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lundi 6 mars 2017

Rendez-vous avec soi


"Trois mois après qu'on eut cessé de se voir, avec Clémence, je lui donnais encore des rendez-vous. Mais je ne l'en informais pas, ça me paraissait plus sûr. Avertie d'un lieu, d'une date et d'une heure, elle ne serait probablement pas venue, et j'en eusse davantage souffert, sans doute, que dans le cadre de mon petit arrangement, où je ne pouvais guère lui en vouloir de ne pas me retrouver.

C'était d'ailleurs mon idée première. Ne pas lui en vouloir. J'avais assez accumulé de griefs contre elle, de notre vivant, pour ne pas en ajouter maintenant qu'à ses yeux je n'existais plus. Je la voulais, dans l'absence, d'une angélique pureté, et, comme je n'avais plus d'intérêt dans l'affaire qui trois mois plus tôt nous liait encore, je me sentais absolument libre de la respecter et de la chérir. Je l'eusse aidée, le cas échéant, si elle avait eu besoin de moi. Mais, puisqu'elle n'avait pas besoin de moi, j'étais, en un sens, d'autant plus disponible, délivré de ce qui eût pu se manifester chez elle tantôt sur le mode de la prière, tantôt sous la forme de la réprobation. Bref, maintenant qu'elle n'était plus dans ma vie, je pouvais tranquillement me consacrer à elle.

J'allai à notre premier rendez-vous un jour de printemps, en fin d'après-midi, de façon qu'elle pût s'y rendre après la fermeture de l'agence où elle travaillait. Il n'y avait personne quand j'arrivai, à la table que je nous avais assignée, et je sus ainsi qu'à tout le moins elle n'était pas en avance. Après quoi, j'appris qu'elle n'était pas à l'heure. Je décidai enfin, une vingtaine de minutes plus loin, qu'elle était en retard. Et je commençai à l'attendre pour de bon.

Je dus attendre vingt minutes encore pour considérer qu'elle était très en retard. Au-delà, comme elle ne paraissait toujours pas, je me mis en tête qu'elle s'était trompée de jour, et pris la décision de rentrer chez moi.

J'y avais rendez-vous, cette fois, avec moi-même. Mais, n'étant pas sûr de m'y retrouver, je traînai. J'arrivai donc à mon tour en retard, et, avant même de pousser ma porte, j'en connus la sanction comme j'abordais, au sortir du métro, les rues trop calmes de mon quartier : tout était fermé, et je n'avais pas chez moi de quoi dîner de façon décente. Je ne voulais néanmoins pas ressortir pour dîner à l'extérieur. Je déteste dîner seul à l'extérieur. Seul chez moi aussi, du reste. Mais, chez moi, il n'y a que moi pour le savoir. Ça m'aide."
Pages 7-8-9.
Christian Oster, in Les Rendez-vous, éditions de Minuit, 2003.


Et toujours cette jubilation (éprouvée également avec les romans de Jean-Philippe Toussaint) lorsque je lis les romans de Christian Oster. On peut l'écouter (ci-dessous) invité de l'émission Du jour au lendemain de Alain Veinstein (encore une voix de la nuit que j'aimais particulièrement), en 2013, pour son roman En ville, dont j'ai parlé ici.


 

dimanche 31 août 2014

Du jour au lendemain, ne plus entendre la voix de la nuit

Terrible nouvelle! Il n'y a pas mort d'homme mais tout de même, quelle déception, quelle tristesse d'apprendre, en écoutant (avec beaucoup de retard) Alain Veinstein dans son entretien avec Pascal Quignard, que son émission ne figurerait sans doute plus (c'est confirmé) dans la "grille" de rentrée de France Culture. Cette voix, ce ton, cette intimité dans la nuit va me manquer, aux amoureux de la littérature aussi.


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Alain Veinstein


"Pour faire ses adieux à l'antenne de France Culture, où il a présenté la quotidienne "Du jour au lendemain" pendant 29 ans, Alain Veinstein avait décidé de s'auto-interviewer. La direction de la station publique n'avait pas du tout apprécié l'initiative et avait trappé la dernière, rediffusant à la place une émission datant du mois de novembre où le "producteur" interrogeait le romancier et scénariste Pierre Lemaître.
France Culture a finalement mis en ligne sur son site internet l'auto-interview d'Alain Veinstein pour la dernière* de "Du jour au lendemain"."  
Rectification : Un jour, sans lendemain! * A écouter séance tenante!

