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mercredi 24 janvier 2018

Une nuit avec Georges Perros

Georges Perros
(23 août 1923 - 24 janvier 1978)



"La poésie ce n'est pas écrire, 
la poésie c'est le fait d'exister."
Georges Perros

Georges Perros est enterré à Douarnenez dans le beau cimetière de Tréboul, face à la mer. J'avais cherché sa tombe cette année-là et ne l'avais pas trouvée. J'avais oublié que son patronyme était Poulot, Georges Poulot.  Ce sera sans doute l'objet d'une prochaine promenade, d'aller déposer sur sa tombe... un galet, sans histoire.




Cette tombe faite de pierres sèches et d'une stèle "poètrustique" est belle dans sa nudité, sa simplicité, sa modestie. Les promeneurs des cimetières qui découvrent cette tombe, savent-ils que c'est le poète-écrivain Georges Perros qui est enseveli dans ce cimetière marin? Sauront-ils que Gallimard vient de publier, dans la collection Quarto, la totalité de l’œuvre de l'artiste, dans un volume de 1600 pages : Œuvres.
Georges Perros, je vous vois sourire... Pour ma part, je jubile.

"Faire sauter les plombs du langage, passer la douane en fraudeur, cultiver la solitude qui fait notre énergie, avoir la passion de la clandestinité : Georges Perros s’en sera tenu à ces règles qu’il s’était fixées d’un jeu périlleux, pour aboutir à cette conclusion : « Écrire, c’est accepter d’être un homme, de le faire, de se le faire savoir, aux frontières de l’absurde et du précaire de notre condition."
(Source : l'article de Linda Lê (ponctué de belles photos), Délit de fuite.) 


Autour du livre

  • Agenda
    • Thierry Gillyboeuf sur Radio Aligre
      pour les Œuvres de Georges Perros en Quarto

      Le 1 Février 2018
      Les jeudis littéraires de 11h à 12h
      Médias Plus d'infos


lundi 5 août 2013

Déranger, inquiéter, éveiller

Samedi 3 août.

J'ai raccompagné l'ami à la gare. Nous avons passé trois jours délicieux; retrouvailles après trois ans...
Ne pas en parler, pour garder ces moments comme un trésor caché et y puiser plus tard les heures joyeuses passées ensemble, quand poindront des jours plus sombres.

Dimanche 4 août.

Matin.
Que j'aime l'idée d'être là, à écouter en cet instant Charles Sigel parler de Stendhal, à toute vitesse, tandis que la foule des vacanciers se presse sur les autoroutes encombrées!
“Une seule règle, laquelle est sans exception: il faut être soi-même.” (Stendhal).
Et le plaisir d'écouter les choix musicaux qui jalonnent l'émission, comme ce Maometto de Rossini, ici par Cécilia Bartoli (ce n'est pas Philippe Sollers qui me contredira!) :


 


Après-midi.
Farniente sur mon canapé (le temps est gris et venteux), je termine Le complexe de Caliban. Parler des auteurs que l'on aime - comme le fait Linda Lê -  c'est aussi parler de soi. 
Je vais pouvoir commencer l'ouvrage offert par mon ami : La Barette rouge de André de Richaud, un auteur méconnu, en tout cas, de moi. Mon ami a le don de me faire découvrir des trésors littéraires. Si je m'en tiens à ce que je lis ici, ce livre va me "secouer". J'aime que la littérature ait ce pouvoir de déranger, d'inquiéter, d'éveiller.

mercredi 31 juillet 2013

Le liseur





Fernando Botero, La Liseuse*, 1932
(je préfère celle-ci)


Pierre-Auguste Renoir, Le Liseur** Claude Monet, 1872.


