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mercredi 1 mars 2017

"Le micro est là pour tout entendre de l'intime" Jean-Louis Jacopin, une voix qui restera...




Jean-Louis Jacopin (1946-2017)

"La voix est cette partie de soi qui, point de non retour, marque dans sa mue, la perte de l'enfance. L'entendre, la comprendre, l'écouter, la travailler, lui donner corps, lui reconnaître son corps, dans l'intimité ou sur les scènes, c'est tenter de garder du corps sous les artifices."
Jean-Louis Jacopin, Voix d'acteurs.



Jean-Louis Jacopin, je viens de l'apprendre, est mort ce dimanche 26 février. Dans sa biographie, on peut rajouter ses lectures dans les Chemins de la philosophie.
Pour lui rendre hommage, Adèle Van Reeth a proposé ce matin (d'une voix très émue) la réécoute de ce texte de Albert Camus, lu par Jean-Louis Jacopin dans les NCC le 1er septembre 2015.
Pour l'entendre, c'est à partir de la minute 48:26. A l'écoute, avec la voix de Jean-Louis Jacopin, le texte donne à "entendre l'intime".




 

Le texte, ci-dessous :
"Beaucoup affectent l’amour de vivre pour éluder l’amour lui-même. On s’essaie à jouir et à faire des expériences, mais c’est une vue de l’esprit. Il faut une rare vocation pour être un jouisseur. La vie d’un homme s’accomplit sans le secours de son esprit avec ses reculs et ses avances, à la fois sa solitude et  ses présences. A voir ces hommes de Belcourt qui travaillent, défendent leurs femmes et leurs enfants et souvent sans un reproche, je crois qu’on peut sentir une secrète honte. Sans doute, je ne me fais pas d’illusions.
Il n’y a pas beaucoup d’amour dans les vies dont je parle, je devrais dire qu’il n’y en a plus beaucoup. Mais du moins, elles n’ont rien éludé. Il y a des mots que je n’ai jamais bien compris, comme celui de péché. Je crois savoir pourtant que ces hommes n’ont  pas péché contre la vie, car s’il y a un péché contre la vie  ce n’est peut-être pas tant d’en désespérer que d’espérer une autre vie et se dérober à l’implacable grandeur de celle-ci. Ces hommes n’ont pas triché. Dieux de l’été, ils le furent à vingt ans par leur ardeur à vivre, ils le sont encore, privés de tout espoir. J’en ai vu mourir deux ; ils étaient pleins d’horreur, mais silencieux. Cela vaut mieux ainsi. De la boîte de Pandore où grouillaient les maux de l’humanité, les grecs firent sortir l’espoir après tous les autres comme le plus terrible de tous. Je ne connais pas de symbole plus émouvant. Car l’espoir, au contraire de ce qu’on croit équivaut  à la résignation. Et vivre c’est ne pas se résigner."
Albert Camus, in Noces.
Mes recherches m'ont amenée vers cette étude des Voix d'acteurs, par Jean-Louis Jacopin. Extraits :

"Il est des auteurs impitoyables pour ce travail vocal parce que leur écriture, conçue spécifiquement pour le théâtre, c'est-à-dire, pour être dite à un moment précis, dans une situation précise, ne demande rien d'autre, justement, que d'être dite. Je pense ici à H. Pinter mais surtout à celui qui a poussé à son extrême cette ascèse du mot : S. Beckett. Pour jouer ces auteurs (je parle essentiellement du travail vocal), il ne faut rien faire. Qu'est-ce que cela veut dire ? Tout simplement qu'il faut émettre les mots pour ce qu'ils sont : sans tristesse (ne pas baisser la voix), sans romantisme (ne pas traîner les voyelles, ne pas trop les ouvrir, un "a", pas un "â"), sans violence (ne pas fermer trop brutalement les phrases), sans joie (ne pas finir avec la voix trop en l'air), sans neutralité (ne pas éteindre, étouffer sa voix, garder l'énergie de la profération), etc..., on voit à quelles contraintes (seules garantes de liberté de jeu), il faut s'astreindre pour tenter de se rapprocher au-delà des désirs de l'auteur, de sa démarche, de sa marche. Arriver à parler simplement, telle est peut-être la spécificité du travail de l'acteur contemporain."
[...]
Quand il n'y a pas d'image ? Je veux parler de la radio, comment cela se passe-t-il ? Supposons une émission sur Marcel Proust à France Culture. Enfermé dans le studio, le comédien voit le réalisateur, le producteur (celui qui est à l'origine de l'émission, qui en propose les thèmes, qui choisit les textes...) et le technicien dans la régie, de l'autre côté de la vitre. Il les voit parler entre eux, s'affairer autour des magnétophones (et aujourd'hui, de l'ordinateur), rire ou s'interroger mais il ne les entend pas. La première fois cette solitude capitonnée peut se vivre comme une véritable exclusion. Devant lui le micro. Parfois on lui donne un casque pour qu'il entende sa propre voix au cours de l'enregistrement. Cette expérience est toujours difficile à ses débuts car le comédien entend, avant même d'avoir commencé, sa respiration, parfois les battements de son cœur, sa déglutition, le bruit de sa salive, tous ces insupportables clichements qui sont pour la qualité de l'enregistrement autant de parasites qu'il va falloir maîtriser. Maîtrise donc du corps intérieur, celui de l'écorché dont j'ai déjà parlé qui, au passage, vient de s'enrichir de quelques nouveaux éléments. A ces parasites internes, il faut rajouter tout mouvement intempestif trop bruyant, tout bruit de pages qu'on tourne, toute sifflante trop prononcée, toute explosive trop forte (ces attaques de phrase par un B ou un P !), toute chuintante trop mouillée, bref tout ce qui, partout ailleurs ne pose pas de problème parce que l'image et le mouvement gomment les imperfections au bénéfice de l'action qu'on voit. A la radio, on ne voit que ce
qu'on entend. Il faut que "l'image sonore" soit absolument parfaite pour que toutes les images qu'elle évoque, puissent comporter tous les défauts que l'auditeur souhaitera donner à sa rêverie.
[..]
Quand le comédien joue, à la radio c'est avec et de sa voix. C'est comme si son être tout entier implosait pour se retrouver dans le son qu'il émet. Il faut quand sa voix vibre et parle, que le comédien accepte d'être ailleurs. C'est-à-dire partout où il n'est pas. Là où d'autres l'écoutent.

