Affichage des articles dont le libellé est JLK. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est JLK. Afficher tous les articles

jeudi 7 avril 2016

Un certain regard...


La dent Parachée, Savoie



Marc Riboud, Les montagne Huang Shan, Chine

ELLE ET MOI.- Toutes enveloppées de brume sur lesquelles elles semblaient flotter comme des îles fantomatiques, les montagnes de Savoie avaient ce matin quelque chose des paysages aquarellés par les Chinois, et je me suis promis de les fixer à mon tour sur le papier à l'instant même où ma bonne amie me signalait ce qu'elle voyait elle-même à la fenêtre de l'étage d'en dessous. Or c'est cela même qui se passe souvent entre nous, qui voyons la même chose au même instant et qui nous le signalons alors : "Regarde..."

(A La Désirade, ce dimanche 15 octobre)
Page 161.


DU VRAI ET DU FAUX.- Je me me sens très seul à penser comme je pense, mais ce qui compte est de persévérer en toute sincérité et bonne foi, contre toute distraction et tentation de suivre  telle mode ou telle toquade passagère. Je sais ce qui est bon pour moi et ce qui est néfaste. Je sens, plus encore  que je ne sais, ce qui est vrai et ce qui est du toc, ce qui sonne juste et ce qui sonne faux.

Page 267.

ON THE BLOG.-  Il y a une année, jour pour jour, que j’ai entrepris la mise en ligne  quotidienne de mes Carnets de JLK, comptant aujourd’hui 744  textes et visités chaque jour par quelques centaines de lecteurs plus ou moins fidèles  (1308 visites en juin 2005, et 12505 en avril 2006) dont la plupart me sont inconnus alors que de vraies relations personnelles se sont établies avec quelques-uns.  Jamais, à vrai dire, je n’aurais imaginé que je prendrais tant de  goût à cette activité si contraire apparemment à la silencieuse et solitaire concentration que requiert l’écriture. Or restant à l’écart du clabaudage souvent insane, vide ou vulgaire qui s’étale sur la Toile, il m’est vite apparu que tenir un blog pouvait se faire aussi tranquillement, sérieusement, ou joyeusement selon les jours, en toute liberté ludique ou panique, que tenir des carnets comme  je m’y emploie depuis 1966, d’abord de façon sporadique puis avec une régularité et une densité croissantes.
A la différence de carnets ordinaires, le blog est une pratique qui a ses risques, essentiellement liés au fait qu’on écrit quasiment sous le regard du lecteur. L’écriture en public m’a toujours paru artificielle, voire grotesque, et je ne me sens pas du tout porté, à l’ordinaire, à soumettre au regard anonyme un texte en cours d’élaboration, dont je réserve l’éventuelle lecture à mes seuls proches. Si je me suis risqué à dévoiler, dans ces Carnets de JLK, une partie des notes préparatoires d’un roman en chantier, et l’extrait d’un ou deux chapitres, je me garderai bien d’en faire plus, crainte d’être déstabilisé d’une manière ou de l’autre. 
Mais on peut se promener nu sur une plage et rester pudique, et d’ailleurs ce qu’on appelle le narcissisme, l’exhibitionnisme ou le déballage privé ne sont pas forcément le fait de ceux qui ont choisi de «tout» dire. Ainsi certaines lecteurs de L’Ambassade du papillon, où je suis allé très loin dans l’aveu personnel, en me bornant juste à protéger mon entourage immédiat, l’ont-ils trouvé indécent alors que d’autres au contraire ont estimé ce livre pudique en dépit de sa franchise.
Si la tenue d’un blog peut sembler vaine (au double sens de l’inutilité et de la prétention vaniteuse) à un littérateur ou un lecteur qui-se-respecte, l’expérience personnelle de la chose m’a prouvé qu’elle pouvait prolonger, de manière stimulante et enrichissante, voire libératrice du point de vue du jaillissement des idées et des formes, une activité littéraire partagée entre l’écriture continue et la lecture, l’ensemble relevant du même atelier virtuel, avec cette ouverture « interactive » de plus.
Ayant toujours été rebuté par la posture de l’homme de lettres confiné dans sa tour d’ivoire, autant que par l’auteur en représentation, et sans être dupe de la « magie » de telle ou telle nouvelle technique, je n’en ai pas moins volontiers emprunté à celle du blog sa commodité et sa fluidité, sans éprouver plus de gêne qu’en passant de la « bonne vieille » Underwood à frappe tonitruante, à l’ordinateur feutré. Bref, le blog n’est pas du tout pour moi la négation de l’écrit : il en est l’extension dont il s’agit de se préserver des parasites. 
Michel Butor, dans l’évocation de sa maison A l’écart, parle de son atelier à écrire comme le ferait un artisan, et c’est ainsi aussi que je vois l’outil blog, entre le miroir et la fenêtre, le capteur nocturne (ah le poste à galène de mon grand frère !), et le laboratoire ouvert au tourbillon diffus et profus de l’Hypertexte.
Un blog est enfin une nouvelle forme de l’Agora, où certains trouvent un lieu d’expression personnel ou collectif à caractère éminemment démocratique (d’où la surveillance de plus en plus organisée des régimes autoritaires), une variante du Salon français à l’ancienne qui voit réapparaître le couple éternel des Verdurin, ou le dernier avatar du Café du commerce…
(Au Cap d'Agde, ce lundi 5 juin)
Pages 142-143.

