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lundi 18 juillet 2011

Journal. Quand une Leçon de choses m'emmène vers un faisceau de lumière

J’ai reçu ce matin le livre commandé par Internet.
J’ouvre fébrilement l’enveloppe cartonnée comme lorsque j’ouvre une enveloppe contenant des photos tirées sur papier, prises avec mon appareil argentique (je ne m'en sers pratiquement plus, c'est dommage). Vont-elles être réussies ? Avec le numérique nous n’avons plus cette délicieuse attente.
Le livre est intact, en parfait état. Va-t-il me plaire ?
Je n’ai rien lu de cet auteur découvert via un blog suisse : Blogres, le blog d’écrivains où j’ai également découvert Jacques-Etienne Bovard. Je n'ai pas été déçue puisque après en avoir lu un j'ai eu envie d'en lire d'autres.
J’aime déjà « l’illustration » de la couverture, de… Jean Hirtzel : A travers le faisceau de mon œil vert. Je me précipite sur Google pour savoir qui est cet « artiste ». J’apprends qu’il a mis fin à ses jours et qu’il a passé les vingt dernières années de sa vie aux Bains-de-l’Alliaz non loin des Avants où résidait en 1922 Ernest Hemingway qui y a écrit ses expériences et plaisirs de la course en luge dans plusieurs chapitres de L'Adieu aux armes. (Source Wikipédia).  Le Musée Jenisch à Vevey exposa ses oeuvres en 2002.

Je ne sais pas si c’est l’éditeur ou l’auteur qui a décidé de la couverture mais cette illustration m’a déjà emmenée vers de belles découvertes ! Ce choix me plaît et me laisse à penser que je vais aimer l’ouvrage, même si celui-ci n’a peut-être (sans doute?) rien à voir avec "A travers le faisceau de mon oeil vert"; il y a sûrement quelque chose qui relie l’écrivain à l’artiste, comme ce "tropisme" dont parle Nathalie Sarraute : "Nathalie Sarraute utilise le terme tropismes pour décrire un sentiment fugace, bref, intense mais inexpliqué." J’y pense car j’ai vu hier soir un documentaire qui lui était consacré dans l’émission : Une maison, un écrivain.
Suspense : titre du livre et son auteur ?
Un écrivain Suisse. Evidemment, je suis encore en immersion suisse, depuis mon dernier voyage et c’est un prolongement que je m’offre avec la lecture…
La leçon de choses en un jour de Alain Bagnoud, éditions de L’Aire.

Je n’ai pas trouvé de reproduction de cette œuvre de Jean Hirtzel : A travers le faisceau de mon œil vert mais j’aime aussi celle-ci, de même facture. (Les titres sont très poétiques) :

Surgit par la lucarne de mes yeux entrouverts, juin-juillet 1997.
Huile sur toile de lin, 65 x 81 cm. (Peint aux Bains de l’Alliaz.)
Collection Presses Centrales Lausanne SA

... et cette autre, différente :


qui m’a amené à découvrir la richesse de la collection d’art Nestlé* ! Extraordinaire. Voilà une occasion de plus pour me rendre en Suisse l’année prochaine. Hum ! Mais je ne sais pas si ces œuvres sont visibles au grand public, elles semblent accrochées dans les bureaux de "l’empire" Nestlé. Il faudra que je me renseigne auprès d’amis Suisses. Quelle chance de travailler dans un environnement d'oeuvres d'art.

Je me suis éloignée de mon sujet : La leçon de choses en un jour de Alain Bagnoud, mais j’y reviendrai, après l’avoir lu.


Si j'avais reçu ce livre dans cette version, très chic, je n'aurais pas fait ce billet. Ah ah!... Et je n'aurais pas découvert Jean Hirtzel. Petit mot de l'éditeur :

"Cette collection au format 12,5 x 18 cm dont le graphisme a été conçu par Frédéric Pajak a pris le risque de renoncer à une couverture illustrée. En effet, nous avons opté pour une élégance discrète en valorisant la lettre sur fond bleu. Cette couleur s’est imposée à nous, compte tenu de notre situation géographique à quelques mètres du lac."

La version que j'ai reçue :


Photo un peu floue, comme un voile "à travers le faisceau de mon oeil vert (noisette)".