=o=o=o=o=


Après avoir écouté son entretien avec Pascal Quignard, je passais à celui de Peter Handke. J'empruntais le lendemain à la médiathèque deux livres de cet auteur : Essai sur la fatigue et L'Histoire du Crayon. Je n'ai pas trouvé les ouvrages dont il était question dans l'entretien  : Essai sur le Lieu Tranquille et La Grande Chute. Ce sera pour plus tard... L'Essai sur la fatigue est au plus près de mes préoccupations du moment et le malheureux qui connaît l'insomnie se retrouvera dans cet extrait :

"Il n'était pas question du sommeil comme issue : d'abord ce genre de fatigue se manifestait par une sorte de paralysie qui, en règle générale, ne permettait pas même de recroqueviller le petit doigt, oui, à peine de battre des paupières; la respiration même semblait bloquée, on se sentait figé jusqu'au plus intime de soi-même, une colonne de fatigue; et parvenait-on, une fois encore, à faire le pas jusqu'au lit, après un premier endormissement rapidement expédié, semblable à un évanouissement - nulle sensation de sommeil - on tombait, la première fois qu'on se retournait, dans l'insomnie, des nuits entières, car la fatigue dans la solitude de la pièce, survenait toujours en fin d'après-midi, ou tôt le soir avec le crépuscule. D'autres ont déjà raconté l'insomnie : comment, à la fin, elle détermine même la vision du monde de l'insomniaque, au point, qu'avec la meilleure volonté du monde, il ne peut plus voir l'existence que comme un malheur, toute action comme dénuée de sens, tout amour comme ridicule. Comment l'insomniaque reste étendu là, jusque dans la lumière blême de l'aube qui pour lui ne signifie que malédiction, malédiction qui le dépasse, lui, seul dans l'enfer de son insomnie, malédiction d'une espèce humaine manquée, reléguée sur une planète qui n'est pas la bonne... Moi aussi, j'ai été dans ce monde des insomniaques (et je ne cesse d'y être, maintenant encore)."

Peter Handke, in Essai sur la fatigue, éditions Gallimard, 1989.


dimanche 22 septembre 2013

Divine complicité

Visionné hier soir :
INTERLOCUTION

90 minutes.
Quand la musique s'écoute... à deux : quelques instants hors du commun...

Ecouté ce matin :

Alain Veinstein et Jean-Philippe Toussaint. Pas encore acheté Nue. Je suis dans James Salter pour le moment et j'y reste.  

Malgré tous ces moments de petit bonheur, grande lassitude... de vivre. 

Nonobstant, l'été indien.

 

vendredi 28 janvier 2011

La Chine, immersion


Hier soir.

Vu La couleur du mensonge tiré du roman de Philip Roth, La tache.

"Avec La tache, qui débute en pleine affaire Lewinsky, Philip Roth dresse une satire féroce des moeurs américaines. Un roman ébouriffant. Il n'y a que deux sortes de lecteurs de Philip Roth: ceux qui l'adorent et ceux qui ne l'ont pas lu. La Tache est un roman qui ravira les premiers et ouvrira aux seconds les portes de la littérature. Philip Roth confirme ce que l'on supposait: il est un écrivain hors norme, plus puissant, plus libre, plus proche de la vie à chacun de ses livres." L’Express, 2002.

Pas déçue et Anthony Hopkins était à la hauteur du rôle et complètement crédible en sexagénaire amoureux d’une jeune femme, Nicole Kidman, troublante. Pas repoussant DU TOUT le sexagénaire, je le redis : " pieds et poings liés"…
J’avais eu un peu de mal à lire le livre, beaucoup de personnages, de sujets importants (le racisme, la sexualité de l’homme vieillissant) mais en voyant le film je me le suis remémorée et j’ai aimé l’interprétation de tous les acteurs.
J’aime beaucoup les romans de Philip Roth et je me sens proche de ses questionnements existentiels.

J’ai poursuivi ma soirée avec La pensée chinoise. J’y arrive, tout doucement, à lire cet ouvrage (je zappe quelques chapitres pour y revenir plus tard) même si je ne sais toujours pas le bénéfice que j’en tirerai.

