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jeudi 28 mars 2019

Quand tu es par terre, relève-toi (Marc Aurèle, suite)



Marc Aurèle dialogue avec lui-même (ou comment être droit et faire son travail d’Empereur).
Sujet du jour :
"Comment rester droit quand tout s’effondre."

(A réécouter : Les Chemins de la Philosophie).
« Il faut s’habituer à ne penser des choses telles que si l’on te demandait : que penses-tu maintenant, tu puisses répondre sur le champ : ceci et cela, avec franchise. De sorte qu’il sera évident, à partir de tes réponses, que tout en toi est simple, bienveillant, pensé par un vivant sociable qui ne se soucie pas des plaisirs ni, en un mot, de toutes les images érotiques, ni de la gloire, ni de la calomnie, ni des soupçons, ni de tout ce qui te ferait rougir si tu devais dire que c’est à cela que tu penses.
Ne sois pas dégoûté de toi, ne renonce pas, ne t’énerve pas si tu ne fais pas toujours chaque chose à partir des décisions droites. Au contraire quand tu es par terre, relève-toi et reviens, et réjouis-toi si, dans l’ensemble tes actions sont plus dignes de celles d’un homme. Aime ce vers quoi tu retournes et ne reviens pas à la philosophie comme vers une maîtresse d’école ; mais comme ceux qui souffrent des yeux, demande une éponge et un œuf et d’autres, un cataplasme ou une compresse. Souviens-toi aussi que la philosophie est seule à vouloir ce que veut ta nature, et toi tu voulais autre chose qui n’est pas selon la nature.
Ainsi, loin de faire étalage de ton obéissance au logos, tu trouveras en lui le repos.
Mais qu’y a-t-il de plus séduisant que ces choses. N’est-ce pas par là que le plaisir nous fait tomber ? Oui. Mais regarde si la grandeur d’âme, la liberté, la simplicité, la clémence, la piété ne sont pas plus séduisantes. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, extraits. Traduction Pierre Vespérini
(Texte retranscrit d'après l'écoute vocale, ponctuation approximative).




"La mélancolie est une maladie de héros." 
Aulu-Gelle

Vivre chaque instant comme si c'était le dernier





Portrait de Marc Aurèle adolescent, type dit « de l'adoption ». 
Département des Antiquités grecques, étrusques et romaines, musée du Louvre.
(Crédit photo : Pierre Selim pour Wikipédia)


« Jette tout, ne garde que peu de choses, et encore souviens-toi que chacun ne vit que dans l’instant présent, dans le moment, le reste c’est le passé ou un obscur avenir. Petite est donc l’étendue de la vie, petit le coin de terre où l’on vit, petite la plus longue renommée dans la postérité, elle dépend de la succession de petits hommes qui vont mourir très vite et qui ne connaissent ni eux-mêmes ni ceux qui sont morts il y a longtemps.

De même que, si un Dieu te disait : tu mourras demain ou tout au plus après-demain, tu n’attacheras pas grande importance à ce que ce soit après-demain plutôt que demain, si du moins tu as quelque noblesse, car qu’est-ce que cet intervalle ? De même ne pense pas qu’il soit important de mourir dans plusieurs années plutôt que demain. Secours vulgaire mais pourtant efficace pour mépriser la mort.

Rappeler à sa mémoire tout ceux qui s’opiniâtrent à rester en vie ; qu’ont-ils de plus que ceux qui sont morts prématurément. De toute manière, les voici gisant quelque part : Cadicianus, Fabius, Julien, Lepidus et pareilles gens qui, après avoir fait partir tant d’hommes sont partis à leur tour.

Au total, c’est une courte durée. A travers combien d’événements, avec quels gens, dans quels corps s’épuise-t-elle ? N’en fais donc pas une affaire.

Regarde en arrière le gouffre du temps et en avant un autre infini. En lui, quelle différence entre trois jours de vie et le triple de la durée de vie de Nestor * ? »

[...]
 
« La durée de la vie humaine ? Un point. Sa substance ? Fuyante. La sensation ? Obscure. Le composé corporelle dans son ensemble ? Prompt à pourrir. L’âme ? Un tourbillon. Le sort ? Difficile à deviner. La réputation ? Incertaine.

Pour résumer, au total, les choses du corps s’écoulent comme un fleuve, les choses de l’âme ne sont que songes et fumées. La vie est une guerre et un séjour étranger, la renommée qu’on laisse, un oubli. Qu’est-ce qui peut la faire supporter ? Une seule chose : la philosophie. Elle consiste à garder son démon intérieur à l’abri des outrages, innocent, supérieur aux plaisirs et aux peines, ne laissant rien au hasard, acceptant les événements et le sort et surtout, attendant une mort propice à la pensée puisqu’elle n’est rien que la dissolution des éléments dont tout être vivant se compose. Mais s’il n’y a rien de redoutable, pourquoi craindrait-on le changement et la dissolution totale, car c’est conforme à la nature. Or nul mal n’est conforme à la nature. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même.


A écouter sur France Culture, une semaine avec Marc Aurèle dans Les Chemins de la Philosophie.



* (Nestor est un être légendaire qui aurait vécu trois générations).