" La vie n'est supportable que si on ne va pas jusqu'au bout "
Mais :
"Se débarrasser de la vie, c'est se priver du bonheur de s'en moquer."
Emil Cioran
Croissance et déclin, vie et mort,
qui sait quand adviendront ?
Imposant et mystérieux,
qui peut mesurer sa perfection ?
Malheur sur bonheur prend appui,
bonheur du malheur surgit.
Malheur et bonheur
brins de fils entrecroisés,
confus et emmêlés,
en une pelote compacte,
tantôt unis, tantôt dissociés,
quel est le principe qui les meut ?
Vagues et brumeux,
seul le saint en déchiffre le sens.
Coulant, se mouvant, se déplaçant,
glissant sans repos ni trêve,
chaque fin est un début,
qui peut en connaître le terme ?
Extrait du "Ho-Kouan-Tseu", intitulé ultérieurement "Précis de Domination", attribué au "Maître à la crête de faisan, dynastie Han.
« Il faut s’habituer à ne penser des choses telles que si l’on te demandait : que penses-tu maintenant, tu puisses répondre sur le champ : ceci et cela, avec franchise. De sorte qu’il sera évident, à partir de tes réponses, que tout en toi est simple, bienveillant, pensé par un vivant sociable qui ne se soucie pas des plaisirs ni, en un mot, de toutes les images érotiques, ni de la gloire, ni de la calomnie, ni des soupçons, ni de tout ce qui te ferait rougir si tu devais dire que c’est à cela que tu penses.
Ne sois pas dégoûté de toi, ne renonce pas, ne t’énerve pas si tu ne fais pas toujours chaque chose à partir des décisions droites. Au contraire quand tu es par terre, relève-toi et reviens, et réjouis-toi si, dans l’ensemble tes actions sont plus dignes de celles d’un homme. Aime ce vers quoi tu retournes et ne reviens pas à la philosophie comme vers une maîtresse d’école ; mais comme ceux qui souffrent des yeux, demande une éponge et un œuf et d’autres, un cataplasme ou une compresse. Souviens-toi aussi que la philosophie est seule à vouloir ce que veut ta nature, et toi tu voulais autre chose qui n’est pas selon la nature.Ainsi, loin de faire étalage de ton obéissance au logos, tu trouveras en lui le repos.
Mais qu’y a-t-il de plus séduisant que ces choses. N’est-ce pas par là que le plaisir nous fait tomber ? Oui. Mais regarde si la grandeur d’âme, la liberté, la simplicité, la clémence, la piété ne sont pas plus séduisantes. »
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, extraits. Traduction Pierre Vespérini
(Texte retranscrit d'après l'écoute vocale, ponctuation approximative).
"La mélancolie est une maladie de héros."
Aulu-Gelle
« Jette tout, ne garde que peu de choses, et encore souviens-toi que chacun ne vit que dans l’instant présent, dans le moment, le reste c’est le passé ou un obscur avenir. Petite est donc l’étendue de la vie, petit le coin de terre où l’on vit, petite la plus longue renommée dans la postérité, elle dépend de la succession de petits hommes qui vont mourir très vite et qui ne connaissent ni eux-mêmes ni ceux qui sont morts il y a longtemps.
De même que, si un Dieu te disait : tu mourras demain ou tout au plus après-demain, tu n’attacheras pas grande importance à ce que ce soit après-demain plutôt que demain, si du moins tu as quelque noblesse, car qu’est-ce que cet intervalle ? De même ne pense pas qu’il soit important de mourir dans plusieurs années plutôt que demain. Secours vulgaire mais pourtant efficace pour mépriser la mort.
Rappeler à sa mémoire tout ceux qui s’opiniâtrent à rester en vie ; qu’ont-ils de plus que ceux qui sont morts prématurément. De toute manière, les voici gisant quelque part : Cadicianus, Fabius, Julien, Lepidus et pareilles gens qui, après avoir fait partir tant d’hommes sont partis à leur tour.
Au total, c’est une courte durée. A travers combien d’événements, avec quels gens, dans quels corps s’épuise-t-elle ? N’en fais donc pas une affaire.
Regarde en arrière le gouffre du temps et en avant un autre infini. En lui, quelle différence entre trois jours de vie et le triple de la durée de vie de Nestor * ? »[...]
« La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporelle dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L’âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine.