"Le Taö, dont on peut dire qu’il est à la fois Nature et Raison ([…]), est un principe d’universelle intelligibilité. La formule "vomis ton intelligence" n’exprime pas le mépris de l’activité de l’esprit, mais, simplement, le dédain de la science discursive, des jeux de la dialectique, de toute espèce de réalisme abstrait.
Les Maîtres taoïstes ne font aucune difficulté pour utiliser (ni d’ailleurs, semble-t-il aucun effort pour perfectionner) le système de classifications dont leurs contemporains se servent pour ordonner la pensée. Ils admettent que le vulgaire est dominé par 6 Appétits (ceux des honneurs et des richesses, des distinctions et du prestige, de la renommée et de la Fortune), 6 Entraves (celles qu’imposent le maintien et le comportement, la sensualité et le raisonnement, le tempérament et la réflexion), 6 (Sentiments qui font) obstacle au Taö (haine et désir, joie et colère, peine et plaisir), 6 (Attitudes qui font) obstacle au Taö (celles qui consistent à éviter ou à aller au-devant, à prendre ou à donner, à acquérir des connaissances ou à exercer des talents) : il faut réprimer ces 24 dispositions pour obtenir la rectitude et la quiétude, l’illumination et la vacuité. Il faut encore, sous peine de "perdre l’essence qui vous est propre (sing)," éviter les 5 perversions qui résultent d’un usage civilisé des sens : peinture, musique, parfums, cuisine, prédilections du cœur corrompent la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le jugement. En lui-même, déjà, l’usage naturel des sens peut être pernicieux, si l’on ne s’applique à défendre, contre la multiplicité des apparences, la simplicité originelle (p’ou) de l’être. La vision, l’audition, l’odorat, le goût, la connaissance ne méritent d’être qualifiés de tche (qui pénètre tout, qui s’étend à tout) que si aucun objet particulier ne les arrête.
[…]
"Le véritable sage entend avec ses yeux et voit avec ses oreilles". Ce n’est pas qu’il ait, déjà, trouvé le secret de l’audition paracoustique ou de la vision paroptique. […] Il sait seulement "unir son corps à son cœur, son cœur à son k’i (souffle), son k’i à son chen (puissance vitale) et le tout au wou (c’est-à-dire non pas au "néant", mais au Total indéterminé…).
[…]
Toute sensation partielle est épuisante et corruptrice. […] Il (en bon taoïste) se garde de vouloir connaître par le détail : "Vivre a des bornes et il n’y a point de bornes au connaître ! C’est un péril pour ce qui est limité de poursuivre ce qui ne l’est pas !" Nul, dans l’ancienne Chine, n’ignore que toute image résulte d’un contact…"


Marcel Granet, in La pensée chinoise. Pages 434-435.

Je crains vraiment de n’arriver jamais à "réprimer les 24 dispositions pour obtenir la rectitude et la quiétude, l'illumination et la vacuité". Je ne suis pas prête pour une béatification.

Après avoir refermé mon livre, avant d’éteindre la lumière pour dormir, j’ai allumé la radio et je suis tombée sur l’émission d’Alain Veinstein ! Incroyable, il recevait le sinologue Jean Lévi pour parler de son essai, La Chine est un cheval et l’Univers une idée. Quelques réflexions sur Robert Musil qui a inspiré l’auteur, méditation sur le langage, des citations de Tchouang Tseu… et me voilà bercée par cet entretien, qui m’a tenue éveillée au lieu de m’assoupir :

"La Chine est un cheval et l'univers une idée " est une citation de Zhuangzi (350-275 av.J.-C.) dans laquelle il tourne en ridicule les paradoxes sophistes, et en particulier le plus célèbre d'entre eux, le fameux "un cheval blanc n'est pas un cheval " de Gongsun Long. À travers le pastiche de l'argumentation sophiste, c'est le langage humain en tant que tel que le philosophe entend disqualifier. Tout jugement, dans la mesure où il est jugement, est l'expression d'une subjectivité qui opère un découpage arbitraire dans le réel".

Beaucoup de mal à m'endormir ensuite!

Ce vendredi matin.

Je vous le donne en mille - non je n'ai pas rêvé de Pégase.
Je me lève, tardivement, j’allume la radio toujours branchée sur France Culture et, qu’entends-je (je me demande si je suis bien réveillée)? :
Le journaliste lit un poème chinois (traduit), de l’époque Han, tiré d’un livre de Jean-Pierre Dieny, paru aux éditions Les Belles Lettres : Les dix-neuf poèmes anciens.

Un réveil en douceur ! Epatant.

