Mais que n'aurai-je payé pour être là. Merveilleux Conservatoire)
* Ces animaux sur les pavés du centre-ville me font de la peine. (En fait, je ne suis pas sûre que ce soient des ânes, mais plutôt des poneys. Mmm! A vérifier...) Quoi qu'ils fussent, je préfèrerais les voir dans la nature.
(Photo prise en décembre 2005 lors d'une promenade dans ma campagne).
Citations lues puis notées sur mon carnet pendant mon séjour.
"Quelle dose de vérité un esprit sait-il supporter, sait-il risquer? Voilà qui, de plus en plus, devient pour moi le critère de valeurs."(Friedrich Nietzsche, Ecce Homo)
"[...] soit on a été assez aimé dans le passé pour tenir; soit on se retrouve suffisamment aimé pour bâtir. Sinon, chaque jour, on meurt.(Marie-Laure Delorme dans le JDD, à propos du livre de Eric Faye, Éclipses japonaises).
Au retour, je m'arrêtais sur des aires d'autoroute pour une pause. En sortant des toilettes j'imbibais mes mains du gel désinfectant de mon mini-flacon de voyage; il n'était pas question que mes oreilles subissent l'agression de l'appareil à sécher les mains que je détestais. Je pensais alors à l'article que je venais de lire la veille dans le cosy salon de thé La Villa Ouest (ex Art's Hôtel) à Saint-Palais. J'apprenais que c'était la dernière chronique (dommage!) de Raphaël Enthoven dans Philosophie Magazine, intitulée : Sèche-mains.
Extrait :
Dans sa version automatisée, c'est comme si les lieux d'aisance étaient équipés d'un moteur d'avion. Mais brasser de l'air est-il si inoffensif?
D'abord, il y a le bruit. Alors que la chasse d'eau n'a pas fini de se remplir à nouveau et que les parois exiguës des toilettes tremblent encore de la digue temporairement rompue, alors que le sifflement du robinet s'ajoute aux vibrations persistantes de la cascade, à peine les mains humides croisent-elles le faisceau lumineux de l'appareil que le sèche-mains électrique se met, sans crescendo ni mise en garde, à beugler comme le passage à pleine vitesse d'un train de marchandise dans une gare de province... C'est le tonnerre après le déluge, la tornade après le torrent. (La suite à lire dans le Philomag).
Bien aimé le dossier de ce mois-ci dans le magazine :
A quel point sommes-nous prévisibles?
L'empire des données
Surfez,
vous êtes traqués!
Je le constate chaque jour avec ma tablette sous Androïd. C'est effrayant!
Nouvelle semaine, nouvelle vue, l'horizon s'agrandit, dans mon esprit aussi. Je fais le vide de tout ce qui m'a perturbée ces derniers mois et ce, d'autant plus facilement, que ce n'était que du vent. Aujourd'hui, c'est un vent de bord de mer qui m'enveloppe, une mer qui m'étreint; une réalité, tangible, qui jamais ne me déçoit.
Pour faire des rencontres, promener un chien ou, des chiens!
Passons à autre chose.
Ma lecture en cours attendra mon retour pour être achevée. A
la poursuivre ici, c’est moi qui pourrais être achevée. Et je ne souhaite pas
que les divines couleurs de mon horizon s’assombrissent. Ce Naufragé, qui n’est autre en fait que
l’auteur, le survivant, Thomas Bernhard, m’est une fois de plus si proche qu’il
me donne envie de m’oublier et de m’abandonner à cette vacance molle et sans
pensées où je trouve un certain repos, toutefois bêtifiant.
4e de couverture :
Première parution en 1986 Trad. de l'allemand (Autriche) par Bernard Kreiss
Collection
Folio (n° 2445),
Gallimard
Parution : 11-02-1993
«Trois jeunes pianistes plus que prometteurs - Glenn Gould,
le narrateur et son ami Wertheimer - se sont rencontrés autrefois au
Mozarteum de Salzbourg pour y suivre un cours donné par Horowitz.
