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vendredi 18 octobre 2019

À la manière de... (2)

... Nicolas de Staël ?  (*_~)

(Photos du jour)




Les Mouettes, Kerity-Penmarc'h



Nicolas de Staël, Les Mouettes





Archipel des Étocs, vu de Kérity-Penmarc'h



 
Nicolas de Staël,  Marine au Cap





Crottes de chien sur la digue, Kérity



Nicolas de Staël , Paysage du Vaucluse n°2, 1953

 
Romain Gary écrit à Staël, rue Gauguet : « Vous êtes le seul peintre moderne qui donne du génie au spectateur»

lundi 1 juillet 2019

L'absence de fraternité dans le couple



Radioscopie : Jacques Chancel, Romain Gary, 1975. (Extrait)


J.C. Lorsque vous avez quitté Jean Seberg, ç’a été un déchirement ou ç’a été une décision logique ?


R. G. Bien sûr, ç’a été les deux. Ç’a été un déchirement pour tous les deux, je crois, ç’a été certainement un déchirement pour moi ; nous avons eu – et elle l’a dit de son côté – neuf ans de bonheur, et vous savez, un homme marié avec une vedette de cinéma, un homme par-dessus le marché de 24 ans plus âgé qu’elle, neuf ans de bonheur c’était parfait, mais nous avons constaté tous les deux que ça tendait à se déglinguer, qu’il y avait des compromis, des facilités. Nous avons divorcés, ç'a été néanmoins pour moi un grand déchirement.


J.C. C’est toujours pour vous l’écueil, cette différence qu’il peut y avoir entre un homme et une femme, sur le plan de l’âge ?


R.G. Je ne crois pas, voyez-vous c’est une question dont on pourrait parler pendant des heures. La grande différence sur le plan de l’âge entre un homme et une femme n’est, la plupart du temps, pas de l’ordre sexuel – sauf peut-être des cas que je ne connais pas spécifiquement. Mais ce qu’il y a, c’est que là où le drame est profond – là je mets sérieusement en garde les personnes jeunes qui veulent épouser des hommes plus âgés – c’est que, il y a une certaine lassitude en ce qu’on connaît déjà et qu’on a beaucoup de peine à vivre une deuxième… on s’est déjà tapé le monde. Vous avez 50 ans, vous vivez avec une jeune femme de 22 ans 23 ans. Vous, vous vous êtes déjà tapé le monde plusieurs fois. De tous les côtés. Vous vous êtes fait, vous avez vécu beaucoup beaucoup. Vous vous trouvez accompagné d’un être jeune, qui commence, qui a envie de commencer ce rapport avec le monde,  et là c’est extrêmement difficile. Parce que vous voyez cette jeune femme – ou ce jeune homme, mais c’est surtout en général une jeune femme car ce sont plutôt les hommes plus âgés qui épousent une femme plus jeune – vous la voyez faire les mêmes erreurs, vouloir faire les mêmes erreurs que vous avez faites. Elle n’écoutera pas vos conseils. Et plus vous lui donnerez de conseils et plus vous prendrez l’air de papa sage qui est très mauvais pour les rapports. Plus vous la mettez en garde et plus vous commencez à transformer vos rapports homme/femme en rapport fille/père.

Et tout cela fait, qu’au bout d’un certain temps, bon on s’est trouvé entre, un mari et une femme et on finit par se trouver entre, un père et une fille et ce n’est pas la situation idéale, la plupart du temps, pour un couple.


J.C. Je crois qu’on peut parler de toutes ces choses simplement. Parfois les hommes et les femmes évitent ce genre de discussion, ils ne veulent pas parler de ce qui touche leur cœur.


R.G. Ah ! Écoutez Jacques Chancel, pour moi c’est un des thèmes du roman Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, que j’ai publié. Le point que vous soulevez est un drame de communication des couples, mais pour quelle raison ?