Pour résumer, au total, les choses du corps s’écoulent comme un fleuve, les choses de l’âme ne sont que songes et fumées. La vie est une guerre et un séjour étranger, la renommée qu’on laisse, un oubli. Qu’est-ce qui peut la faire supporter ? Une seule chose : la philosophie. Elle consiste à garder son démon intérieur à l’abri des outrages, innocent, supérieur aux plaisirs et aux peines, ne laissant rien au hasard, acceptant les événements et le sort et surtout, attendant une mort propice à la pensée puisqu’elle n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose. Mais s’il n’y a rien de redoutable, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale, car c’est conforme à la nature. Or nul mal n’est conforme à la nature. »
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même.
"Lâches, fainéants, efféminés, infidèles et grévistes de père en fils : les clichés sur les Français ont la vie douce. Les Anglo-Saxons, qui affectionnent tout particulièrement ces idées préconçues, se font un plaisir de les faire circuler de par le monde. [...]"
"Il n'y a plus comme avant la pleine lumière ou l’obscurité. Ça serait un peu plus dans les gris, dans des gris teintés de rose, mais ce n'est plus cette chose tranchée entre, précisément, le bonheur et le désespoir [...] inquiet. On pourrait dire que je suis un peu éteinte. Je suis vivante certainement dans la mesure où j'ai encore des projets auxquels je tiens assez fort. J'ai des grandes joies et des grands plaisirs et je déteste toujours l'ennui [...] Mais il n'y a plus vraiment cette espèce de dédoublement de ma vie en des espoirs quasi-fous et des joies débordantes et puis les angoisses.
"On ne saurait dater avec précision le moment de l’apparition de la légende du rire de Démocrite et du pleurer d’Héraclite. En revanche, on peut suivre leur trajectoire à travers les siècles. Celle-ci est marquée par deux temps forts : l’Antiquité qui voit la naissance de la légende du rire démocritique et du pleurer héraclitéen ainsi que le développement des notions et des problématiques qui leur sont attachées (en particulier, le thème du theatrum mundi où le rire de Démocrite devient le masque de la comédie et le pleurer d’Héraclite, celui de la tragédie ; le rire démocritique comme rire satirique ; le pleurer héraclitéen comme marque de compassion ; la mélancolie des deux personnages ; la question de la folie et de la sagesse) et la Renaissance européenne. Celle-ci les a connues par le biais de deux sources."
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« Les mélancoliques courent les rues, ils se trahissent tout seuls. Ils sont tellement nombreux partout, j’en rencontre chaque fois que je sors. Ils sont incapables de dissimuler leur maladie, leurs plaintes sont bien trop familières et je n’ai pas besoin d’aller bien loin pour les décrire. Les symptômes donc, sont soit universels, soit spécifiques aux individus ou aux espèces. Certains symptômes sont dissimulés, d’autres manifestes, certains appartiennent au corps, d’autres à l’esprit. Et selon Capivacci ils varient selon que leur cause est interne ou externe. Selon Giovanni Pontano, les astres les influencent. Selon Ficin il s’agit à la fois d’influence célestes et de divers proportions des humeurs. Selon que ces dernières sont chaudes, froides, naturelles, non naturelles, qu’elles augmentent ou qu’elles diminuent. Tandis qu’Aetius parle d’une diversité de symptômes de délires mélancoliques. Selon de Lorenz, ils dépendent des tempéraments, des plaisirs, des natures, des tendances, de leur durée, du fait qu’ils soient simples ou qu’ils se combinent à ceux d’autres maladies. Étant donné que les causes sont aussi diverses, la variété des symptômes est donc presque infinie. Et de même que le vin produit des effets différents, de même que l’herbe Tortocolla, dont parle Lorenzini, qui fait parfois rire, parfois pleurer, parfois dormir, danser, chanter, hurler, ou boire etc., de même cette humeur mélancolique qui produit différents symptômes dans différentes parties du corps. Cependant, afin de simplifier, ces symptômes généraux peuvent être réduits à ceux du corps et à ceux de l’esprit. »
Robert Burton, in L'anatomie de la mélancolie.
Yves Hersant : L’un des problèmes de la mélancolie, que mettait en évidence, je crois, l’exposition de Jean Clair au Grand Palais, est de savoir où elle s’arrête. Est-ce que de proche en proche tout ne va pas être gagné par la mélancolie. L’idée de Burton est qu’il n’y a pratiquement pas de barrière à la mélancolie et que, c’est ce que disait le début du texte, et que vous venez de rappeler, les mélancoliques courent les rues, tout le monde risque d’être mélancolique. A ceci près que les sots, définitivement sots ne sont pas et ne seront jamais mélancoliques. Celui qui ne doute pas de soi, celui qui n’est pas travaillé par cette altérité, celui qui se raccroche à des attitudes dogmatiques, celui-là vivra dans l’ignorance de sa mélancolie, si elle existe et celui-là n’atteindra jamais le niveau culturel. On voit bien que le risque est réel d'étendre ad infinitum, presque infini, dit quelque part Burton, tout est dans le presque, la symptomatologie mélancolique. Qu’est-ce qui n’est pas mélancolique ? Le jovial, et encore.
