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vendredi 1 février 2019

***

Pluie toute la journée, c'est la rengaine du mois de janvier qui se poursuit aujourd'hui 1er février.
Sur la côte, pas d'embellie, la pluie aussi.
Difficile de tenir son parapluie de la main gauche et l'appareil de photo de la main droite; sans bouger la main d'appuyer sur le déclencheur. Bécassine se débrouille... pas trop mal.
Il y a une semaine elle faisait la balade côté Avenue de la plage, aujourd'hui, pour changer et pour rendre l'atmosphère encore plus tourmentée, elle décida de se promener Avenue de la mer.




En une heure de marche, Bécassine n'a croisé que deux promeneurs. Une photo floue : ben oui, toujours d'une main, tenir l'appareil, appuyer sur le zoom et capturer, c'est bougé ! En plus avec un gant et les doigts gelés! A-t-on jamais vu Bécassine avec des gants ? Oui, quand elle fait du ski.








La solitude est pareille à ces pluies 
qui, montant de la mer, s'avancent vers les soirs.
[...]
Rainer Maria Rilke, Einsamkeit

mardi 1 novembre 2016

"Et je n'ai rencontré qu'un seul être qui ne voulait pas mourir"




"Des fleurs, des milliers de fleurs"


Le Fossoyeur
1903

A San Rocco, le vieux fossoyeur était mort.
Tous les jours, dans les rues, on annonçait que sa place était à prendre. Trois ou quatre semaines s’étaient écoulées et personne ne s’était présenté. Mais personne non plus n’était mort à San Rocco. Donc, rien ne pressait. On avait le temps, on attendait. On attendait… Un soir de mai, un étranger arriva dans la ville et prit l’emploi. C’est Gita, la fille de Podesta, qui l’aperçut la première. Il sortait de la chambre de son père (elle ne l’avait pas vu entrer). Il vint droit vers elle comme s’il s’attendait vraiment à la rencontrer dans ce couloir obscur.
-          Tu es sa fille, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il d’une voix douce, avec un accent étranger.
Gita approuva de la tête et suivit l’homme jusqu’à l’une des fenêtres d’où glissait la clarté et le calme de la rue crépusculaire. Là, ils se regardèrent avec attention. Gita se perdit si profondément dans le regard de l’étranger qu’elle n’eut pas l’idée, d’abord, que lui aussi, debout devant elle, pouvait l’observer. C’était un homme grand et mince, vêtu d’un costume de voyage noir, de coupe étrange. Il avait des cheveux blonds, coiffés à la façon des nobles. D’ailleurs, quelque chose en lui trahissait le gentilhomme. Magistrat ou médecin ? Curieux qu’il fut un simple fossoyeur. D’instinct, elle cherchait à lui prendre les mains : il les lui tendit, toutes deux, comme un enfant.

-          La besogne n’est pas difficile, dit-il. Elle regardait ses mains, rien que ses mains, pourtant, elle sentait le sourire de ses lèvres qui l’enveloppait comme un rayon de soleil.

Ils allèrent ensemble jusqu’à la porte. Il faisait presque nuit dans la rue.

-          Est-ce loin ? dit l’étranger et il suivit les maisons des yeux jusqu’au fond de la rue : elle était complètement vide.

-          Non, pas très loin, mais je vais te conduire ! Tu n’es pas d’ici, tu ne peux connaître le chemin.

-          Le connais-tu ? demanda l’homme gravement.

-          Oh oui ! Toute petite, j’ai appris à le suivre. Il mène jusqu’à ma mère, qui nous a été ravie si tôt. Elle repose là-bas, hors de la ville ; je te montrerai l’endroit.

Ils partirent sans rien dire et leurs pas se confondaient dans le silence de la nuit. Soudain, l’homme noir demanda :

-          Quel âge as-tu, Gita ?

-           Seize ans, dit l’enfant, et elle se redressa légèrement. Seize ans et chaque jour un peu plus.

-          Et toi, demanda-t-elle en souriant aussi, quel âge as-tu ?

-          Je suis plus âgé que toi, Gita, deux fois plus âgé que toi, et chaque jour beaucoup, beaucoup plus.

Ils étaient arrivés devant le cimetière.

-          Voilà la maison où tu dois habiter, près du dépositoire, dit-elle en montrant à travers les grilles du portail, à l’autre extrémité du cimetière, une maisonnette que le lierre couvrait.