Rencontre déterminante au cours de laquelle Glenn Gould fait d'emblée
figure de génie triomphant au point de détourner brutalement et
définitivement les deux autres de leur carrière de pianiste virtuose. Mais
si le narrateur, après s'être séparé de son Steinway, se mue alors
délibérément en un "artiste de la représentation du monde" (Weltanschauungskünstler)
tout entier voué à la rédaction toujours recommencée d'un interminable
essai sur Glenn Gould, son ami Wertheimer s'engage sur la voie fatale du
vaincu, du "sombreur" comme Glenn Gould en personne l'a plaisamment
mais fort exactement surnommé aussitôt après avoir fait sa connaissance. Vingt ans plus tard, au terme d'une longue plongée
dans son propre malheur, Wertheimer le sombreur mettra fin au tourment
de son existence en se pendant haut et court devant la maison de sa
sœur.» Bernard Kreiss.
Tout de même, je reviendrai vers cette lecture, avant mon retour, car cette plongée dans l'abîme est très tonique. Si, si!
Je rêvais d'un ailleurs en voyant ce superbe gréement, hier en fin d'après-midi en me promenant sur les pontons du port. AURORA. Je tanguais légèrement en prenant mes photos, le ponton flottant était instable; je ne ferais pas un bon marin.
De ce bateau émane le luxe, la beauté. Un esthétisme voluptueux.
Le petit vase rempli de roses épanouies près du pot de menthe
faisaient battre mon cœur, sans raison.
Ce détail me touchait. J'aimais les propriétaires, sans les connaître.
Un port est un séjour
charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L'ampleur du ciel,
l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le
scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les
yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement
compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à
entretenir dans l'âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y
a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni
curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le
môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de
ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir.
Charles Baudelaire, Le port.
Je vais partir vers un ailleurs qui sera - si je le veux - aussi beau qu'ici, en espérant que mes tempêtes intérieures s'apaiseront:
La beauté des choses existe dans l'esprit de celui qui les contemple.
Partir en voyage. Partir pour fuir quelque temps la réalité. Je tombe dans ce piège et déjà je m'angoisse. Peur d'une crise (vertiges) avant ou le jour du départ. Je suis fatiguée. Sortir la valise et les sacs de voyage de leur remise, monter sur l'escabeau pour les attraper. Les regarder au sol, se dire qu'il faut les remplir et déjà le tournis. Faire de la route dans cet état n'est pas le pire. Le pire c'est la préparation : ouvrir le placard, les tiroirs, la penderie. Que mettre dans la valise, quel temps va-t-il faire... Je referme les portes, les tiroirs et je m'assois. Je remets à plus tard. Je n'aurai pas dû réserver ces locations. J'étais si désespérée, il fallait que je me projette dans un ailleurs. Un ailleurs toujours le même en fait. Arrêter de ressasser. Comprendre Admettre l'incompréhensible. Et puis... le reste qui se délite...
Je disais que Thomas Bernhard avait écrit pour moi, mais plus fort encore : je suis Thomas Bernhard (ça c'est un clin d’œil à l'ami qui m'a écrit pour me dire que Thomas Bernhard avait aussi écrit pour lui). Non mais! Extrait de Béton (Rudolf, le narrateur, affaibli, prépare son voyage à Palma) :
"Ai-je bien emballé tous les médicaments? [...] Ai-je inspecté la maison [...]? Ai-je dit... Ai-je fait... [...] Je m'interrogeais et je me répondais. Mais le temps ne voulait pas passer. Je me suis levé et je suis descendu dans le vestibule et j'ai examiné mes valises, je voulais savoir si elles étaient assez solidement fermées et j'ai vérifié les serrures. Pourquoi est-ce que je m'inflige tout cela? me suis-je demandé. Je me suis assis dans la pièce du bas, côté est, et j'ai contemplé le portrait de mon oncle [...]. [...] J'avais déjà aux pieds mes chaussures de voyage, tout ce que j'avais sur moi était trop pour moi, tout était trop étroit et trop lourd pour moi. [...] [...] Déjà en moi-même, je me révoltais très violemment contre mon départ. Mais, en fait, je ne pouvais plus l'annuler. [...] Une paire de souliers noirs et une paire de souliers bruns me suis-je dit, et une paire pour le temps de chien. Pour marcher le long du môle, ce que j'ai toujours aimé faire. Mais marcher, il ne fallait pas y songer, naturellement. Tu vas descendre tout doucement jusqu'au môle et faire tes observations et voir jusqu'où tu vas. Les premiers jours d'un changement de climat aussi radical sont les plus dangereux, tu ne dois pas présumer de tes forces, me suis-je dit. Comme je l'ai constaté moi-même avec effroi, les gens arrivent à neuf heures du matin, passent sous la douche puis se ruent sur une partie de tennis et, à deux heures de l'après-midi, ils sont déjà au cimetière. Le Sud fait disparaître immédiatement les morts. Tout, lentement, se lever lentement, petit-déjeuner lentement, aller en ville lentement, mais mieux vaut ne pas aller en ville dès le premier jour, seulement descendre jusqu'au môle. Sur quoi j'ai respiré profondément et je me suis levé en me redressant le plus possible et puis je me suis laissé tomber dans le fauteuil, épuisé. Pages 108 - 115 - 116. Thomas Bernhard, in Béton, éditions Gallimard, collection L'Imaginaire, 1985.