Maintenant je n’ai plus qu’à regarder Le plateau tibétain, enregistré ce matin de cette série magnifique La Chine Sauvage, et l’immersion sera totale. Une inquiétude soudain, ou plutôt un rêve : mes yeux ne sont-ils pas en train de se "brider", mes cheveux se raidir (enfin !). Un coup d’œil dans le miroir : non, pas de "brides" mais que des rides. Pfff ! Pourtant il ne serait pas impossible que j’eusse les yeux bridés avec mes origines (arrière arrière grand'mère). Non non pas mongoles, mais bigoudènes !




Tibétaines, capture d'écran du Plateau Tibétain

Mythe :
"Selon certains ethnologistes du XIXe les bigoudens auraient été les descendants des aborigènes occupant la Bretagne avant les premières invasions celtes, selon d'autres, se basant sur des "ressemblances physiologiques" (pommettes hautes des bigoudenes, yeux légèrement bridés, etc.), les Bigoudens descendraient d'une tribu mongole. Il n'en est absolument rien, une vaste étude menée à partir de 1983 par le professeur Youinou, généticien et immunologue de l'INSERM, a montré que la population bigoudène n'a absolument aucune parenté avec les populations asiatiques, et qu'au contraire elle avait plus d'affinités génétiques avec les populations des pays celtiques insulaires que la moyenne de la population finistérienne." Wikipédia.


Bon, tant pis, mais ma chère tante avait néanmoins les yeux bridés des mongoles.

Pub Blogger/Google! à mon intention :
"Editez un livre vous même
Fabriquez votre propre livre et Publiez votre livre mondialement".
Tsss! Sont fous... Je ris, je pense à toi, combien de fois m'as-tu dit : tu devrais écrire des romans.
Impossible, la fiction c'est trop dur, j'ai un sacré imaginaire mais aucune imagination, seul mon Je m'inspire quelques mots et maux...

dimanche 5 décembre 2010

De la jalousie

Vendredi soir j’ai donc regardé La grande librairie consacrée à Romain Gary et j’avais l’impression d’en savoir beaucoup plus sur cet homme que ce qui en a été dit dans l’émission. Décidément ce n’est pas la télévision qui remplacera la lecture.
23 h 30, j’écoute sur France Culture Alain Veinstein qui recevait Nicolas Grimaldi pour son livre : Essai sur la jalousie, L'enfer proustien. Une demi heure d’écoute jouissive.

"Swann aimait une autre femme, une femme qui ne lui donnait pas de motif de jalousie, mais c'était pourtant de la jalousie, parce qu’il n’était plus capable de renouveler sa façon d’aimer et que c’était celle dont il avait usé pour Odette qui lui servait encore pour une autre ; pour que la jalousie de Swann renaquit il n’était pas nécessaire que cette femme fut infidèle, il suffisait que pour une raison quelconque elle fut loin de lui, à une soirée par exemple et eut paru s’y amuser".

Puis Nicolas Grimaldi - qui semble très habité par ses sujets - avant de disséquer la jalousie s’est mis à parler d’un autre de ses livres : Le Désir et le temps.

"Attendre c’est être dissocié du présent. Si nous n’avions plus rien à attendre ce serait le bonheur ; mais si nous n’avions plus rien à désirer ce serait l’ennui. D’où le privilège du plaisir qui ne laisse rien à attendre ! Malheureusement, le plaisir se sature à mesure qu’il s’éprouve, de sorte qu’il se détruit à mesure qu’on en jouit. C’est pourquoi le plus élémentaire du plaisir nous apprend que pour le faire durer il faut le changer, il faut le modifier, il faut le rendre mélodique, musical, changer de tonalité, de tempo !
Ce que semble nous promettre l’amour, c’est d’avoir quelqu’un à attendre et qui nous attend, qui reconnaît son attente dans la nôtre ; la fraternité, la communauté d’une détresse.
L’amour me procure l’illusion de pouvoir répondre à l’attente d’un autre. A partir de là se crée le mythe d’une unité sécable entre deux amants. Nous nous sommes reconnus comme si chacun était celui que l’autre attendait ; formant à eux deux une sorte de monade où il ne pourrait y avoir aucune intrusion, où chacun sentirait en l’autre le retentissement de sa propre émotion."


Enfin, Nicolas Grimaldi aborde le sujet de son Essai : la jalousie, l’enfer proustien.