[…]

-          Tiens, tiens, c’est donc ici. Mon prédécesseur devait être très âgé.

-           Oui, il était très vieux. Il habitait là avec sa femme, très vieille aussi. Elle est partie tout de suite après sa mort, je ne sais où.

-          Tiens, dit l’étranger et il sembla penser à autre chose. Puis se tournant vers Gita : maintenant, il faut que tu t’en ailles, mon enfant, il se fait tard. Tu n’as pas peur de rentrer seule ?

-           Oh, non ! je suis toujours seule. Mais toi, tu n’auras pas peur de rester ici ?

L’étranger secoua la tête, saisit la main de la fillette, et la serra avec un peu de fermeté : moi aussi, je suis toujours seul – dit-il à voix basse ; alors, l’enfant, haletante, lui chuchota : - Écoute ! Un rossignol s’était mis à chanter dans la haie épineuse du cimetière. Ce chant sonore montait, les entourait, et les baignait de nostalgie et de félicité.
Dès le lendemain matin, le nouveau fossoyeur de San Rocco entrait en fonction. Il avait de son métier une conception assez étrange. Il transforma tout le cimetière en un vaste jardin. Les vieilles tombes oublièrent leur tristesse sous les fleurs épanouies et les vrilles ondoyantes. De l’autre côté de l’allée centrale, il n’y eut jusqu’à présent qu’une pelouse nue, inculte. Il y disposa un grand nombre de plates-bandes, pareilles aux tombes. Les deux parties du cimetière furent ainsi groupées en un ensemble harmonieux. Et les gens qui venaient de la ville avaient parfois de la peine à retrouver leurs chères tombes. Il arrivait même qu’une vieille bonne femme s’agenouillât et pleurât devant une de ces plates-bandes vides. Mais sa prière n’était pas perdue pour son fils qui reposait plus loin, sous de claires anémones.
Et les gens de San Rocco, en voyant leur cimetière, sentaient un peu moins le poids de la mort. Quand quelqu’un s’en allait – et en ce printemps mémorable, la mort frappa surtout des gens âgés – le chemin du cimetière paraissait toujours long et désolant, mais là-bas, tout revêtait, maintenant, l’aspect d’une petite fête silencieuse. On aurait dit que les fleurs venaient de tous côtés pour se placer sur la fosse obscure comme si la bouche noire de la terre ne s’ouvrait plus que pour dire : des fleurs, des milliers de fleurs.
[…]

-          […] Il y a chez nous un vieillard qui raconte l’histoire d’une petite île où la mer amena tant de morts qu’il ne resta plus de place pour les vivants. Ils étaient comme assiégés par les cadavres ? Ce n’est peut-être qu’une histoire et ce vieux conteur est peut-être fou. Quant à moi, je n’y crois. Je pense que la vie est plus forte que la mort.

Gita se tut, puis :

-          Maman est bien morte, pourtant.

L’étranger s’arrêta, appuyé sur sa bêche :

-          Moi aussi, je connais une femme qui est morte. Mais elle l’a voulu.

-          Oui, dit Gita gravement, je comprends qu’on puisse le désirer.

-           La plupart des gens le désirent et c’est pourquoi ceux qui veulent vivre meurent aussi ; ils meurent avec les autres, emportés, arrachés malgré eux. J’ai vu beaucoup de pays, Gita, j’ai parlé avec beaucoup de gens, je leur ai demandé quels étaient leurs vœux. Et je n’ai rencontré qu’un seul être qui ne voulait pas mourir. Quelques-uns, évidemment, disaient le contraire et c’était la peur qui les faisait parler. Mais que ne disent les hommes ? Derrière leurs paroles il y avait leur volonté muette qui pesait vers la mort, comme le fruit qui tombe de l’arbre. Il n’y a rien à faire.
[...]
[...]
Les questions de Gita, et les réponses de l'étranger étaient suivies de longs silences pendant lesquels les choses parlaient.
- Je vais te raconter l’histoire d'un homme qui perdit sa femme chérie, dit l'étranger après un de ces silences, et ses mains jointes tremblaient. C’était l'automne et il savait qu'elle allait mourir. Les médecins le lui disaient. Ils pouvaient se tromper. Mais la femme l'avait dit bien avant eux. Et elle ne se trompait pas.
- Est-ce qu'elle voulait mourir? demanda Gita à l'étranger qui s'était tu.
- Elle voulait mourir, Gita. Elle voulait autre chose que vivre. Il y avait toujours trop de gens autour d'elle, elle voulait être seule. C'est cela qu'elle voulait. Dans son enfance, elle n'avait pas été seule, comme toi; une fois mariée, elle sut qu'elle était seule, mais elle aurait voulu être seule sans le savoir.
[...]