Parce que, même au plus profond de l’amour, l’homme et la femme n’ont pas de fraternité. Le drame des hommes et  des femmes, en dehors des situations d’amour, en dehors des situations d’attachement profond, est une sorte d’absence de fraternité, qui fait que, parler sur ce qu’il y a de profond, de dangereux, de menaçant leur est totalement impossible, et vous avez des couples qui finissent une vie sans avoir parlé de ce qui les sépare, de ce qui aurait pu leur être épargné par des conversations.

Là, la psychanalyse peut jouer un rôle pour les individus mais c’est absurde. C’est absurde parce que, très souvent, ces problèmes ne sont même pas d’ordre psychanalytique profond, ils sont simplement dus à  des siècles et des siècles de préjugés, qui font que l’homme doit conserver son image virile et supérieure, la femme doit conserver son image féminine, douce  et soumise, et que finalement cette égalité, cette égalité dans l’explication franche, ouverte, libre – y compris de problèmes sexuels – leur est un tabou.

Et, cette absence de communication est peut-être ce que j’appelle en réalité : l’absence de fraternité entre les hommes et les femmes, est un des grands drames du couple.
"Si je t'aime comme femme c'est aussi parce que je t'aime comme homme." 
A relire cette lettre de Romain Gary à Chrystel Kriland en 1938.

dimanche 6 mai 2018

***

"Au fond, si la mort n'existait pas, la vie perdrait son caractère comique."

vendredi 9 mars 2018

"La vie privée des morts"







Vendredi 9 mars 2018.

Je viens de terminer le livre autobiographique de Alexandre Diego Gary : S. ou l'espérance de Vie.

"Ses parents, l'écrivain Romain Gary et l'actrice Jean Seberg, se sont suicidés quand il était adolescent. Après trente années de silence, [en 2009] Diego Gary se livre dans un récit autobiographique." (Lire l'article du Monde, par Alain Abellard : Sa vie à lui, enfin).

Cette phrase, ci-dessous, résume on ne peut mieux ce que j'ai ressenti - pendant plusieurs jours - à la lecture :
"En lisant le livre, j'ai été tétanisée, j'ai pris la mesure de toute sa douleur. J'ai été triste et j'ai eu un sentiment de culpabilité." (Myriam Anissimov).

J'ai compris la souffrance de Diego Gary :

- Tu n'y arrives plus, à te taire.
- Mais il y a des choses que je ne veux pas entendre dire, sous aucun prétexte, dont je ne veux pas entendre parler. Et il y a des choses pour lesquelles je me bats. Le respect dû aux morts. Le droit à une vie privée pour les morts, oui, la vie privée des morts. Les morts, tous les morts sont des nôtres. On ne peut pas laisser dire, écrire, faire tout et n'importe quoi avec eux. Le droit des morts, la vie privée des morts, voilà ce qu'il est temps d'instaurer.
Page 44.

"Moi-même, je vécus des moments de grande violence [...]. Je ne les regrette pas. J'en ai même parfois la nostalgie, quand le quotidien vient frapper trop brutalement à ma porte, dans mon appartement d'une petite rue paisible du VIIe désormais, où je vis avec Ludmilla, main dans la main. Un article diffamatoire, une atteinte à la vie privée des morts dans une biographie et je me sens prêt à revêtir mes oripeaux et ma hargne de Matamore, à enfiler les gants, ou même à poings nus, c'est mieux, ça fait encore plus mal. [...] le gentil petit garçon de la rue du Faubourg-Saint-Germain, timide et complexé, mais bouillonnant de rage à l'intérieur, une rage qui l'effrayait et le contraignait à se montrer encore plus docile pour la contenir, [...]
J'avais la haine [...]
Plénipotentiaire la haine.
J'ai beaucoup appris à Los Alamos, [...]
Paris,  le Landerneau littéraire, République des Lettres qui n'est qu'une compagnie d'ascenseur, le parisianisme, le respect écrasant dû à l'image et à la mémoire de mes parents qui me paralysait, ne me fait plus peur.
Je n'ai plus peur de rien. Pas même d'écrire.
[...]
J'emportais de nouveaux morts avec moi [...]. Mais ce que j'emportais de plus précieux, c'était bien entendu Ludmilla et sa promesse d'avenir - l'espérance de vie."
Pages 167-168.