Jean-Louis Jacopin, Voix d'acteurs. 

(A propos de la lecture à la radio, texte Voix d'acteurs à lire à partir de la page 12).
J'ai un grand regret : n'avoir aucun enregistrement des voix de mes chers disparus. Et leur voix est la seule chose -d'eux - dont je ne parviens pas à me souvenir. Parfois, je regarde leurs photos, longtemps. Tout me parle, leur regard, leur sourire, leur sourcils froncés, leur air surpris, étonné, leur attitude, leur façon d'être; je peux les voir bouger et presque les toucher comme s'ils étaient là près de moi. Mais-je-n'entends-pas-leur-voix, je ne me la remémore pas. Aujourd'hui, nous prenons des vidéos sans arrêt, les photos d'antan (irremplaçables quand on les caresse de nos mains) sont maintenant des petits films. Reflètent-ils toujours la réalité des êtres? Oui, s'ils ne savent pas qu'ils sont filmés sinon, ce sont des acteurs, des comédiens que nous filmons, surtout quand il s'agit d'enfants. 
Ce qui est étrange, c'est que j'entends, telle qu'elle est, la voix des êtres aimés, des proches encore en vie, quand je pense à eux en leur absence. J'ai le son, l'intonation de leur voix dans l'oreille.
Les morts emporteraient-ils leur voix avec eux? Dépêchons-nous d'enregistrer celle de nos chers amis.


mardi 1 septembre 2015

Désespérer... pour être heureux?!

" [...] une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie. 
[...]  l’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner."
Albert Camus, Noces.

C'est le thème de la semaine dans les NCC. 
(Lecture par Jean-Louis Jacopin : Albert Camus, Noces, « L’été à Alger » : un très court extrait  à la fin de ce billet)

Sujet qui ne peut que me passionner : faire de mon désespoir une énergie de vivre.

Et hier : Kierkegaard, au-delà du désespoir.

Une rentrée épatante! Non? Oui!
Finies les vacances, ouf!


Vincent Van Gogh, <i>Autoportrait à l'oreille coupée</i>

Vincent Van Gogh, Autoportrait à l'oreille coupée

Autoportrait à l'oreille coupée (1889), par Van Gogh. Peinture à l'huile. (Courtauld Institute Galleries, Londres.)
Ph. Coll. Archives Larousse
 

mardi 5 novembre 2013

Je t'en prie n'attends pas la fin de la vie... Débranche!

Parfois je n'en peux plus d'écouter France Culture, surtout quand j'oublie que je l'écoute et que brusquement je me dis : mais ça, ça ne t'intéresse pas. Éteins! Alors j'ai envie de TOUT débrancher et surtout, tout ce qui est culturel. Overdose! Me reposer, rêver, ne penser à rien (ça c'est impossible), ne rien écouter, même pas de la musique. Alors j'éteins la radio.  A ce moment-là, j'ai envie de choses futiles, que l'on décide pour moi, de devenir idiote, passive et j'allume la télévision. Mon compte est bon! En cinq minutes mes (faux) désirs sont devenus réalités! J'éteins. Rideau!

Et puis le lendemain, quand la journée redémarre, c'est plus fort que moi, j'allume la radio, j'écoute France Culture et, comment dire, le moment est heureux, très heureux, comme hier en écoutant (en découvrant) Albert Cossery et, ce matin, la correspondance entre Albert Camus et René Char; matinées lumineuses.

Juste ça, seulement ça, je n'ai retenu que ça ce matin et ça me suffit.

"Ne te courbe que pour aimer".
René Char, Feuillets d'Hypnos.

"[...] l’obstination de la douceur".
Albert Camus, La postérité du soleil.

mardi 24 septembre 2013

Sans titre

Quand l'araignée boulote la mouche! 
J'ai fait une vidéo mais elle est ratée, les protagonistes sont flous.



Celle-ci, débile, mais bon, on ne peut pas toujours évoluer dans des sphères "camusiennes"!


"Une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie".

"Qu'est-ce que le bonheur sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu'il mène." 

Albert Camus, Noces.

Rajout à 20 h. 
Et voici ce qui reste de la mouche : une boulette calcinée! L'araignée - qui était de nouveau au milieu de sa toile - a galopé à toute vitesse quand je me suis approchée et s'est cachée sous l'oiseau (en ferraille).






Allons arroser les plantes, température de la journée : 25°.

Rajout à 20 h 30.
L'araignée planquée est sortie de sa cachette, a transporté le reste de la mouche au milieu de la toile. Y aura-t-il une suite? Fatale...