(Extraits des cinq premières pages du Récit de dix pages).

Traduction d'Hélène Zylberberg et Louis Desportes 

Rainer Maria Rilke, in PROSE, Récit divers, éditions du Seuil, 1966.


lundi 18 juillet 2016

De, la tristesse

"De grandes et multiples tristesses auraient donc croisé votre route et leur seul passage, dites-vous vous a ébranlé. 
[...]
[...]
Ne vous observez pas trop. Gardez-vous de tirer de ce qui se passe en vous des conclusions hâtives. Laissez-vous faire  tout simplement. Sinon vous seriez conduit à vous reprocher (j'entends du point de vue moral) votre propre passé, qui a une part dans tout ce qui vous advient maintenant. 
[...]
Aussi, cher Monsieur Kappus, ne devez-vous pas vous effrayer quand une tristesse se lève en vous, fût-elle une tristesse plus grande que toutes celles que vous avez vécues." 
Rainer Maria Rilke, in Lettres à un jeune poète

vendredi 12 février 2016

"Après une journée de vent"

Par la fenêtre, je scrute sans arrêt le ciel, priant pour une éclaircie.
 Hier matin, un peu de bleu dans le gris anthracite.




Dans la journée, la pluie fut de la partie. 
Le soir venu, au loin, durant quelques minutes, 
j'aperçus le Mont-Blanc, puis il a disparu.
C'était magnifique, bien plus beau que sur cette photo.
J'y associais mes souvenirs



Après une journée de vent

Après une journée de vent,
dans une paix infinie,
le soir se réconcilie
comme un docile amant.

Tout devient calme, clarté...
Mais à l'horizon s'étage,
éclairé et doré,
un beau bas-relief de nuages.

Rainer Maria Rilke

mardi 23 décembre 2014

"Soyez joyeux et plein de confiance"

23 décembre 1903. 

Mon cher Monsieur Kappus,

Mon salut ne doit pas vous manquer pour le temps de Noël, quand, au milieu de la fête, vous porterez votre solitude plus durement qu'en un autre temps. Si vous sentez qu'alors votre solitude est grande, réjouissez-vous-en. Dites-vous bien : Que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ? La solitude est une : elle est par essence grande et lourde à porter. Presque tous connaissent des heures qu'ils échangeraient volontiers contre un commerce quelconque, si banal et médiocre fût-il, contre l'apparence du moindre accord avec le premier venu, même le plus indigne... Mais peut-être ces heures sont-elles précisément celles où la solitude grandit et sa croissance est douloureuse comme la croissance des enfants, et triste comme l'avant-printemps. N'en soyez pas troublé. Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne c'est à cela qu'il faut parvenir. Être seul comme l'enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l'enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s'en affairent et que l'enfant ne comprend rien à ce qu'elles font.
[...]

[...]

[...]

[...] 

Soyez joyeux et plein de confiance.

Votre
Rainer Maria Rilke


 

Photo empruntée au Clown Lyrique

 © Helga Kneidl, Romy Schneider à Paris en mai 1973

"On s'éveille un beau matin et l'on brasse le vide autour de soi. Plus de conversation, plus de compagnie, plus de courage, impossibilité de donner encore parce qu'on a déjà tout donné. Tout ce qu'il était possible de donner."
(Romy Schneider)

jeudi 27 mars 2014

La vie plus un chat


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Balthus, Le roi des chats






http://squarewhiteworld.com/wp-content/uploads/2010/03/mitsou-trois-@-400.jpg 





A douze ans, Balthus publie, à Zürich, ses premiers dessins dans un recueil préfacé par Rilke, intitulé Mitsou, nom d'un chat qu'il avait trouvé et ensuite perdu. Cette préface d'un album de quarante dessins par Balthus (Rotapfelverlag, Erlenbach-Zurich, 1920, hors commerce) a été écrite par Rilke directement en français et c'est donc dans son texte original que je le retranscris ici.