Alexandre Diego Gary, in S. ou l'espérance de vie, éditions Gallimard, 2009.

Un sentiment de culpabilité, oui, je l'ai eu aussi en lisant certains passages du livre de Diego Gary. Je repensais à ce beau documentaire que j'avais vu et dont j'avais parlé. Le documentaire a disparu, il n'est plus visible et, je comprends pourquoi après avoir lu ces mots de Diego Gary sur "la vie privée des morts". Mon admiration, ma passion pour l'écrivain Romain Gary avait masqué ce vol (ce viol?) que j'avais commis en capturant de mon écran quelques scènes du quotidien de Romain Gary, comme ce déjeuner dans leur appartement avec le jeune Diego. J'avais été très heureuse d'avoir pu visionner ce documentaire. Il m'avait inspiré ce billet Le fou d'absolu, le mangeur d'étoiles. Je parlais du livre de Diego Gary mais je ne l'avais pas encore lu. Je ne sais pas pourquoi j'ai attendu si longtemps. Je retire immédiatement de ce billet les deux photos que j'avais capturées : Romain et Diego (enfant) déjeunant chez eux (je les garde pour moi, Diego a des yeux verts, superbes (il les a toujours) ; ce billet a été lu (et vu) 5646 fois (une goutte d'eau dans l'océan du web). Je ne voudrais pas avoir "la haine" de Diego Gary.  Je le remercie de m'avoir fait comprendre - par son ouvrage - qu'il "était temps d'instaurer le droit des morts, la vie privée des morts" et je rajoute, celle des vivants aussi car vous l'êtes, bien vivant et avez, je l'espère, vous la souhaite, une longue "espérance de vie". Oubliez le S.


mercredi 31 mai 2017

"J'aime [cette eau, ces arbres], ce ciel, je sens la nature, elle éveille en moi une passion, un désir d'écrire irrésistible." (Anton Tchekhov, La Mouette)

Lundi 29 mai.

Sous le parasol, assise dans ma chilienne, je levai le nez de mon livre et je vis la mouette sur la cheminée. Je posai mon livre, me levai sans faire de bruit, cachée par le parasol et je pris mon appareil photo dans le salon, espérant qu'elle serait toujours là. Je revins tout doucement, me rassis dans la chilienne et j'eus le temps de la prendre. Puis, je zoomai...



... avant qu'elle ne s'envolât.


... Je repris ma  - délicieuse - lecture (extrait) :

"Chaque fois qu'elle se regardait dans un miroir - il fallait bien, parfois -, elle haussait les épaules. C'était trop absurde. Elle se rendait parfaitement compte qu'elle n'était plus qu'une "adorable vieille dame" - oui, après toutes ces années qu'elle avait déjà perdues à être une dame, il fallait à présent être une vieille dame, par-dessus le marché. "On voit encore qu'elle a dû être très belle..." Lorsqu'elle percevait ce murmure insidieux, elle avait de la peine à retenir un certain mot bien français qui lui montait aux lèvres, et faisait semblant de ne pas avoir entendu. Ce qu'on appelle si pompeusement "le grand âge" vous fait vivre dans un climat de muflerie que chaque marque d'égards ne fait qu'accentuer : on vous apporte votre canne sans que vous l'ayez demandée, on vous offre le bras chaque fois que vous faites un pas, on ferme les fenêtres dès que vous apparaissez, on vous murmure "Attention, il y a une marche", comme si vous étiez aveugle, et on vous parle avec des airs faussement enjoués, comme si on savait que vous allez mourir demain, et qu'on essayait de vous le cacher. Elle avait beau savoir que ses yeux sombres, son nez à la fois délicat et fermement dessiné - on ne manquait jamais à son propos de parler de "nez aristocratique" -, son sourire - le célèbre sourire de Lady L. - forçaient encore toutes les têtes à se retourner sur son passage, elle savait fort bien que dans la vie comme dans l'art le style n'est qu'un suprême refuge de ceux qui n'ont plus rien à offrir et que sa beauté pouvait encore inspirer un peintre, mais plus un amant. Quatre-vingts ans ! C'était incroyable.
- Et puis, zut ! dit-elle. Dans vingt ans, il n'y paraîtra plus."

