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mardi 5 mars 2013

Balzac et son monde : Si je vis, c'est par elle...

Suite donc pour comprendre cette phrase : Balzac raconté par Charles Sigel.


Balzac en 1842 sur un daguerréotype de Louis-Auguste Bisson.



Portrait de Balzac vers 1825, Sépia attribué à Achille Devéria
Chantilly, Coll. Lovenjoul
Balzac jeune, à l'âge où naît sa passion pour Laure de Berny

Balzac à 20 ans.

"Jules de Pétigny, châtelain de Clénor, près de Blois, qui fut membre libre de l'Académie des Inscriptions, nous a laissé de Balzac à vingt ans, un portrait piquant.
" Balzac avait dès lors une spécialité de laideur remarquable, malgré ses petits yeux étincelants d'esprit. Une taille grosse et courte, d'épais cheveux noirs en désordre, une figure osseuse, une grande bouche, des dents ébréchées et sa mise ne l'éloignait pas moins que sa figure de l'homme de bonne fortune ". "

"Henry Monnier et Balzac se rencontrent pour la première fois au café de la Minerve, en présence de Raisson et de Pierre-Joseph Rousseau.
" Je vis entrer, raconte Monnier, un homme jeune encore, mais d'un embonpoint déjà très apparent, l'œil vif, la figure ronde et souriante, les mains dans les poches, la démarche nonchalante, l'air d'un moine ou d'un paysan. " "

Venons-en maintenant à l'évocation de la passion de Balzac racontée par Charles Sigel.

"Je n'ai que deux passions : l'amour et la gloire, et rien n'est encore satisfait mais, toutefois côté amour, quelque chose est en train de se dessiner."

Il y avait à Villeparisis une dame qui s'appelait Laure de Berny, qui avait 45 ans, 9 enfants, un vieux mari grognon qui paraissait un vieillard. Elle était née à Versailles, d'un père allemand harpiste et d'une mère femme de chambre de Marie-Antoinette d'Autriche. Elle était caustique, spirituelle, moqueuse, avec des grâces d'ancien régime et Honoré donna des leçons aux enfants de Madame de Berny.
Elle sera son premier amour (il avait 23 ans). Un jour il lui envoie un lettre ; il en a gardé le brouillon, l'original fut brûlé après la mort de Laure de Berny.


Laure de Berny (1777-1836)
Mars 1822.

"Songez madame que loin de vous il existe un être dont l'âme par un admirable privilège franchit les distances, suit dans les airs un chemin idéal.
[...] La première fois que je vous vis mes sens furent émus. Vos quarante cinq ans n'existent pas pour moi ou, si je les regarde, je les aperçois comme une preuve de ma passion. Ainsi votre âge, qui vous rendrait ridicule à mes yeux si vraiment je ne vous aimais pas, est au contraire un lien, une chose piquante qui par sa bizarrerie et son contraste avec les idées ordinaires, attache. C'est moi qui suis le seul juge de votre beauté."

Laure de Berny tentera de résister mais un soir, début mai 1822, elle finira par céder à cette passion. Il lui écrira encore :

" Ô Laure,

C'est au milieu d'une nuit pleine de toi, au sein de son silence, et poursuivi par le souvenir de tes baisers délirants que je t'écris. Et quelle idée puis-je avoir, tu les as tout emportées, oui mon âme toute entière s'est attachée à la tienne et tu ne marcheras désormais qu'avec moi.
Ô, je suis environné d'un prestige tendrement enchanteur et magique; je ne vois que le banc je ne sens que ta douce pression, et les fleurs qui sont devant moi toutes desséchées qu'elles soient, conservent une odeur enivrante.
Tu témoignes des craintes et tu les exprimes d'un ton déchirant pour mon coeur. Hélas, je suis sûr maintenant de ce que je jurai car tes baisers n'ont rien changé.
Je suis changé.
Je t'aime à la folie."

À la mort de Madame de Berny, Balzac désemparé écrivait :

« La personne que j’ai perdue était plus qu’une mère, plus qu’une amie, plus que toute créature peut être pour une autre (…). Elle m’avait soutenu de parole, d’action, de dévouement pendant les grands orages. Si je vis, c’est par elle. Elle était tout pour moi. »


Honoré de Balzac (1799-1850)
Maxime DASTUGUE
(Cette reproduction est médiocre)
Pour une meilleure qualité voir ci-dessous :

"Rodin eut-il connaissance de ce portrait quand il commença à concevoir la statue de Balzac, qui allait l’amener à de longues recherches et qui, bien qu’inachevée, fut cependant fondue en bronze et orne aujourd’hui le boulevard Raspail à Paris ?"
Balzac écrivait la nuit, emmitouflé dans sa robe de chambre, buvant café sur café pour soutenir son inspiration.