Je vais faire des cauchemars cette nuit. Mmm! C'est beau une toile d'araignée.

lundi 23 septembre 2013

"Je me révolte, donc nous sommes." *

 
En écoutant hier Raphaël Enthoven dans son émission Le Gai savoir, cette phrase* de Albert Camus dans L'Homme révolté, m'a interpellée. Passer du je singulier au nous collectif. J'ai dû interrompre l'écoute de l'émission... pour observer un vol inouï de mouettes rieuses très bruyantes. (Je farnientais sur ma terrasse, oui c'est l'été indien). 
Ce matin j'ai donc cherché l'explication de cette étrangeté que même les "apprentis" philosophes doivent connaître (sauf moi) :

La révolte [3]

Voici le premier progrès que l'esprit de révolte fait faire à une réflexion d'abord pénétrée de l'absurdité et de l'apparente stérilité du monde. Dans l'expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir d'un mouvement de révolte, elle a conscience d'être collective, elle est l'aventure de tous. Le premier progrès d'un esprit saisi d'étrangeté est donc de reconnaître qu'il partage cette étrangeté avec tous les hommes et que la réalité humaine, dans sa totalité, souffre de cette distance par rapport à soi et au monde. Le mal qui éprouvait un seul homme devient peste collective. Dans l'épreuve quotidienne qui est la nôtre, la révolte joue le même rôle que le cogito dans l'ordre de la pensée : elle est la première évidence. Mais cette évidence tire l'individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes.
(Source : Philo5
"Après avoir lu – et relu – votre Homme révolté j’ai cherché qui et quelle oeuvre de cet ordre – le plus essentiel – avait pouvoir d’approcher de vous et d’elle en ce temps ? Personne et aucune oeuvre. C’est avec un enthousiasme réfléchi que je vous dis cela. Ce n’est certes pas dans le carré blanc d’une lettre que le volume, les lignes et l’extraordinaire profonde surface de votre livre peuvent être résumés et proposés à autrui. D’abord j’ai admiré à quelle hauteur familière (qui ne vous met pas hors d’atteinte, et en vous faisant solidaire, vous expose à tous les coups) vous vous êtes placé pour dévider votre fil de foudre et de bon sens. Quel généreux courage ! quelle puissante et irréfutable intelligence tout au long ! (Ah ! cher Albert, cette lecture m’a rajeuni, rafraîchi, raffermi, étendu. Merci.) Votre livre marque l’entrée dans le combat, dans le grand combat intérieur et externe aussi des vrais, des seuls arguments – actions valables pour le bienfait de l’homme, de sa conservation en risque et en mouvement. Vous n’êtes jamais naïf, vous pesez avec un scrupule. Cette montagne que vous élevez, édifiez tout à coup, refuge et arsenal à la fois,support et tremplin d’action et de pensée, nous serons nombreux, croyez-le, sans possessif exagéré, à en faire notre montagne. Nous ne dirons plus « Il faut bien vivre puisque... » mais « cela vaut la peine de vivre parce que... » Vous avez gagné la bataille principale, celle que les guerriers ne gagnent jamais. Comme c’est magnifique de s’enfoncer dans la vérité. 
Je vous embrasse." 
(René Char)

(Lettre empruntée ici)

dimanche 31 mars 2013

"Jour superbe. J'ai couru comme un Basque..."

Dimanche 31 mars, jour de Pâques 1929

Matinée tiède, bienveillante. Je vais au musée Carnavalet voir l'exposition du théâtre du XVIIIe siècle. [...] Ensuite passée au musée du Jeu de Paume : toiles de peintre étrangers, je n'aime presque rien, [...]. Mais le plus médiocre des tableaux me fait du bien. Je repense à ce que dit dans son journal Ch. Du Bos sur son impuissance à sentir et le réveil des sensations en lui par la seule peinture; ainsi j'ai un besoin physique des tableaux; les thèmes de ma vie intérieure ne sont plus des lambeaux de phrases, mais des visages, des couleurs, un coin de paysage. [...]
Cet après-midi j'ai lu Thérèse Desqueyroux pour la seconde fois; j'ai aimé Mauriac d'avoir tant aimé cette femme ardente à vivre, heureuse du briquet tendu par un inconnu et de la simple foule humaine où il n'y a qu'à marcher au hasard pour se sentir emportée par la vie. Chez Picard j'ai lu Léviathan de Julien Green qui m'a serrée à la gorge [...] Cette fois le drame humain n'enveloppe pas qu'une destinée mais plusieurs figures tragiques y sont engagées, monstrueuses et pourtant si proches... [...]
Puis j'ai marché sur les quais en me racontant des histoires. Je me sens revivre dans ces jours d'où sont bannis les soucis d'examen, les gens m'y rattachent. Je voudrais savoir où j'en suis, il me semble que j'ai infiniment perdu, et le pire est que je n'arrive pas à en souffrir. Je me suis passionnée d'abord pour l'analyse psychologique; j'ai voulu démêler les moindre nuances de mes sentiments - ensuite je me suis passionnée pour ma vie spirituelle : l'an dernier à cette époque, je cultivais d'étranges exaltations. Et maintenant après cette vie ardente, dévorante, je suis inerte, portée au gré des occupations, des rêvasseries du moment. Rien de moi n'est engagé dans rien, je ne tiens ni à une idée, ni à une affection, par ce lien étroit, cruel et exaltant qui longtemps m'a attachée à tant de choses. Je m'intéresse à tout avec mesure. Oh! je suis raisonnable jusqu'à n'avoir pas même l'angoisse de mon inexistence. [...]

Simone de Beauvoir, in Cahiers de jeunesse 1926-1930.
(Elle avait 21 ans à cette date).

Dimanche de Pâques, 24 mars 1940 

Nous menons une vie parallèle bien étrange : plutôt ample et faite de loisirs, une vie en retrait et pleine de contentement. Je continue de dormir dans la chambre de L. Sans me presser, je prends un bain, m'habille puis vais m'asseoir dans le salon, tranquillement, où j'effectue les corrections souhaitées par Margery. Vraiment, cela ne me tracasse guère, bien que je dispose de peu de temps. Je ne puis m'empêcher de penser, n'en déplaise à L., que c'est un livre intéressant que je pense pouvoir améliorer, rendre plus vivant. [...] Cette vie est fragile comme une coquille d'œuf, tant je prends de précautions lorsque je me déplace pour éviter que la fièvre ne remonte : elle était retombée hier à 37°5, elle a légèrement remonté. Or si je ne vais pas me promener par ce grand vent, je pense bien pouvoir me refroidir, tout en maintenant mon esprit au calme jusqu'à la fin de la matinée. Je me sens toute vacillante sur mes jambes, comme un de ces agneaux nés avec le printemps.[...] Je trouve cela rafraîchissant, revivifiant de voir les bouquets touffus et dorés des crocus, les narcisses verts encore en boutons et d'entendre mes corneilles d'Asheham laisser choir leur rauque croassement dans l'air résineux. Les oiseaux tiennent conseil. L. a travaillé tout l'après-midi en chemise bleue à son jardin de rocaille. Le vieux Botten se meurt. Mabel et Louise sont parties à la messe à Southease et les agneaux bêlent.
Je viens de commencer Raison et Sentiments; également un livre sur les singes. [...]