Source
Bhliain nua sásta
gutes neues Jahr !
* Lire ici : Les vœux de Nietzschepar Michaël Foessel
« De grand cœur, j’accepte la devise : « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » et j’aimerais la voir suivie de manière plus rapide et plus systématique. Poussée à fond, elle se ramène à ceci auquel je crois également : « que le gouvernement le meilleur est celui qui ne gouverne pas du tout » et lorsque les hommes y seront préparés, ce sera le genre de gouvernement qu’ils auront. Tout gouvernement n’est au mieux qu’une « utilité » mais la plupart des gouvernements, d’habitude, et tous les gouvernements, parfois, ne se montrent guère utiles. […]
Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui ? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal afin de n’avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un « Dieu vous assiste » à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. Mais il est plus facile de traiter avec le légitime possesseur d’une chose qu’avec son gardien provisoire.
Tout vote est une sorte de jeu, comme les échecs ou le trictrac, avec en plus une légère nuance morale où le bien et le mal sont l’enjeu ; les problèmes moraux et les paris, naturellement l’accompagnent. Le caractère des votants est hors-jeu. Je donne mon vote, c’est possible, à ce que j’estime juste ; mais il ne m’est pas d’une importance vitale que ce juste l’emporte. Je veux bien l’abandonner à la majorité. Son urgence s’impose toujours en raison de son opportunité. Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. Un sage n’abandonne pas la justice aux caprices du hasard ; il ne souhaite pas non plus qu’elle l’emporte par le pouvoir d’une majorité. Il y a bien peu de vertu dans l’action des masses humaines. Lorsqu’à la longue la majorité votera pour l’abolition de l’esclavage, ce sera soit par indifférence à l’égard de l’esclavage, soit pour la raison qu’il ne restera plus d’esclavage à abolir par le vote. Ce seront eux, alors, les véritables esclaves.
Seul peut hâter l’abolition de l’esclavage celui qui, par son vote, affirme sa propre liberté. »
Henry David Thoreau, in La désobéissance civile, 1849.
« Quand j’ai écrit les pages suivantes, ou la plupart d’entre elles, je vivais seul au milieu des bois, à un miles de mon voisin le plus proche, dans une maison que j’avais construite moi-même sur la berge du lac Walden, à Concord, Massachusetts, et je gagnais ma vie grâce au seul travail de mes mains. J’ai habité là deux ans et deux mois. A présent, je séjourne de nouveau dans la civilisation.
Je n’aurai pas la présomption de réclamer autant l’attention de mes lecteurs si mes concitoyens ne m’avaient posé des questions très précises sur mon mode de vie, que certains taxeraient d’absurdité bien que je n’y voie aucune impertinence, mais compte tenu des circonstances, des questions tout à fait naturelles et pertinentes. Quelques-uns m’ont demandé ce que je mangeais, si je ne me sentais pas seul, si je n’avais pas peur, et ainsi de suite. D’autres ont été curieux d’apprendre quelle part de mes revenus je consacrais à des œuvres charitables ; d’autres encore, nantis d’une nombreuse famille, combien d’enfants pauvres j’entretenais. Je demanderai donc à mes lecteurs qui ne s’intéressent guère à moi, de me pardonner si dans ce livre j’entreprends de répondre à certaines de ces questions.
Dans la plupart des livres, le je ou la première personne est omis, dans celui-ci il sera conservé ; cela, sur le plan de l’égotisme est la principale différence. Nous oublions souvent qu’après tout, c’est toujours la première personne qui s’exprime. […] Mieux, j’exige, moi, personnellement, de chaque écrivain, grand ou petit, un récit simple et sincère de sa propre vie, et pas seulement ce qu’il a entendu dire de la vie des autres ; le genre de compte-rendu qu’il pourrait envoyer d'une terre lointaine à sa famille, car s’il a vécu avec sincérité il l’a forcément fait, selon moi, dans une terre lointaine. »
Henry David Thoreau, in Walden ou la vie dans les bois.
"La voix est cette partie de soi qui, point de non retour, marque dans sa mue, la perte de l'enfance. L'entendre, la comprendre, l'écouter, la travailler, lui donner corps, lui reconnaître son corps, dans l'intimité ou sur les scènes, c'est tenter de garder du corps sous les artifices."Jean-Louis Jacopin, Voix d'acteurs.
