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mercredi 8 mars 2017

Le mieux-que-rien

Le secouant et le tenant à bout de bras, je regardais le pantalon que je venais de repasser : c'est mieux-que-rien, me disais-je pas vraiment satisfaite. Je m'interrogeais alors : le mieux-que-rien est-il mieux que le rien? Et me revenaient à l'esprit certaines circonstances  qui, d'évidence, m'obligeaient à conclure que le rien valait mieux que le mieux-que-rien et plus encore que le moins-que-rien !
Attention! Je ne parle pas du presque-rien ni du je-ne-sais-quoi. Quoi que... je-dis-ça-je-dis-rien.

Je remettais le pantalon sur un cintre, je jetais un coup d’œil par la fenêtre, nom de Zeus, il a bien salopé mes vitres avant-hier, je n'y voyais rien. Et là, c'est sûr - vu le temps pourri, les travaux et la gadoue dans mon quartier - c'était mieux de ne rien voir!

(*_*), in Une philosophie à coups de rien*, éditions Saint Sylvestre, collection L'imaginaire, 2017.

* Ne pas confondre avec celle de Marcel Moreau  : Une philosophie à coups de rein, éditions Denoël, 2007, avec qui j'avais passé une enivrante Saint-Sylvestre.
(Tendres pensées vers l'ami qui m'a offert ce livre pour mon anniversaire. Dix ans déjà...).

 

samedi 6 novembre 2010

En vous écrivant, ma main vous cherche encore

"Vous m’êtes venue de toutes parts et de nulle part me déloger de moi, traverser mon impasse, l’ouvrir vers le grand large. Et maintenant, chaque jour, je m’abats en vos pentes chaudes, entre vos formes douces, et je vois dans vos lèvres l’accès à l’infini. Ma joie sans précédent, c’est votre innovation, je suis votre fidèle, hors de vous point d’attaches, point d’autre concurrence que la femme que vous êtes en ses métamorphoses, pourvu qu’elle soient d’amour, de cet amour que vous et moi nous disons, nous faisons à n’en plus savoir qui nous sommes vraiment, comme si notre identité, délicieusement, se grisait à l’idée de nous rendre méconnaissable à nous-mêmes.
Ma main tremble à vous écrire tout cela. Ma main vous transperce d’amour pour vous écrire, et au bout, elle tremble avec le tremblement des mots. En écrivant, ma main vous cherche encore alors qu’elle vient de vous traverser. Ma main voudrait sauter des pages vierges de vous pour remplir votre peau de ses cantiques à venir. Mon écriture m’embarque vers votre archipel intime, mais par quelle île commencer en vous quand c’est pour toutes que j’ai quitté le port, et laissé derrière moi mon passé d’éclusier. Je jouis, j’interroge le ciel, mais en baissant les yeux, car ce ciel a chu en vous, qui en raflez les astres, le jour, et la nuit les taillez, lorsque s’ouvrent vos nymphes, se ferment vos paupières et que je m’éblouis de votre jouissance ? Mon jouir n’est rien s’il n’est le fruit du vôtre, s’il n’a su être ce mélange de terre, d’eau, et de feu dont votre ventre est fait et attend de l’amour sa cuisson. Mon plaisir est le potier tantôt ivre et tantôt angoissé de votre désir.
Je vous aime avec le brio propitiatoire des pauvres en raison, riches en inspiration. J’ai l’air de vous aimer à tâtons, en ratant des marches, au mépris des rampes, et pourtant si vous saviez comme est inflexible mon ouvrage d’amour de vous. Ses approximations sont plus dures que la pierre, plus stables que les équilibres, plus belles que les fleurons du compagnonnage. Vous m’obligez à l’indicible accord.
Je vous aime toujours séance tenante, et la séance en nous se prolonge. Je vous aime toujours toutes affaires cessantes, et les affaires ne cessent pas de cesser. Je vous aime parce que c’est un miracle que de commencer à aimer ainsi, et parce que cette fois, il efface toutes les fois où c’en était un qui n’avait pas la grâce, le duende, de rester un miracle.


Marcel Moreau, Nous, amants au bonheur ne croyant

vendredi 15 octobre 2010

De l'audiovisuel et du livre

En attente de recevoir quelques nouveaux livres, je relis ces pages d’un de mes auteurs fétiches, Marcel Moreau. Cet ouvrage date de 1979, qu'en dirait-il aujourd'hui?

