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vendredi 15 mars 2019

Ce n'est pas demain que je vais avoir une antenne implantée dans le crâne et...

... que je vais pouvoir jouer au golf; même sans fracture ! Hein tonton ?



Grip overlapping
(C'est mon grip pour tenir mon club.
Pas étonnant que mon auriculaire soit complètement déformé)

Maintenant, quand vous allez faire une radio, on vous remet le compte-rendu mais pas question de voir le radiologue. On se demande d'ailleurs si c'est bien lui qui a fait ce compte-rendu quand, en bas de celui-ci est indiqué sous le nom du radiologue :"Document signé électroniquement". Pfff ! Donc, vous n'avez pas de fracture (tant mieux, pas de plâtre) mais vous restez avec votre douleur, qui vous handicape pas mal. Il faudrait revoir le toubib pour savoir pourquoi la douleur perdure. Plus je vieillis et moins j'ai envie d'aller voir les médecins. Une invitation, avec cette nouvelle médecine, à l'automédication. Prendre des antalgiques pour soulager la douleur, passer chez le pharmacien qui m'a proposé des emplâtres imbibés d'antiinflammatoire (j'ai acheté),  jeter un coup d’œil sur Internet pour se renseigner.  Marre. Marre de tout. Marre aussi du ciel gris, du vent, du crachin.

Et mes mains, tu les aimes mes mains ? Sans chair ni vieille peau, elles font leur petit effet non? Tsss!




Et là, je me marre ! Autre sujet :  ma toubib me prescrit une IRM de contrôle pour "bilan de vertiges et migraines" (migraines quotidiennes dès le réveil). Pas de rendez-vous possible avant le mois d'août. Je dis : merci à la secrétaire en précisant que je rappellerai plus tard. Non mais ! J'ai le temps de mourir d'ici-là d'un AVC ou d'autre chose de cérébral, ou de devenir un légume et, si rien ne se passe d'ici le mois d'août, c'est que ça va bien, alors pourquoi aller subir en août (nous sommes en mars) ces marteaux-piqueurs dans mes oreilles déjà lésées. Basta ! Marre de la médecine. Je ne suis plus patiente

.../...
Il est temps que je me remette à lire. A lire des choses que j'aime : Journaux intimes, Correspondances. En ce moment, lecture de textes sur Beyrouth de Richard Millet, un petit livre acheté d'occasion. Un joli tirage sur du beau papier aux Éditions du Champ Vallon, collection "des villes", 1987.

"C'est à peine si je reconnais la ville. j'ai sous les yeux deux photographies nocturnes de Beyrouth. [...]  
Je ne la retrouve qu'en songe, ou dans les paroles des Beyrouthins exilés - dans le grain de voix qui savent mêler la douceur à une extrême décence, façon de signifier le désespoir."
Pourquoi ce livre a retenu mon attention? Par son auteur (souvent mal aimé), dont j'aime l'écriture et par son titre, Beyrouth. L'été dernier, j'ai vu une exposition d'un artiste-peintre, Paul Bloas dont quelques œuvres m'ont intéressée, et particulièrement celle représentant un homme, géant (titan), un vautour au-dessus de la tête, elle figura sur un mur du centre ville à Beyrouth en 1992. J'aimais le mouvement de l'homme et la vision du vautour, une figuration à la limite de l’abstraction, dans des couleurs ocres rouges. Elle ressemblait à celles ci-dessous mais c'en était une autre :


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Et voilà comment, par association d'idées, des livres entrent dans ma bibliothèque.

.../...

Autre sujet : aujourd'hui, j'ai bien aimé les slogans de la jeunesse qui se mobilise pour le climat et la planète ! Vu dans le quotidien suisse Le Temps  :



(J'ai balancé mon Nutella cet été. Hop ! à la poubelle, après qu'un ami m'a dit : laisse-le fondre au soleil et tu verras le liquide gras au-dessus de la pâte à tartiner. Je l'ai fait, je l'ai vu, ça m'a suffi).

(Cliquer puis afficher pour agrandir)

Cet après-midi, dans Quimper, de nombreux lycéens, étudiants manifestaient et, je fus très surprise de voir des groupes munis de grands sacs plastiques ramasser les mégots et autres détritus sur les trottoirs. Bigre ! Que voilà une belle manifestation, pacifique, qui joint le geste aux idées. Bravo les jeunes !