Virginia Woolf, in Journal intégral 1915-1941.
(Elle avait 58 ans, c'était un an avant son suicide).


Dimanche de Pâques, 22 avril 1810

Jour superbe. J'ai couru comme un Basque. Déjeuner frais et charmant avec une salade au café de Chartres. De là à Saint-Eustache, charivari abominable; de là chez moi, quarante pages de Smith; de là au Conservatoire : musique agréable, j'y retournerai; de là aux Tuileries, bon dîner chez les Frères Provençaux; de là à Manlius : Talma me semble chercher son âme, comme Mme du Deffant le dit au chevalier d'Aydie. Il est naturel, à quelques tours de gorge près. La petite Maillard d'un mince ridicule. De là, j'attends une demi-heure mon cabriolet sans trop m'impatienter, en me promenant dans le jardin du Palais-Royal et réfléchissant à la conduite que je dois tenir pour en finir avec Mme Robert. De là, chez Mmes Shepherd, moins tristes qu'à l'ordinaire et même gaies et, qui plus et bien plus est, naturelles. J'y suis aimable et me retire à onze heures et demie. Je crois que MM. Grant et Roissy ont bonne opinion de mon esprit; ce sont les grands juges. Je lis une scène d'Othello avant de m'endormir.
J'oubliais que la veille de Pâques j'ai mangé d'excellent jambon chez Mme Doligny et que j'ai été très aimable, au point de n'y pas retourner parce que jamais je ne le serai autant. Ce n'est pas ma nature d'être aimable pour les femmes. A une heure, au bois de Boulogne avec Louis, nous revenons à cinq; à sept, la Vedova capriccioso. Mme Correa bonne chanteuse, mais manque d'expression, ne remplace point pour moi la Strinasacchi. Un monde d'enfer, je suis mal placé, n'y vois goutte et, étant fatigué, je tombe dans un demi-sommeil agréable.

Stendhal, in Journal.
(Il avait 27 ans à cette date).

Dimanche de Pâques, 31 mars 2013

Pénible ce changement d'heure... quand il s'agit de sortir du lit.
Ciel lumineux, je grignote mes toasts. Ce serait bien d'avoir le courage de poursuivre le lessivage des murs de la terrasse commencé dimanche dernier me dis-je en prenant mon petit déj. Je pense alors aux dimanches de Pâques des écrivains. En parlent-ils dans leur Journal?
Midi : j'entends les cloches.
Déjeuner frugal : un potage et une charlotte aux framboises - décongelée - de chez P. Ni agneau, ni messe! mais un déjeuner en écoutant les Papous, ça vaut bien une messe.
Après-midi : je hume l'air sur ma terrasse, il fait frisquet mais beau. Petit vent embêtant pour pulvériser l'eau de javel sur les murs. Courage! Lunettes et foulard pour protéger les yeux et les cheveux. Pulvérisateur, seau, arrosoir, balai-brosse, au boulot! Il est quatorze heures, je veux avoir terminé pour seize, heure à laquelle commence le Gai Savoir enfin de retour.
Je l'aurai parié, le temps passe trop vite et je n'ai pas fini. Tant pis, c'est moi qui suis lessivée, pause thé, au chaud avec Camus et Noces... "Ne pas confondre la rébellion avec l'indignation"... ni "le consentement avec la résignation"! Suis d'accord.
De cinq à sept je lis les journaux intimes d'un dimanche de Pâques de Simone de Beauvoir, Virginia Woolf et Stendhal. J'avoue trouver celui de Stendhal le plus séduisant.
Je les retranscris en faisant des coupures, surtout sur ceux du Castor (qui n'était pas encore le Castor quand elle écrivît ce texte) et de Virginia, qui font chacun trois pages.
20 h : pas si mal ce changement d'heure finalement, il fait encore très jour et cette lumière présage un printemps qui finira bien par arriver.
Si le déjeuner fut frugal, le dîner fut royal : confit de canard avec pommes-de-terre sarladaises, salade, fromage, en buvant à ma santé... avec modération!


21 h : je commence Les Faux-Monnayeurs...

Des mots et des êtres, in Je. (0_0)
(Elle a xx ans, n'est pas encore morte et n'est pas écrivain).

lundi 25 février 2013

Des mots... et des êtres

J'écris, je raconte ici ce que je fais, ce que je lis, ce que j'écoute, avec de moins en moins de mots, de plus en plus d'images, de vidéos. Les mots restent de plus en plus enfouis. Mon Je est trop narcissique m'a écrit ce matin un "ami". Je l'ai toujours su. Oser dire Je sans l'être me paraît difficile. J'écris, non je raconte et de manière boulimique en ce moment. J'évacue ainsi le temps de la pensée... et de la solitude. Mais je sais aussi traverser le miroir et aller voir ailleurs ce qui se passe. 