"L’audiovisuel n’est pas un instrument destiné à la cause de l’être, c’en est un conçu pour l’abrutissement des masses avant qu’il ne s’applique à leur domestication. Certes l’audiovisuel peut précipiter l’une ou l’autre connaissance, élargir à l’universel des regards par trop particuliers. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ? L’audiovisuel ne te conduit qu’à des savoirs épidermiques, qui font fulminer ton "savant" des entrailles. Tout le flot des images bellement martelantes n’aura jamais sur la part sombre, fertile, inquiétante, luxuriante de ton inconscient le pouvoir détonateur de quelques mots témérairement assemblés et violemment vrais. Nous sommes de plus de discours que de regards. Tout en nous est parole : parole simple au niveau du communicable, parole composée au niveau du créatif, parole mutilée, bâillonnée mais insurrectionnelle au niveau de l’instinctif. […] On peut se transpercer d’un bout de phrase de livre et s’en faire l’archer dont le regard porte plus loin que le visible. L’audiovisuel assène l’image, il ne nous donne pas le temps de la transformer en conscience et encore moins en libération de mots libérateurs.
[…]
Dans notre soumission à l’audiovisuel, nous sommes condamnés à prendre des raccourcis de sensation à sensation, alors que nos sensations intimes, comme "matrice" de connaissance et de sens, et cela, seul le livre le peut, ont le désir de se montrer sous tous leurs aspects, de s’exposer à la scrutation, d’être déroulées, ramifiées, de s’élever lentement (arborescence noire) de nos profondeurs. L’audiovisuel est une place publique, une foire aux illustrations et déballages où les enchaînements rapides font perdre connaissance, alors que le livre, le livre secoueur, bien entendu, se veut notre repaire, presque devenu secret où nous donnons rendez-vous à nos hontes, à nos inhibitions, à nos complexes pour en recueillir, par les mots, les savoirs retardataires, désormais éclairants, même inusités. Nous devons accepter de certain livre qu’il nous perde avant qu’il ne nous sauve. Mais l’auteur qui s’est lui-même mis en danger pour l’écrire sait que la force libératoire de ce livre, te dit le Verbe, et le Verbe a raison, était à ce prix."


Marcel Moreau, Discours contre les entraves, 1979. Edtions Denoël, 2005.

En ce moment, je suis incapable d’aligner trois phrases personnelles. Mes pensées ont toutes la même direction. Pensées pas toujours apaisées mais j’aime aussi les tempêtes, celles qui me font avancer avec force contre le vent cinglant et dont je ressors plus vivante que jamais.

mardi 25 mai 2010

Le pouvoir des mots

J'envie ceux qui savent exprimer ce qu'ils ont dans le ventre, tenir un vrai Journal, qui n'intéresse que soi, n'écrire que pour soi, pour seulement, un jour peut-être, éclairer une âme perdue qui se retrouverait dans ces mots. C'est pourtant ce que je crois faire mais je sais que ce n'est pas vrai. Si c'était cela, je ne laisserais pas lire mon blog. Un inconnu m'a écrit récemment, me disant être tombé par hasard sur mon blog et là je le crois. Je me demande comment peut-on tomber par hasard sur mon blog? Mais bien sûr! on ne peut tomber ici que par hasard, à part la poignée de lecteurs à qui j'ai donné le lien. D'ailleurs, pourquoi leur ai-je donné le lien? N'est-ce pas la preuve que, malgré tout, j'ai envie d'être lue? et cette envie n'est-elle pas plutôt, envie de briser un peu cette solitude?