Jean-Louis Kuffer, in Riches Heures (Blog-Notes 2005-2008), éditions l'Age d'Homme, 2009.

mardi 22 mars 2016

"Ecrire comme on respire"

 

Jean-Louis Kuffer, Le Sablier des Étoiles et Riches Heures

Il était temps que je me remette à lire pour retrouver cet instant unique, où parfois, je ne sais plus si ce que je lis est, de moi ou d'un autre [rires], tant je me retrouve dans ces Carnets et Riches Heures. La littérature c'est cette indicible sensation, impression, que l'auteur n'écrit que pour vous - alors que, bien entendu et sauf exception, il ne vous connaît pas; un auteur écrit pour lui, pas pour ses lecteurs, ce me semble. Ce qu'il  exprime vous est si proche, que  vous croyez alors que vous auriez pu l'écrire... si vous aviez une once de son talent pour écrire votre Journal (et c'est là que vous réalisez votre méprise).

En recevant ces livres, leurs dédicaces m'allaient droit au cœur, ce n'étaient pas seulement trois mots et une signature mais un supplément artistique avec une aquarelle originale peinte par l'auteur, directement sur la page dédicacée. Pour la plupart des dédicaces d'ouvrages que je possède, je suis allée à la rencontre des auteurs or, pour ces dernières, c'est l'auteur qui - en quelque sorte - est venu vers moi, en m'offrant livres et dédicaces, après lui avoir demandé où pouvais-je les commander, ne les trouvant pas via Amazon. Cette fois, je n'aurai donc pas rencontré l'écrivain ni croisé son regard (la Suisse je n'y vais pas souvent, j'y ai quelques amis et j'aime nombre de ses écrivains); son regard je le devine quand je le lis. J'ai cependant (et peut-être est-ce réciproque) le sentiment de le connaître, depuis trois ou quatre ans que je lis ses Carnets de JLK dans son blog. Je lui ai souvent dit mon intérêt pour ses écrits et c'est ainsi que, grâce à quelques échanges épistolaires - assez brefs et sans régularité - s'est installée une cordiale amitié. Jean-Louis Kuffer est un ogre de littérature (et ce n'est pas Philippe Sollers qui démentira). Je lis ses livres dans le désordre; le premier que j'avais acheté, L'Ambassade du papillon puis Les Bonnes Dames, avaient aiguisé mon envie de ne pas m'arrêter là.

(A suivre, des extraits de Riches Heures et  Sablier des Étoiles).

vendredi 4 mars 2016

Résumer en un clin d'oeil toute une journée

Journal.

Dimanche 28 février. 
Vu film : Tempête. Avec des acteurs - qui n'en sont pas - plutôt bons et même très bon pour le rôle principal avec Dominique Leborne. Il a reçu le Prix du meilleur acteur à la Mostra de Venise pour son interprétation dans ce film. Il était magnifique, étonnant de naturel et souvent bouleversant.