CHATS

Qui connaît les chats? Se peut-il, par exemple, que vous prétendiez les connaître? J'avoue que, pour moi, leur existence ne fut jamais qu'une hypothèse passablement risquée.
Les bêtes, n'est-ce pas, pour appartenir à notre monde, il faut qu'elles consentent, tant soit peu, à notre façon de vivre, qu'elles la tolèrent; sinon, elles mesureront, soit hostiles, soit craintives, la distance qui les sépare de nous, et ce sera là leur manière de rapports.
Voyez les chiens : leur rapprochement confidentiel et admiratif est tel que certains d'entre eux semblent avoir renoncé à leurs plus anciennes traditions canines, pour adorer nos habitudes et même nos erreurs. C'est bien cela qui les rend tragiques et sublimes. leur décision de nous admettre les force d'habiter, pour ainsi dire, aux confins de leur nature qu'ils dépassent constamment de leur regard humanisé et de leur museau nostalgique.
Mais quelle est l'attitude des chats? - Les chats sont des chats, tout court, et leur monde est le monde des chats, d'un bout à l'autre. Ils nous regardent direz-vous? Mais a-t-on jamais su si vraiment ils daignent loger un instant au fond de leur rétine notre futile image? Peut-être nous opposent-ils, en nous fixant, tout simplement un magnifique refus de leurs prunelles à jamais complètes? - Il est vrai que certains d'entre nous se laissent influencer par leurs caresses câlines et électriques. Mais que ceux-là se souviennent de l'étrange et brusque distraction avec laquelle leur animal favori mit souvent fin à des épanchements qu'ils eussent crus réciproques. Eux aussi, ces privilégiés admis auprès des chats ont été reniés et désavoués maintes fois, et, tout en pressant encore contre leur poitrine la bête mystérieusement apathique, ils se sentaient arrêtés au seuil de de ce monde qui est celui des chats et que ceux-ci habitent exclusivement, entourés de circonstances que nul de nous ne saurait deviner.
L'homme fut-il jamais leur contemporain? - J'en doute. Et je vous assure que parfois, au crépuscule, le chat du voisin saute à travers mon corps, en m'ignorant, ou pour prouver aux choses ahuries que je n'existe point.
Ai-je tort, dites, de vous mêler à ces réflexions, tout en voulant vous conduire vers l'histoire que mon petit ami Baltusz va vous raconter? Il la dessine, c'est vrai, sans vous parler davantage, mais ses images suffiront largement à votre curiosité. Pourquoi, les répéterais-je sous une autre forme? Je préfère y ajouter ce qu'il ne dit pas encore? Résumons cependant l'histoire :

Baltusz (je crois qu’il avait dix ans cette époque) trouve un chat. Cela se passe au château de Nyon que, sans doute, vous connaissez. On lui permet d’emporter sa petite trouvaille tremblante, et le voilà en voyage avec elle. C’est le bateau, c’est l’arrivée à Genève, au Molard, c’est le tram. Il introduit son nouveau compagnon à la vie domestique, il l’apprivoise, il le gâte, il le chérit. «Mitsou» se prête, joyeusement, aux conditions qu’on lui propose, tout en rompant parfois la monotonie de la maison par quelque improvisation folâtre et ingénue. Trouvez-vous exagéré que son maître, en le promenant, l’attache à cette ficelle gênante ? C’est qu’il se méfie de toutes les fantaisies qui traversent ce cœur de matou, aimant, mais inconnu et aventureux. Cependant, il a tort. Même un déménagement dangereux s’opère sans aucun accident, et la petite bête capricieuse s’adapte au milieu nouveau avec une docilité amusée. Puis, tout à coup, elle disparaît. La maison s’alarme ; mais, Dieu soit loué, ce n’est pas sérieux cette fois : on retrouve Mitsou au milieu du gazon, et Baltusz, loin de réprimander son déserteur, l’installe sur les tuyaux du calorifère bienfaisant. Vous goûterez comme moi, je suppose, l’accalmie, la plénitude qui suit cette angoisse. Hélas ! ce n’est qu’une trêve. Noël parfois se montre par trop séduisant. On mange des gâteaux, un peu sans compter ; on tombe malade. Et pour guérir, on s’endort. Mitsou, ennuyé de votre sommeil trop long, au lieu de vous éveiller, s’évade. Quel effarement ! Heureusement, Baltusz se trouve assez rétabli pour se lancer à la recherche du fugitif. Il commence par ramper sous son lit : rien. Ne vous semble-t-il pas bien courageux, tout seul, à la cave, avec sa bougie qu’en signe de recherche il emporte ensuite partout, au jardin, dans la rue? Rien ! Regardez sa petite figure solitaire? Qui l’a abandonné ? C’est un chat ? - Se consolera-t-il avec le portrait de Mitsou que, dernièrement, son père ébauchait ? Non, il y avait du pressentiment là-dedans ; et la perte commence Dieu sait quand ! C’est définitif, c’est fatal. Il rentre. Il pleure. Il vous montre ses larmes de ses deux mains : Regardez-les bien!