Photo Ouest-France


Hier, vu un reportage incroyable, une "truc de ouf". Un homme, jeune, s'est fait implanté une antenne dans le crâne, Neil Harbisson. Ça ne lui pose pas de problème, sauf pour passer la douane quand il voyage.  Lire l'article, ça sera plus clair. Là, il me faudrait une antenne quelque part pour tenir le coup, je suis dépassée mais fascinée. Dis papa, tu n'en reviendrais pas de tout ce qui se passe en 2019, toi qui nous disais déjà dans les années 60 en voyant à la télévision le premier homme sur la lune (Amstrong en 1966) : vous, vous verrez des chose EXTRAORDINAIRES EN L'AN 2000. Tu n'en reviendrais pas. Et ce n'est que le début. Heureusement que je vais mourir bientôt, je n'arrive plus à suivre.

dimanche 19 décembre 2010

Exquise journée dominicale

Ce fut un des ces dimanches à rêvasser en écoutant de la musique, un de ces dimanches à m’interroger pendant une heure pour savoir ce que j’allais faire entre mes rêveries, et je rejetais tous mes projets avec des prétextes non argumentés pour ne pas sortir. Je regardais le ciel par la fenêtre, je trouvais qu’il était beau, suffisamment beau pour vouloir mettre le nez dehors; mais j’entendais le vent comme une tornade dans le conduit de ma cheminée, cela me faisait frissonner bien que la pièce fût très chauffée. Il était déjà presque 11 heures, j’entendais les cloches battant le rappel de la messe pour les fidèles et heureux croyants. Le vent commençait à défaire les voiles de protection de mes plantes et je dus aller resserrer le cordon pour ne pas retrouver mon « emballage » sur le toit du voisin ou dans la rivière de l’Odet.


Cela m’occupa un peu, l’heure du déjeuner approchait. Rien de spécial, mes petits déjeuners tardifs m’autorisent à me suffire d’un potage, d’un yaourt, d’une clémentine et d’un café ! C'était dimanche et j'étais loin de ceux familiaux de mon enfance, la maison embaumait dès le matin, du repas du déjeuner et je n'oublierai jamais cette odeur de la tarte du dimanche dans le four qui me faisait sortir de mon lit. Je déteste cuisiner le midi, je réserve cela pour le dîner. En dégustant mon délicieux potage « thaï » (merci Knorr) j’écoutais Les Papous. Fin de l’émission, vaisselle faite, je m’interrogeais à nouveau sur mon programme, le vent n’avait pas faibli et quelques nuages étaient venus colorer le ciel, ma cheminée sifflait toujours autant. Et si j’allais en ville écouter les crieurs de Noël, voir les patineurs près de la cathédrale ? Mmmm, non. Et si j’allais voir l’expo au musée des Beaux-Arts ? Des portraits et autoportraits, voilà qui devrait m’intéresser ? Mmmm, non. Une autre fois.
Je sentais que je m’enfonçais un peu plus dans mes coussins. Je me levais alors, je mis un CD des Quatuors de Schubert, je retournais dans mon canapé et j’ouvris mon livre :

L’élève Bérénice

C’aura été la mode, dans ces dernières années, que de porter au poignet un ou plusieurs de ces bracelets dits brésiliens, étroits lacets de laine aux couleurs diverses, qu’on nouait en formant un vœu muet et ne devait ôter qu’ils ne tombent d’eux-mêmes. Quand Bérénice noua à mon poignet un de ces frêles bijoux, tressé par ses soins, elle était mon élève depuis plusieurs mois, et ce qu’il fallait bien appeler notre histoire avait pris un pli singulier. C’était une de ces froides journées de mars au cours desquelles on se prend à chercher du bout des lèvres, un peu de douceur. Et je me rappelai, ce jour-là, la douceur de septembre, de cette matinée où, nouveau venu dans l’établissement, j’avais pris possession de cette classe de troisième, un peu hébété par deux mois de retraite entre le granit et l’eau et une histoire d’amour à enfouir en moi plus difficilement qu’en une terre.
Je ne l’ai pas remarquée tout de suite – ou, si je l’ai fait, c’était pour chercher entre son nom et son visage des correspondances qui me satisfaisaient sans pour autant détacher cette élève de ses condisciples les plus évidemment jolies. Qu’elle s’appelât Bérénice ne pouvait que ravir un rêveur exigeant de noms et de visages ; elle descendait par sa mère d’une famille levantine et je ne me lassais bientôt plus d’interroger cette très jeune fille de treize ou quatorze ans, pour la seule lumière de son prénom qui sonnait comme un orient basculé dans le français racinien, avec pour Césarée le souvenir de mes errances adolescentes dans Antioche, Apamée, Palmyre ou Baalbek. Elle n’était d’ailleurs pas belle que de son prénom : le patronyme méridional, évoquait, très sonore, une terre dans le Laurageais ; et le visage, d’un ovale parfait, entouré de longs cheveux châtains, clairs et fins, semblait vivre autour d’yeux d’un marron si chaud qu’on finissait par ne plus attacher d’importance au reste du corps, menu, d’une taille médiocre, quoique bien fait, et trop sage sans doute (de cette sagesse tendre des timides, des amoureuse, des réprouvées) pour que mon cœur ait eu devant elle ces petits rebondissements que savaient si bien susciter d’autres filles de la classe, d’une beauté arrogante, offerte et dérobée tout à la fois, et dont je m’empressais de boire tout le charme.