Vendredi dernier j'ai vécu quelques minutes - presqu'une heure - de bonheur. Je prenais vers 16 h 30 un thé dans un café (l'inverse serait curieux). Une jolie femme, la belle cinquantaine, à deux tables de la mienne, buvait une bière de belle couleur ambrée dans un beau verre. Est arrivé un homme, grand, cheveux blancs, de fière allure, d'un âge certain mais je n'aurais pas eu l'idée de dire : un vieil homme et encore moins un vieillard. Il s'est assis près de ma table, il a commandé un jus de tomate. Le garçon revient avec son jus de tomate et l'homme lui dit : j'attends ma femme, nous étions chez le coiffeur mais pour les femmes c'est plus long... En effet, il venait de se faire rafraîchir. Il me regarde et me dit : vous n'avez pas besoin d'aller chez le coiffeur madame. Je ne savais pas si c'était un compliment ou pas, je penche plutôt pour le "pas" et je lui ai répondu en souriant : je n'y vais pas souvent. La conversation était entamée, il était très bavard. J'ai posé mon journal, j'aurais dû le cacher, un gratuit, quelle horreur, lui, a posé sur la table le Monde qu'il avait sous le bras. La jolie femme le regardait aussi en souriant comme une invite à converser, ce qui n'a pas tardé. Le vieil (puisque maintenant je le sais) homme avait envie de parler et avait sans doute senti que nous serions des interlocutrices attentives et avenantes. Il avait 93 ans et était fier de nous le dire. Comme il avait raison! Nous avons commencé à parler de l'endroit où nous étions, de ce café historique, de l'hôtel Max Jacob au-dessus, du nouveau décor très kitch dont nous nous sommes moqués, des tableaux sur les murs. La jolie femme, parisienne (je l'aurai parié) de passage, était venue voir l'exposition sur les Estampes japonaises au Musée Départemental Breton. Cet homme était extrêmement vif d'esprit pour son grand âge et j'étais curieuse de savoir s'il était né ici pour connaître aussi savamment l'histoire de cet endroit mais aussi parce que je le trouvais bien plus ouvert que les gens que je croise habituellement dans cet établissement. Je lui pose la question, il n'en fallait pas plus pour qu'il se mette à nous raconter sa passionnante vie... professionnelle : il était journaliste. Curieuse et culottée (je savais bien que non, c'était une évidence) je dis : à Quimper? Non madame, à Paris à Combat. La jeune femme : c'était le journal de Camus? Oui madame. Moi je me souvenais de Maurice Clavel et de son "Messieurs les censeurs bonsoir!" lors d'un débat en 1968.


J'abrège un peu, la conversation s'est prolongée avec Camus qu'il aimait passionnément, Sartre et "la" Beauvoir (je riais dans ma barbe) qu'il détestait, j'osais lui dire que j'avais passé la semaine avec elle sur France Culture, avec les NCC. Il m'a regardé et un instant je me suis dit : ça y est, il ne va plus vouloir me parler, mais non. A vrai dire je n'avais pas envie de le contrarier, il était épatant.  Puis nous avons parlé de littérature, il nous citait des écrivains que nous ne connaissions ni elle ni moi, du journalisme d'aujourd'hui, des journalistes qui ne savent pas écrire, de leurs fautes de français, une honte, évidemment "ils n'ont fait ni grec ni latin", de la Une "racoleuse" du Nouvel Observateur de la semaine, qui le faisait frémir et de bien autre chose...
Puis son épouse est arrivée, un visage souriant : ah! tu as encore embêté avec ton bavardage lui dit-elle en nous voyant.
C'était un enchantement ai-je répondu.
Il était temps que je rentre, je les ai salués, il s'est levé de son siège élégamment pour me dire au revoir, avec un regard chaleureux, j'ai souhaité un bon retour à la parisienne - chaleureuse aussi - qui allait regagner sa maison de vacances à quelques kilomètres.

93 ans! Ça me réconciliait avec la vie, moi qui ai moins peur de mourir que de vieillir... mais je savais que cette réconciliation serait fugace. 

dimanche 10 février 2013

La saveur et le savoir

Le Gai Savoir.

Sujet du jour :

Noces d’Albert Camus.

« Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. »
Albert Camus, in Noces.

"Noces est le plus beau texte de Camus, le plus léger, le plus dense, le plus chatoyant et le plus profond. Faut-il que cet homme ait du génie pour avoir commencé son oeuvre par un texte qui en est aussi le dernier mot ! Faut-il adorer la vie pour mêler à ce point la saveur et le savoir... Mais est-ce en nous le sage ou l’adolescent qui aime tant ces textes et leurs sanglots de soleil ? C’est indécidable, et quelle importance?
[...]L’amour est « difficultueux », l’amour ne va pas de soi, l’amour n’est pas un don du ciel, l’amour est un don de la terre, c’est un don difficile, c’est un apprentissage, ça passe par le silence, il faut aimer sa mère qui ne nous parle pas, il faut aimer le monde qui ne nous dit rien, il faut aimer les hommes dont l’existence pourtant peut être aisément sacrifiée au bien-être de mon égoïsme. L’amour c’est un effort mais c’est un effort qui culmine dans un oubli de soi, où l’on retrouve la gloire c’est-à-dire le droit d’aimer sans mesure."

Dixit Raphaël Enthoven.


Soixante minutes de soleil dans un dimanche au silence assourdissant.

mercredi 16 janvier 2013

De, la simplicité

"Le triangle de ciel que je vois de ma place est dépouillé des nuages du jour. Gorgé d'étoiles, il frémit sous un souffle pur et les ailes feutrées de la nuit battent lentement autour de moi. Jusqu'où ira cette nuit où je ne m'appartiens plus? Il y a une vertu dangereuse dans le mot simplicité. Et cette nuit, je comprends qu'on puisse vouloir mourir parce que, au regard d'une certaine transparence de la vie, plus rien n'a d'importance. Un homme souffre et subit malheurs sur malheurs. Il les supporte, s'installe dans son destin. On l'estime. Et puis, un soir, rien : il rencontre un ami qu'il a beaucoup aimé. Celui-ci lui parle distraitement. En rentrant, l'homme se tue. On parle ensuite de chagrins intimes et de drame secret. Non. Et s'il faut absolument une cause, il s'est tué parce qu'un ami lui a parlé distraitement*. Ainsi, chaque fois qu'il m'a semblé éprouver le sens profond du monde, c'est sa simplicité qui m'a toujours bouleversé."