Voilà l’histoire. L’artiste l’a mieux racontée que moi. Que me reste-t-il à dire encore ? Peu. 
Trouver une chose, c’est toujours amusant ; un moment avant, elle n’est pas encore. Mais trouver un chat, c’est inouï ! Car ce chat, convenez-en, n’entre pas tout à fait dans votre vie, comme ferait par exemple un jouet quelconque ; tout en vous appartenant maintenant, il reste un peu en dehors, et cela fait toujours : la vie plus un chat, ce qui donne, je vous assure, une somme énorme. 
Perdre une chose, c’est bien triste. Il est à supposer qu’elle se trouve mal, qu’elle se casse quelque part, qu’elle finit dans la déchéance. Mais perdre un chat? Non ! ce n’est pas permis. Jamais personne n'a perdu un chat. Peut-on perdre un chat,  une chose vivante, un être vivant, une vie? Mais perdre une vie, c'est la mort!
Eh bien, c'est la mort.
Trouver. Perdre. Est-ce que vous avez bien réfléchi à ce que c'est que la perte? Ce n'est pas tout simplement la négation de cet instant généreux qui vint combler une attente que vous-même ne soupçonniez pas. Car entre cet instant et la perte il y a toujours ce qu'on appelle - assez maladroitement, j'en conviens - la possession.
Or la perte, toute cruelle qu’elle soit, ne peut rien contre la possession, elle la termine, si vous voulez ; elle l’affirme ; au fond, ce n’est qu’une seconde acquisition, tout intérieure cette fois et autrement intense.
Vous l'avez senti d’ailleurs, Baltusz, ne voyant plus Mitsou, vous vous êtes mis à le voir davantage.
Vit-il encore? Il survit en vous et sa gaieté de petit chat insouciant, après vous avoir amusé, vous oblige : vous avez dû l'exprimer par les moyens de votre tristesse laborieuse.
Aussi, une année après, je vous ai trouvé grandi et consolé.
Pour ceux cependant qui vous verront toujours éploré au bout de votre ouvrage, j'ai composé la première partie - un peu fantaisiste - de cette préface. Pour pouvoir leur dire à la fin : "Tranquillisez-vous : Je suis. Baltusz existe. Notre monde est bien solide. Il n'y a pas de chats."

Au Château de Berg am Irchel,
en novembre 1920.



http://decourtenay.files.wordpress.com/2012/02/balthus_katze.jpg


http://decourtenay.files.wordpress.com/2012/02/rilke-baladine-baltus-1922.png 

 Rainer Maria Rilke, Baladine und Balthus beim Waldspaziergang in Batenberg, 1922.
Crédit photo

De très belles photos sur Balthus : 


 

mardi 21 janvier 2014

... la soie du silence

Dimanche 19 janvier 2013.

Elle ne vient pas souvent me voir. Elle préfère que j'aille la voir. Elle trouve que l'essence est trop chère. Elle doit faire très attention à son budget depuis qu'il n'est plus là : l'essence, le chauffage au minimum, attendre que la pluie arrose son jardin et ses plantes, croiser les doigts pour que rien ne tombe en panne, tout ce que j'ai fait, craint, pendant des années mais aujourd'hui je n'ai plus besoin de compter chaque sou et je peux réaliser mes envies. Le problème c'est que je n'en ai plus, d'envies!

Elle est arrivée à midi, avec sa chienne qui, comme d"habitude, ne voulait pas monter l'escalier pour arriver à mon appartement. C'est bizarre, il y a pourtant des escaliers chez elle, qu'elle monte et descend sans problème. Il faut porter la miss. Tsss!