L’imaginaire. La jalousie est toute entière d’imagination. Elle est interprétée comme la souffrance que suscite le sentiment de ce que nous pourrions perdre que nous avions l’illusion de posséder. Dans cette forme de jalousie nous pressentons qu’il serait donc possible que l’autre trouvât ou accordât une attention un peu exclusive à une autre personne, qu’il (elle) lui trouvât un charme, une séduction, un intérêt que la simple lucidité ne suffirait pas à justifier. En l’occurrence il s’agit donc d’un narcissisme infantile qui s’alarme de voir que ce que nous considérons comme notre propriété peut être foulé par un (une) autre. Cela développe un sentiment d’agressivité envers l’intrus(e) et, en même temps, un sentiment de colère vis-à-vis de l’autre qui semble si peu soucieux(se) de maintenir l’unité sécable de notre couple.

Une forme plus raffinée, plus romanesque de la jalousie dont Swann fournit l’exemple, consiste à endurer la torture, les affres de notre propre agonie : je pressens que la femme que j’aime pourrait en aimer d’autres, pourrait éprouver que notre relation ne lui est pas nécessairement exclusive et, lorsque j’imagine qu’elle pourrait être avec Pierre ce qu’elle était avec moi, ses comportements, ses gestes etc. dédiés cette fois à un autre ; de sorte que ce qui est aujourd’hui ma mémoire est en train de devenir la mémoire d’un autre. En même temps que je l’imagine à ma place – pour l’imaginer il faut qu’il prenne ma place, par conséquent que je me supprime moi-même, que je me biffe.

Une troisième forme de jalousie consiste en ce que le soupçon détruit, anéantit les illusions de l’amour : nous nous étions confortés pour créer l’illusion de former à nous deux un monde où nul autre ne pouvait pénétrer. En devenant jaloux, je me rends compte que mon amour fait partie de la banalité du monde ; c’est comme un passage clouté, tout le monde peut le traverser !

En conclusion, la jalousie c’est l’effondrement de mon monde intérieur, de mon imaginaire.


Alain Veinstein : C’est donc qu’il n’y a pas d’amour heureux ?

Nicolas Grimaldi : Mais si, il y a des amours heureux mais qui sont en même temps des amours inquiets. Si pour être heureux un amour doit être assuré de posséder la femme (ou l’homme) qu’on aime comme on possède une ferme ou un champ, sans doute y aura-t-il toujours l’inquiétude, le soupçon et l’alarme (la larme ?). Mais, si nous avons fait l’expérience d’une commune détresse où chacun apporte à l’autre le secours de la sienne, si une autre personne a abattu pour nous les frontières, les distances, les barrières par lesquelles tout être se protège des autres, et donc a eu cette confiance absolue en nous, si ensemble nous sommes parvenus à cette transe de la volupté, si ensemble nous avons fait l’ascension de l’Annapurna, ça fait quand même des souvenirs ! Cela c’est le bonheur de l’amour.

A.V. : Etes-vous jaloux?

N.G. : Quand on l'est un peu, cela n'est pas tout à fait désagréable. Cela permet à des gens qui ne sont pas curieux de s'intéresser à la vie des autres personnes, ou au moins d'une autre. Et puis, cela fait assez bien sentir la douceur de posséder. Mais cela, ce n'est que dans les tout premiers débuts du mal ou quand la guérison est presque complète. Dans l'intervalle, c'est le plus affreux des supplices.
Comme l'étude des maladies permet de mieux comprendre le fonctionnement normal de la physiologie, c'est la vie de l'imaginaire que j'ai tenté de décrire en étudiant la jalousie comme l'une de ses formes les plus ordinairement délirantes.

Nicolas Grimaldi, in Essai sur la jalousie (Puf).

J’écoutais donc cette émission les doigts de pieds en éventail dans mon canapé, buvant du petit lait. En transcrivant ces quelques notes ce soir (il convient d’écouter l’émission en entier) je me dis que la jalousie c’est vraiment affligeant, et pourtant je continue de penser que pas un amant, une amante n’y échappe à un moment ou un autre et je reprends encore cette phrase de Marcel Proust : "on est jaloux parce qu’on aime" et non l’inverse. Mais je pense qu'être jaloux c'est ne plus avoir confiance en l'autre et donc en soi non plus. C'est une véritable souffrance qui peut être une descente en enfer.