Dans ma valise j'ai déjà mis Le Naufragé et Goethe se mheurt du même auteur! Pas gai? Mais si mais si!
"Thomas Bernhard dit de ses pièces de théâtre : «Tout est drôle. Exactement
comme dans ma prose où on ne doit jamais savoir précisément si, à tel ou
tel endroit, il faut éclater de rire ou non. C’est de ce funambulisme
que procède le plaisir.» Lui-même estime que, malgré l’aspect suicidaire qu’on lit dans son œuvre, il est quelqu’un de «gai»."
C'est ainsi que je perçois l'œuvre de Thomas Bernhard.
Revu lundi soir Conte d'été de Rohmer. Un délice avec toutes ces contradictions des personnages. Je crois avoir écrit un jour ici* (ou alors à un ami?) que je ne pourrais jamais aimer un homme qui n'aimerait pas - ou serait indifférent aux - les films d'Eric Rohmer. C'est idiot en fait de dire cela. Mon Amour, je l'ai aimé inconditionnellement.
* Vérification : Mais oui, je l'ai dit! C'est ici.
Si j’avais commencé ce journal il y a dix ans, et que je
l’eusse fidèlement tenu ! eh !... oh !... Il n’y a que trop de
choses que je voudrais ne pas me rappeler. Après tout, j’ai eu ma part de ce
qu’on appelle les plaisirs de cette vie, et j’ai vu du monde européen et
asiatique, plus qu’il n’a été utile à mon bonheur. On dit que la vertu est à
elle-même sa propre récompense. Certes, elle doit bien se payer pour la peine
qu’elle nous donne. A vingt-cinq ans, lorsque la meilleure partie de la vie est
déjà écoulée, on devrait être quelque chose ; et que suis-je moi ?
Rien, qu’un homme de vingt-cinq ans et quelques mois. Qu’ai-je vu ? Le
même homme partout ; oui : et partout la même femme. Qu’on me donne
un mahométan qui ne fasse jamais de questions, et une femelle de la même race
qui nous épargne la peine d’en faire. […]
[…]
17 novembre.
Point de lettre de *** ; mais je ne dois pas me
plaindre. Le vénérable Job a dit : « Pourquoi l’homme vivant se plaindrait-il ? » Réellement, je n’en
sais rien, si ce n’est par la raison que l’homme
mort ne peut se plaindre. Et lui,
le dit patriarche, se plaignait pourtant, et même au point de fatiguer ses amis
et d’amener sa femme à faire cette pieuse exhortation :
« maudis ! et meurs ! » Le seul moment, à ce que je
suppose, où l’on ne trouve pas un peu de soulagement à jurer.
[…]
J’ai passé la soirée d’hier chez lord H… ; Mackintosh
et Puységur y étaient. Je tâchais de me rappeler une citation sur
l’architecture, faite, je crois, par madame de Staël, et tirée de quelque
sophiste teutonique. « L’architecture », dit ce Mocoronico tédescho,
« me rappelle la musique gelée. » C’est quelque part, mais où ?
Le démon de la perplexité doit le savoir et ne veut pas me le dire. Je demandais
à M. ; il me répondit que ce n’était pas de madame de Staël; mais
Puységur dit que si, que ce devait être d’elle, parce que
c’était trop dans son genre…
H… rit, comme il le fait toujours quand il est question de
« l’Allemagne » ; mais là-dessus je trouve qu’il va trop loin.