Je crois dans le pouvoir des mots qu'a cessé de gouverner la raison. Je crois dans le pouvoir des mots qui, d'un coup de rein, jettent bas la pensée guindée et corsetée. [...] Je crois au pouvoir des mots qui sont braves au combat pour sauver l'écriture de la mort.[...] Je crois au pouvoir des mots qui, n'ayant plus personne à aimer, ont encore à dire des choses vertigineuses sur l'absence d'amour. Je crois au pouvoir des mots qui t'évitent d'être immoral par médiocrité et moral par faiblesse craintive de Dieu ou des lois. Je crois au pouvoir des mots qui te rappellent que tu n'es pas un saint, pas un pur, pas une créature qu'une grâce miraculeuse dispenserait à tout jamais de la tentation du crime et de l'injustice. Je crois au pouvoir des mots qui ôtent à tes imperfections la tentation d'être vulgaires, stériles, insignifiants. Enfin, je crois au pouvoir des mots qui surmontent ton "misérable tas de petits secrets" (Malraux) par de foudroyantes tailles de diamant dans les yeux de l'être aimé. Car je crois aussi au pouvoir des mots de rendre l'homme meilleur, de meilleure qualité en toutes choses humaines. Au fil du temps se sont déposés dans nos profondeurs des mots que l'on dit insensés. Ce sont ceux de notre exubérance injustement mutilée. Ces mots ne sont pas vieux, ils ne peuvent pas vieillir. Il suffirait d'un vent dévergondant pour que soudain ils rajeunissent merveilleusement. Ils descendent des anciennes civilisations du désir. Ils se refusent d'être des rêves, se souvenant avoir été des assauts. [...] C'est sur ce qu'ils savent de ta folie que tu devras compter si tu veux être toi-même.
[...]
Les mots que tu tires du fond de toi sont les seuls authentiques. Là où tu vas les chercher, là d'où tu les arraches, ils sont le "marqueur" convulsif de ton identité.

Marcel Moreau, La libération de la parole.

jeudi 20 mai 2010

Féminaire suite

Ce livre me chavire, comme chaque livre lu de Marcel Moreau me chavire crescendo. Pourtant dans celui-ci c'est un écrivain plus poétique que je découvre, moins cru dans son verbe que dans Sacre de la femme ou Discours contre les entraves ou L'ivre livre. Il le dit lui-même dans un chapitre : "Comme j'ai changé..." : "Cela s'est fait en douce, au rythme, me semble-t-il, que m'imposait l'infrivolité croissante de mes rendez-vous avec l'amour.[...] Je ne pouvais avoir une perception nette de ce glissement du langage obscène au langage poétisé".
Mais le verbe est toujours aussi dansant, aussi passionné, aussi désirant. Ce nouveau chapitre extrait de Féminaire.

Lettre à une excisée

Les gens qui vous ont fait cela méritent-ils de vivre?
Des consciences disent que ce sont des barbares, mais est-ce assez ce mot, et est-ce assez de le dire?
Je pense à toi, petite fille dont l'adolescence commence à te faire corps dansant, les hanches habitées, et cette poitrine des fières qu'une cadence qui boude semble unir à un rythme qui ose.
Je pense à toi, belle jeunesse, à ce noir de ta main qui, lorsque tu passes, sème la bonne lumière. A ce noir de tes bras, de tes jambes qui, lorsque tu marches ou joues, se colore de fleurs imprévisibles.
Je pense à ta douce chair profanée, un jour de basse chirurgie. Je pense au jour où ton désir de femme pleurera sur ta blessure d'enfant la demi-mort de son plaisir. Je redoute qu'un jour un amant complet mais mufle ne promène sa luxure sur ton infirmité.
Et je me révolte. Je ne comprends pas cette horreur traditionnelle, et je la hais. Je hais ce crime de lèse-innocence, né dans l'esprit d'une idole ancienne et dévoyée, phallique et égoïste, répandant la croyance qu'une femme ne vaut que par la jouissance qu'elle dispense et par la fécondité qu'elle perpétue.
La nature avait pourtant bien fait les choses. elle avait dressé à l'entrée de ton ventre la preuve visible de ses promesses : cette merveille bourgeonnante qui ne s'ouvre qu'aux caresses, et éclôt à l'extase. Elle avait jugé que point ne serait trop pour toute la féminité du monde que d'ajouter à ses émois des ténèbres, et des entrailles, cette force source de vertige, palpable, sacrée et immédiatement adorable, elle.
On t'a volé cette source, on te l'a tarie. Et jamais chant, en te berçant, n'aura le génie qu'il faut pour que s'endorme avec toi le mal que l'on t'a fait.
Et voilà, mon inconnue jolie, que je ne sais plus où j'en suis du nom que je t'invente, pour m'entêter de lui, du visage que je te dessine, à ne pouvoir m'en détourner. Aujourd'hui, ma voix est un soupir qui se traîne en mon Afrique rêvée, restée primordiale. Mon soupir est à la recherche d'une grâce aux pieds nus et son secret de gloire interrompue. Et c'est toi. Aujourd'hui, ma tristesse est comme une encre qui n'aurait plus d'emploi. Et je file des mots qui ne remplaceront jamais l'amour que tu mérites de vivre. Un amour si grand, venant d'un homme si vaste et si nouveau qu'il saurait te causer des joies plus exquises qu'une folie, plus longue qu'un serment, plus hautes qu'une cicatrisation.
Lorsque moi, l'incrédule, je me mets à l'espérance, il faut me croire si je dis que cette espérance est vraie et qu'elle a un sens. Cette vérité, ce sens, c'est en ton droit au bonheur et à l'amour que je les dépose, en ce moment même et pour longtemps. Te savoir heureuse, à l'ombre d'une plénitude, c'est ma passion cachée et frémissante. personne, jusqu'ici, n'aurait pu s'en douter. Je pense à toi. Et à toutes tes soeurs en mutilation.