Ensuite je me suis couchée et j’ai lu quelques pages de La nuit sera calme. Dans le beau documentaire Infrarouge je découvrais aussi un Romain Gary rongé par la jalousie lorsque Jean Seberg sa seconde femme était en tournage. Normal, il l’aimait.

mardi 2 mars 2010

Didier da Silva

La main de Colette et son chat


Je viens de terminer Treize mille jours moins un le second roman de Didier da Silva, un jeune auteur que j'ai découvert grâce à son blog Les idées heureuses puis Halte là. Le premier, Hoffmann à Tôkyô m'avait déjà séduite. Il y a dans ces deux romans une mélancolie, une solitude, un mal de vivre dans lesquels on ne se laisse pas sombrer mais emporter par un style littéraire précieux, précis et talentueux, non dénué d'humour (noir) comme dans l'extrait que j'ai choisi pour Treize mille jours moins un. Je les ai lu avec une grande émotion, sans a priori n'ayant lu aucune critique avant de m'y plonger; parcourir son blog Les idées heureuses avait suffi à me donner l'envie de lire ses romans. Alain Veinstein avait invité l'auteur en 2007 dans son émission Du jour au lendemain pour parler de son livre Hoffmann à Tôkyô, je regrette de ne pas l'avoir découvert plus tôt, malheureusement on ne peut plus "podcaster" l'émission. Mais il n'est pas trop tard pour lire ses deux romans, en attendant le prochain... pour les amoureux de la littérature.

Les désirs ardents
habitant le corps
s'éteindraient-ils
rien qu'à rencontrer
ce vent frais?

La fortune avait mis dans ses mains des poèmes de Saigyô. Il ne désira rien plus ardemment, dès lors, que d'être un moine poète en onze cent et quelques, retiré dans sa hutte de montagne pour y décrire sa solitude et les saisons, touchant la flûte à l'occasion.[...] Si son âme était noire, l'ignorer valait mieux, ou du moins la prendre à la blague. Il se complairait désormais dans le silence et la pureté, la retenue, l'élégie calme et la plus courtoise ironie. Il serait un lyrique japonais.

Par le coeur certes
on peut se rendre
dans la montagne profonde
mais sans y habiter
comment en connaître la solitude?
[...]
Ses humeurs? Une loterie. Son âme? Elle aurait donné aux éponges des leçons d'hospitalité. Sans jamais vraiment savoir pourquoi tout roulait, pourquoi tout clochait, il allait au gré de ces imprévisibles riens qui font un jour, un mois, un an. Le sang-froid n'était pas son fort. Le temps dans lequel il vivait n'était qu'une série de bifurcations, l'avenir qu'une confusion de possibilités.
Il était doué pour l'oubli. Il enviait les gens qui pouvaient se reposer sur un passé, quand le sien lui semblait être une étendue de sables mouvants, dans un désert sans nord ni ouest. Sa seule marge de manoeuvre était un qui-vive-permanent.
Ses vertiges et ses tremblements l'en avaient persuadé très tôt, il n'était qu'un paquet de nerfs. Il est difficile de lutter contre un préjugé inscrit dans la chair, il entendait parler de la volonté mais n'y croyait pas sérieusement. Son âme? Un juke-box en random, une auberge espagnole, ses pulsions bivouaquaient et se tapaient la cloche.
Cet accueil enthousiaste du meilleur et du pire formait en somme un caractère, c'était bien la seule unité qu'il revendiquait. Il ne préférait pas le bonheur au malheur, les deux avaient leur intérêt. Il avait très envie de se suicider? Bah, ce n'était qu'un mauvais moment à passer. Le premier courant d'air venu le délogerait de cet abîme. Valse triste, valse drôle, il ne savait pas danser.

Hoffmann à Tôkyô, pages 38 - 39 - 40.

"Il considéra son âme. Elle avait disparu. D'aise, il soupira".