On dit que B. en parle avec dédain. Il y a, cependant, de forts beaux passages.
Et après tout, qu’est-ce qu’un livre (je n’en excepte aucun), sinon un désert
où, dans un jour de marche, on rencontre çà et là quelques sources et peut-être
un ou deux bocages ? […]
[…]
J’ai dîné aujourd’hui pour la première fois depuis dimanche
dernier, et c’est encore aujourd’hui dimanche. Toute la semaine rien que du thé
et des biscuits secs ; six per diem :
Et plût au ciel que je n’eusse pas dîné encore ! Je suis abîmé de
pesanteur, de stupeur et de mauvais rêves ; cependant je n’ai pris que du
poisson et une vingtaine de bouchées. Jamais je ne mange de viande, et très
rarement de légumes. Je me voudrais à la campagne pour faire de l’exercice, au
lieu d’être forcé de me rafraîchir par l’abstinence. Une légère augmentation
d’embonpoint ne m’inquièterait pas ; mes os la supporteraient fort bien.
Malheureusement, le diable me talonnerait de nouveau ; je ne puis le
chasser que par famine, et je ne veux être l’esclave d’aucun appétit. Si je
m’égare, du moins sera-ce mon cœur qui me fraiera la route. Oh ! ma
tête ! qu’elle me fait mal ! toutes les horreurs de la
digestion ! Je m’étonne comment
Bonaparte digère son dîner.
[…]
[…] Aïe ! aïe ! ma tête ! je crois qu’elle ne
m’a été donnée que pour me faire souffrir.
Bon soir.
Dimanche, 6 décembre.
[…]
Ce journal est un soulagement. Quand je suis fatigué (ce qui
m’arrive en général), tout passe ici, et je balaie de mon âme peines et ennuis.
Mais je ne puis le relire ; et Dieu sait combien il doit renfermer de
contradictions ? Si je suis sincère avec moi-même (car je crains qu’on ne
se mente à soi-même autant qu’aux autres), chaque page doit contredire,
réfuter, renier celle qui la précède.
[…]
Mardi, 7 décembre.
Dormi sans rêves, mais d’une façon agitée et peu
rafraîchissante. J’étais levé une heure avant qu’on vînt m’éveiller ; et
j’ai traîné trois heures à m’habiller. Quand on retranche de la vie l’enfance,
qui n’est qu’un état de végétation, le sommeil, les repas, le temps passé à
vider les bouteilles, à se boutonner, se déboutonner, que reste-t-il de
véritable existence ? l’été d’une marmotte..
[…] Ce matin, un très joli billet de madame de Staël, au sujet de
notre entrevue de demain chez lord H. Je gagnerais qu’elle en a écrit vingt,
tous également flatteurs, à différentes personnes. Tant mieux pour elle, et
pour ceux qui la croient, ou qui souhaite croire tout ce qu’elle leur dit. Il
lui a plu d’être satisfaite de mon léger éloge dans la note annexée à la Fiancée. Cela s’explique de plusieurs
façons. 1° Toute femme aime la louange, telle quelle ; 2° elle ne s’y
attendait pas, parce que jamais je ne lui ai fait ma cour ; 3° comme dit
Scrub, les personnes qui ont été, pendant toute leur vie, régulièrement
louangées par des critiques de profession, aiment un peu de variété, et sont
bien aises quelqu’un se détourne de son chemin pour leur adresser une parole
civile ; et 4° c’est au fond, une très bonne créature ; ce qui après
tout est la meilleure raison, et peut-être la seule.
[…]
Dimanche, 12 décembre. […]
J’ai envoyé mes excuses à madame de Staël. Je ne me sens pas
assez sociable pour dîner dehors aujourd’hui. […] Je ne sors que pour reprendre
goût à la solitude.
[…]
14, 15, 16 décembre.
Fait beaucoup de choses, mais rien à enregistrer. C’est bien
assez de noter mes pensées ; mes actions sont rarement de nature à ce que
j’y revienne.
18 février.