Romain Gary, in Lady L., éditions Gallimard, 1963.
4e de couverture :
"Porté par un magnifique talent, un prodige d'humour et de désinvolture." (Charles de Gaulle)



mardi 3 novembre 2015

Dans la vie, toutes les réussites sont des échecs qui ont raté.* (Romain Gary)



4e de couverture





Jean est chauffeur de taxi à Paris. Lors d’une course il fait la rencontre de Salomon Rubinstein, tailleur à la retraite qui a fait fortune dans le pantalon et qui occupe sa retraite en venant en aide aux démunis et à ceux qui souffrent de solitude. Salomon propose à Jean de lui racheter le crédit de son taxi s’il accepte de réaliser quelques visites à domicile pour des personnes dans le besoin.

Jean emporte avec lui partout son dictionnaire. C’est un autodidacte qui cherche à s’instruire, se cultiver, un personnage auquel on s’attache.
Solitude, humour, dérision, mélancolie : je ne pouvais qu'aimer ce livre.

Comme je le disais précédemment, L’angoisse du roi Salomon est le dernier roman de Romain Gary, publié sous son pseudonyme Emile Ajar.



Monsieur Salomon était en survêtement de sport gris, avec le mot training écrit en lettres blanches sur la poitrine. Il se tenait accroupi, les genoux pliés et les bras tendus en avant, il avait à ses pieds un livre ouvert avec des positions gymnastiques. Il est resté ainsi un long moment et puis il s’est redressé lentement, en ouvrant largement ses bras et sa bouche et en gonflant sa poitrine d’air. Après quoi, il s’est mis à courir sur place et à faire des petits bonds, les mains levées. Ça m’a fait un choc, surtout lorsqu’il s’est assis par terre et a essayé de se toucher les pieds du bout des doigts, en faisant une grimace affreuse.
- Faites attention nom de Dieu ! gueulais-je, mais il a continué à se tordre. J’ai cru qu’il était pris de son sarcasme et qu’il se tordait sous on effet, sarcasme, latin « sarcasmus », du grec « sarkazien », se mordre la chair, ironie, raillerie, dérision. Il serrait les dents, il avait les yeux qui lui sortaient de la tête et des gouttes de sueur au front et c’était peut-être la rage, le désespoir et la vieillesse ennemie.
Allez savoir.
Il est resté un moment tête baissée, les yeux fermés. Après il m’a jeté un regard.
- Eh oui, mon ami. Je m’entraîne, je m’entraîne. J’applique la méthode de l’aviation canadienne. A mon avis, c’est la meilleure.