Lundi 29 février. 
Année bissextile, ce jour comme un jour fantôme.
Soleil, enfin. Fait 9 trous en agréable compagnie.

Mardi 1er mars. 
Pluie ininterrompue. 
Questionnements.
Que du négatif.
Longue sieste après deux nuits blanches.
Et pour clore la journée : mes endives braisées furent des endives cramées.
Fenêtre grande ouverte (radiateurs éteints), il est 21 heures et j'attends que s'échappe l'odeur de brûlé.
J'ai pu décaper le fond de la cocotte.
Après les œufs et les pruneaux... les endives!
Un jour je mettrai "allumerai le feu"!
"Il suffira d'une étincelle". Ah que... Johnny a raison (*_*).
 

"[...]construi(t)re le film de votre vie à partir d’une seconde prélevée chaque jour. Laquelle choisir? Comme à l’écrit, c’est au diariste de décider la plus pertinente, celle qui résume en un clin d’œil toute une journée."

Ce sera donc pour "résumer en un clin d’œil toute une journée" ce mardi :  
ce fut une journée pourrie, sur tous les plans!

Mercredi 2 mars. 
Pluie, vent, averses de grêle. Je regarde par la fenêtre heure par heure, notant les accalmies. Il y en eut pour les averses mais le vent se déchaînait de plus en plus. Vais-je y aller, vais-je être assez folle pour y aller cette après-midi... au golf? J'en avais assez d'être enfermée; pas mis le nez dehors hier.
14 heures. Je me prépare. Tant pis si je ne tiens pas debout. Sur la route quelques branches cassées, je vais finir par m'en prendre une sur le capot. Trois voitures sur le parking avec la mienne. J'enfile ma doudoune, mets mes chaussures, enfonce mon chapeau irlandais jusqu'aux yeux (ton chapeau, il allait me protéger du mauvais temps) et je passe à l'accueil pour signaler ma présence... "Hello, bonjour! Le parcours n'est pas fermé?" - Non, mais il n'y a personne. Vous voulez vraiment jouer? - Je vais essayer...
Départ au 1, personne à l'horizon. Youpi! Je suis vraiment givrée. C'est une grande première pour moi : jouer sous la tempête. J'enfonce un peu plus mon chapeau, je ne voudrai pas le perdre celui-là. Je prends mon stance bien campée sur mes jambes, je tape mon premier coup et aussitôt première averse. Je me planque dans les genêts, pas terrible pour me protéger; pas de parapluie, trop lourd quand je porte mon sac. Je vois la pluie valdinguer dans les bourrasques de vent, je ne pense à presque rien, juste à l'instant présent. La pluie s'arrête, je vais à ma balle. Puis j'arrive sur le green d'hiver. Deux jardiniers ratissent le bunker (celui qui ressemble à un rond-point qui serait entouré de sable); ils me regardent bizarrement, l'air de dire : "nous on est là parce qu'on n'a pas le choix mais vous, vous payez pour vous faire arroser par la pluie et gifler par le vent en plus, dans la gadoue". Ben oui! Pourtant dès le trou 2 je n'ai plus eu une goutte de pluie, seulement le vent et dans le dos dans la montée, c'était bonnard (avec l'accent suisse). (A propos de Bonnard, lire la chronique d'un écrivain suisse, Jean-Louis Kuffer)
La suite...? Mes 9 trous étaient jouissifs!
Suis rentrée bien secouée mais en pleine forme.

(Mais que racontes-tu là? C'est beaucoup trop long, tu ne respectes pas le : "résumer en un clin d’œil toute une journée". Tsss!). Bon, alors résumons en un clin d’œil cette journée : 
le hasard a bien fait les choses!