Neuf heures. […] J’ai lu un peu ; j’ai écrit des billets et des
lettres ; et me voilà seul, ce que Locke appelle être en mauvaise
compagnie. « Ne soyez pas isolé ; ne restez pas oisif. »
Hem ! L’oisiveté sans doute est à charge ; mais la solitude pourquoi
la blâmer ? Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si seulement je
pouvais en dire autant des femmes, tout irait bien. Pourquoi ne le puis-je
pas ? j’ai 26 ans, et mes passions ont eu de quoi se calmer, mes
affections plus qu’il n’en fallait pour se flétrir, et cependant… - Toujours cependant – toujours mais. « Nous sommes tous au fond
des misérables : va, va, retire-toi au couvent. Ils m’ont rendu fou ! »
10 avril.
Je ne trouve pas que je sois plus heureux dans
l’isolement ; mais, ce dont je suis sûr, c’est que jamais je ne reste
longtemps dans la société, même de la femme que j’aime, sans bientôt (j’en
prends Dieu à témoin, lui qui ne le sait que trop, et l’esprit infernal qui
probablement ne l’ignore pas), sans dis-je, soupirer après ma lampe et ma
bibliothèque sans ordre et toute bouleversée. […]
19 avril 1814. […] Et tous les jours qui
ont eu
un lendemain ont éclairé
des dupes
dans leur route vers la
mort. »
J’abjure dès aujourd’hui la continuation de ce journal, qui
porte la lumière d’une touche sur mes actions de la veille et, de crainte d’être
tenté de retourner comme un chien à ce que ma mémoire a vomi, j’arrache le
reste des feuilles de ce cahier, et j’écris en ipécacuanha « qu’il y a eu
restauration ! » Pends-toi, philosophie ! assurément depuis longtemps
j’étais plein de mépris pour moi et pour la race humaine ; mais jusqu’ici,
jamais je n’avais craché à la face de mon espèce. O insensé ! j’y perdrai la raison !*
* Le Roi Lear
(Shakespeare).
JOURNAL DE 1821
Ravenne, 4 janvier 1821.
Une pensée soudaine me frappe. Je veux commencer un nouveau
journal. J’ai tenu le dernier en Suisse ; c’était le récit d’une excursion
dans les Alpes bernoises : je le fis en 1816 pour l’envoyer à ma sœur, car
elle m’a écrit qu’il lui avait fait plaisir. Dans la même année, j’en donnai un
autre, plus long, à Thomas Moore ; je l’avais tenu entre 1813 et 1814.
[…]
JOURNAL SANS DATE
Plutarque dit que, selon Aristote, les grands génies sont
généralement mélancoliques, et il donne pour exemple Socrate, Platon, etc. je
ne sais si je suis un génie, quoique appelé ainsi par amis et par
ennemis ; de mon génie je ne puis rien dire ; mais quant à ma
mélancolie, elle croît et devrait diminuer ; mais comment ?... je
pense que la plupart des hommes sont au fond ainsi, mais que cela est remarqué
seulement dans les remarquables…
[…]
*
* *
Aucun homme ne voudrait revivre sa vie ; c’est un vieux
et vrai dicton que chacun peut résoudre pour soi ; mais il y a
probablement dans l’existence de la plupart des hommes des moments pour
lesquels ils recommenceraient à vivre. Autrement, pourquoi vivrait-on ?
L’espérance se retrempe dans la mémoire, toutes deux fausses, - mais – mais… et ce mais nous traîne jusqu’à… Quoi ? Je ne sais ! et qui le
sait ?... celui qui mourut mercredi. […]
Journaux intimes de
Byron, Mémoires révélateurs, éditions Gallimard, 1930.
George Gordon Byron, 6e baron Byron, généralement appelé Lord Byron, est un poète britannique, né le à Londres et mort le à Missolonghi, en Grèce, alors sous domination ottomane. Il est l'un des plus illustres poètes de l'histoire littéraire de langue anglaise. Bien que classique par le goût, il représente l'une des grandes figures du romantisme avec Robert Southey, Wordsworth, Coleridge, Shelley et Keats.
J’avais donc décidé durant ces trois semaines de vacances à
Saint-Palais-sur-Mer de consacrer mes lectures aux Journaux intimes d’écrivains. Celui-ci n’était pas dans la petite bibliothèque
de l’appartement ; je l’ai déniché près du marché chez un bouquiniste. La
couverture était un peu tachée et le livre recouvert de plastique transparent.