"Beaucoup affectent l’amour de vivre pour éluder l’amour lui-même. On s’essaie à jouir et à faire des expériences, mais c’est une vue de l’esprit. Il faut une rare vocation pour être un jouisseur. La vie d’un homme s’accomplit sans le secours de son esprit avec ses reculs et ses avances, à la fois sa solitude et ses présences. A voir ces hommes de Belcourt qui travaillent, défendent leurs femmes et leurs enfants et souvent sans un reproche, je crois qu’on peut sentir une secrète honte. Sans doute, je ne me fais pas d’illusions.Il n’y a pas beaucoup d’amour dans les vies dont je parle, je devrais dire qu’il n’y en a plus beaucoup. Mais du moins, elles n’ont rien éludé. Il y a des mots que je n’ai jamais bien compris, comme celui de péché. Je crois savoir pourtant que ces hommes n’ont pas péché contre la vie, car s’il y a un péché contre la vie ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie et se dérober à l’implacable grandeur de celle-ci. Ces hommes n’ont pas triché. Dieux de l’été, ils le furent à vingt ans par leur ardeur à vivre, ils le sont encore, privés de tout espoir. J’en ai vu mourir deux ; ils étaient pleins d’horreur, mais silencieux. Cela vaut mieux ainsi. De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de l’humanité, les grecs firent sortir l’espoir après tous les autres comme le plus terrible de tous. Je ne connais pas de symbole plus émouvant. Car l’espoir, au contraire de ce qu’on croit équivaut à la résignation. Et vivre c’est ne pas se résigner."
Albert Camus, in Noces.
"Il est des auteurs impitoyables pour ce travail vocal parce que leur écriture, conçue spécifiquement pour le théâtre, c'est-à-dire, pour être dite à un moment précis, dans une situation précise, ne demande rien d'autre, justement, que d'être dite. Je pense ici à H. Pinter mais surtout à celui qui a poussé à son extrême cette ascèse du mot : S. Beckett. Pour jouer ces auteurs (je parle essentiellement du travail vocal), il ne faut rien faire. Qu'est-ce que cela veut dire ? Tout simplement qu'il faut émettre les mots pour ce qu'ils sont : sans tristesse (ne pas baisser la voix), sans romantisme (ne pas traîner les voyelles, ne pas trop les ouvrir, un "a", pas un "â"), sans violence (ne pas fermer trop brutalement les phrases), sans joie (ne pas finir avec la voix trop en l'air), sans neutralité (ne pas éteindre, étouffer sa voix, garder l'énergie de la profération), etc..., on voit à quelles contraintes (seules garantes de liberté de jeu), il faut s'astreindre pour tenter de se rapprocher au-delà des désirs de l'auteur, de sa démarche, de sa marche. Arriver à parler simplement, telle est peut-être la spécificité du travail de l'acteur contemporain."[...]Quand il n'y a pas d'image ? Je veux parler de la radio, comment cela se passe-t-il ? Supposons une émission sur Marcel Proust à France Culture. Enfermé dans le studio, le comédien voit le réalisateur, le producteur (celui qui est à l'origine de l'émission, qui en propose les thèmes, qui choisit les textes...) et le technicien dans la régie, de l'autre côté de la vitre. Il les voit parler entre eux, s'affairer autour des magnétophones (et aujourd'hui, de l'ordinateur), rire ou s'interroger mais il ne les entend pas. La première fois cette solitude capitonnée peut se vivre comme une véritable exclusion. Devant lui le micro. Parfois on lui donne un casque pour qu'il entende sa propre voix au cours de l'enregistrement. Cette expérience est toujours difficile à ses débuts car le comédien entend, avant même d'avoir commencé, sa respiration, parfois les battements de son cœur, sa déglutition, le bruit de sa salive, tous ces insupportables clichements qui sont pour la qualité de l'enregistrement autant de parasites qu'il va falloir maîtriser. Maîtrise donc du corps intérieur, celui de l'écorché dont j'ai déjà parlé qui, au passage, vient de s'enrichir de quelques nouveaux éléments. A ces parasites internes, il faut rajouter tout mouvement intempestif trop bruyant, tout bruit de pages qu'on tourne, toute sifflante trop prononcée, toute explosive trop forte (ces attaques de phrase par un B ou un P !), toute chuintante trop mouillée, bref tout ce qui, partout ailleurs ne pose pas de problème parce que l'image et le mouvement gomment les imperfections au bénéfice de l'action qu'on voit. A la radio, on ne voit que cequ'on entend. Il faut que "l'image sonore" soit absolument parfaite pour que toutes les images qu'elle évoque, puissent comporter tous les défauts que l'auditeur souhaitera donner à sa rêverie.[..]Quand le comédien joue, à la radio c'est avec et de sa voix. C'est comme si son être tout entier implosait pour se retrouver dans le son qu'il émet. Il faut quand sa voix vibre et parle, que le comédien accepte d'être ailleurs. C'est-à-dire partout où il n'est pas. Là où d'autres l'écoutent.Jean-Louis Jacopin, Voix d'acteurs.(A propos de la lecture à la radio, texte Voix d'acteurs à lire à partir de la page 12).