Richard Millet, in Cœur blanc, Nouvelles, éditions P.O.L. 1994.

J'ai déjà dit ici et ce que je pensais de Richard Millet, je continue de le lire, avec un plaisir certain.

Ont suivi dans cette journée, une pause tea-time, et après Schubert, un CD de jazz.

A 18 heures, il faisait nuit, plus un souffle de vent, j'enfilais mon gilet pour aller sur la terrasse, j'apercevais l'Odet, je frissonnais, tout était calme, luxe et volupté.


Ce fut une exquise journée dominicale. J'eus une pensée pour Jacqueline de Romilly qui venait de disparaître. Je l'écoutais religieusement lorsqu'il m'arrivait de l'entendre (très rarement) à la radio. Je n'ai lu qu'un livre d'elle : Les roses de la solitude, un livre de souvenirs que j'avais trouvé émouvant. Ce livre était à ma portée, je ne suis pas sûre que ses autres ouvrages le fussent.

Il est 22 h 30 et j’écris ceci.

samedi 20 mars 2010

Richard Millet suite

Le 18 avril 2008, Eric Chevillard écrivait ceci dans son Journal 2007-2008, L'autofictif (p. 158-159) :

"Richard Millet écrit : Si je dis que l'Afrique (à l'exception de la chrétienne Éthiopie) ne m'intéresse pas, que ses langues, ses habitants, ses paysages, ses religions, ses moeurs, ses formes de civilisation me laissent de marbre, que je m'y sens esthétiquement indifférent, si je dis que je n'ai jamais désiré une Africaine, et que je vois ce continent à peu près comme le narrateur du roman de Conrad Au coeur des ténèbres, cela implique-t-il que je sois "raciste"? devrais-je cesser de me référer à cette très personnelle échelle de valeurs et de goûts qui font de moi un être désirant, ouvert, frémissant?

Certes pas, pour la première question. Certes non pour la seconde. Mais comme l'Afrique va pâtir de cette indifférence! Car c'est justement ce désir qui fait défaut à l'Afrique, le désir de Richard Millet, qui la redresserait, ce fort et ardent désir, toute cette sève d'un coup, vous pensez, comme elle eût fécondé l'Afrique!

Quelle lumière sur la brousse, à faire pâlir le soleil fixe au-dessus, le désir de Richard Millet! Voilà le feu qui manque aux reins du mâle africain. Eau qui irrigue et baptise, encre qui instruit, cette semence épandue à longs traits sur les terres stériles eût changé la donne! L'Afrique pourtant va devoir survivre sans le désir de Richard Millet, sans son frémissement non plus, c'est dire si elle va plutôt dépérir et se lézarder encore, c'est dire aussi si l'ingrate femme africaine continuera longtemps de son geste archaïque, indolent, mais auguste, à piler le millet."

Je pense que ce billet de Eric Chevillard a dû lui être inspiré par le livre de Richard Millet, L'opprobre, qui a fait couler pas mal d'encre à sa sortie. Je ne l'ai pas lu, j'ai découvert Richard Millet cette année et il est vrai qu'en fermant chacun des livres lus je me dis à voix haute : quel talent ce ...! Mais si mais si, on peut avoir du talent et l'être. Car bien sûr, on ne peut passer sous silence cette impression de malaise parfois en le lisant. Mais pour autant, doit-on censurer un auteur, ne pas le lire, parce qu'il écrit parfois des horreurs, car ici, il s'agit bien d'horreurs. Non, je n'ai pas envie de lire L'opprobre qui j'en suis sûre me révulserait. Je ne renie pas pas non plus le plaisir intense (et pas coupable) que j'ai eu jusqu'à présent à lire quelques-uns de ses livre, sa langue est belle, crue, dérangeante, remarquable. Mais peut-être n'ai-je lu que les plus soutenables? Il me reste à lire La confession négative et le dernier, Le sommeil sur les cendres, éd. Gallimard.