Les pages jaunies étaient intactes; il n’avait jamais été lu car j’ai dû les
trancher pour les lire. Un petit plus jouissif pour moi.
J’ai aimé lire ce quotidien du poète et j’ai préféré la
deuxième partie : Journal de 1821 et Journal sans date. C’est
étrange : lorsque je l’ai lu, en vacances, je n’ai pas ressenti cette
profonde mélancolie de Byron que je ressens aujourd’hui en retranscrivant ces
quelques extraits. J’écrivais même à un ami : « je lis en ce moment
les journaux intimes de Byron.
Beaucoup d’ironie. Je m’amuse bien à cette lecture. »
Sans doute me sentais-je plus légère, là-bas, que de retour
dans mon quotidien et, ma propre mélancolie. Et puis, savoir aujourd'hui qu'il est mort à 36 ans, plombe un tantinet ma légèreté. Mais je ne devrais pas... car je lis ceci (j'ai donc bien senti son ironie) :
"Pour toute une génération d’auteurs français, on ne retint de Lord Byron
que le côté sombre, oubliant la gaieté railleuse de son Don Juan." (Source : Wikipédia, Lord Byron).
Il y a plusieurs jours que je n’ai plus écrit ; il me
fallait réfléchir une fois pour toutes à ce que signifie un Journal. C’est pour
moi une sensation bien singulière que d’exprimer mes pensées, non seulement
parce que je n’ai jamais écrit encore, mais qu’il me semble que, plus tard, ni
moi, ni qui que ce soit d’autre ne s’intéresserait aux confidences d’une
écolière de treize ans. Enfin, cela n’a aucune importance. J’ai envie d’écrire,
et bien plus encore de sonder mon cœur à propos de toutes sortes de choses. « Le papier est plus patient que les hommes. » Ce
dicton me traversa l’esprit alors qu’un jour de légère mélancolie je m’ennuyais
à cent sous l’heure, la tête appuyée sur les mains, trop cafardeuse pour me
décider à sortir ou à rester chez moi. Oui, en effet, le papier est patient,
et, comme je présume que personne ne se souciera de ce cahier cartonné
dignement intitulé Journal, je n’ai
aucune intention de jamais le faire lire, à moins que je ne rencontre dans ma
vie l’Ami ou l’Amie à qui le montrer. Me voilà arrivée au point de départ, à
l’idée de commencer un Journal : je n’ai pas d’amie. Afin d’être plus claire, je m’explique encore. Personne ne
voudra croire qu’une fillette de treize ans se trouve seule au monde.
D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait vrai : j’ai des parents que j’aime
beaucoup et une sœur de seize ans ; j’ai, tout compte fait, une trentaine
de camarades parmi lesquelles de soi-disant amies ; j’ai des admirateurs à
la pelle qui me suivent du regard, tandis que ceux qui, en classe, sont mal
placés pour me voir, tentent de saisir mon image à l’aide d’une petite glace de
poche. J’ai de la famille, d’aimables oncles et tantes, un foyer agréable, non,
il ne me manque rien apparemment, sauf l’Amie. Avec mes camarades, je ne puis
que m’amuser, rien de plus. Je ne parviens jamais à parler avec eux d’autre
chose que de banalités, même avec une de mes amies, car il nous est impossible
de devenir plus intimes, c’est là le hic. Ce manque de confiance est peut-être
mon défaut à moi. En tout cas, je me trouve devant un fait accompli et c’est
assez dommage de ne pas pouvoir l’ignorer. C’est la raison d’être de ce Journal. Afin de mieux évoquer
l’image que je me fais d’une amie longuement attendue, je ne veux pas me
limiter à de simples faits, comme le font tant d’autres, mais je désire que ce
Journal personnifie l’Amie. Et cette amie s’appellera Kitty.
[…]
[…]
[…]
Mardi 1er août 1944.
Chère Kitty,
« Un fatras de contradictions » sont les derniers
mots de ma lettre précédente, et les premiers de celle-ci. « Fatras de
contradictions », peux-tu m’expliquer ce que c’est au juste ? Que
signifie contradiction ? Comme tant d’autres mots, il a deux sens :
contradiction extérieure, et contradiction intérieure.