"Au commencement était le rêve. Tout liseur se souvient d'avoir rêvé à l'existence d'un livre qui aurait le pouvoir de vie et de mort. [...]
[...]
Tout lecteur devrait imprimer sur les livres de sa bibliothèque cet ex-libris emprunté à Hölderlin : "Nous ne sommes rien. C'est ce que nous cherchons qui est tout." Cherchons-nous le dernier mot ou le Livre perdu vers lequel tous les livres tendent et finissent par revenir, comme à leur ancienne source?
[...]
La lecture est sans doute l'espace imaginaire où la liberté est le mieux préservée, car si chaque auteur appelle le lecteur à une co-création, il laisse aussi à ce dernier la possibilité de s'intercaler entre les pages et de lire, derrière le livre écrit, le livre qu'il voudrait écrire, même s'il ne prend pas la plume. C'est ainsi qu'un livre, lu avec passion à différentes époques de la vie, ressemble à la femme idéale, jamais tout à fait la même, jamais tout à fait une autre. Aurélia ou Madeleine une deuxième fois perdue et pourtant toujours retrouvée aux portes du rêve. Les livres, comme les amours, qui laissent le plus de traces dans le sang sont ceux qui s'insinuent dans le quotidien et en modifient la substance, au lieu de frapper à coups lourds comme la statue du Commandeur.[...]
[...], le liseur se construit une utopie où, à côté des livres dont l'absence le ferait souffrir, vivent les livres qui ont disparu -la fin des Âmes mortes, le Robert Guiscard de Kleist, Le Messie de Schulz -, et les livres qui auraient pu être écrits. Combien de fois le liseur ne s'est-il pas dit, en parcourant un fait divers, que ç'eût été un sujet pour Dostoïevski ou, en voyant un flâneur timide et un peu égaré, que ç'aurait pu être la réincarnation du brigand de Robert Walser?
Pendant les vingt-trois années passées à l'asile de Heriseau, l'écrivain dont Kafka aimait tant les petites proses, celui qui ambitionnait d'être un ravissant zéro tout rond, n'avait rien écrit. Mais au cours de ses promenades avec son ami Carl Seeling à Saint Gall et au bord du lac de Constance, Walser en vint une fois à évoquer un fait divers. L'histoire, qui lui fut racontée à l'hospice, est celle d'Anna Koch, meurtrière de sa rivale. Elle avait accusé son amant, un maçon nommé 'Bisch", du crime. Arrêté, torturé, puis libéré, il resta infirme. [...]
Le liseur ne peut s'empêcher de rêver au petit livre que l'auteur, si discret, si humble, de La Rose, aurait écrit sur la meurtrière et le pauvre bougre. Il l'aurait fait avec l'humour, la fraternité et l'innocence diabolique qu'il a mis à parler de Kleist et du prince Mychkine. C'aurait pu être la dernière rose de l’idiot. Et cette rose qui n'a pas fleuri laisse une épine dans la chair du liseur, si avide de la compagnie de celui qui servait la littérature en simple commis, qu'il a conçu le rêve absurde de prêter au muet un livre non écrit."

Linda Lê, in Le complexe de Caliban, extraits du chapitre Le liseur.

* Je n'ai pas trouvé d'image de Liseur enthousiasmant. Mmm! Mais le livre de Linda Lê, (virgule) l'est!

** Image rajoutée le 4 août, qui m'a été transmise par un "liseur" de mon blog. Je le remercie.

vendredi 19 juillet 2013

Dans la chaleur de l'été, je...

Les plages doivent être noires de monde avec cette chaleur. (Les pauvres. Mmm!)
Et je glandouille devant mon écran avec mon ventilateur!
Sur les conseils d'un ami, j'ai rempli ma baignoire d'eau froide. 
Au lieu de prendre des douches tous les quarts d'heure je trempe dedans toutes les heures.
Je glandouille et je me mouille.
J'observe...


Un pigeon "dans sa cage"


Hier il était là...


 ... et c'est lui qui m'observait!


Après avoir voleté toute la nuit, le papillon se repose, c'est le matin.
Laissons-le tranquille. A midi, il est toujours là.


Allons poursuivre ma lecture : Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau de Linda Lê, avec un dictionnaire à portée de main. C'est fou le nombre de mots, de verbes que je ne connais pas sous sa plume. Je suis vraiment ignare!