* 30.10.11. Je relis ce billet ce jour et constate que les liens vers la collection d'oeuvres d'art Nestlé ne marchent plus. Après vérification, le site a été bloqué.

samedi 23 avril 2011

Journal

Vendredi 22 avril.

Ciel insolent depuis des jours.
Pris un thé à la terrasse ombragée du Bistro à lire, havre de paix dans le centre ville. Oublié mon appareil de photo. Les pétales rouges d'un camélia géant jonchaient le sol et ma table. C'était beau. Cela me faisait penser à mon enfance (éducation religieuse), à la Fête du Saint Sacrement où les enfant jetaient des pétales de fleurs sur le chemin de la Procession.
Ce Bistro est d'un calme presque studieux et si l'on y parle c'est à voix basse. J'ai pu terminer mon livre en cours de lecture : La Cour des grands de Jacques-Etienne Bovard. Lire ici, tout est dit. C'est jouissif, facile à lire, bien écrit.
A l'écrivain de romans de gare qui vient lui demander ce qu'il lui faudrait pour devenir - si ce n'est un grand écrivain - un véritable écrivain, le grand écrivain reconnu lui pose quelques questions :

- Est-ce que le spectacle du monde vous est insupportable?
- Jamais au point d'en perdre le sommeil ou l'appétit...
- Des idées politiques, morales, existentielles?
- Vagues...
[...]
- ... Êtes-vous hanté par l'idée de la mort? Tous les jours, toutes les nuits?
- Non.
[...]
-Tiens... Est-ce que la pratique du judo, quand vous étiez au sommet de votre forme, suffisait à donner un sens à votre vie?
- Bonne question... Je ne ne crois pas.
[...]
- Pensez-vous être capable de sentir des choses que les autres ne sentent pas?
- Je crois que oui. Mais je suppose aussi que tout le monde croit cela...
- Tout artiste le sait!... Donc pas de connaissances, pas d'expériences, pas de grandes souffrances, pas de révolte, pas de foi, pas d'engagement, pas de folie, pas de révélation d'aucune sorte, pas de... Mais enfin, jeune homme, ne comprenez-vous pas que vous êtes le contraire d'un écrivain? Il n'y a rien en vous, je ne dis pas qui vous prédispose à écrire, mais qui vous rende cette dimension accessible!...
[...]
Sans ménagement, il a posé sur le bureau les deux volumes gris, l'un et l'autre usagés.
- Au pied droit, Le Petit Robert, dictionnaire de la langue... Vous y vérifierez tous les noms, adjectifs et adverbes que vous emploierez. Tous, je dis bien, et plutôt deux fois qu'une ceux que vous pensiez connaître. Ainsi enrichirez-vous peu à peu votre vocabulaire, qui est misérable... Au pied gauche, vous aurez le Grevisse, tabernacle du bon usage, pour développer votre grammaire, elle aussi d'une pauvreté affligeante. Ici vous chercherez chaque conjonction, chaque locution, chaque particule en vous servant de l'index, et vous lirez religieusement toutes les citations d'écrivains qui s'y rapportent. Toutes.. A force de vous imprégnez, vous acquerrez un peu de tournure, et quelque sens de la nuance. Peut-être finirez-vous par arriver au style. Ce ne sera sûrement pas assez pour devenir Proust, du moins aurez-vous appris à marcher droit. Pour moi, je n'ai pas eu d'autre école, au départ, et vous voyez que ces ouvrages m'accompagnent partout... Voilà, ce sera votre Go-kyo d'écrivain potentiel. C'est tout ce que je peux faire pour vous... Bon courage... Et lisez, impertinent ignare, lisez!
Extraits de pages 298 à 302.
Jacques-Etienne Bovard, in La Cour des grands, éditions Bernard Campiche, 2010.