J'ai terminé La voix d'alto, magnifique. Dernier extrait, p. 248-249 :

"Je n'aime pas la danse. Je n'ai jamais dansé. J'ai une trop haute idée du rythme pour m'abandonner aux transes collectives par lesquelles mes contemporains pensent exorciser la peur de la mort. Et puis le corps humain ne m'est supportable que dans la semi-obscurité des chambres, ou au-delà de la rampe. Comme beaucoup de musiciens j'écoute peu de musique pour mon propre plaisir et je n'aime guère regarder jouer les autres; il y a quelque chose d'obscène dans le visage d'un interprète sur scène, autant être surpris aux cabinets ou en train de jouir, et je ne suis pas loin de penser que je pourrais haïr la musique à cause du visage qu'elle me donne lorsque je joue et que je n'ose me représenter, particulièrement lorsque mon jeu ne parvient pas à me le faire oublier, ce visage, ni ce qu'il peut avoir de grotesque, de laborieux, d'indécent, surtout si on songe que la plupart des gens vont au concert autant pour voir que pour écouter, car ils ont en vérité peur de la musique; celle-ci possède un si puissant pouvoir d'abstraction qu'elle finit toujours par nous conduire au-delà du plaisir pour nous placer face à notre propre nuit, à notre néant, à l'irrémédiable : ils viennent nous voir mourir à leur place".

Il y a les écrivains que j'aime lire et que j'aurais aimé - que j'aimerais - rencontrer et il y a ceux que j'aime lire sans avoir aucune envie de les rencontrer. Et, bizarrement il y a aussi des écrivains qui sont mes amis, que j'aime rencontrer et que je n'aime pas lire du tout!

mardi 16 mars 2010

La voix d'alto

"Faut-il que je me justifie, que je redise qu'en fin de compte je n'aimais pas plus Delphine que je n'aimais Nicole, mais que cette absence d'amour n'était pas de même nature, qu'avec la première il y avait l'obscure volonté de me perdre et, avec l'autre, l'espoir d'accéder à une forme supérieure de la solitude? Je me laissais aimer par elles afin que leur amour me touche comme une grâce, que j'en sois illuminé, rendu meilleur et, pourquoi pas, amoureux à mon tour puisque je n'étais pas loin de penser, comme Delphine, qu'il n'y a pas d'amour sans réciprocité - à ceci près, aurais-je pu ajouter, avec Nicole, cette fois, que ce sont la plupart du temps des réciprocités inégales, d'où naît toute l'injustice du monde, et que, me dirait-elle plus tard, nous étions les seuls, elle et moi, capable de les battre en brèche; des sortes de justes, ajoutait-elle, en donnant à notre amour une dimension qu'il me restait à mériter.
En vérité je me tenais à distance de tout : dans le lointain, sur l'autre rive d'où j'assistais à mes amours sans pouvoir rejoindre celles qui les inspiraient et qui en paraissaient souvent plus les ombres que les personnes de chair à qui j'inspirais un sentiment en fin de compte désespérant. Ni pire ni plus frivole qu'un autre, pourtant, pas plus un libertin comme Tobias Suttermans qu'un vrai indifférent : un type qui avançait avec sur les épaules le poids de neige d'un frère mort et qui n'avait, pour se sentir peu ou prou de ce monde, que la musique et les femmes, l'alto me rapprochant des femmes et celles-ci me renvoyant à lui, sans cesse, en un mouvement que je ne cherchais pas à contrôler - auquel, même, je m'abandonnais avec une légèreté qui était à mes yeux l'unique chance de ne pas sombrer dans ce dans quoi je voyais tomber tant d'autres et où je me suis trouvé à mon tour sur le point de choir, lorsque j'ai été las de Delphine et que j'ai avoué à Nicole combien j'étais effrayé de voir cet amour entrer dans son propre hiver."

Richard Millet, La voix d'Alto, p. 177-178.