Le premier sens s’explique simplement : ne pas se plier
aux opinions d’autrui, savoir mieux que l’autre, avoir le dernier mot, enfin
toutes les caractéristiques désagréables pour lesquelles je suis bien connue.
Mais en ce qui concerne le second, je ne suis pas connue, c’est là mon secret. Je te l’ai déjà dit, mon âme est, pour ainsi dire divisée en
deux. La première partie héberge mon hilarité, mes moqueries à propos de tout,
ma joie de vivre et, surtout, ma tendance à prendre tout à la légère. J’entends
par là : ne pas me choquer des flirts, d’un baiser, d’une embrassade ou
d’une histoire inconvenante. Cette première partie est toujours aux aguets,
repoussant l’autre, qui est plus belle, plus pure et plus profonde. Le beau
côté de la petite Anne, personne ne le connaît, pas vrai ? C’est pourquoi
si peu de gens m’aiment vraiment. Bien sûr, je puis être un clown amusant pour un après-midi,
après quoi tout le monde m’a assez vue pour un mois au moins. […] Ce côté de la
vie à la légère, le côté superficiel aura toujours le pas sur le côté profond,
et sera par conséquent toujours vainqueur. Tu ne peux t’imaginer combien de
fois j’ai essayé de la repousser, de la rouer de coups, de la cacher, celle
qui, en réalité, n’est qu’une moitié de tout ce qui s’appelle Anne. Ça ne sert
à rien, et je ne sais pourquoi. Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle
que je me montre ne découvrent que j’ai un autre côté, le plus beau et le
meilleur. J’ai peur qu’ils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et
sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J’ai l’habitude de ne pas être
prise au sérieux, mais c’est « Anne la superficielle » qui y est
habituée et qui peut le supporter : l’autre, celle qui est « grave et
tendre » n’y résisterait pas. […] Anne la Tendre n’a donc jamais fait une apparition en compagnie,
pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je
sais exactement comment j’aimerais être, puisque je le suis… intérieurement,
mais hélas ! je reste seule à le savoir. Et c’est peut-être, non, c’est
certainement la raison pour laquelle j’appelle ma nature intérieure :
heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature
extérieure. A l’intérieur de moi, Anne la Pure m’indique le chemin ;
extérieurement, je ne suis rien d’autre
qu’une biquette détachée de sa corde, folle et pétulante.
[…] Celle que l’on n’entend pas sanglote en moi :
« Voilà, voilà où tu en es : mauvaises opinions, visages moqueurs ou
consternés, antipathies, et tout ça parce que tu n’écoutes pas les bons
conseils de ton propre bon côté. » Ah ! j’aimerais bien l’écouter,
mais ça ne sert à rien. Lorsque je suis grave et calme, je donne l’impression à
tout le monde de jouer une autre comédie, et vite j’ai recours à une petite
blague pour m’en sortir ; je ne parle même pas de ma propre famille qui,
persuadée alors que je suis malade, me fait avaler des cachets contre les maux
de tête et les nerfs, regarde ma gorge, me tâte le front pour voir si j’ai de
la fièvre, me demande si je ne suis pas constipée et finit par critiquer ma
mauvaise humeur. Je ne peux plus le supporter ; quand on s’occupe trop de
moi, je deviens d’abord hargneuse, puis triste, retournant mon cœur une fois de
plus de façon à montrer le côté mauvais et à cacher le côté bon, et je continue
à chercher le moyen de devenir celle que j’aimerais tant être, celle que je
serais capable d’être, si… il n’y avait pas d’autres gens dans le monde.
A toi,
ANNE
(Ce sont les derniers
mots de son Journal, le 1er août 1944. Trois jours plus tard, le 4
août 1944, Anne Frank fut envoyée dans un camp de concentration et elle mourut
sept mois plus tard).
Journal de Anne Frank,
traduit du Hollandais par Tylia Caren et Suzanne Lombard, éditions
Calmann-Lévy, 1950.
(Pour ne pas oublier la Grave, la Tendre, la Pure Anne Frank... et les autres). J'avais lu son Journal il y a si longtemps. En le découvrant dans cette bibliothèque de l'appartement, j'ai eu envie de le relire. Émotion.