"Il s'amuït". S'amuïr : rendre muet.
"Les homoncules du bolchévisme". 
Homoncule :  
1    petit homme imaginaire doué d'un pouvoir surnaturel  

2    familier   petit homme  
"L'héautontimorouménos qu'il était s'efforçait de se libérer des imagos..." (0_0)
Héautontimorouménos : Bourreau de soi-même.

Qu'on se rassure, la plupart des chapitres peuvent se lire sans dictionnaire. Je rappelle qu'il s'agit d'un essai :

Linda Lê rend un hommage exaltant à ses seize écrivains de prédilection, qui l'ont tant aidée à vivre.
On aime passionnément
Ils sont seize, quinze hommes et une femme. Seize flammes littéraires entretenues par une gardienne de temple bienveillante, consoeur de plume ayant consacré toute son oeuvre romanesque à la question de la survie par l'écriture. Linda Lê, chuchoteuse cinglante et réfléchie, nous présente ses écrivains de chevet dans une série de portraits brefs, denses et aimants, où affleurent, avec la même urgence nerveuse, ­l'essence profonde de ses auteurs de prédilection et sa vérité intime à elle. Citons-les, pour que les connivences ou appétits de découverte soient de suite éveillés. Il est, parmi ces noms, des sésames pour un indéfectible lien de papier, à la vie à la mort : Ghérasim Luca, Georges Perros, Stig Dagerman, Robert Walser, Louis-­René Des Forêts, Felisberto Hernández, Ladislav Klíma, Osamu Dazai, Hanokh Levin, Sándor Márai, Karel ­Capek, Tommaso Landolfi, Juan Rodolfo Wilcock, Louis Calaferte, Stanislas ­Rodanski et ­Simone Weil.
(Télérama)

 L'héautontimorouménos

A J. G. F.

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d'espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu'ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C'est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon coeur le vampire,
- Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
  
Charles Baudelaire
 

mercredi 17 juillet 2013

Chaque je est une outrecuidance (Robert Walser) 2.

 



Funambule sur la corde raide, il savait qu'écrire, c'est témoigner de son existence, or il était à ses propres yeux nul et non avenu. Il se serait de bonne grâce fait comédien : il devait à cette vocation contrecarrée un penchant pour les ahuris vulnérables, doubles de lui-même. Il leur attribuait quelques-uns de ses traits distinctifs - l'humilité, l'ambition d'être "un zéro tout rond". [...]
Le je caméléon de Walser est un je volatil : pronom négligeable, il s'amuït, se délite. Jamais un je n'aura été aussi peu emphatique - chaque je est une outrecuidance, avait-il noté dans un de ses microgrammes. Il regardait sa tâche avec la réticence de qui rechigne à se mettre en avant, tout en faisant de sa mission un apostolat. Si des gens aimables, avertissait-il, proclamaient qu'il était un poète, il le tolérait uniquement par esprit de conciliation et par politesse. Qu'était-il au bout du compte? Un habitant des limbes? Un passant considérable trouvé mort dans la neige? Un explorateur des confins qui était allé jusqu'à cette extrémité où sa raison le trahissait?
Oiseau hagard aussi indomptable que Bartleby, le copiste de Melville, dont l'attitude de résistance tranquille provoque la confusion et la stupéfaction, il aurait pu faire sienne cette devise : "Je préfèrerais ne pas." Le Bartleby au désespoir blafard, qui gît recroquevillé au pied du mur des Tombes, la tête reposant sur des pierres froides, est le héraut des exilés de Walser, lequel flâne peut-être encore, le nez au vent, l’œil aux aguets, à travers les rues de Zurich. Mais nul ne le voit, car il va à pas de loup, et c'est aussi subrepticement que les dits de ce vagabond entrent dans nos bibliothèque pour y propager un influx magnétique : ses livres, aussi évanescents que des silhouettes furtives, sont très discrets au premier abord, mais leur influence est à la mesure d'une vie vouée à élever la vétille au rang de grandeur.

Linda Lê, in Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, éditions Christian Bourgois.

(Les caractères gras sont de mon fait).

jeudi 11 juillet 2013

Chaque je est une outrecuidance (Robert Walser)

Résumons ce pauvre Journal qui se délite au fil du temps... et qui va finir par sentir le merlan pourri.
... J'achète tout de suite du poisson comme celui-là.