Il m'arrive de trouver le bonheur dans la solitude d'une après-midi comme celle d'aujourd'hui, en lisant ce livre dont l'extrait est suivi de quelques pages divines, sensuelles et musicales, en écoutant d'abord en sourdine pour ne pas déranger ma lecture, The Two and Three Part Inventions de Bach par Glenn Gould, puis de fermer le livre pour m'imprégner de ce que je viens de lire, rehaussant alors le son de Bach, fermant les yeux, lovée dans mon canapé, les rouvrant pour observer à travers la fenêtre les oiseaux danser dans le ciel puis se réfugier dans les ouvertures du clocher de l'église que j'aperçois, les refermant pour écouter à nouveau Glenn Gould, pensant alors que ce moment de bonheur-là je ne pouvais le ressentir pleinement que dans la solitude.

mercredi 10 mars 2010

Eloge de la distance amoureuse

Richard Millet, l'un des écrivains contemporains le plus controversé. De droite aucun doute, dérangeant certes. Mais tellement talentueux. Quelle écriture; à chaque fois que je commence un livre de cet auteur je suis fascinée, je ne respire plus, je ne peux pas m'arrêter de le lire, tout comme ses phrases, dont une seule parfois fait cinq pages. Encore un auteur dont je lis les livres dans le plus grand désordre - et la plus grande excitation - mais c'est le même écrivain dans chaque livre, disons dans ceux que j'ai lus, car justement en parlant de controverse, voir ici.

"Il écrit l'une des proses les plus musicales et les plus exigeantes d'aujourd'hui mais peu de gens le savent. Intransigeant, secret, amoureux de la langue comme de la beauté adolescente, Richard Millet fait du roman une manière de gloire." Le Matricule des Anges.

Je lis donc en ce moment La voix d'alto qui est une sorte de dialogue amoureux relaté plus tard par le narrateur. C’est une histoire d’amants. Elle, Nicole veut mourir, car à quarante-quatre ans, elle craint la dégradation inévitable de son beau corps. Elle est médecin, et rien ne l’effraie plus que la déchéance physique. Entre eux, ce n’est pas de l’"amour" - ni dépendance, ni violence, ni domination, ni ennui. Les sentiments humains sont trop peu de choses, pensent-ils d’un commun accord, et le sexe souvent vulgaire.