Jeudi 3 mars. 
Matin : en consultation. Elle est toujours lumineuse et si chaleureuse ma toubib. Ce que je disais d'elle le 27 juin 2014 n'a pas changé. Je ne la vois pas souvent mais c'est un plaisir de la rencontrer; je suis à l'aise avec elle, je suis moi. Elle prend son temps. - Vous avez l'air d'aller mieux me dit-elle. - Oui, je me sens bien, je dors mieux quand je prends [...] et du coup je suis en forme dans la journée. - Alors, on continue comme ça me dit-elle. - Et puis, vous savez, ces idées noires permanentes, je n'en ai [presque] plus; je n'ai plus pas envie de mourir en ce moment. Ah! il y a tellement d'empathie dans son regard, dans son écoute.
Après-midi : temps toujours pluvieux, un temps pour aller au cinéma ou dans un musée.  "Ils" avaient envie d'aller au Musée Départemental Breton, du coup je les ai accompagnés. Ce n'était pas une très bonne idée, je préfère être seule quand je vais dans un musée. Nos centres d'intérêts sont si différents. Ils s'attardaient sur ce qui ne me "branchait" pas et moi j'aurais aimé prendre mon temps sur l'exposition en cours FINISTERRES. Cependant je comprends que ça ne les intéressais pas; ça ne me parlait pas vraiment non plus mais, justement, "C’est l’occasion de porter un autre regard sur la collection du musée" J'y voyais de la couleur, des formes, une certaine gaîté dont j'avais besoin et qui correspondait aussi à celle qui m'animait depuis quelque temps. Je n'ai donc pas eu le temps de faire de photos de cette partie-là des expositions, sauf de ce couple, que j'aimais beaucoup. L'homme me faisait penser à certains dessins dans les tombes égyptiennes (corps de face et visage de profil). Le chien au pied de l'homme et l'enfant avec la mère. Ils se tiennent la main, lui la regarde, la domine? (la protège?). Elle, regarde droit devant elle (est-elle soumise? se sent-elle en sécurité? dominée? aimée?) :



Elizabeth Le Rétif, Le Couple, Terre papier, 2010
(Collection de l'artiste)

 (Cliquer pour agrandir puis sur "afficher l'image" pour zoomer)


Les photos étaient autorisées, sans flash. Au moment où je m'attardais sur ce couple, mon téléphone a sonné, j'avais oublié de l'éteindre. Ce n'était pas une bonne nouvelle...

Dans une des salles "bretonnantes", cette Bigoudène de Bernard Buffet que je trouvais, euh! hein? quoi? pardon?... que je n'aimais pas du tout (la qualité de ma photo ne l'arrange pas non plus. Hum!) :



Bernard Buffet, Bigoudène, Huile sur toile, 1950
 
J'observais ma sœur qui s'extasiait devant "toutes ces belles choses", elle aimait particulièrement - et elle avait raison, les sculptures en bronze de René Quillivic. De ce sculpteur, celle que j'aimais, c'était la Jeune Bigoudène (aux doigts dans la bouche) que l'on peut voir à la faïencerie Henriot. Ma sœur parlait trop fort, on ne peut que chuchoter dans un musée. Elle m'agace parfois, mais là je la trouvais émouvante, de naturel, de vérité, j'éprouvais à cet instant-là de la tendresse pour elle; de huit ans mon aînée et toujours en forme, même bien souvent plus que moi; c'est fatigant de piétiner dans un musée (nous y avons passé une heure et demie). Je remarquais ce tableau, un portrait d'artiste dans son atelier (mauvaise qualité de la photo, encore) :


 Fernand Cormon, Le peintre Camille Bernier dans son atelier,
portant la veste et le gilet du costume de Bannalec.
Huile sur toile, vers 1880

Du troisième étage, le dernier de la visite nous sommes repassés par le rez-de-chaussée. Je regardais par les fenêtres les flèches de la cathédrale dans le ciel gris :







Je crois que j'agaçais un peu mon beau-frère à faire toutes ces photos. Il venait de s'arrêter devant ce bloc de granit que j'avais remarqué en arrivant. Je lui dis en souriant : étonnant non? Je l'ai photographié tout à l'heure. "De quoi" dit ma sœur en arrivant vers nous (et en parlant toujours aussi fort), et nous lui montrons la sculpture en relief.