C'est le troisième roman que je lis de cet auteur, et toujours le même plaisir. Dans La Cour des grands Jacques-Etienne Bovard nous fait également sentir cette moquerie que subissent les Suisses, et pas seulement les écrivains, de la part des Français et plus particulièrement des parisiens; ce parisianisme est absolument insupportable, le Français serait-il supérieur à tout le monde? Et puis, la littérature est universelle (et la co...rie aussi); quelque soit l'origine d'un écrivain seul compte son talent et la Suisse a depuis longtemps des auteurs, des artistes, qui n'ont rien à envier aux autres et reconnus dans le monde entier. Il n'y a pas d'écrivain typiquement Suisse, Français, Américains, Bretons!!! (Je pense à Xavier Grall que l'on a enfermé dans sa bulle bretonne et qui est un grand écrivain). Il y a de bons et de mauvais écrivains dans tous les pays. Certains écrivains ne sont reconnus que dans leur pays, voire dans leur région.
Quelques Suisses dans le désordre, comme ils me viennent à l'esprit : Blaise Cendrars, Jacques Chessex, Paul Nizon, Robert Walser, Albert Cohen,  Herman Hesse, Philippe Jaccottet, Henri-Frédéric Amiel, Jacques-Etienne Bovard, etc.
Liste non exhaustive, plus complète ici.

22 h 30.
Je viens de regarder Empreintes : Christian de Portzamparc, passionnant architecte, prix Pritzker en 1994.
Une de ses réalisations : La Salle Philharmonique du Luxembourg.
Dans une émission d'Arte il disait en citant (de mémoire) Goethe écrivant à Schiller :
"Le décorateur de théâtre doit nous enchanter, alors que l'on demande à l'architecture de servir la morale et la présence grave de l'autorité". Cette ville de l'ordre est devenue autoritaire et si aujourd'hui l'architecture a pris quelques distances avec cette volonté de contrôle, c'est seulement, selon Portzamparc, que la politique n'a plus besoin d'installer l'ordre dans l'espace "puisque l'ordre est tenu dans le chiffre. D’ailleurs en tout nous perdons le contact structurant avec l’espace, la matière". "A nous de trouver l'équilibre, d'introduire le désordre qui permet la surprise. On peut penser l'enchantement puisqu'on reste des animaux entiers, que l'on éprouve des goûts, des voix", dit-il.

Samedi 23 avril.
10 h.

J'ai raté mon blog/journal si ce qui s'en dégage le plus "souvent" est "un sentiment de grande tristesse". Un lecteur m'écrit ces mots hier soir... (le mots entre guillemets).
"Votre soleil paraît souvent morose, mais c'est un soleil qui réchauffe."  Même sentiment d'un autre lecteur il y a quelques semaines.
Est-ce parce que je parle de ma solitude? Que j'ose parfois dire mon spleen? Mais il m'arrive aussi BIEN SOUVENT de rire et même aux éclats sans que vous entendiez le son. D'ailleurs, tout vient de là : vous n'avez pas le son mais pire encore, le ton de ce que j'écris! Il va falloir que je m'enregistre à nouveau:)
Si vous saviez comme j'aime la vie!

"Le seul bien qui me reste au monde est d'avoir quelquefois pleuré."
Alfred de Musset
"Souvenons-nous que la tristesse seule est féconde en grandes choses."
Ernest Renan

11 h 30.
Je viens d'aller chercher mon courrier, je serre le petit carton contre mon coeur. Joie! Adieu tristesse, bonjour sourire, des étoiles dans les yeux, ce ne sont plus des graines c'est un bonsaï à ma fenêtre ... Un ange passe. Musique maestro!


samedi 22 janvier 2011

Il faut que crève le mur du silence



Il y a trois jours flottait dans l’air une odeur printanière. Les terrasses étaient aménagées, les parasols prêts à s’ouvrir !
Et tous ces pauvres gens qui croient dur comme fer qu’en Bretagne il ne fait jamais beau. Ces photos je les ai prises en fin d’après-midi le 18 janvier 2011.

Je me décidais enfin à aller jeter un coup d’œil sur les téléphones mobiles et autres smartphones. Je n’ai pas fait exprès de leur faire de la pub sur ma photo. C’est pur hasard que cette enseigne fut dans ma ligne de mire, nonobstant mon objectif premier : faire un petit tour d’horizon de leurs produits afin de pouvoir éliminer ceux qui ne me conviendront pas.

Le "conseiller technique" je dois l’avouer fut très charmant ; il a dû penser qu’il avait affaire à une femme bien informée des dernières technologies (un peu de prétention ne nuit pas, oui, il m’arrive parfois de tromper mes interlocuteurs, d’autant plus que le sujet abordé m’est hermétique) ; je lui posais des questions précises – j’avais déjà bien potassé les diverses propositions sur Internet – et il put répondre à toutes mes interrogations. Je n’ai rien décidé sur le champ ; besoin de réfléchir encore un peu. Il était 17 heures, il avait tout de même passé une bonne demi heure avec moi; il me restait trente cinq minutes au parcmètre, je décidais d’aller boire un chocolat au XXI, à l’intérieur (leur terrasse est celle des photos).
En quittant le café je pris celle-ci, sur le parvis de la cathédrale, à la lumière déclinante.