"Plus qu'une histoire, La Voix d'alto est une suite de longues étreintes entrecoupées de confidences intimes entre Philippe, un musicien, dernier fils de paysans corréziens, et Nicole, une radiologue irlando-québécoise qui, un jour d'éclipse à Paris, décide à 44 ans qu'elle doit mourir avant de perdre sa beauté. On retrouve là le meilleur de Millet, son obsession pour les corps et le sexe, l'ambiguë cruauté des relations hommes-femmes, cette mise à distance des salissures et de la trivialité du quotidien, ces scènes d'anthologie, comme les séances de dissection à l'hôpital de Montréal. Il y a aussi ces souvenirs et ces secrets d'enfance qui planent au-dessus du plateau de Millevaches ou de la plaine québécoise, ces détours par Beyrouth et Cracovie, l'omniprésence de la musique, «autre versant du silence», l' «obscurité lumineuse» de l'altiste «râcleur de temps». Et puis encore ces vagues de mots, cette houle de phrases immenses, baroquissimes, qui n'en finissent pas de déferler, page après page, chapitre après chapitre."
L'Express, Olivier le Naire, 2001.
"« La Voix d'alto », même si je lis beaucoup et de tout, restera au firmament de mes lectures depuis plus de dix ans". BibliObs par Antigone.
« Il n'y a pas de commencement à une histoire d'amour, elle a toujours commencé et elle finira sans doute comme elle a commencé, sans vraiment prendre fin, même quand nous ne serons plus là, mon amour », m'a-t-elle dit aux premiers temps de ce qu'il faut bien appeler notre liaison, faute de mieux, lorsque je l'écoutais parler dans le calme du lointain, offerte et déjà plus tout à fait présente, elle, la lente, l'étrange, la belle émigrée, qui n'aura jamais été tout à fait là, je le sais maintenant, pas voulu être là, non, pas dans l'évidence du jour ni dans le pauvre mystère de ce qui succède au jour, mais dans la vraie nuit qu'elle appelait aussi la vérité sur soi : « la seule », ajoutait-elle avec une solennité qui m'agaçait, au début, puisqu'il y a eu un début, malgré tout, ces premiers mots, gestes, effleurements rêvés ou réels qui sont un tâtonnement d'aveugle en plein midi, retour sur soi, recherche de la vérité, ce peu de vérité qui a l'éclat d'un ongle dans la nuit…
Elle regardait avec dégoût la fausse monnaie des sentiments, des images, des mots. L'appauvrissement des langues la désolait, comme le peu de secret qu'elles recèlent.
« Les langues souffrent et meurent comme des corps », murmurait-elle en souriant.
Elle se sentait cernée, assiégée, égarée — sans préciser par quoi. Elle attendait des signes. Certains phénomènes météorologiques la terrifiaient, l'indignaient même, m'avait-elle laissé entendre, le jour de la grande éclipse, le 11 août 1999, si je me souviens bien. J'avais chaud. J'ai toujours eu trop chaud, même en hiver, dans les chambres, les rues, les sous-sols des villes, à cause, j'imagine, de mon enfance à Siom, dans le haut Limousin, parmi les grands vents et des hivers où le froid semblait devoir faire surgir de la nuit les loups de l'ancien temps et où j'ai passé mes premières années à lutter contre ça, le froid, l'obscurité, la solitude, les loups, les barbares et tout ce qui n'était pas tout à fait mort et hantait les abords de Siom.
Le jour de l'éclipse, j'avais quitté dans la matinée une jeune Polonaise dont le lit donnait sur les marronniers du bois de Vincennes et avec qui je vivais un de ces amours tranquilles qui sont aux hommes mûrs une musique de l'aube, puis j'étais passé, non loin de là, pour prendre une partition au conservatoire de Fontenay-sous-Bois, où je tiens la classe d'alto durant l'année scolaire et où on me laissait disposer, cet été-là, d'une salle où répéter avec quelques amis des quintettes français de la fin du XIXe siècle.
Dans le RER la chaleur était dégradante, pour moi plus que pour les autres, puisque l'homme de la rue, l'homme des foules, a pris l'habitude de se dévêtir autant que les femmes, de sorte qu'assis sur une banquette du train on a souvent les yeux et le nez sur cela même que des siècles de civilisation avaient eu pour but de dissimuler ou de ne proposer que par éclairs, dans l'échancrure ou le bâillement du vêtement : les poils des jambes, des aisselles, des torses, et ces tatouages qui fleurissent dans les fins de siècle, fleurs, prénoms, oiseaux, dragons, slogans, idéogrammes, cris d'amour et de haine, emblèmes de religions naissantes ou moribondes.
Avilissante chaleur, pour eux comme pour moi, ai-je pensé avec le sentiment d'en être plus affecté que ces gens à demi nus, non pas parce que je leur serais supérieur mais parce que je suis un artiste et que cette condition est à mes yeux bien plus importante que le fait d'être citoyen d'un pays transpirant, désœuvré, morose, oublieux, et si conscient, moi, de ce que je dois à la musique que je n'ai jamais touché mon alto sans être convenablement vêtu, même chez moi, lorsque j'ai trop chaud et que je suis seul, travaillant un morceau et incapable de me représenter Marc-Antoine Charpentier composant en linge de corps ses Leçons et ténèbres, ou Alban Berg en caleçon son Concerto à la mémoire d'un ange. Oui, indigné à l'idée que la musique puisse se jouer en débraillé alors qu'elle est la seule chose qui me fasse supporter l'idée qu'il y ait désormais un temps où Nicole n'est plus et un autre, peut-être peu lointain, où mon corps reposera dans la froide terre de Siom."

(P. 11-12-13)

La voix d'alto, Richard Millet. Éditions Gallimard - Blanche, 2001.

vendredi 25 décembre 2009

Dévorations

Je viens de terminer le livre de Richard Millet. Entre malaise et admiration c'est ainsi que j'en ressors. Mais j'ai été littéralement emportée par cette histoire où je décèle encore de l'autobiographie bien que le narrateur soit une narratrice. Et l'auteur s'est mis dans la peau de cette femme, dans son mal être, dans ses tripes que c'en est époustouflant. Quelle tourmente dans cet être, dans cette femme, qui n'est sans doute que la tourmente de l'auteur.
L'écriture est à la fois violente et incandescente. La passion amoureuse de cette femme est dévastatrice et Richard Millet fouille dans ses entrailles avec des mots d'une crudité violente mais qu'on ne peut qu'admirer. Je voulais lire un texte un peu léger pour mieux digérer La vieillesse de Simone de Beauvoir, en cours de mes lectures mais là c'est un peu raté. Ceci étant je ne regrette pas cette lecture, nonobstant le sentiment de malaise qui m'a tenaillé en le lisant, mais ne pouvant m'en détacher tant je trouve fascinante l'écriture de cet auteur. Je vais pour me détendre, je l'espère, trouver ce qu'il me faut dans les livres de Philippe Annocque que je viens d'acquérir; j'ai déjà parcouru quelques pages qui me font sourire, c'est de bon augure.