Le Balzac de Rodin

dimanche 3 mars 2013

***

"Ce n'est que le dernier amour d'une femme
qui satisfasse le premier amour d'un homme".
Honoré de Balzac


(A suivre...)




mercredi 9 novembre 2011

Et je baisai toutes ces épaules


« Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies, sur lesquelles j’aurais voulu pouvoir me rouler. Des épaules, légèrement rosées, qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois ; de pudiques épaules qui avaient une âme et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaule étaient partagées par une raie, au long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d’une gaze, mais dont les lobes azurés et d’une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies, le brillant des cheveux lissés au-dessus d’un cou velouté comme celui d’une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout, me fit perdre l’esprit.
Après m’être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tête. »

Honoré de Balzac, in Le Lys dans la vallée.

Texte lu par Jean-Louis Jacopin que l’on peut réécouter ici.

« Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, et ma vallée me sera bienfaisante. Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon coeur éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille : mon agonie a été de ne pas te voir ! »

« La bataille inconnue qui se livre, dans une vallée de l'Indre, entre Mme de Mortsauf et la passion, est peut-être aussi grande que la plus grande des batailles connues.»
(H. de Balzac).

J’ai succombé ce matin au plaisir d’entendre ces mots voluptueux.

« Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n’est jamais chaste »
Honoré de Balzac.

« L’écriture du Lys dans la vallée s’est échelonnée sur plusieurs années. Dans une première ébauche, que l’auteur abandonnera momentanément, Blanche de Mortsauf, (surnommée Henriette par Félix de Vandenesse) apparaît sous les traits de Mina, femme dévouée à la souffrance en 1823. C’est ce portrait-là qu’il a développé et enrichi après avoir lu Volupté* de Sainte-Beuve, ce qui excita la hargne du critique littéraire qui savait son roman imparfait. Le Lys dans la vallée se présentait comme une réplique de Volupté, en mieux.
Balzac ne se priva pas d’attaques contre le roman de Sainte-Beuve (parfois injustes comme l’indique Maurois), car même imparfait, et reconnu ennuyeux par de nombreux lecteurs actuels, Volupté fournit le cœur du Lys dans la vallée, roman d’éducation sentimentale qui devint un mythe littéraire et que d’autres écrivains se sont réappropriés : Gustave Flaubert pour l'Éducation sentimentale, Marcel Proust, et André Gide avec la Porte étroite. »
(Source Wikipédia).

* Je m'y replonge de temps en temps : deux tiers d'ennui, un tiers de volupté, c'est déjà beaucoup.

mardi 17 août 2010

Une femme avec laquelle je ris, je pleure, je cause et je pense

Le Chef d'Oeuvre Inconnu de Balzac. Extrait :

"Ma peinture n'est pas une peinture, c'est un sentiment, une passion ! Née dans mon atelier, elle doit y rester vierge, et n'en peut sortir que vêtue. La poësie et les femmes ne se livrent nues qu'à leurs amants ! possédons-nous le modèle de Raphaël, l'Angélique de l'Arioste, la Béatrix du Dante ? Non ! nous n'en voyons que les Formes. Eh ! bien, l'oeuvre que je tiens là-haut sous mes verrous est une exception dans notre art. Ce n'est pas une toile, c'est une femme ! une femme avec laquelle je ris, je pleure, je cause et je pense. Veux-tu que tout à coup je quitte un bonheur de dix années comme on jette un manteau? Que tout à coup je cesse d'être père, amant et Dieu? Cette femme n'est pas une créature, c'est une création. Vienne ton jeune homme, je lui donnerai mes trésors, je lui donnerai des tableaux du Corrège, de Michel-Ange, du Titien, je baiserai la marque de ses pas dans la poussière; mais en faire mon rival ? honte à moi ! Ha ! ha! je suis plus amant encore que je ne suis peintre. Oui, j'aurai la force de brûler ma Belle Noiseuse à mon dernier soupir; mais lui faire supporter le regard d'un homme, d'un jeune homme, d'un peintre ? non, non ! Je tuerais le lendemain celui qui l'aurait souillée d'un regard ! Je te tuerais à l'instant, toi, mon ami, si tu ne la saluais pas à genoux ! Veux-tu maintenant que je soumette mon idole aux froids regards et aux stupides critiques des imbéciles ? Ah ! l'amour est un mystère, il n'a de vie qu'au fond des coeurs, et tout est perdu quand un homme dit même à son ami : - Voilà celle que j'aime !"...

A lire en entier (seulement 20 pages!) pour en comprendre la ferveur. Une magnifique réflexion sur l'art. Il a inspiré au cinéma le film La belle noiseuse à Jacques Rivette en 1991.