Albert Camus, in L'Envers et L'Endroit, Gallimard 1958, collection Folio/Essais 2012.

* J'ai souligné cette phrase en gras car elle m'a fait penser à ce "C'est bien...ça" (qui signe la rupture d'une amitié) du film dont j'ai parlé précédemment : Pour un oui ou pour un non.

L'Envers et L'Endroit est le premier livre d'Albert Camus. Il paraît à Alger en 1937. Une oeuvre de jeunesse peut-être la plus autobiographique de l'auteur. Un recueil de cinq courtes nouvelles (essais) où il est question de silence, de solitude, de vie, de pauvreté, d'absurdité, de simplicité, de l'enfance de l'auteur; mais aussi, comme toujours, de soleil et de sensualité.  Il n'avait que 22 ans lorsqu'il a écrit ce livre et la réédition contient une Préface de vingt pages de Albert Camus, qui vaut à elle seule la lecture de cet ouvrage.

""Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre", ai-je écrit, non sans emphase, dans ces pages. Je ne savais pas à l'époque à quel point je disais vrai; je n'avais pas encore traversé les temps du vrai désespoir. Ces temps sont venus et ils ont pu tout détruire en moi, sauf justement l'appétit désordonné de vivre. Je souffre encore de cette passion à la fois féconde et destructrice qui éclate jusque dans les pages de L'Envers et L'Endroit. Nous ne vivons vraiment que quelques heures de notre vie, a-t-on dit. Cela est vrai dans un sens, faux dans un autre. Car l'ardeur affamée qu'on sentira dans les essais qui suivent ne m'a jamais quitté et, pour finir, elle est la vie dans ce qu'elle a de pire et de meilleur."

Une fois de plus, il ne s'est pas trompé l'ami qui m'a offert ce livre.

mercredi 8 août 2012

L'araignée qui veut se faire aussi grosse que la mouche





J'étais en train de déjeuner quand je vis une minuscule araignée en train de boulotter une mouche qui faisait dix fois sa taille! Je tentais de la prendre en vidéo mais le résultat fut médiocre. Au même moment, j'entendais ceci (vidéos) aux infos de France Inter. Le hasard n'existe pas!
"Une exposition intitulée "Albert Camus: l'homme révolté" ouvrira bel et bien ses portes à Aix-en-Provence, à partir du 7 novembre 2013. Michel Onfray, auteur de L'ordre libertaire: la vie philosophique d'Albert Camus, a accepté d'en être le commissaire."


La suite ci-dessous :


Passionnant non? Bon, vite, allons écouter Michel Onfray en ce moment sur France Culture car, pourquoi ne pas le dire : ses conférences sont passionnantes  (Camus, suite)!

mardi 7 août 2012

Les ai-je bien descendus?

Non, il ne s'agit pas d'escaliers mais de la Conférence de Michel Onfray ce soir consacrée à Albert Camus : Camus l'anti Sartre.
Il les a bien descendus Sartre et Beauvoir. Du coup, j'en ai pris un sur la tête. Il me semble que Onfray a sorti les phrases les plus assassines de Sartre et Beauvoir de leur contexte. Le plan de la conférence ici
Cours magistral : cours dont le contenu et la forme dépendent entièrement du maître sans l'implication des étudiants. Mmm!

vendredi 15 juillet 2011

Un Robinson, dans une société océanique


Louis Guilloux, 1937. Photo de Gisèle Freund


Je reviens donc sur ce beau documentaire que j'ai vu cette semaine :
Louis Guilloux, l'insoumis
Je ne sais pas vraiment pourquoi je n'ai rien lu de cet écrivain. Je ne savais rien de sa vie, qui fut autant parisienne que briochine et encore moins qu'il avait eu pour amis Max Jacob, Albert Camus, Jean Grenier, André Malraux, André Gide...

"Né à Saint-Brieuc le 15 janvier 1899, Louis Guilloux est une des grandes figures de la littérature du 20è siècle. Ce film retrace son parcours et relate la portée de son oeuvre à partir de nombreux témoignages de "compagnons" qui l'ont connu et côtoyé tant à Saint-Brieuc qu'à Paris.
Ce document donne à voir et à entendre des moments majeurs de la vie de l'écrivain. Louis Guilloux lui-même nous fait part de ses réflexions et de ses engagements tout au long du siècle qu'il a traversé.
Dénonciation de toutes formes d'injustice et de violence, sociale ou politique, la voix de Louis Guilloux nous apparaît plus que jamais nécessaire. Parfois empreinte de pessimisme, hantée par l'injustice et la misère, l'oeuvre de Louis Guilloux reste marquée par un sens profond de la fraternité humaine."

Son premier roman La Maison du peuple paraît chez Grasset en 1927. Ci-dessous, témoignage de Jean Daniel, déjà élégant (vidéo extraite du film donc, de mauvaise qualité).


"Je n'ai jamais pu lire La Maison du peuple sans un serrement au coeur, écrira Albert Camus. Ce livre me parle d'une vérité qui passe les empires et les jours : celle de l'homme seul en proie à une pauvreté aussi nue que la mort."


Marcel Maréchal a donné sa voix au roman de Louis Guilloux.