Puis je rentrais en voiture.

Le lendemain, avant-hier donc, soleil aussi généreux mais température beaucoup plus frisquette. J’allais me réchauffer au golf, je vais finir par croire que ce petit golf m’appartient, j’y suis souvent la seule joueuse.

Ce soir lecture, non pas Le temps retrouvé ; j’ai préféré poursuivre le livre en cours, Les Beaux Sentiments, une très belle réflexion sur le mal-être des adolescents, le suicide, roman de Jacques-Etienne Bovard de 1998. Le sujet est d’actualité si l’on s’en tient aux informations de ces derniers jours. Réflexion également sur le "passage à vide" des professeurs. Celui-ci (le narrateur) qui s’interroge, extrait :

"Pas la moindre envie non plus de parler aux amis, qui ne sont à vrai dire que des copains eux aussi parfaits pour les beaux jours. Tous voudront bien l’écouter […] ; mais lequel d’entre eux, passé les "t’as qu’à" et le troisième verre, sera assez subtil pour lui épargner les rituelles facéties sur les privilèges de fonctionnaire, de "planqué" en perpétuelles vacances, avant de retomber à leurs propres soucis, beaucoup plus légitimes que les siens, de surmenés, de séparés, de faillis ?
Le pire dans ce désert, est de retomber sans cesse sur les traces de Flaubert, de Céline, de Ionesco, de tous les grands lucides qui ont laissé leur cendre en lui : farce absurde en effet, grotesque, sinistre que la vie, et à nouveau lui reviennent les élancements d’une migraine, les citations incontestables.
[…]
Lui Aubort, infirme, dérisoire, persiste à dire que le génie qui se borne à constater la défaite n’est pas moins idiot que l’imbécile qui rêve au bonheur, surtout pas moins inconsistant. Et ce n’est pas une citation. Car le sous-con prétend à l’existence, il ose même s’ébrouer dans la revendication de son droit à l’erreur, au recommencement et à la liberté de penser ce qu’il veut !
Et ce qu’il pense, Aubort, en attendant de découvrir la réponse définitive au sens de la vie, c’est que vingt élèves en plein marasme attendent qu’on leur parle, et qu’il a envie de leur parler, quitte à ne rien pouvoir leur dire, quitte à parler seulement pour les écouter… Parce qu’une chose au moins est sûre, c’est qu’on ne protégera personne en se dérobant aux questions que le suicide de Bertrand Fiaugères a posées.
Consignes dictatoriales ou pas, il faut que crève le mur du silence.
Ou de l’hypocrisie… "


Jacques-Etienne Bovard, in Les Beaux Sentiments, pages 92-93.

Une belle découverte que cet auteur. D’autres extraits ici.

J'écris ce que je fais pour me donner l'illusion d'avoir fait quelque chose de mes journées. Mais en fait, il ne se passe rien. Rien qui puisse leur donner un sens.

samedi 15 janvier 2011

Les Beaux Sentiments

Gourmandise mélancolique du jour : Tout va bien.

Hier, vendredi (suite).

20 heures.
Et bien sûr, comme une évidence, ce livre que j’ai choisi à la bibliothèque


me ramène dès les premières pages vers cette mélancolie qui est chez moi comme une deuxième peau ; il n’y a donc pas de hasard dans le choix de mes lectures. Je lis peu de romans et celui que je viens de commencer, d’entrée, me parle d’un suicide, celui d’un élève. Extraits : c’est la rentrée scolaire au "Gymnase*" (le narrateur enseigne le français dans cet établissement suisse et Bertrand était un de ses élèves l’année précédente) :

Premier chapitre.