Je ne peux m'empêcher de penser à cette blessure...

mardi 18 mai 2010

Féminaire

Les printemporelles

Question spectacle, il n’y a, il ne peut y avoir de beauté dans l’amour que se fait un couple où l’homme est beaucoup plus âgé que la femme. La beauté de la femme est alors solitaire et elle est univoque. Elle fait don de sa grâce à la disgrâce de l’homme, si « bien conservé » soit-il. L’homme, lui, est seul avec sa virilité, s’il lui en reste, et avec la conscience, quand il l’a, que ce n’est pas nécessairement pour cette virilité qu’on l’aime, s’il est aimé. Ce n’est pas un malheur, ce que je dis là, c’est une vérité, ayant l’inconvénient d’être lucide. Si c’était un malheur, cela signifierait que l’homme vieillissant doit désespérer, une fois pour toutes. Ce pouvoir de séduire ne lui est pas toujours refusé, simplement il ne peut rien, à son final, contre la discordance charnelle, le « raté » esthétique. Mais il peut encore quelque chose pour que cette discordance se fasse oublier, ou soit dépassée. Et c’est ici que les attraits de son intelligence, s’il en a, interviennent, comme pour réduire ce que les âges mettent de distance entre les corps. Ce n’est cependant pas une fatalité que le corps défavorisé abandonne à l’esprit, par compensation, le privilège de plaire. Il arrive qu’il lui reste une chance de décider de la beauté de la séduction, à défaut de la beauté de l’acte qui suit la séduction. Il est alors presque obligé qu’un tel corps ait une histoire, et que cette histoire soit visible. Un corps chargé d’histoire, il lui suffit parfois d’être là pour que l’on lise dans son visage, son regard, ses gestes, et même son « immobilité » le « vécu » de ses passions, émois, désirs, souffrances, labeurs, violence, excès, ramassé dans une sorte d’âme où coulerait le sang, où frémirait la chair, jusqu’en ses érosions. Et pour peu qu’il parle, c’est son histoire, son aventure, de préférence profonde et indescriptible, qui parle pour lui, se faisant vieux. Son livre s’ouvre. Son livre peut se permettre d’être abîmé, déchiré, raturé, maculé, puisqu’il est lisible et qu’il s’ouvre. Et c’est ainsi qu’il n’est pas du tout incongru d’imaginer que quelques créatures, de beaucoup de fraîcheur mais de peu de sagesse, se surprennent à serrer contre le leur, avec amour, ce corps d’un autre temps, d’une vacillante actualité, dans lequel elles lisent. Sans doute l’aiment-elles mieux pour son passé que pour son présent, quitte à espérer qu’avec un peu d’intuition elles l’aiment aussi en tant qu’il est la vérité de ce qu’il fut. Je veux bien l’admettre : il s’agit là d’un amour exceptionnel. En tout cas, il est sans avenir, ce qui, si étrange que cela puisse paraître, et toujours aussi exceptionnellement, en allonge la vertu.
L’homme âgé n’a aucun mérite ni ne prend aucun risque à dire à la femme bien plus jeune que lui : « Je t’aimerai toute la vie ». Les paris sur la durée lui sont épargnés. Il sait que ses jours sont plus comptés que ceux de son aimée. Il peut seulement penser :
« Pendant le temps qu’il me reste à vivre, je voudrais lui donner un amour aussi beau, ou une idée de l’amour si belle, qu’elle puisse, quand je serai mort, s’en souvenir comme d’un amour dont sa jeunesse se serait embellie, sans le soupçon de croire qu’elle aurait pu s’embellir davantage ailleurs et autrement, en conformité avec l’ordre de choses ». Mais qu’en serait-il de l’amour s’il n’était qu’un
ordre des choses ?