"Deux chaises, une longue table, un cache-nez tricoté rouge, l'image floue d'un navire à quai à Saint-Brieuc, et une poignée de feuilles manuscrites, c'est tout le "théâtre" utile à Marcel Maréchal pour lever tout l'orage, toute l'insurrection des pages de Louis Guilloux. Le public retient son souffle. Ce qui est poignant, c'est à quel point Marcel Maréchal est déstabilisé par l'arme miraculeuse du texte...Il ne faut pas manquer la rencontre Guilloux-Maréchal ; c'est immense."
Michel CournotLe Monde

Louis Guilloux et Marcel Maréchal

Entretien avec Louis Guilloux.
Propos recueillis par François Bourgeat
(Septembre 1977)

Louis Guilloux, certains vous ont, une fois pour toutes, étiqueté "écrivain prolétarien". Vous acceptez?

"Ah, non! Je n'accepte aucune appellation. Les critiques ont besoin de classements, de repères. Moi, je ne m'appelle pas comme ça. Je m'appelle Louis Guilloux et je fais ce que j'ai envie de faire. Je suis un écrivain, c'est tout. En plus, je ne pense pas que le prolétariat soit indemne de toute tare. Et je n'en fais pas une idole."

Louis Guilloux, vous avez soixante dix-huit ans. Reprendriez-vous à votre compte la phrase de Cripure : "La vérité de cette vie, ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé"?

"Et comment! Je suis au SMIG! Dans ce sens-là, alors oui, je suis un écrivain prolétaire, pas prolétarien! Ah oui, on meurt volé! Et volé sur tous les plans. Dans cette putain de société, où on parle sans cesse de milliards, mais où il n'y a jamais d'argent pour les moins favorisés, on vous prend tout! La seule chose qu'ils n'ont pas pu me prendre, c'est mon temps. Et vous voudriez que tout ça continue? Pas possible. Entre 40 et 45, nous avons découvert l'horreur des camps de concentration. Et comme réponse à Auschwitz, nous avons inventé quoi? Le drugstore ! Il aurait fallu quand même autre chose, en face, à la dimension, non? On a plongé au comble de l'horreur, un million d'enfants assassinés et brûlés. Et la réponse à çà? Le drugstore.

Louis Guilloux, vous ne démissionnerez jamais? !

"Ne craignez rien, je mourrai vivant."

Je n'ai fait que reproduire ici ce que j'ai vu de ce film ou lu ici ou là en faisant des recherches.
J'ai découvert un homme passionnant, il me reste maintenant à lire quelques uns de ses ouvrages. Son oeuvre majeure, Le sang noir, mais je préfère commencer par ses Carnets, ses Mémoires et peut-être sa Correspondance avec Jean Guehenno? Disons, des ouvrages où il dit Je :) comme ci-dessous (vidéo toujours de mauvaise qualité pour l'image mais qui vaut pour le texte) :


J'aime en lui l'homme révolté qui débarqua à Paris en Mai 68 au moment des barricades, sous les grenades lacrymogènes, à 70 ans, en piaffant de joie! "... il reste fidèle à ses engagements en soutenant les manifestations des étudiants ainsi que les ouvriers grévistes du « Joint français »."
C'est certain, il est "mort vivant"... et jeune à 81 ans!


Il obtint le Grand Prix National des Lettres (1967)
pour l'ensemble de son œuvre.

Moi je mourrai sans avoir eu le temps de tout lire. Allez, juste un seul de Louis Guilloux, ce sera bien. Et je suis une lectrice si lente, je ne sais lire que TOUT d'un livre, pas un mot ne m'échappe ou alors, c'est qu'il me tombe des mains et là, pas question de perdre mon temps.

jeudi 16 décembre 2010

***

"Nous étions fâchés, c'était une façon de vivre ensemble".
Jean-Paul Sartre dans son homélie à Albert Camus.

dimanche 11 avril 2010

Septième jour

Mercredi 31 mars.

Dernier jour à Paris. Je donne un coup d'aspirateur dans le studio ce matin bien que le ménage soit inclus dans le forfait; envie de laisser une bonne impression car j'ai l'intention de revenir. Terminés les séjours à l'hôtel, c'est bien plus agréable la location, plus économique et on se sent comme chez soi.
Je décide de passer la journée dehors même si le vent ce matin est encore glacial et qu'une balade au Luxembourg est plus agréable quand on peut s'asseoir dans les fauteuils presque relax près du bassin ou de la Fontaine Médicis. Le souvenir le plus marquant pour moi au Luxembourg en Juin 2008 fut celui de l'orage et de la pluie torrentielle qui m'ont fait me réfugier sous un arbre aux côtés de Micheline Presle qui gentiment m'a proposé de m'abriter sous son parapluie : un moment absolument délicieux. Elle était belle à 85 ans tout en blanc avec des Converse basses! Le temps d'échanger trois mots, de la remercier et la pluie s'est arrêtée; dommage.

Donc je descends à Odéon, il est déjà presque midi, je remonte la rue de l'École de Médecine, je m'arrête devant le cinéma Racine, encore des souvenirs, ceux où j'ai vu les premiers films d'Alain Tanner et mes stars... et je file jusqu'au Luxembourg par le Boul'Mich'; je m'arrête dans un bistrot plus loin, il me faut ma drogue du matin (même à midi) un café serré; je le prends au bar, vite fait.

J'abrège, je n'ai pas chaud, j'aurai vraiment dû venir avec ma veste d'hiver, le vent d'est est cinglant. 13 h, je vais me réchauffer dans un restaurant japonais, çà pullule en redescendant la rue Monsieur le Prince. Je ne suis pas fan de sushis, je prends des petites brochettes à la sauce yakitori...