"Didier da Silva est né en 1973 à Marseille où il vit.
Quand il n'écrit pas, il joue du piano."
4ème de couverture

____________________________________________________________________

[...] Il observa un instant les poissons. Où était passé le nez rouge? Il se cachait sans doute derrière une plante...
Il le vit alors, flottant entre deux eaux. Raide mort, à n'en pas douter. Il avait bien besoin de çà mais ce coup de théâtre, cet audible ricanement du sort ne pouvait faire moins que le démoraliser. Sauf à nier l'idée même de l'augure, abriter sous son toit un cadavre en était un assez mauvais et il plongea une main dans l'aquarium, l'air dégoûté, pour saisir entre majeur et pouce le petit corps inerte, de l'autre il étendit à la hâte sur la table une serviette à portée, en manière de linceul et pour le protéger des miettes du biscuit déchiqueté, douteuse panure. Il le regarda longtemps, çà n'était guère plus gros qu'un ongle et çà prenait pourtant une place épouvantable, tout semblait mort par contamination, la chaise comme la cafetière, le pouf et le pot, il lui appartenait de défendre fièrement les couleurs de la vie (Goya* ronflait ailleurs) mais, pour l'heure, il aurait fait une médiocre pom pom girl. Quelque chose avait foiré. Une eau trop froide? une nourriture mal adaptée? un virus? la neurasthénie? Ce matin encore il pétait le feu, fusant d'une vitre à l'autre dans un émerveillement constamment renouvelé; il irradiait une douce petite lumière dans laquelle sa chair, toute de transparences irisées, se faisait oublier. Qu'il était donc terne, opaque, solide et ridicule ainsi, figé dans sa mort. Sam devait maintenant décider quoi faire du corps. Et s'il lui donnait un nom? Il était certes un peu tard. La poubelle était exclue. Goya ne le défèquerait pas.
L'enterrer au pied du ficus?
Il le glissa pour finir dans un bout de papier de soie, autour duquel il noua un bout de ficelle : transformé en paquet cadeau, il lui parut inoffensif, mignon, presque pimpant. Il ne lui restait plus qu'à le bazarder, plus tard, sans états d'âme. En attendant pour se distraire il alluma la télévision.

* Goya est son chat.

Treize mille jours moins un, pages 44 - 45.

Lire ici aussi le très beau billet de Philippe Annocque et cet autre intitulé Couperin me flanque le blues.

mardi 13 octobre 2009

A propos du Journal intime

Quelques réflexions tirées d'un entretien avec Hubert Haddad* par Alain Veinstein.

Ecrire son Journal intime c'est ne pas avoir d'autre alternative aujourd'hui que le mutisme ou la confession. Se taire serait une sorte de noyade, de suicide.
Ne pas se raconter des histoires, approcher au plus près de sa vérité. On est soi et pas soi dans le Journal, on est dans des dédoublements qui peuvent être plus ou moins dangereux.
Tout Journal intime est une sorte de tribunal; c'est une manière infinie de se disculper et de tourner autour d'une catastrophe, qui est là, au coeur.
Le Journal intime peut prendre la forme d'une correspondance, mais à une voix.

*Géométrie d'un rêve.

Quelques extraits de mon Journal en 2007.

09/02/2007 12 h.

Matinée culturelle!
F. Inter ce matin. J'écoute la voix d'Antonin Artaud. C'est la première fois que je l'entends.
Je prends dans ma bibliothèque "Les lettres de Rodez" et je lis ceci, avec, dans mes oreilles le son de sa voix :
"Je vous écris au crayon, n'ayant pas d'encre et ne pouvant pas en avoir, car ici les autres internés renversent mes flacons d'encre sur mes livres et mes écrits...
... Lorsque je récite un poème, ce n'est pas pour être applaudi mais pour sentir des corps d'hommes et de femmes, je dis "des corps", trembler et virer à l'unisson du mien, virer comme on vire...".

F. Culture un peu plus tard. Philo. "Physiologie des corps".
J'ai une réponse à mes problèmes de démangeaisons et autres eczémas chroniques! Mon corps manque de caresses ;-).
Les maladies de la peau sont les maladies du Moi.
Vite, je m'en vais oublier ma gratouille sur les greens, n'ayant rien d'autre pour me soulager!

11/02/2007 23 h.

Ce soir j'ai de la peine.
Je suis triste à laisser mon coeur au néant.
Je recommence...
Ce soir j'ai le coeur en fête.
Je suis joyeuse à m'en péter la tête.
Je vous laisse deviner ce que je suis ce soir... Peut-être ceci de Rilke :

LE POETE.
Heure, tu t'éloignes de moi
ton battement d'ailes me déchire.
Seul : que faire de ma voix
de ma nuit? de mon jour?

Je n'ai ni bien-aimée, ni maison,
point de lieu où je demeure
point d'endroit où je puisse vivre.
Toutes les choses auxquelles je me donne
s'enrichissent et m'abandonnent


Les années se suivent et se ressemblent... 13/10/2009 23 h.