J’en avais ralbol.
- […]  mais vous vous entraînez en vue de qui ou de quoi, à votre âge, sauf votre respect et votre permission, monsieur Salomon ?
Et je me suis assis, tellement j’avais les genoux qui tremblaient de colère.
Monsieur Salomon s’est levé, il s’est tourné vers la fenêtre et il a commencé à inspirer et à expirer. Il gonflait sa poitrine, avec le mot training dessus, il se hissait sur la pointe des pieds, il ouvrait les bras et il faisait rentrer l’air dans ses profondeurs. Après, il se vidait d’air complètement comme un pneu qui se crève. Après, il recommençait à se gonfler à bloc et à se remplir d’air jusqu’au trognon et ensuite psssssst ! il se dégonflait encore jusqu’au vide.
Puis il s’arrêta.
- Rappelle-toi, mon jeune ami. Inspire, expire.  Quand tu auras fait ça pendant quatre-vingt-quatre ans, comme moi, eh bien ! tu passeras maître dans l’art d’inspirer et d’expirer.
[…]
Monsieur Salomon regardait le dictionnaire que j’avais sous le bras.
- Pourquoi cherchez-vous toujours les définitions dans le dictionnaire, Jean ?
- Parce que ça fait foi.
[…]
- C’est bien, dit-il. Il faut garder sa foi intacte. On ne peut pas vivre, sans cela. Et le Robert nous est là d’un grand secours.  
[…]
Je m’efforçais de ne pas le regarder trop attentivement comme je le faisais toujours, malgré moi, dans ses moindres détails, pour mieux m’en rappeler plus tard. Je l’aimais beaucoup et j’aurais fait n’importe quoi pour lui donner cinquante ans de moins et même davantage.
Je me suis levé.
- Vous avez laissé tomber ça dans l’ascenseur.
Je me doutais bien qu’il n’allait pas rougir, parce qu’à cet âge leur circulation le leur interdit. […] Au lieu de témoigner de la gêne ou de se chercher des excuses, monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces avec une satisfaction et une vivacité qui ne permettaient pas de doute. […] Monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces matrimoniales d’un air enchanté.
- Ah les voilà ! Je me demandais justement où je les avais perdues ! s’exclama monsieur Salomon, et, en se levant des deux mains du fauteuil, il est allé s’asseoir derrière son grand bureau de philatéliste.
[…]
- Venez ici Jeannot, vous allez me conseiller.
Il y a des moments où il me tutoie et des moments où il me vouvoie, ça dépend des distances.
- Vous conseiller quoi, monsieur Salomon ? Vous voulez vraiment contracter femme ou vous me faites seulement mal au ventre ?
- Ne dites pas « contracter femme », Jeannot, ce n’est pas une maladie. J’aimerais que vous traitiez la langue de Voltaire et de Richelieu-Drouot avec plus de respect, mon ami. Voyons…
Je me souviendrai toute ma vie, et ce n’est pas peu dire, de monsieur Salomon penché sur la page d’annonces matrimoniales
[…]
- J’en ai déjà souligné quelques-unes qui pourraient m’intéresser… Quelle épaule solide d’un demi siècle abriterait tête tendre, gaie, sensuelle ? Qu’est-ce que vous en pensez Jeannot ?
- Elle veut une épaule d’un demi-siècle, monsieur Salomon.
- Demi-siècle, demi-siècle ! grommela mon maître. On peut toujours discuter non ?  Il y a des personnes qui oublient que nous sommes en pleine crise et qui manifestent de ces exigences !
J’ai eu encore un doute et je lui ai jeté un coup d’œil bien vite pour voir s’il ne se foutait pas de nous tous dans des proportions homériques, mais pas du tout, le roi Salomon était vraiment irrité.
- […] C’est incroyable ! Elle demande une épaule de cinquante ans… Qu’est-ce que l’âge a à voir avec les épaules ?
- […]  Qu’est-ce qu’elle a, mon épaule, à quatre-vingt-quatre ans, qu’elle n’avait pas à cinquante, ce n’est quand même pas une question de qualité de la viande ?
Bon, puisque c’était comme ça j’ai voulu en avoir le cœur net.
J’ai lu :
- Françoise, 23 ans, coiffeuse, ravissante, 1 m 65, 50 kilos, yeux bleus… Vingt-trois ans… hein ?
Monsieur Salomon m’a observé. Puis il a posé sa loupe de philatéliste et il a détourné les yeux. Je n’ai pas voulu insister. Il y eut quand même un froid entre nous. Je cherchais quelque chose de gentil à lui dire et c’est là que j’ai fait une catastrophe.

