grands dommages aux états d’angoisse de la femme. Après la séparation, elle fit tout ce qu’elle put pour entraîner le brave et puissant M[…] dans cette voie, mais il se montra trop balourd et réagit sur le plan moral avec un "I git igit!" bien hambourgeois. Elle parle de vous avec enthousiasme et en dépit de la conclusion psychotique d’autrefois, il ne fait pas de doute que beaucoup de bons effets ont filtré et l’ont mûrie. […]
L’autre jour, alors que je réfléchissais au travail d’Anna et à ses notes, il m’est venu, à propos des fantasmes de fustigation, les idées suivantes : étant donné qu’au cours des dernières années, on a tant travaillé sur l’augmentation de l’amour de soi physique par la douleur, les blessures, etc., on pourrait peut-être penser que le tout petit enfant, en raison de sa sensibilité épidermique, a commencé à s’éveiller libidinalement vis-à-vis de soi, par se prendre comme objet, c’est-à-dire que c’est d’abord par cela que son amour devient suffisamment émotionnel, voire "passionnisé". […] la douleur et l’amour sont étroitement connexes, voire que faire mal et l’amour s’enchaînent automatiquement (la défloration elle-même l’enseigne encore plus tard aux filles et pour conclure). Ce n’est qu’avec la réprobation de l’onanisme et des motions voluptueuses qu’un fantasme de fustigation est devenu un acte punitif et une image d’expiation.
[...]
Mais… par lettre, ces choses-là ne vont pas du tout ; il faudrait pour cela que je fusse étendue sur le divan d’Anna. […] J’espère que pendant les froids de l’hiver, vous n’avez pas gelé comme nous. Le froid – vraiment aveuglant – a été aussi terrible que beau ce que j’ai de nordique en moi se réjouissait tout en grelottant. Maintenant on va pouvoir travailler avec une ardeur renouvelée ; je ne prendrai des vacances qu’au moment de mon voyage à Berlin en septembre pour le Congrès.
De tout mon cœur à vous et aux vôtres.

Lou.



Vienne, IX, Berggasse 19
13. 3. 1922


Très chère Lou,

Ma "fille-Anna" me manque beaucoup aussi : elle est partie le deux de ce mois pour Berlin et Hambourg. Il y a longtemps que je la plains d’être encore chez ses vieux […] Mais, d’autre part, si elle devait vraiment s’en aller, je me sentirais aussi appauvri que je le suis en ce moment, par exemple, ou que s’il fallait renoncer à fumer. On se le dit beaucoup moins clairement quand on est ensemble, ou tout au moins,nous pratiquons cette injustice. A cause de tous ces conflits insolubles, il est bon que la vie prenne fin quelques jours.
Le mélange de froid, de grippe et la détresse publique pourraient rendre plus proche encore ce désir d’une fin. Mais voici bientôt venir le printemps ; moi aussi, je songe à cesser tout travail le 1er juillet. Car je ne peux plus devenir plus riche ou plus pauvre ou plus sage que je ne le suis ; mais je n’oublie pas que je suis vieux.
Entre-temps, vos cheveux ont dû repousser beaucoup ! Vos commentaires sur les fantasmes de fustigation montrent que vous êtes redevenue ce que vous étiez. Chaque fois que j’ai fait des distinctions un peu grossières, vous avez su faire ressortir le fondement primitif où plongent les racines communes de ce qui diffère et les réunir de plus belle. Dans la théorie sexuelle, j’ai soulevé une fois un point de vue qui, plus tard, malheureusement n’a pas été retenu ; tout ce qui existe en général, y compris l’excitation sexuelle donc, aussi la douleur, crée une action de violence (névrose traumatique). C’est peut-être la prose de votre poésie. C’est très bien que M […] vous intéresse ; pour moi, je m’en souviens comme de la simple et répugnante incarnation de la lubricité. D’après la théorie, il doit aussi s’être développé en elle quelque chose de "refoulant", on ne sait quoi.
[…]
Souvenirs très affectueux et d’autres nouvelles avant le Congrès.