[…]
Demi-heure d’avance, mais beaucoup de collègues déjà, pressés autour des armoires, des ordinateurs, de la photocopieuse qui tourne sans discontinuer… Facile, dans cette effervescence, d’aller inaperçu jusqu’aux tables du fond poser sa serviette et de vérifier que rien n’y manque : agenda, bloc-notes, Tartuffe, Le Horla, En attendant Godot, relus et annotés encore pendant les vacances, sur lesquels il pourrait sur-le-champ repasser sa licence…
[…]
Confiance qui revient, et a bien raison de revenir : bon prof, Aubort, la rigueur, la méthode, l’abstraction, l’ironie, le paradoxe déstabilisateur et fécond – personnalité bien trouvée de puriste nimbé d’humour, de faux pète-sec dans sa tour d’ivoire ouverte aux quatre vents, et de quoi donc le remercie-t-on aux cérémonies de promotions, sinon d’avoir enseigné à "approfondir" à "argumenter" sans "sortir du sujet".
[…]
Les "circonstances", comme dit Glarner, il les apprend dans l’ascenseur, en montant avec eux à la salle de conférences.
Elles le laissent, sur le moment, quasi indifférent. Seul un "pourquoi" criard, informe, commence à émerger ; le "comment" n’a pas d’importance, et dégage à la fois trop d’effroi.
Mais plus tard, il aura le temps, oui, tout le temps de scruter jusqu’à la nausée le visage, les gestes d’un garçon de dix-huit ans qui, par un beau soir d’été, monte sur sa petite moto , passe à côté d’une terrasse où sont assis les copains et copines […] leur adresse un signe de la main, continue, bifurque cent mètres plus loin, s’engage sur un débarcadère, et va pleins gaz se jeter au lac.
[…]


Deuxième chapitre.

Le deuxième coup se fond dans le premier.
Debout à son habitude, dominant la salle de sa haute taille, Fillettaz présente ses vœux pour l’année scolaire qui commence, puis annonce, la voix altérée, le "décès tragique" de Bertrand Fiaugères, élève appelé à entrer en 3A, chez qui tout paraissait annoncer à la fois l’excellence et la santé les plus prometteuses".
Quelques réflexions sur la vanité de prétendre juger un geste "qui dépasse l’entendement", puis ça vient en deux ou trois détours, sa tête penchée puis relevée, son regard passant d’un rang à l’autre, cherchant le sien…
- Il va de soi que la vie continue, que les cours reprennent normalement, mais chacun sait le danger de la contagion dans ce genre de situation. Donc j’attends des maîtres de cette classe qu’ils renoncent, du moins dans les premières semaines, à certains sujets de réflexion, surtout sur certaines lectures. A ce propos, monsieur Aubort, vous voudrez bien vous présenter à mon bureau sitôt après votre dernière leçon, à quinze heures trente.
En hommage au disparu, l’assemblée priée de se lever, minute de silence…

Il n’ose relever la tête pour voir si Fillettaz continue de le regarder.
De toute façon, il est transpercé.
Madame Bovary, Les Fleurs du mal, Thérèse Desqueyroux, Voyage au bout de la nuit, La Grande Peur dans la montagne, les voilà, ses "lectures" de l’an passé en 3A…
Ce pays nous ennuie, ô Mort, appareillons !...
"Les êtres nous deviennent supportables dès que nous sommes sûrs de pouvoir les quitter."
"Il faut choisir, mourir ou mentir ."
Ô vers noirs compagnons sans oreilles et sans yeux,
Voyez venir à vous un mort libre et joyeux
;
"Et, croyant qu’il voulait jouer, elle poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort ."
"Le petit Ernest ? – Mort aussi."
"Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde !"

[…]
Il pourra dire ce qu’il voudra, expliquer qu’il ne s’agit là que de purs "classiques" étudiés d’ailleurs dans toutes les classes de la francophonie, mais le fait est qu’il n’a pas réfléchi une minute aux effets qu’une telle succession d’œuvres noires pouvait produire sur ses élèves au-delà de leurs travaux écrits, dans leur vie, leur âme, leur chair…
Pire : il n’a pas réfléchi, et pourtant la nouvelle ne l’a pas complètement surpris, il fera croire ce qu’il voudra, mais il n’était pas tranquille, il savait, il s’y attendait…

Jacques-Etienne Bovard, in Les Beaux Sentiments, édition Bernard Campiche.