   
En quittant le musée, nous avions tous les trois la même envie (mais non, tsss!) : aller manger un gâteau chez Philomène! Ça reposera nos gambettes et ça nous rappellera des souvenirs... à ma sœur et moi; nous y venions avec notre mère, quand nous étions jeunes-filles!
Et il pleuvait toujours... 
Et j'ai encore raté ce "résumer en un clin d’œil toute une journée". Je vais devoir réviser mes leçons!

Vendredi 4 mars.
Je pense à ce coup de fil d'hier...
Fait 9 trous cette après-midi, sans pluie et quelques belles éclaircies. Parcours très imbibé mais les drapeaux étaient sur les "vrais" greens. Réussi quelques coups réconfortants, sans témoin. Au départ du 9, j'avais l'impression d'avoir perdu quelque chose, mais quoi? Pas d'heureux hasard aujourd'hui. 

Le week-end commence... Je vais prendre le temps de lire.

jeudi 6 août 2015

***

Pour CEUX, CELLE, CELUI qui ne connaissent pas JLK (s'il en reste) je vous recommande son blog : ses Carnets mais aussi ses percutants et décapants CELUI QUI, CELLE QUI, CEUX QUI

Pour donner le ton, mon sourire de ce matin :

"Celui qui te traite de crise climatique au motif que tu les lui chauffes."

mardi 21 juillet 2015

Mes lectures de vacances 1








DAY OF GENIUS.- C’est aujourd’hui le Day of Genius, le jour de 1822 devenu légendaire où Stendhal conçoit De l’amour, qui se salue en anglais comme on le fait désormais de happy few, et je me le rappelle tout en annotant à la fois le Journal du jeune Beyle et le Trésor d’amour de Philippe Sollers tout plein de Stendhal mais aussi le Stendhal de Claude Roy qui se force un peu pour nous faire croire que l’écrivain sans la politique se réduit à peu de chose – avant de nuancer pas mal -, et du même coup je me rappelle le Journal littéraire de Léautaud luttant également contre la double tendance au vague et à l’hypocrisie qui rapproche ces deux écrivains à la sincérité sèche et sensible à la fois.

J’avais déjà lu des fragments du Journal de Stendhal, mais c’est la première fois que j’en aborde la version intégrale de quelques 1266 pages, avec une préface de Dominique Fernandez qui dégage bien la complète originalité de l’entreprise que constitue un journal de bonheur et non de contrition ou de compulsion (par contraste avec ceux d’Amiel, de Constant, de Kafka ou de Pavese), et son paradoxe considérable, puisque Stendhal parvient à dépasser cette contradiction ordinaire entre la vie vécue et notée (« instant noté, instant perdu », me disait un jour Jean Dutourd) par sa rapidité ou plus exactement : l’immédiateté constante d’un exercice qui s’interrompra, cependant, au seuil des romans, puisque H.B. tient son journal en 1801 (il a dix-huit ans et toutes ses dents) et 1823 (il en a quarante), dans la foulée du Day of Genius.

Philippe Sollers cite en passant l’abréviation cryptée SFCDT, très dans la manière de Stendhal, qu’on trouve souvent en marge de ses manuscrits et qui signifie Se Foutre Complètement de Tout, laquelle ne contredit en rien l’extrême souci que depuis tout jeune il voue à ce qui lui importe, et à cela seulement, c’est à savoir l’essentiel pour un garçon qui veut se consacrer sérieusement à la saisie de la sensation juste et à son expression appropriée, telle qu’on la relève très tôt dans les pointes de son journal…

(A La Désirade, ce vendredi 29 décembre [2010])


[…]

THE BEST ? – En lisant parallèlement le Journal de Stendhal et le dernier roman de Philippe Sollers, je me demande pourquoi j’aime tellement ce pauvre Beyle et tellement moins son brillant commentateur, que j’apprécie certes et admire, mais dont la froideur arrogante, même suffisante, exclut à peu près la sympathie naturelle. Beyle est naturel, direct et spontané, sincère, ému et émouvant, sans jamais se forcer, tandis que Sollers pose à tout moment en happy few, en connaisseur, en élu s’identifiant à Stendhal comme il s’est identifié à Nietzsche, non sans grâce évidemment et avec de multiples digressions intéressantes, mais pour dire finalement quoi ? sinon que dans la lignée de Stendhal il est The Best, le plus agile, le plus brillant, le plus jouissif, et qu’il nous emmerde…