Marcel Moreau avait 67 quand ce livre, Féminaire a été publié en 2000 et déjà il devait sentir en lui cet homme vieillissant, pourtant encore jeune! Je pensais en lisant cela que cette réflexion pouvait s’appliquer à la femme vieillissante et, justement, je découvris quelques chapitres plus loin celui-ci que, bien évidemment, je trouvais plus réjouissant – bien que peu d’hommes doivent avoir ce regard-là sur la femme vieillissante – et je reconnaissais bien là son amour « sacré » de la Femme.

Les femmes et leur âge

Les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Mais l’idée s’est accréditée qu’elles séduisent moins longtemps qu’eux. Pour beaucoup de celles qui s’en persuadent, c’est souvent un drame. Elles devraient, ces inquiètes, se dépêcher d’aimer et d’être aimées. C’est facile à dire. Le mieux serait que très tôt elles prennent la mesure du pouvoir qu’elles détiennent de leurs entrailles de se construire un art de vieillir plus fort que la peur de vieillir. Car en plus, à côté ou au-delà de l’attribut, certes merveilleux, mais aussi tellement évident, qu’ont ces entrailles de les rendre mères, elles ont celui de les « accoucher » d’elles-mêmes. La menace que le temps fait peser sur leur paraître, il faudrait que ce soit un moindre mal comparé à l’insolente beauté, sans âge, qu’elles savent si bien déployer lorsqu’elles font leur plein d’être, et mieux encore, leur trop-plein. Bref, lorsque leur est révélée leur véritable puissance.
La séduction, rien, bien sûr, n’interdit d’espérer qu’elle survive à une sale et longue histoire d’interdits, de tabous, de sacrifices, de frustrations. On ne sait jamais, avec les magies intérieures…
Toutefois, le risque est grand que les sots n’y voient qu’un charme pathétique, comme celui que sur les photos ils se plaisent à reconnaître à certains visages dont les rides et le regard composent l’empreinte lasse d’une vie où le devoir fut plus présent que le droit, les regrets plus têtus que les consolations et l’épanouissement plus rare que la servitude. Nous ne pouvons nous contenter de cette image. Ce qui fait penser à la plupart des femmes qu’elles courent plus vite que les hommes à la souffrance de ne plus séduire, c’est souvent, hélas, dans les yeux des hommes qu’elles le lisent. Dans bien des cas, cependant, ce sentiment, chez elles, est provoqué par l’obscure ou confuse intuition de n’avoir pas su tirer tout le parti possibles des extraordinaires prérogatives de leur corps : de son mystère sensoriel de corps. Elles n’ont pas été assez de leur monde, alors qu’elles avaient un ventre capable, avec son secret de genèse, d’être à lui seul ce monde. Dans leur crainte de devoir un jour cesser de séduire, on pourrait trouver, si l’on cherchait un peu, un malaise différent de l’appréhension de ne plus être aimées. Quelque chose comme le pressentiment prématuré d’un « avortement » de soi, de sa propre existence. Il faudrait les adjurer, celles-là, de croire qu’elles ont encore tout pour séduire.


Je finissais de retranscrire ces longs chapitres samedi soir quand soudain une tornade est venue tout dévaster, dans ma tête et dans la mémoire de mon ordinateur. Envolé tout çà, j’étais verte. Bien sûr j’aurai pu laisser tomber, ne pas les réécrire ici mais je trouve ces réflexions sur la vieillesse et la séduction intéressantes. Cette séduction par le corps alors improbable, impossible, devient la séduction par l’esprit – si on en a, comme dit l’auteur. J’ai lu ces pages après avoir vu une exposition de photos l'après-midi (c’est le Mai Photographies) qui, pour le coup, m’avait secouée pour ne pas dire écoeurée. L’artiste Marrie Bot – transgressant le tabou de l’érotique chez les vieillards - n’hésite pas à photographier des vieillards en couple dans des corps à corps intimes, à vous (me) donner envie de rester solitaire, même si l’angoisse de vieillir c’est aussi cela : vieillir dans la solitude. Même pas eu envie de prendre de photos, on peut les trouver sur Internet. A voir après le repas pour ne pas se couper l’appétit !
Je lis sur la brochure de l’expo : Marrie Bot – Timeless Love
Dix couples ordinaires âgés de 50 à 85 ans aux relations harmonieuses dévoilent à l’artiste leur érotisme au quotidien basé sur l’amour et l’affection.