Je ne saurai mieux résumer Dévorations qu'en reprenant cet extrait de Richard Blin paru dans Le Matricule des Anges.

"Un roman de Richard Millet, pour explorer la face cachée de la douleur d'être et de la mort amoureuse.
C'est le récit oralisé, l'envoûtante remémoration d'un amour impossible entre une serveuse de restaurant et un écrivain revenu de tout, qui a choisi de redevenir " maître d'école ". C'est elle qui raconte, elle qui ne connaît rien aux stratégies amoureuses, qui ne s'est même jamais montrée nue à personne. Et voici qu'arrive cet homme autour duquel sa vie va se mettre à tourner follement. Mais comment être quelqu'un aux yeux d'un autre quand on sait n'être rien, et n'y rien pouvoir ? Comment vivre quelque chose avec un homme, " habitué à n'être rien ", un écrivain n'étant qu'" une sorte de revenant " ?
C'est cet impossible qu'évoque Dévorations, en retraçant cette quête insensée d'un bonheur qui, " fût-il un mirage ou une destruction mutuellement consentie, n'en reste pas moins ce qui nous empêche de sombrer dans la folie ". "

jeudi 15 octobre 2009

L'objet du scandale

Guillaume Durand, ou comment faire de l'audience avec des sujets écoeurants!
Nouveaux gadgets pour espionner son conjoint...
Nouveaux sites Internet pour pratiquer l'adultère en toute "légitimité"...
... avec la bénédiction du Père de machin chouet? Amen!

Vite, écoutons la radio ou prenons un bon livre. Dernier paragraphe du livre de Richard Millet, Le goût des femmes laides terminé hier soir :

"Un récit impossible, je le savais, je la sais encore qu'on me soupçonnera d'avoir forcé le trait, de m'être montré masqué, de n'avoir tombé mon masque que pour en révéler un autre, bien plus effrayant, puisque moralement inacceptable, et que l'accent de vérité qu'on peut trouver à mon récit n'est qu'une forme de dénégation, une dévorante quête du démenti, cherchant la consolation du vivant (...), attendant qu'une femme très belle vienne enfin à moi pour démentir ma laideur, la réduisant en cendres, me faisant oublier ce que je suis en me donnant mon vrai visage, celui qui était le mien avant que je ne rencontre celui de ma mère, bien que je sache que rien ne changera pour moi, que tout commence et finit de la même façon, pour les laids comme pour les autres, dans la défaite, l'absence ou l'impossibilité de l'amour qui aura été ici-bas notre seule manière d'aimer."

Il faut toujours aller jusqu'au bout d'un livre, attendre de l'avoir terminé, pour s'en faire une opinion. Je n'aurai peut-êre pas écrit comme hier, que j'étais un peu déçue par le fait que ce soit une autofiction! Qu'importe du moment que l'écriture est superbe, et puis ne dit-on pas : je est un autre?

dimanche 11 octobre 2009

***

C'est merveilleux de découvrir les êtres à travers la littérature.
On croyait les connaître un peu mais leurs lectures vous les révèlent.
Les non-dits deviennent parlants.
Les silences des cris stridents.
On ne lit toujours que ce qu'on aime - parce que çà nous touche, nous atteint -, ce qui est soi.

Ce qui me tordait le ventre, ce n'était pas le désir ou la peur, ni même le combat qu'ils menaient en moi, mais ce qui reste d'espérance, en dépit de tout, dans les situations les plus vaines, et que je n'étais pas encore encore en mesure d'appeler le possible, lequel est le nom apaisé de l'espoir, et dont l'idée serait tout ce qui resterait à un être tel que moi (...) : faire l'amour, écrire une oeuvre, ou se tuer, oui, quelque chose de cet ordre...
(...)
... la solitude faisait surgir à mes lèvres des buissons d'épines qui me mettaient au bord des larmes.
Richard Millet, Le goût des femmes laides.