J'ai découvert avec bonheur ce texte il y a quatre ou cinq ans, je ne sais pourquoi j'y repense ce soir.

mercredi 2 juin 2010

LES MOTS

En écoutant les émissions sur Jean-Paul Sartre cette semaine dans les NCC, j'ai eu envie de relire Les Mots. Mon édition Gallimard, Collection Blanche de 1964 a jauni mais ce qui est à l'intérieur de ce livre n'a pas vieilli du tout et est absolument à lire, relire. La seule autobiographie de l'auteur. Ce livre lui valut le Prix Nobel, qu'il refusât. Je suis une inconditionnelle de cet écrivain-philosophe, qui accompagna mes lectures de jeune fille lorsque j'étais étudiante; j'étais alors la rebelle éprise de liberté qui fut conquise par la lecture des trois tomes des Chemins de la liberté. Ensuite, l'intérêt que je portais à cet homme, à ses engagements -même s'il fut controversé - ne m'a jamais quitté ni, bien sûr, celui que je portais à Simone de Beauvoir et à ses ouvrages.
Ce couple est pour moi mythique, lié par un amour nécessaire et contingent - que j'admire mais que j'aurais été (et serais) incapable de vivre.
"En 1924, Sartre est reçu 7ème à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm où il restera 4 ans. En 1928, il subit un premier échec à l'agrégation de philosophie. En juillet de l'année suivante, il rencontre Simone de Beauvoir, avec qui il prépare l'oral de l'agrégation. Ils sont tous deux reçus, Sartre à la première place, Simone de Beauvoir à la seconde. Le sujet était " liberté et contingence ". Ils ne se quitteront plus. C'est dans ces années que Sartre côtoie Paul Nizan et Raymond Aron."
“L’homme n’est rien d’autre que son projet , il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie.”


Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir devant la statue de Balzac vers 1920
J'avais oublié à quel point Les Mots était un livre magnifique, intemporel et je crois bien qu'il me touche, qu'il m'atteint encore plus aujourd'hui qu'il y a... hum (j'hésite j'ai dû le lire en 1968). En quarante ans mes goûts littéraires se sont affinés et ma perception est plus aiguë. Je ressens l'écriture différemment. A cette époque je commençais seulement de m'intéresser à la littérature, j'avais découvert Les mémoires d'une jeune fille rangée et Simone de Beauvoir devint mon icône.
Les Mots se compose de deux parties : 1. Lire, 2. Ecrire. Le récit recouvre son enfance de 4 à 11 ans. Quelques extraits.

Je ne savais pas encore lire mais j'étais assez snob pour exiger d'avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d'éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l'enfance par un homme qui avait gardé, disait-il, des yeux d'enfant. Je voulus commencer sur l'heure les cérémonies d'appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment "à la bonne page" en les faisant craquer. En vain : je n'avais pas le sentiment de les posséder. J'essayai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. Elle leva les yeux de son ouvrage : "Que veux-tu que je te lise mon chéri? Les Fées?" Je demandais, incrédule : "Les Fées, c'est là-dedans?" Cette histoire m'était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s'interrompant pour me frictionner à l'eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains et j'écoutais distraitement le récit trop connu; je n'avais d'yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins; je n'avais d'oreilles que pour sa voix troublée par la servitude; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence.[...] Tout le temps qu'elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec ces autres biches, les Fées; je n'arrivais pas à croire qu'on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane, qui sentait le savon et l'eau de Cologne.

Lire, pages 33 - 34.

Il y a plus de vingt ans, un soir qu'il traversait la place d'Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l'évanouissement lucide où il était tombé il ressentit d'abord une espèce de joie : "Enfin quelque chose m'arrive!" Je connais son radicalisme : il attendait le pire; cette vie qu'il aimait au point de n'en souhaiter aucune autre, elle était bousculée, brisée peut-être par la stupide violence du hasard : "Donc, se disait-il, je n'étais pas fait pour sculpter, pas même pour vivre; je n'étais fait pour rien." Ce qui l'exaltait c'était l'ordre menaçant des causes tout à coup démasqué et de fixer sur les lumières de la ville, sur les hommes, sur son propre corps plaqué dans la boue le regard pétrifiant d'un cataclysme : pour un sculpteur le règne minéral n'est jamais loin. J'admire cette volonté de tout accueillir. Si l'on aime les surprises il faut les aimer jusque-là, jusqu'à ces rares fulgurations qui révèlent aux amateurs que la terre n'est pas faite pour eux.

Ecrire, page 193.

Ce que j'aime en ma folie, c'est qu'elle m'a protégé, du premier jour, contre les séductions de "l'élite" : jamais je ne me suis cru l'heureux propriétaire d'un "talent" : ma seule affaire était de me sauver - rien dans les mains, rien dans les poches - par le travail et la foi. Du coup ma pure option ne m'élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage je me suis mis tout entier à l'oeuvre pour me sauver tout entier. Si je range l'impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui.

Ecrire, pages 212 - 213 (c'est le dernier paragraphe des Mots)