jeudi 13 mai 2010

Marcel Moreau


Encore et encore...
Hier donc, à la bibliothèque, je pensais revenir les mains vides puisque j'ai mon Proust mais je n'ai pas pu m'empêcher de fouiner et j'ai trouvé le livre de cet auteur que j'admire et j'aime (pléonasme), Marcel Moreau : Féminaire. Il est beau au toucher et son papier est épais comme ce papier Ingres d'Arches sur lequel on dessine ou on peint, ce qui n'est pas innocent car l'écriture de Marcel Moreau, en dehors d'être un chant, une danse, une chorégraphie est aussi une peinture. Peintre de la Femme dans son adoration. Les pages sont "scellées" (quel privilège, pas un lecteur de la bibliothèque ne l'a pris dans ses mains) et c'est avec délicatesse et fébrilité que je les tranche au coupe-papier.

Féminaire : Un mot qui va, un mot qui vient, dans ma bouche décadente, laquelle eut son âge d'or, et s'en souvient. Un mot qu'on ne ravale, ni ne recrache, qui se grefferait sur la langue jusqu'à la fin de vivre. Un mot que l'on prononcerait avec la force de "bestiaire", alors qu'il a la douceur de "sanctuaire". Un mot qui serait plus séminal que "séminaire", sans les reliques de "reliquaires". Un mot qui chercherait, dans ses profondeurs, ce qu'il lui reste d'inachevé à écrire sur mon amour inachevé de la Femme et des mots.

Mon Féminaire, je pourrais croire l’avoir déjà écrit, de livre en livre. Il y court en haut des passions escarpées, il y coule au fond des passions encaissées. Que ce soit par soubresauts ou par saccades, rien n’y fait : elle n’a jamais cessé, ma louange de la femme. Même quand j’avais dans l’âme plus d’horreurs que d’agréments, elle n’a jamais cessé. Je pourrais croire l’avoir déjà écrit, ce livre, et pourtant je ne l’ai jamais vraiment commencé.
On ne commence pas un mystère, on en est la remorque, essoufflée et brinquebalante. Émerveillée d’abord.

M.M. 4ème de couverture.

Je ne pouvais attendre plus longtemps pour en commencer la lecture qui, je le savais, me transporterait dans cet ailleurs qui nous isole et nous transcende : l'amour. Marcel Moreau vieillissant sait que son "corps charnel" n'est plus qu'une illusion mais que son "corps verbal" lui, est toujours bien vivant, bien vibrant.

"Toi, corps charnel, ta lucidité sait ce qu'il en est de l'illusion de séduire, quand on séduit plus par l'histoire que l'on traîne derrière soi que par celle que l'on pousse devant. Moi, corps verbal, ma déraison sait ce qu'il en est de cette histoire entre la femme et toi, qui ne se terminera qu'avec ta mort. Je suis ton corps verbal, ton corps de possédé du verbe, c'est-à-dire celui en qui, parmi tant de dévorantes passions, s'est fécondée, à jamais, la plus vertigineuse de toutes : l'amour". [...]
Une femme lui écrit. Il écrit à une femme.
[...]
Ainsi commença ton amour de Laba. Quand tu reçus d'elle, étrangère, une lettre recommandée. Ce n'étaient que quelques mots, d'une graphie élégante, sensuelle, qui donnait une peau aux consonnes et un regard aux voyelles, et à la page une respiration calme, de corps entrebâillé. Son langage était tactile et vallonné, un "ailleurs", à la française, dans un pays dont le parler nous est mystère. Tu remarquas que les jambages de ses "M" étaient grands ouverts. Tu en ressentis un vague désir. Elle écrit : "De toute ma chair, je vous lis..." Et ce qui suit, ce ne sont ni compliments ni louanges. C'est, immédiatement, une voix dans ta voix, des yeux dans tes yeux, une façon de dire et, enfin, son corps verbal tourné vers le tien qui se tourne vers lui. Soudain, vous vous rencontrez sans vous être vus, et cela est beau. Cela ne s'explique pas, ce charme d'entre tous les charmes, ce bruissement inaugural de la parole qui fait que soudain deux corps s'orientent l'un vers l'autre, deux âmes, peut-être deux blessures, deux chuchotements confus d'une intuition à nulle autre pareille : "Je vous attendais".

