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vendredi 22 janvier 2016

Le besoin de tout dire

 

Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 1, figure page 0039

"Quoique né homme à certains égards
j'ai été longtemps un enfant."

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions

"Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu."

Livre I.

"Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur ; et pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue, à l'éclairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse juger par lui-même du principe qui les produit.
 
Si je me chargeais du résultat et que je lui dise : tel est mon caractère, il pourrait croire, sinon que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore, même en le voulant, n'y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C'est à lui d'assembler ces éléments, et de déterminer l'être qu'ils composent : le résultat doit être son ouvrage; et s'il se trompe alors, toute l'erreur sera de son fait. Or il ne suffit pas pour cette fin que mes récits soient fidèles, il faut aussi qu'ils soient exacts. Ce n'est pas à moi de juger de l'importance des faits ; je les dois tous dire, et lui laisser le soin de choisir. C'est à quoi je me suis appliqué jusqu'ici de tout mon courage, et je ne me relâcherai pas dans la suite. Mais les souvenirs de l'âge moyen sont toujours moins vifs que ceux de la première jeunesse. J'ai commencé par tirer de ceux-ci le meilleur parti qu'il m'était possible. Si les autres me reviennent avec la même force, des lecteurs impatients s'ennuieront peut-être, mais moi je ne serai pas mécontent de mon travail. Je n'ai qu'une chose à craindre dans cette entreprise : ce n'est pas de trop dire ou de dire des mensonges, mais c'est de ne pas tout dire et de taire des vérités."

Livre IV, Texte final. 

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions.

 
« Que de riens, que de misères ne faut-il point que j’expose, dans quels détails révoltants, indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes, pour montrer comment chaque impression qui a fait trace dans mon âme y entra pour la première fois. »

Pourquoi Rousseau éprouve-t-il le besoin de tout dire, de dire toute sa vérité ?

Cette semaine dans les NCC : en immersion dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau.


samedi 15 août 2015

Samedi 15 août 2015

"Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même."
Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire.

Cette après-midi de 15 août (Sainte Marie), je croisais sur le chemin de halage 
quelques solitaires. Ils ne gênaient pas ma rêverie, ils l'animaient.
Je pensais à toi, maman.







Au retour,  le jeune homme que j'avais croisé à l'aller avec sa guitare,
faisait ses gammes, très discrètement, sur ce banc.
Je le photographiais, discrètement.


"Le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l'accent, dans la démarche, et semble se communiquer à celui qui l'aperçoit."
Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du Promeneur solitaire.
 

mardi 9 juillet 2013

Des êtres, des images... indélébiles

Il y a des êtres que vous n'avez connu que peu de temps et qui ressurgissent dans votre mémoire aussi vivement que si vous les aviez vu la veille.

J'écoutais ce matin dans les NCC* l'analyse de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau et c'est elle que je revoie, cette jeune fille - j'étais alors en internat dans un lycée - dans la salle d'études, plongée chaque soir dans cet ouvrage. Elle était petite, les cheveux courts, bruns, touffus, frisés avec un visage joufflu, généreux, des yeux rieurs. Rien n'aurait pu la distraire de sa lecture. Plus tard elle entamera d'autres ouvrages, d'auteurs que nous étudiions ou pas. Je l'admirai, je trouvai ses lectures plus pointues que les miennes; je m'initiai alors à Simone de Beauvoir avec Les mémoires d'une jeune fille rangée.
Nous poursuivions les mêmes études, pas du tout littéraires mais c'était la première année où nous avions des cours de philosophie.
Un jour j'osais lui demander si cet Émile était intéressant. Je me souviens de ses joues roses qui s'enflammèrent en m'en parlant. Ensuite nous avons souvent parlé des livres que nous aimions.
Je n'en suis pas sûre mais je crois qu'elle s'appelait Suzanne.
Nous portions des blouses obligatoires; sur cette photo elle a les mains dans les poches, elle ferme les yeux et sourit. Je me demande si elle ne pensait pas à Emile en cet instant en se disant : je suis Sophie?


(Cliquer pour agrandir. Hum!)