Re Boul'Mich (j'ai 20 ans youpi), le soleil a fait son apparition (youpi), je reprends les rues arpentées il y a... euh... chut...! Le Musée de Cluny, le petit square de la Sorbonne, la rue Saint Jacques où j'étais en stage (les pavés, les barricades, les bombes lacrymogènes sont les images qui me reviennent à l'esprit). Je savoure cette promenade même (et surtout) en solitaire


Derrière la statue Puvis de Chavannes Square Paul-Painlevé,
le musée de Cluny

La Sorbonne

Le temps passe, j'arrive devant Le Champo et là mes yeux brillent du feu de mes souvenirs. Il est 14 h 45 et je regarde les films qu'il projette, je vois à 12 et 16 h : L'étranger de Luchino Visconti avec Marcello Mastroiani et Anna Karina!! Epatant, voilà qui va reposer mes gambettes. J'ai une heure devant moi, je voulais aller prendre un café au Soufflot, ça me laisse le temps... de rêvasser un peu sur la terrasse chauffée, de regarder les passants, de me dire que cette journée, la dernière, est divine et de dire : Paris je t'aime.

Retour au Champo, ce cinéma pour moi mythique, combien de films ai-je vus ici quand j'étais étudiante et durant mes années de célibat? la salle est petite, JE SUIS AU CHAMPO ET JE NE RÊVE PAS! C'est mercredi c'est raviolis, euh non, c'est tarif réduit! Je n'ai pas regretté ces presque deux heures avec Meursault, Mastroianni absolument magnifique dans le rôle et quel plaisir de revoir Anna Karina, même si les critiques s'accordent à dire que ce n'était pas du meilleur Visconti (le film a été rénové), je trouve qu'en cette année d'hommages à Albert Camus ça vaut le coup de le voir; néanmoins j'ai préféré le livre. MAIS J'ETAIS AU CHAMPO!



What a lovely day!

(Cliquer sur les photos pour agrandir)

samedi 16 janvier 2010

Abert Camus et le théâtre

Je préfère la société des gens de théâtre à celle des intellectuels mes frères, et pas seulement parce que il est connu que les intellectuels - qui sont rarement aimables - arrivent difficilement à s'aimer entre-eux, non, mais, voilà, dans la société intellectuelle - je ne sais pourquoi - j'ai toujours l'impression d'être coupable, il me semble toujours que je viens d'enfreindre une des règles du clan.
Cela m'enlève du naturel bien sûr et, privé du naturel, je m'ennuie moi-même.
Parmi les gens de théâtre, au contraire, je suis naturel, c'est-à-dire que je ne me préoccupe pas de l'être ou de ne pas l'être, et je ne partage avec mes collaborateurs que les ennuis ou les joies d'une action commune. Cela s'appelle la camaraderie je crois? qui a été une des grandes joies de ma vie, que j'ai perdue au moment où j'ai quitté un journal que nous avions fait en équipe, et que j'ai retrouvée, dès que je suis revenu au théâtre.

Albert Camus. Extrait de "Gros Plan" 12 mai 1959.
La grande librairie du 7 janvier 2010 (la 5/Arte)

mercredi 6 janvier 2010

Les Justes

Albert Camus Maria Casarès Serge Reggiani


Ce matin, dans les NCC la voix de Maria Casarès m'a envoûtée, dans cet extrait des Justes, entre Dora et Yanek.

- Yanek, si l'on pouvait oublier ne serait-ce qu'une heure l'atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin; une seule petite heure d'égoïsme, peux-tu penser à cela?

- Oui Dora, cela s'appelle la tendresse.

- Tu devines tout mon chéri, cela s'appelle la tendresse. Est-ce que tu aimes la justice avec tendresse? Est-ce que tu aimes notre peuple avec cet abandon et cette douceur ou au contraire avec la flamme de la vengeance, de la révolte? Tu vois? Et moi? M'aimes-tu avec tendresse?

- Personne ne t'aimera jamais comme je t'aime.

- Oui je sais, mais ne faut-il pas mieux aimer comme tout le monde?

- Je ne suis pas n'importe qui et je t'aime comme je suis.

- Tu m'aimes plus que la justice? Plus que l'organisation?

- Je ne te sépare pas, toi, l'organisation et la justice.

- Réponds-moi mais réponds-moi je t'en supplie : m'aimes-tu dans la solitude, avec tendresse, avec égoïsme? M'aimerais-tu si j'étais injuste?

- Si tu étais injuste et que je puisse t'aimer ce n'est pas toi que j'aimerais.

(...)

- M'aimerais-tu, jeune et insouciante?

- Je meurs d'envie de dire oui.

samedi 19 décembre 2009

La limpidité sans culpabiliser

Réveil sous la neige ce matin. Le clocher de l'église abrite quelques pigeons et tourterelles pétrifiés sur le bord des fenêtres au vitrail éclairé par le soleil levant. Pourquoi regardons-nous la neige avec nos yeux d'enfant? Toujours le même émerveillement.

Tandis que mon regard s'égare dans mes souvenirs, j'entends cette phrase qui me sort de ma rêverie : "Je ne refuse pas à mes adversaires d'aimer les mêmes choses que moi à certains moments". Jean Daniel, invité de Répliques, pour parler de Albert Camus.

J'affûte mon oreille distraite par le silence cotonneux de la neige sur ma terrasse, et j'écoute attentivement Jean Daniel qui poursuit :
"Dans l'étape que je traverse de la philosophie, de l'aide qu'elle me procure soit à penser, soit à vivre, je tire la conclusion que la fréquentation que j'aie de Camus m'aide à vivre : oui; m'aide à penser : oui; m'aide à ce jeu de réflexions savantes qui tournent sur elles-mêmes : non. Et finalement elles ne m'ont jamais vraiment intéressé. Le nombre de lectures savantes que je me suis imposé dans ma vie et qui ne m'ont servi à rien, me fait me retourner vers la limpidité sans culpabiliser et c'est important".

Belle conclusion de sagesse philosophique. Et si c'était le privilège de l'âge que de l'atteindre... et foin des lectures savantes? Non, je pense que les lectures savantes aident justement à cet aboutissement. Parvenir à élaguer, à écumer, pour ne garder que l'essentiel, limpide.