Votre dévoué Freud
.



Lou Andreas-Salomé avec Friedrich Nietzsche et Paul Rée.
(La Sainte Trinité. Mmm!)

"À 21 ans, elle fait la rencontre de Friedrich Nietzsche, 38 ans, qui, durant l’année 1882, vit sa seule véritable histoire d’amour dans une escapade à trois avec Paul Rée...
En 1887 (elle a 26 ans), un botaniste excentrique, spécialisé dans l’étude des serpents, manque de se donner la mort devant elle si elle refuse de l’épouser. Andreas, hypnotisé par son nouveau cobra, obtient gain de cause même si leur mariage n'est pas consommé. Leur union n’a jamais eu aucun sens pour Lou qui porta quand même le nom de ce mari d’opérette jaloux mais inoffensif sous lequel elle est passée à la postérité.
Femme libre avant son temps, en 1897, à 36 ans, elle rencontre Rainer Maria Rilke, qui a quatorze ans de moins qu'elle et qui ne se remettra pas non plus de leur rencontre.
On a facilement classé Lou Andreas-Salomé dans la catégorie des "égéries" parce qu'elle a rencontré les esprits les plus remarquables de son temps, sans voir qu'elle traitait avec eux d'égal à égal.
...C'est la rencontre avec Sigmund Freud, en 1911, durant les années de naissance de la psychanalyse, qui sont les plus marquantes. Lou Andreas-Salomé devient l’amie de la fille chérie du psychanalyste, Anna Freud..." (WP)


Quand je disais que Lou donnerait du fil à retordre à Michel Onfray je ne m’étais pourtant pas encore vraiment replongée dans ces textes qui demanderaient à être plus explicites ici. Il faut pour cela lire l'ouvrage passionnant d'où j'ai tiré ces extraits :

Lou Andreas-Salomé, in Correspondance avec Sigmund Freud, suivie du Journal d'une année (1912-1913), éditions Gallimard, Connaissance de L'Inconscient, 1970.

J'apprends par hasard que le sinologue Jacques Dars est décédé; nouvelle adepte de La pensée chinoise je le note.

dimanche 26 décembre 2010

Journaux et Correspondances. Fin d'année, qu'en disent-ils? 1.


Voilà trois jours que j'ai le nez plongé dans ces ouvrages et, uniquement comme je l'ai dit hier, dans les périodes fin décembre/début janvier de ces Journaux et Correspondances.
Je crois qu'il va me falloir plusieurs jours pour transcrire ici quelques textes appropriés.

Je me réjouissais ce matin d'être allée prendre l'air hier car aujourd'hui, même soleil, même température 3° (sous abri), mais avec un vent sibérien. Journée donc à lire. Vers 16 h je sentais qu'au lieu de lire j'allais m'assoupir, pas question de cela. J'ai enfilé un gros pull et je suis allée balayer les dernières feuilles qui se déposent de chez mes voisins sur ma terrasse. Ce fut vite fait, le vent les ayant regroupées dans un seul endroit; j'ai cependant eu le temps d'être frigorifiée, d'avoir la goutte au nez;-) et des joues d'irlandaise!
Un bon thé pour me réchauffer et me voilà repartie dans les Journaux.
J'avais pensé faire ma petite sélection sans perdre de temps mais ce fut sans compter sur l'intérêt grandissant que j'avais en (re)découvrant certains textes qui me donnèrent l'envie de revenir sur les mois précédents, particulièrement pour la Correspondance avec Sigmund Freud de Lou Andréas-Salomé. Cette dernière donnerait du fil à retordre à Michel Onfray!

Heureusement que je passais ensuite à des Journaux plus légers, la psychanalyse n'est tout de même pas la lecture la plus facile qui soit.

A suivre.