Apéritif, des bulles pour fêter sa venue. Pendant que nous sirotons et dégustons nos amuses-bouches, je mets au four les coquilles saint-jacques maison qu'elle a apportées, cuisinées avec la recette de ma mère. Ben oui, il a fallu qu'elle apprenne à les faire puisque lui (mon frère) ne jurait que par la cuisine divine de sa mère. Il faut dire que cette recette de coquilles est savoureuse. Bref, déjeuner, café, il fallait profiter du soleil pour une balade, après tous ces jours pluvieux!

Je connaissais ses pensées silencieuses. Elle ne prononce pas une phrase qui ne parle de lui. Ça lui fait du bien et à moi aussi.



Le silence

Écoute, bien-aimée : je lève la main -
Écoute ce bruit...
Quel est le geste des solitaires
que ne guettassent tant de choses?
Écoute, bien-aimée : je ferme les paupières,
et c'est aussi un bruit qui va vers toi.
Écoute, bien-aimée : je lève les paupières...
... mais pourquoi donc n'es-tu pas là?

Le moindre de mes mouvements
reste imprimé sur la soie du silence;
la moindre émotion reste, impérissable,
imprimée sur le rideau des horizons.
Sur mon souffle s'élèvent et s'abaissent
les étoiles.
Les parfums à ma lèvre s'abreuvent
et je reconnais les poignets
d'anges lointains.
Seule toi à qui je pense :
tu n'es pas là.

Rainer Maria Rilke, Le livre d'images, extrait.


mercredi 18 décembre 2013

Jubilation du lecteur qui sent palpiter en lui le texte de l'auteur

Débranchez tout, accordez-vous cette petite heure d'un plaisir (pas) solitaire en écoutant le Gai savoir en compagnie de Maria Rainer Rilke.

Pour conclure l'émission, ces belles réflexions de Raphaël Enthoven :

"Rilke compare le fait de créer au fait de comprendre : le jugement de goût, comme le jugement de l’artiste ; c’est en somme, la même chose. L’espèce de jubilation que ressent le poète quand il donne le jour à quelques vers est en tout point comparable et de même nature que la jubilation ressentie par un lecteur qui, n’écrit pas ce qu’il est en train de lire, mais qui sent se dérouler en lui, qui sent vivre en lui, palpiter en lui la logique ou l’illogique du poète dont il est en train de lire le texte. Et au fond, c’est là voyez-vous qu’il ne s’agit pas d’un plaisir solitaire ; c’est là que se forme la seule communauté possible, c’est-à-dire la communauté des gens, qui savent éprouver la même chose ; de ceux qui savent à la lecture éprouver la même chose que ce que le poète a éprouvé dans l’écriture*. Et c’est enfin, c’est vraiment la raison pour laquelle il faut passer par les Lettres à un jeune poète pour en venir à la poésie de Rilke et découvrir les merveilles ineffables, indicibles, qu’il a pourtant couchées sur le papier." 
* (N'est-ce pas aussi ce que voulait dire Charles Juliet?).

Et pour les paresseux qui n'auront pas le courage (car le temps on le trouve toujours) d'écouter le Gai savoir, quelques séquences qui m'ont fait éprouver la même chose que ce que le poète a éprouvé dans l’écriture :

De l'impuissance du langage et de l'éloge de l'indicible :

"Ici m'entoure un immense pays sur lequel passent les vents venus des mers.
Ici je sens qu'à ces questions et à ces sentiments, qui ont dans leur profondeur une vie propre, personne nulle part ne saurait apporter de réponse. Car, même les meilleurs se fourvoient dans les mots lorsqu'ils ont à faire entendre du très subtil, du presque indicible."