* "Le "Gymnase" désigne, dans le canton de Vaud (Suisse), l’institution officielle de l’enseignement secondaire supérieur ; il fait suite au au "Collège", et prépare, en trois ans, à la maturité fédérale (baccalauréat) ou au diplôme de culture générale. Les élèves ont habituellement de seize à dix-neuf ans." (Le Gymnase n'existe pas comme aucun des personnages de ce roman).

Je ne peux dire encore si ce roman va me plaire mais j'aime ces premières pages; je pense qu'il va me permettre de me "poser" un peu, après le dialogue philosophique de Saint-Augustin avec Pétrarque, dans Mon secret de Pétrarque.

On pourrait penser - à me lire - que je suis triste parce que je parle de mélancolie, mais non, parler de la mélancolie est pour moi aussi naturel que parler de la mort, cela fait partie de la vie, de ma vie. Ce sont des sujets que j'aborde vaillamment en famille, avec des éclats de rire, tandis que "tous" me regardent d’un air abasourdi et réprobateur ! Il n’y a qu’avec ma plus jeune sœur que nous philosophons sur ces sujets, sans peur, et nous en ressortons souvent sereines et joyeuses.


20 h 15.
Je regarde Arte, un reportage sur la Baie de Naples, tandis que sur les autres chaînes les informations parlent de la situation en Tunisie. Mais ce vendredi soir, après une journée à serrer les dents pour ne pas pleurer, j’avais le droit de sécher mes larmes - non contenues - avec des images de soleil et de lumières ocres et chaudes, de la chaleur brûlante du Vésuve.
Il y a à Naples un "pétillement" dans l’air, qui serait dû à la joie de vivre des napolitains, comme un "pétillement amoureux". Les napolitains aiment être élégants et trouvent leur bonheur (et leur cravate… à "Neuf plis") chez Marinella.


Futile ? Oui, quand on se bat ailleurs parce que la vie est trop chère, ô que j’aime la futilité… quand tout va mal; c’est la seule chose qui puisse encore me faire rêver, comme la beauté du soleil levant sur la Baie de Naples vu dans ce magnifique reportage. Et qu’y a-t-il de plus important que de rêver ?

vendredi 14 janvier 2011

Journal : m'enfuir, m'enfouir, me fuir

Hier, jeudi.
Passage à la médiathèque pour essayer de trouver des ouvrages de Jacques-Etienne Bovard après avoir lu le billet de Serge Bimpage dans l’excellent blog d’écrivains de "La Tribune de Genève". J’ai trouvé, Les Beaux Sentiments et, Une leçon de flûte avant de mourir, je vais commencer par Les Beaux Sentiments. Bien sûr, La cour des grands qui vient de paraître ne figure pas encore dans les rayonnages.

En sortant de la médiathèque, sous un ciel gris, cet arbre dans la ville a mis de la lumière dans mon regard. Je lui trouvais un petit côté zen dans cet environnement de bâtiments anciens rénovés, avec la médiathèque en toile de fond. Sur le pignon, à regarder de plus près, un graffiti insolite d’un homme sur un tapis volant, près de la plaque : Esplanade Julien Gracq, (qui enseigna à Quimper); une belle appellation pour cet espace de la Médiathèque des Ursulines. J’avais déjà remarqué cet arbre alors qu’il était entouré de travaux en avril 2010.
J'aimerais le même en bonsaï chez moi.



Ce vendredi matin.
Trop d’heures sur mon écran à faire des tests comparatifs de téléphones mobiles : écran tactile, clavier azerty, EDGE, G3, mail, Internet, wi-fi et j’en passe. Ma petite cervelle va exploser. Mes yeux se voilent, j’abandonne. Comme tout ce que j’entreprends en ce moment, et c’est récurrent : je projette, je me lance, je prends des rendez-vous, puis au moment de conclure, j’esquive. Parfois, je voudrais que quelqu’un prenne les décisions pour moi. Parfois je me dis que je suis lasse de tout prendre en main toute seule, je me console en pensant à quelques femmes que je connais qui, elles, rêveraient de pouvoir décider de leurs choix, de leurs achats, de ne dépendre de personne. Parfois je voudrais m’enfuir, m’enfouir, me fuir.

15 heures.
Je décide de déconnecter maintenant et de commencer Les beaux sentiments. Ouvrir un livre, comme un impératif absolu, pour retrouver de l’énergie, du plaisir, donner du sens à cette journée.

A suivre...