"Le Neveu de Rameau ou La Satire seconde est un dialogue écrit par Denis Diderot [philosophe des Lumières] sans doute entre 1762 et 1773. Il s'agit d'une discussion à bâtons rompus entre Moi, le narrateur, philosophe, et Lui, Jean-François Rameau, neveu du célèbre compositeur Jean-Philippe Rameau."
"Le neveu de Rameau est à la fois artiste, philosophe, fantasque et cynique. Comparé au « Neveu », le philosophe incarne en lui la réflexion. Il a surtout pour but de donner la réplique au Neveu. Rameau réfute les valeurs morales imposées par la société : vertu, amitié. Il pense qu'il faut être immoral pour pouvoir réussir. Le philosophe tente de le persuader que l'honnêteté seule peut rendre heureux. Les deux hommes discutent ainsi dans un café du Palais-Royal. Ils se demandent à quelle personne il faut ressembler pour devenir le citoyen idéal."
(Sources Wikipédia)
"Lui, comme Moi, les deux tenants du dialogue, s’en réfèrent à leur propre expérience pour justifier leur définition de la vertu et du bonheur. Le problème, quand l’expérience devient la norme, on a vite fait de tomber dans un relativisme moral qui semble peu compatible avec l’optimisme propre aux Lumières." (Dixit Adèle Van Reeth, NCC).Lui. - [...] Voilà où vous en êtes, vous autres. Vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d’esprit romanesque que nous n’avons pas ; une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu ; vous l’appelez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde. En a qui peut. En conserve qui peut. Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie ; vive la sagesse de Salomon : Boire de bons vins, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes ; se reposer dans des lits bien mollets. Excepté cela, le reste n’est que vanité. [...]
Moi. – [...] Je ne méprise pas le plaisir des sens, j’ai un palais aussi, et il est flatté d’un mets délicat ou d’un vin délicieux ; j’ai un cœur et des yeux, et j’aime à voir une jolie femme, j’aime à sentir sous ma main la fermeté, la rondeur de sa gorge, à presser ses lèvres des miennes, à puiser la volupté dans ses regards et, à expirer entre ses bras. Quelquefois avec mes amis une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas ; mais je ne vous dissimulerai pas, il m’est infiniment plus doux encore d’avoir secouru le malheureux, d’avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j’aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon cou.
Vendredi 6 septembre. - C'est seulement ce matin que j'ai compris le début de sa dernière lettre : "J'ai tort de te dire tout ce qui me passe par la tête. Je te confie mes impressions du moment. Elles peuvent changer. Ainsi, ce que je mets sur ce petit papier ci-joint, que je te prie de déchirer aussitôt lu." Ce qui veut dire : "Je t'ai écrit que je n'avais plus envie de l'amour. Tu t'en es affolé. C'était une impression du moment. Elle a changé. La preuve : le petit papier que je t'envoie." C'est plus agréable.
Je lui ai écrit quelques lignes aujourd'hui pour lui dire ce que dessus. Pas pris copie. Ce soir, en rentrant, lettre arrivée ce matin, après mon départ. Rien de bien marquant. Me dit qu'elle m'écrira peut-être demain (aujourd'hui). Trouve que ce serait trop long de répondre, point par point, à mes lettres : "Le plus sage est de prendre le temps comme il vient et de ne pas chercher à savoir de quoi demain sera fait."
Elle lit Le Neveu de Rameau que je lui ai prêté, en lui disant tout ce que je pense. Trouve aussi que c'est de premier ordre. Mais célèbre encore, en même temps, L'Idiot de Dostoïevski. Elle ne me fera jamais donner dans cette littérature de cabaret. Me dit que V[ollard] n'y voit plus, est de plus en plus distrait et impatient. Elle*, toujours fatiguée.
* Marie Dormoy