[…] 

LE MUFLE.- Une scène m’a captivé ce matin, à l’étage panoramique du palace où se prend le petit déjeuner, quand s’y est pointé un Américain au visage batracien flapi, style brasseur d’affaires, que tout visiblement mettait en fureur. Il a commencé par invectiver la très accorte préposée à l’accueil, en désignant la fucking music de fond, à vrai dire très feutrée, affirmant qu’il détestait ça. Puis il s’est fait placer au fond de l’arrière-salle dont il a bientôt resurgi en continuant de pester sur le service, s’est ensuite rendu au buffet – absolument somptueux, voire pléthorique -, dont il est revenu en affirmant que c’était un very bad buffet, comme tout était bad dans ce fucking hotel. Enfin, je l’ai encore entendu vitupérer le pauvre serveur qui n’en pouvait plus d’encaisser ses fuck you en se retenant visiblement  de lui envoyer la cafetière à la gueule, ce que j’eusse fait avec moins de patience.

Hélas on ne se rappelle pas assez, à l’ordinaire, que de tels types existent, et c’est peut-être l’avantage, de temps à autre, de passer une nuit dans un hôtel de grand luxe, pour voir se déployer la méchanceté prétentieuse de ceux qui s’imaginent avoir tous les droits du seul fait de leur compte en banque.

[…] 

REBOND. – Une chance nous est donnée chaque matin de se refaire une jeunesse, et c’est vrai au moment où le jour se lève, on est frais et dispos, on fait de beaux projets, on en oublie les heures et c’est midi, on devient un peu plus lourd, et l’après-midi passe et on se tasse, on n’a plus vingt ans maintenant et ce qu’on voit se voit de moins de moins vu qu’on a la vue qui baisse, et de fait on baisse aussi et ce sera bientôt la fin du jour et la vieillesse mais on trouve que c’est trop tôt pour se coucher, donc on couche encore ça sur le papier…

[…]

Vladimir Dimitrijevic : « La somme des instants où l’on sent les choses devenir sans poids et de la vie émaner un parfum constitue pour la preuve de la communion avec Dieu. » 

VIE ET DESTIN.- Il est six heures du matin et je pense à Dimitri. J’imagine son corps gisant là-bas, Dieu sait où. Je pense à tout ce qu’il a été et à tout ce qui fut par lui et avec lui. Je pense à tout ce qu’il nous a apporté. Ma pensée entière est remplie par la présence de son absence. Je pressens que j’aurai beaucoup à écrire et à dire (à me dire). Cette mort si brutale, si violente est plus à mes yeux que l’expression d’une aveugle fatalité : elle figure à mes  yeux une conclusion qui, sous couvert d’absurde, comme celle d’Albert Camus, ressemble en somme à Dimitri.
[…]

(A La Désirade, ce jeudi 30 juin) 

[…] 

TENDRESSE.- On n’ose plus se regarder, mais il le faut pourtant. Il faut regarder, en face, sa face de plus de soixante ans. Et ce que je te dis, d’ailleurs, n’a pas pris une de nos rides depuis plus de trente ans.

Jean-Louis Kuffer, in L’Échappée libre, Lectures du monde (2008-2013), éditions L’Age d’Homme, 2014.

J'ai terminé cet ouvrage en arrivant à Saint-Palais, je l'ai savouré, j'avais un peu fait durer le plaisir, en l'annotant, en prenant mon temps. Je craignais des "redites" après avoir lu L'Ambassade du Papillon mais non, Jean-Louis Kuffer est bouillonnant, à l'écoute du monde et pas seulement du sien. C'est d'une richesse incroyable et sur la vie et sur la littérature et sur les écrivains. Sur cette photo on voit le livre de Jean-François Deniau que je n'ai pas eu le temps de lire (je m'en suis tenue il est vrai à la lecture de Journaux intimes), qui était dans la bibliothèque de l'appartement où je passais  mes divines vacances. Le titre La Désirade était une étrange coïncidence avec le livre de Jean-Louis Kuffer et ce qu'il nomme sa "Désirade" dans son Journal, c'est son "domicile", "son nid d'aigle lémanique". Appeler son lieu de vie et d'écriture "La Désirade" a pour moi une sonorité très intime, voire sensuelle, je ne sais pourquoi, enfin si, il y a du désir là-dedans. Rien à voir évidemment avec La Désirade de Jean-François Deniau. 