Du vertige du silence et de la solitude :

"Nous sommes solitaires. On peut s'illusionner et faire comme s'il n'était pas ainsi, c'est tout. Mais, il vaut bien mieux comprendre que nous sommes seuls; il vaut mieux tout simplement partir de là. Alors il arrivera assurément que nous ayons le vertige, car tous les points sur lesquels notre oeil avait l'habitude de se reposer nous seront soustraits; il n'y a rien de plus proche, et tout lointain est infiniment loin. Qui serait transporté sans presque aucune préparation ni transition de sa chambre sur la cime d'une haute montagne devrait ressentir quelque chose de semblable. Dans une incertitude sans pareil, à la merci de ce qui n'a pas de nom, il serait quasi anéanti, il aurait l'impression de tomber ou bien, se croirait expulsé dans l'espace ou brisé, dispersé en mille morceaux. Quel énorme mensonge son cerveau ne devrait-il pas inventer pour rejoindre ses sens dans cet état et pour l'éclaircir. C'est ainsi que changent pour qui devient solitaire toutes les distances, toutes les mesures. Beaucoup de ces changements s'accomplissent subitement et, comme comme chez cet homme au sommet de la montagne il se forme des imaginations inhabituelles, des sensations bizarres qui semblent croître au-delà de tout supportable. Mais, il est nécessaire que cela aussi nous le vivions."

Rainer Maria Rilke.

Un solitude sans nom : c'est la condition du poète, mais aussi de tout humain.

(N'ayant pas les textes sous les yeux, la ponctuation est de mon fait).


mardi 22 janvier 2013

Spleen, énième...

Le ciel, ce matin


"Presque toutes nos tristesses sont, je crois, des états de tension que nous éprouvons comme des paralysies, effrayés de ne plus nous sentir vivre. Nous sommes seuls alors avec cet inconnu qui est entré en nous, pouvant vous être de quelque secours ou utilité. De grandes et multiples tristesses auraient donc croisé votre route et leur seul passage, dites-vous, vous a ébranlé. De grâce, demandez-vous si ces grandes tristesses n’ont pas traversé le profond de vous-même, si elles n’ont pas changé beaucoup de choses en vous, si quelque point de votre être ne s’y est pas proprement transformé. Seules sont mauvaises et dangereuses les tristesses qu’on transporte dans la foule pour qu’elle les couvre. Telles ces maladies négligemment soignées et sottement, qui ne disparaissent qu’un temps pour reparaître ensuite plus redoutables que jamais.
[...] 


Car au fond, et précisément pour les choses les plus profondes et les plus importantes, nous sommes inqualifiablement seuls."

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète. 


jeudi 5 avril 2012

De, l'Amour fou

Crève-moi les yeux et je pourrai te voir encore,
Crève-moi le tympan et je pourrai t'entendre encore.
Sans pieds, je puis aller vers toi.
Sans langue, je puis t'évoquer à volonté.
Arrache-moi les bras, je puis t'étreindre
Et te saisir avec mon coeur comme avec une main,
Arrête mon coeur, mon cerveau battra aussi fidèlement,
Et si tu mets en feu mon cerveau,
Alors dans mon sang je te porterai.

Rainer Maria Rilke, extrait du Livre d'Heures* (1894-1906).

* R.M.R., Sämtliche Werke, I, p. 313.

"Lou Andreas-Salomé fut émue par la splendeur mystique de ce poème, qu'il lui donna, dit-elle, en gage de son amour."

lundi 16 mai 2011

La poésie comme une étreinte

« Les connaître est mourir »
Papyrus Prisse. Sentences de Ptah-hotep,
vers 2000 av. J.-C.

« Les connaître est mourir. » Mourir
de l’ineffable fleur du sourire. Mourir
de leurs légères mains. Mourir
des femmes.

Que chante le jeune homme les mortelles
quand elles passent très haut dans l’espace
de son cœur. Du fond de sa poitrine qui mûrit,
qu’il les chante :
inaccessibles ! Ah, les plus étrangères !
Au-dessus des sommets
de son cœur elles paraissent, et versent
de la nuit (une autre, plus suave !) dans la vallée
déserte de ses bras. Le vent
de leur lever froisse les feuilles de son corps. Et ses torrents
brillent au loin.

Mais que l’homme,
plus secoué, se taise. Lui
qui erra la nuit, loin des sentiers,
dans les montagnes de son cœur :
qu’il se taise.

Comme se tait le vieux marin,
et les terreurs franchies
jouent en lui comme de tremblantes cages.Toutes choses, ou presque, font signe à nos sens,
le moindre tournant souffle : souviens-toi !
Un jour que nous laissons passer par négligence
nous prépare ses dons dans le suivant déjà.

Qui calcule notre profit ? Et qui
des anciennes , des années mortes nous exclut ?
Qu’avons-nous dès le premier jour appris,
sinon que l’un par l’autre est reconnu ?