Moi donc, Je, devais partir le 1er juin à Evian. Contretemps - le mot est faible - escapade annulée et qui - je le pense - ne sera jamais reportée. Vertiges...
Nouvelle option, dernière semaine de juin, cette fois satisfaite mais sans grande satisfaction, à Saint-Palais-sur-Mer.
Un retour sans nostalgie, bien au contraire, au sweet home en écoutant sur la route une de mes émissions favorites du dimanche : Le Gai savoir il était question de philosophie bien sûr et, en cet instant,  de la différence (et de la similitude) entre le « bonheur et la joie ». Ça tombait bien et c’était jouissif. Et là je me suis dit qu’être seule chez moi était bien plus supportable qu’être seule parmi les autres. Je sentais que j'allais retrouver mon rythme, mon quotidien, mes lectures, mes émissions, ma lenteur, que c'était là ma vie et que j'étais bien mieux dans ce quotidien qu'à arpenter des trottoirs à touristes, en essayant de les éviter et en y parvenant, malgré tout.

Début juillet : mes vertiges semblent n'être plus qu'un mauvais souvenir, attendons les prochains tests pour savoir ce qu'il en est exactement.
J'ai terminé mes lectures en cours de Christian Oster : Sur la dune et Trois hommes seuls, éditions de Minuit. Je ne saurai dire à quel point  je me sens proche de ses "vagabondages" romanesques.
Repris le golf, tout doucement, à l'heure où le parcours est désert.

L'été tant attendu est donc là. Je reste à l'ombre, merci le carcinome. Pfff!

Hier matin, médiathèque. Après avoir entendu Linda Lê, passionnante - une inconnue pour moi - dans l'émission de Laure Adler Hors-Champs, j'ai eu très envie de lire Lame de fond.  Il était emprunté et je l'ai réservé. En attendant j'ai trouvé du même auteur deux essais : Le complexe de Caliban et Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau (un titre qui m'enthousiasme! et qui semble inspiré par Baudelaire), aux éditions Christian Bourgois,

"En entremêlant des confidences sur la lecture et des extraits de livres – ceux de Stevenson, d’Hugo, de Walser, de Salinger, pour ne citer qu’eux -, Linda Lê invite à une exploration de ces étranges contrées où l’on s’avance à la rencontre des fantômes, des doubles, pour tirer de ces flâneries sur les rives de l’imaginaire matière à rêverie et à méditation. Livres de chevet, livres dans lesquels on cherche sa raison d’être, livres qui posent l’énigme de la présence au monde : par leur truchement, la lectrice tente de dire l’importance vitale que revêt la littérature et la foi en la possibilité de trouver un texte qui sèmerait le doute et laisserait l’esprit intranquille."
Source France Culture, Le complexe de Caliban.

"Lire c’est être lu par ce que nous lisons. La lecture est le temps dérobé à la mort. Le livre peut être le compagnon le plus secret, celui qui a des pouvoirs démiurgiques. Des lectures d’enfance aux œuvres qui ont fait de l’auteur de cet essai celle qu’elle est, Le Complexe de Caliban retrace un parcours où le Je me souviens nostalgique est une manière d’être au monde. Interrogation sur la langue, sur l’identité et sur la place qu’occupe aujourd’hui la littérature, ce livre est aussi un hommage, des exercices d’admiration dédiés aux chers disparus." 
4e de couverture, Le complexe de Caliban.

Je suis impatiente de les lire.

« Écrire, c'est aussi reconnaître sa dette d'amour envers ceux que René Char appelle les alliés substantiels, c'est lire des épitaphes cryptées, aborder des îlots de solitude, déserter l'ici et maintenant en glissant sur des luges de nuit pour gagner les frontières de l'invisible avec comme guides des émissaires de l'autre côté. Ces pages, roman d'une lectrice, sont des hommages aux maquisards qui ont fait oeuvre délictueuse, s'assignant le but de renverser les normes, de lancer des brûlots au flanc de l'académisme, d'exorciser les peurs et de proposer au lecteur un voyage où il se débarrassera de sa pusillanimité, de ses préjugés, et se laissera emporter par une bourrasque vers des territoires inconnus. »
4e de couverture, Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau .

Hier soir, la chaleur étouffante de mon appartement m'a fait prendre le large et dîner sur la côte. C'était délicieux de sentir le vent, chaud et pourtant rafraîchissant. Près de ma table, une vieille dame, disons plus âgée que moi, mmm! assez classe, s'est installée seule, avec son caniche. Lorsque le serveur est venu prendre sa commande elle lui a dit qu'elle attendrait son invité pour passer la commande. Quelques minutes plus tard, l'invité est arrivé, un jeune homme très bronzé, cheveux longs remplis de sel, l'allure sportive. J'ai cru comprendre qu'elle était la grand-mère de ce jeune garçon. Elle lui a demandé des nouvelles de la famille, de ses études, lui a montré des photos puis elle lui a parlé des spectacles qu'elle avait vus et, notamment d'opéra. Puis il a pris la parole à son tour. Ce n'était pas une conversation banale... A ce moment-là, une pensée - très fugace - me fit regretter de ne pas être grand-mère...



Aujourd'hui, cet après-midi, pendant qu'un courageux (que je payais tout de même) nettoyait ma terrasse sous un soleil de plomb, je commençais la lecture de Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, première page, premier paragraphe, en exergue à l'ouvrage :

"Michel Leiris, dans Biffures, parle de l'indéniable plaisir qu'il avait à posséder des livres, satisfaction à laquelle s'ajoutait toujours une part de gêne devant les choses non lues qui tapissaient ses cloisons. Les laissés-pour-compte de nos bibliothèques gémissent, les livres de chevet sont des raretés encore à décrypter. N'empêche, nous continuons à écumer les librairies, passons le plus de temps possible à nous pénétrer des aperçus d'autrui, espérant beaucoup de ceux que René Char appelle les alliés substantiels, et tenant pour assuré que l'art est ce qu'il y a de plus réel, dès lors que nous mettons entre parenthèses notre non-croyance pour entrer de plain-pied dans un monde qui s'impose avec force. Ce sont ces alliés substantiels, dont l'absence ferait souffrir, qui viennent ici toquer à la vitre de l'homo lisens afin de l'accompagner le long d'un chemin hérissé d'obstacles, s'il sait, dirait Baudelaire, plonger au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau."

Puis commence le premier chapitre :

"Chaque je est une outrecuidance 

J'étais à Zurich pour une soirée de lecture. J'errais dans la vieille ville en me remémorant ce texte de Robert Walser où un organisateur de conférences conseille au poète invité d'apprendre d'abord l'allemand avant de se mêler de faire des vers. Dans quelques heures, pensais-je, on allait m'enjoindre, moi aussi, d'étudier le français avant de me poser en scribouilleuse. J'en étais là de mes ruminations quand mes pas me menèrent à une rue si petite qu'elle ressemblait à un couloir d'immeuble. Je levai les yeux vers la plaque : c'était la rue Robert-Walser. Elle correspondait à l'idée qu'on se fait du pensionnaire d'Herisau. Humble, dissimulée, elle semblait suggérer au curieux de ne lui prêter aucune attention. [...] Lui-même ne se serait jamais réjoui qu'une rue portât son nom - la notoriété n'aurait été qu'un désagrément pour ce taiseux peu liant, qui aurait pu dire, comme le photographe Saul Leiter, qu'être ignoré est un grand privilège."

Je crois avoir fait un bon choix!

"Dans une langue très recherchée, aussi ­cérébrale qu'enivrante, Linda Lê parvient à restituer le plaisir physique que procure toute incursion livresque. La lire offre une exaltation aussi joyeuse que celle qu'elle décrit. Elle excelle à saisir ce basculement intime, cet instant de métamorphose que connaît tout lecteur assidu. L'exact contraire d'un mouvement de fuite : juste l'acceptation de soi."
Marine Landrot, Télérama.

Allez, vite au lit pour lire la suite...