Ces Lectures du monde 2008-2013 me donnent bien envie de lire les précédentes et tant pis si je ne suis pas l'ordre chronologique de leurs parutions.




mardi 19 mai 2015

"Que nous sommes vivants, que nous allons mourir, et que c'est tous les jours..."


Restée enfermée toute la journée d'hier dans le silence. Déconnectée d'Internet. Questionnements sur mon avenir, pas de réponses, vivre au jour le jour... jusqu'à l'épuisement. Écouté la radio, un peu. Festival de Cannes, ne pas écouter tout le "blablatage". Garder intacte l'envie d'aller au cinéma, voir ce que j'ai envie de voir et pas ce qu'on me dit d'aller voir.
Revu hier soir le beau film de Visconti Mort à Venise.
Commencé la lecture d'un nouveau livre avant d'avoir terminé celui en cours. Ça m'arrive rarement. Le titre, la couverture, me laissent espérer y respirer un air de liberté : L'échappée libre. Du même auteur, Jean-Louis Kuffer, j'ai lu il y a quelques mois L'Ambassade du Papillon. Beaucoup aimé.... "ces traces du quotidien qui rythment la vie". Me conforte dans mes goûts littéraires pour les carnets, journaux intimes. Extraits :

 
Couverture : carnets de Jean-Louis Kuffer
photographiés par Laurent Cochet.

30 janvier 1994. - Paris grisaille. Gemma me réveille à l'Hôtel Pascal. Petit dèje et longue, intime conversation. Me dit qu'elle ne croit plus en rien qu'un peu en son travail et un peu en ses amis, et qu'elle prie Dieu qu'Il la prenne avant ceux qu'elle aime. Lui dis que moi aussi j'en suis arrivé au point de me foutre de tout, ce qui me rend beaucoup plus attentif qu'avant au détail des choses et des relations avec les autres. Nous parlons aussi de ce que représente pour nous la vraie littérature. Elle me dit qu'elle ne se sent pas du tout un écrivain mais une femme qui écrit. Cela qu'entendait également Thomas Bernhard. a propos de celui-ci, et pour mieux le caractériser par opposition à Peter Handke (qu'elle déteste), elle remarque que celui-ci, sans cesser apparemment d'évoquer les autres, sa mère, sa femme gauchère, sa petite fille, son crayon, ou les pauvres Serbes, ne fait jamais en définitive que parler de lui-même, tandis que T. B., qui ne cesse de dire je et je et je, ne parle en réalité que des autres. Dans la foulée, je lui fais observer que Thomas Bernhard est un auteur vraiment sérieux et qui nous fait rire à tout moment, tandis que Peter Handke qui se donne l'air sérieux n'est jamais fichu de nous tirer ne fût-ce qu'un sourire. 
[...]