Marcel Moreau, Féminaire suivi de La libération de la parole, Les éditions Lettres Vives, collection Entre 4 yeux. Pages 8 et 10.

A lire ici pour un point de vue plus pro... car je ne fais que commencer ce livre. Je suis une inconditionnelle de Marcel Moreau et je sais que je ne serai pas déçue.

Je remercie encore le jeune ami qui m'a fait découvrir cet écrivain il y a quelques années.

mercredi 7 avril 2010

Sacre de la femme

Journal parisien : pause.

Celle qui aura quelque chose de plus
que toutes les autres...

Il m'arrive, les soirs où la solitude est un bienfait qui survient après la cohue, de me demander en toute sincérité (du moins dans un effort qui s'y essaie) jusqu'où pourrait aller mon amour. Je sais qu'il peut n'être rien, et qu'il est si mince, parfois, qu'il consiste simplement à faire un bout de chemin, dans le lit ou ailleurs, avec "elle", à scruter sa personnalité, à en saisir un aspect, un seul, le meilleur ou le pire, puis à repartir d'un pas lourd. "Elle" n'était pas, comment dire? pas... adorable.
D'autre fois, il s'égale à un Tout, à un presque tout. Car quand la femme est extraordinaire, le choc l'est aussi. L'Absolu est en vue, il est le fond du fond, le haut du haut, l'immédiatement-là, le Grand Tangible. C'est alors que j'ai le vertige et non n'importe lequel. Que j'ai le sentiment (illusoire? Mais comment savoir?) que la Mort et la Femme en même temps m'enjôlent, confondues. Il me semble bien qu'avec la seconde je pourrais gravir toutes les marches du péril, tandis que la première me tend les bras sur l'ultime degré. Pire, j'ai le sentiment que je cesserais d'écrire, si d'aventure l'élue m'en priait.
[...]
Celle qui aura quelque chose de plus que toutes les autres qui elles-mêmes me semblaient si douées, ce sera peut-être une Parque moderne, une figuration de l'orgasme éternel en son parfum tragique. Je n'en vois guère le visage, et pourtant je sais qu'il suffit de l'avoir tenu entre ses mains et élevé vers l'Amour pour se sentir glisser doucement dans un monde d'où l'on ne revient plus.

Marcel Moreau, Sacre de la femme (p. 536-538), éditions Denoël, collection des heures durant...

jeudi 31 décembre 2009

Saint Sylvestre

"Je n'aime pas le 31 décembre. Ou plutôt je l'ignore, superbement. Je n'invite pas et décline les invitations. Je préfère la solitude. J'ai horreur de toutes les liesses, surtout les récurrentes. D'ailleurs, c'est simple, mes mots et moi, nous traversons, comme des amnésiques, tous les calendriers. Nos jours de fêtes sont d'une autre espèce. Ce qui les détermine c'est la rencontre d'une écriture ou d'une femme, du corps de l'une dans le corps de l'autre. Il n'y a pas d'almanach pour çà. Le calendrier est aussi la cause, chez mes semblables, de quelque accès de fièvre chronique, tournant autour du pont. Faire ou ne pas faire le pont, c'est la question qui hante tous les esprits, certains en tombent malades. Ils voudraient bien vivre de pont en pont, même quand ils ont le pont triste, désoeuvré. En général, dans nos sociétés, où les riches vies intérieures sont une rareté, les grands ponts s'écroulent sitôt qu'on les jette, ou qu'on les franchit. Ils ne relient à rien, sauf à l'Ennui.
Cela me semble terriblement suspect, une joie à date fixe, après quoi la quotidienneté revenue n'en est que plus pesante, ou misérable, jusqu'à la prochaine fois. (...) Les ponts sont sans cesse coupés entre le désir du corps et celui de l'esprit.
Jusqu'à présent, je ne vois que la puissance du langage qui soit en mesure de promettre à cet homme la "permanence de l'exception", pour peu que son corps soit habité par cette puissance."

Marcel Moreau, Une philosophie à coups de rein.
(De la danse du sens des mots dans la vie organique).