Sinon qu’en nous le tiède s’enflamme ?

Maison, pente des prés, soleil couchant,
tu lui donnes soudain presque un visage
et nous rejoins, ô étreint, étreignant.

Tout est franchi par un unique espace :
l’intimité du monde. Les oiseaux calmes passent
à travers nous. Je veux grandir, je vois :
dehors, c’est l’arbre qui grandit en moi.

Ai-je pris soin, c’est en moi qu’est le gîte,
veillé-je, c’est la veille qui m’habite.
Du monde beau, si l’amour me reçoit,
l’image ivre de larmes dort en moi.

Rainer Maria Rilke, in Poèmes épars, 1906-1926, choisis et traduits par Philippe Jacottet.


Solitude

La solitude est une pluie :
elle surgit des mers et monte vers les soirs ;
elle surgit des plaines lointaines et reculées
et monte vers le ciel qui toujours la possède.
Et c’est du ciel qu’elle retombe sur la ville.

Retombe en pluie aux heures incertaines
lorsque toutes les rues s’ouvrent sur le matin,
lorsque les corps qui ne trouvèrent rien,
tristes et déçus s’écartent l’un de l’autre
et quand des êtres qui se haïssent
doivent dormir dans le même lit :

la solitude alors s’en va au fil des fleuves…


Souvenir

Et tu attends, attends l’unique chose
qui infiniment accroîtra ta vie ;
chose puissante, inhabituelle,
l’éveil des pierres,
les profondeurs tournées vers toi.

Sur les rayons les livres s’estompent
de tous leurs ors et de leurs bruns ;
et tu penses aux pays traversés,
à des tableaux et à des robes
de femmes que tu as perdues.

Et tout à coup tu sais : Voilà !
Tu te lèves et devant toi
se dresse – angoisse, formes et prières –
une année d’autrefois.

Rainer Maria Rilke, in Le livre d'images, extraits, traduction de Jacques Legrand.

J’ai passé mon week-end à tenter de programmer mon départ et n’y suis pas parvenue.
J'ai écouté de la musique et j’ai lu de nombreux poèmes de Rainer Maria Rilke.
J’en fus chavirée.

mercredi 13 avril 2011

Spleen, enième...

Nous nous étions donnés rendez-vous au port pour prendre l'apéritif.
A chaque fois que je descends le petit chemin et que j'aperçois ce paysage, je m'obstine à prendre des photos alors que JE SAIS que pas une seule ne rendra CE QUE JE VOIS.
Ce que je vois est vivant, bouge, dégage un parfum incommunicable.
Il est 19 heures... on se tape la cloche au Café de la Cale avec La Plancha Bigoudène : pâté Hénaff, andouille, saucisson, jambon, pain croustillant, un verre de Menetou-Salon et ce spectacle sous les yeux.






Il est 22 heures, le retour...
Pourquoi ne suis-je pas plus heureuse? Pourquoi toujours ce sentiment de manque?  Je vis pourtant  quelques instants de joie, mes lectures souvent m'enchantent, n'est-ce pas suffisant pour être heureuse? Il serait temps que je me satisfasse de ce qui m'est offert. Sais-je ce que je veux?

Depuis quelques jours j'écoute chaque matin les émissions des NCC qui préparent aux sujets du bac philo :
"Vivre l'instant présent, est-ce une règle de vie satisfaisante ?"
"Qu'attendons-nous pour être heureux ?"
"Homo festivus"
"... n'y a-t-il que le méchant qui soit seul ?"
Jouissif!


Une colonne chante

Quel est celui qui m'aime assez
pour rejeter la vie qu'il aime?
Si quelqu'un pour moi se noie dans la mer,
je serai rédimée de la pierre
pour revenir, revenir dans la vie.

J'ai telle nostalgie du bruissement du sang;
la pierre est un si grand silence.
Je rêve de la vie : la vie est bonne.
Personne n'aura-t-il
le courage de me réveiller?

Et si je suis un jour au milieu de la vie
qui me prodiguera le plus pur de son or, -
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .  .   .   .   .   .   .
solitaire je pleurerai,
je pleurerai après ma pierre.
A quoi me sert mon sang s'il mûrit comme un vin?
Il ne peut de son cri faire surgir de la mer
celui qui m'a le plus aimée.

Rainer Maria Rilke, in Le livre d'images.