15 septembre 1994. - [...]
Et cet après-midi, c'est avec Paul Nizon que j'avais rendez-vous. j'ai lu sur épreuves son dernier récit, L'Oeil du coursier, en sifflant force verres de Chianti à la Casa d'Italia. La chose représente à peine soixante pages, dont les dix premières sont consacrées aux conditions de travail que l'écrivain réunit dans ses ateliers successifs, à Paris, pour célébrer le cérémonial magique de l’Écriture. Tout ça pourrait paraître assommant, mais chez Nizon c'est autre chose que préparent ces notations sur la Cella créatrice. Ainsi les fugues successives de L'Oeil du coursier, en mouvement ascendant, correspondent-elles à une progressive saisie et ressaisie (par le langage) de ce qu'il y a de plus réel dans la réalité, jusqu'à une sorte de densification poétique du réel. Autant dire que j'étais ravi d'aborder l'écrivain sur une aussi bonne impression.
Donc je me pointe à l'heure convenue à la rue de Savoie, Paul Nizon arrive au bout d'un moment [...] et d'abord l'écrivain me paraît un peu méfiant [...]. Puis, comme je trouve les mots adéquats pour dire ce que j'ai aimé dans L'Oeil du coursier, il se détend et me révèle que les pages que j'ai préférées dans son livre sont tirées de ses carnets, dont une tranche importante doit paraître l'an prochain. Nous parlons des écrivains que nous aimons [...]. En tout cas le bonhomme me plaît. C'est du solide et du sensible, du sérieux et du poreux. J'aime son attention, non seulement à son vis-à-vis mais à la vie alentour, tels les gens qu'il y avait derrière moi qui le faisaient parfois sourire lumineusement.

En rentrant ce soir à Lausanne, j'écoute la cantate de Bach Jauchzet Gott in allen Landen, que m'a fait découvrir de force Marie Lagouanelle, et dont le récitatif est d'une beauté à fendre l'âme. [...]

7 juillet 1995. - En fin d'après-midi, en longeant la voie ferrée surplombant le lac vers Rivaz où j'avais arrêté mon vélocipède, j'ai surpris un grand vieux type sanguin, allongé tout nu sur les galets, et qui s'astiquait puissamment en me guettant du dessous le chapeau noir lui masquant le faciès. Je me suis gardé de détourner le regard, et lui n'a pas fléchi non plus. J'ai passé en sifflotant. Il y avait une lumière vaporeuse sur le lac qui estompait tous les contours. A un moment donné, la flèche d'un grand bateau blanc a pointé à l'épaulement de Dézaley; et l'autre continuait probablement, là-bas, de se baratter tandis que je prenais garde de ne pas trébucher sur le ballast.

Très frappé l'autre soir par ce que disait  Henry Miller à propos de la peinture, qui lui a rendu la joie de vivre à un certain moment. De même, la perspective de peindre en toute liberté, ces jours prochains, ne laisse-t-elle de me ravir. L'écriture ne m'a jamais été un bonheur simple. Il en va tout autrement de la peinture par laquelle j'établis un rapport sensible, voire sensuel, mais aussi psychique, très intense avec le monde.
26 février 1999. - Mes lectures ont été ma lecture du monde, mes lectures et mes amours. Mes universités furent essentiellement buissonnières, je le regrette parfois et conseillerais plutôt à mes filles d'accomplir leurs études, mais enfin chacun trace son chemin à sa façon et je ne renie pas la mienne. Je suis le fils d'une époque de dissolution et de recomposition. A vingt ans personne ne m'a été de bon conseil, de sorte que je me suis dirigé à tâtons avant de poursuivre une sente un peu à l'écart, devenue route plus sûre avec les années. Jamais cependant je n'ai eu le sentiment d'être établi, jamais je n'ai flatté ni sollicité en vue de complaire ou de réussir en apparence, jamais. Je n'ai fait que suivre mon instinct et mon goût.
Jean-Louis Kuffer, in L'Ambassade du Papillon, Carnets 1993-1999, éditions Bernard Campiche, 2000.
(Pour info aux lecteurs Français : se faire livrer en France par les éditeurs Suisses revient assez cher. J'ai pu acheter cet ouvrage via le site de la FNAC qui livre gratuitement). De nombreuses références littéraires qui donnent envie de lire les auteurs dont il parle (si ce n'est déjà fait), des rencontres passionnantes, aucune complaisance et c'est ce qui fait l'authenticité de ces Carnets.
J'ai hâte de vérifier avec L'Echappée libre, et ses "lectures du monde 2008-2013" si l'auteur a l’esprit toujours aussi mordant, vif, curieux et généreux; je parierais que oui si je me réfère à son blog. 
Je n'ai pas très envie de lire ici ou là ce qu'on en dit de cette "Echappée libre" je préfère le lire, sans influence. J'y reviendrai certainement.