* Toute la semaine dans les NCC est consacrée aux "Sophie" dans la littérature.

vendredi 17 décembre 2010

De l'amour, chez Rousseau

Une semaine dans les NCC sur l’Amour. Évidemment, je jubile et pourtant j’enfonce un peu plus le clou dans mon cœur ; comment peut-on vivre sans aimer ? Sans ce souffle de vie qui nous porte, nous transporte, mieux vaut mourir tout de suite.

Mardi : Allan Bloom lecteur de Rousseau.

L’émission commence par un extrait de La Nouvelle Héloïse : comment l’amour peut gouverner une âme jusqu’à son dernier souffle.
L’intrigue :
« La Nouvelle Héloïse relate la passion amoureuse entre Julie d’Étanges, une jeune noble, et son précepteur, Saint-Preux, un homme d’origine humble. Après avoir tenté de s’en défendre, ce dernier va tomber sous le charme de sa jeune élève. Saint-Preux et Julie vont alors s’aimer dans le décor romantique du Lac Léman, mais leur différence de classe sociale les force à garder leur relation secrète. En raison des conventions sociales qui empêchent cet amour de s’exprimer au grand jour, Saint-Preux quitte la Suisse pour Paris et Londres d’où il va écrire à Julie. Ces deux personnages vont alors échanger de nombreuses lettres et billets amoureux délibératifs, cherchant une réponse au dilemme que leur pose leur amour et à la situation catastrophique qu’elle engendre… ».

C’est un roman qui est d’autant plus vivant, vivace (dixit R. Enthoven) qu’il ne débouche jamais..., ou plus exactement, qu’ils (les amants) ne finissent pas ensembles. C’est un amour qui se vit malgré tout sur le mode du regret de n’être pas vécu, ou de la sublimité d’un amour idéal qu’on ne vit pas.
Réplique de Claude Habib son invitée : Mais il est quand même vécu car il y a eu une nuit d’amour stupéfiante. La sexualité est au centre de l’amour, c’est une épreuve nécessaire de la passion, il n’y a pas de passion sans cet acte sexuel par lequel il [l’amour] culmine.

Plus loin dans l’émission, ce bel extrait de l’épilogue dans L’Amour et l’Amitié de Allan Bloom (philosophe américain), traduit par Pierre Manent.

«L’amour est besoin, désir, conscience de notre incomplétude. C’est une passion de l’âme qui engage le corps et vise à l’union des deux, aussi difficile que soit celle-ci.
L’amour est un oubli de soi qui rend l’homme conscient de soi ; une déraison qui est la condition pour qu’il raisonne sur lui-même.
La peine qu’il produit est liée au plus extatique des plaisirs et il fournit les expériences primordiales de la douleur, de la vie, de la beauté. Il contient de puissants éléments d’illusions, il est peut-être de part en part illusions, mais ses effets ne sont pas illusoires.
Celui qui aime peut accomplir les actions les plus prodigieuses de la manière la plus spontanée, sans être guidé par un principe ni commandé par le devoir.
Celui qui aime sait la valeur de la beauté, il sait aussi qu’il ne peut vivre bien – peut-être même qu’il ne peut vivre du tout – s’il reste seul. Il sait qu’il ne se suffit pas à lui-même.
L’amant est l’expression la plus claire de l’imperfection naturelle de l’homme et de sa quête de la perfection.»


L’amour chez Rousseau est imaginaire et fondamental.
La solitude est d’abord une séparation ; quand on est seul on est déchiré.

Rousseau dit dans l’Emile qu’il y a bien une perception de l’âme de l’autre dans le choc amoureux. Ce qui se produit entre deux êtres c’est bien une vision l’un de l’autre, c’est une vision qui ne s’accorde à rien de ce que la société peut voir.
« On a fait l’amour aveugle, c’est qu’il a de meilleurs yeux que nous et qu’il voit des rapports que nous ne pouvons apercevoir. »
Dans cet instant de la compréhension érotique de l’autre vous voyez l’essentiel de l’homme (dixit Claude Habib).

On en est qu’à la moitié de l’émission, on peut l’écouter entièrement ici.