Extraits pages 188 à 194.



[…]
- C’est un homme qui s’habille avec la dernière élégance (…]. C’est le stoïcisme qui veut ça. Le stoïcisme, vous savez, c’est quand on ne veut plus souffrir. On ne veut plus croire, on ne veut plus aimer, on ne veut plus s’attacher. Les stoïques étaient des gens qui essayaient de vivre au-dessus de leurs moyens.
Mademoiselle Cora buvait son café avec tristesse.
- Les stoïques, c’est des gens qui essayent de se retenir.
- Eh bien, il a tort de se retenir, monsieur Salomon. A quoi ça sert de passer sa vie à vivre si on ne peut pas profiter de la vie à la fin 
[…] Tu as vu ce qu’il a mis sur le mur, au-dessus de son bureau ?
- J’ai pas remarqué
- Il a mis la photo de De Gaulle sur le journal avec ce qu’il a dit des Juifs : « Peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».
[…]
- Nous n’allons pas parler du roi Salomon toute la soirée, Jeannot. C’est un vieux monsieur un peu bizarre et qui est très malheureux
[…]
- Je pense qu’il ne veut pas se remettre avec vous parce qu’il a peur de vous perdre. L’autre jour, il n’a même pas acheté un chien pour cette raison. C’est le stoïcisme qui veut ça. Vous devriez regarder dans le dictionnaire. Le stoïcisme, c’est quand on a tellement peur de tout perdre qu’on perd tout exprès, pour ne plus avoir peur. C’est ce qu’on appelle l’angoisse, mademoiselle Cora, plus connue comme pétoche. 

Pages 239-240.

Romain Gary (Émile Ajar), in L'angoisse du roi Salomon, éditions Mercure de France, 1979, coll. Folio 2006.



* A propos de cette citation en titre, de Romain Gary, coïncidence, hier soir je regardais en "replay" Un jour un destin, Françoise Giroud et, cette phrase qu'elle prononce à la fin du documentaire reprend la maxime de Romain Gary :

"Qu'est-ce que  c'est quelqu'un qui a réussi? De mon point de vue c'est quelqu'un qui n'a pas tout raté.
Je n'ai pas tout raté!" 



Capture d'écran
Écoutez-là dire cette phrase de sa voix unique
avec son visage d'ange merveilleusement diabolique.

mardi 13 octobre 2015

Passion, montagne

J'écris le mot Journal.
Je ne sais que dire.
Trop ou pas assez.
Et puis, toujours la même chose : balades, lectures, ménage, golf, expos, cinéma, écoute radio.
Je pensais mettre le clap de fin sur mon précédent billet et voilà que j'écris à nouveau. Du rien.
De plus en plus énervée par la publicité, France Inter s'y met, pénible et leur propre pub qui passe à la télévision devient aussi agaçante que celles qui passent sur leurs ondes. Je zappe France Inter.

Samedi 10 octobre.
Commencé à nettoyer mes vitres, ai fait l'extérieur des deux porte-fenêtres et de la chambre.
Écouté cette émission. Évasion. Le livre : Cervin absolu de Benoît Aymon. 

Dimanche 11 octobre.
Vitres : fait extérieur et intérieur de deux fenêtres.
Cinéma : vu EVEREST. Pour les amateurs et admirateurs des sommets qui semblent inatteignables.
"Le scénario s'inspire du livre autobiographique Tragédie à l'Everest (Into Thin Air: A Personal Account of the Mt. Everest Disaster) écrit par l'écrivain, journaliste et alpiniste Jon Krakauer et publié en 1997. Il revient sur une catastrophe survenue en mai 1996 sur le mont Everest. Jon Krakauer avait été envoyé par le magazine Outside pour participer à cette expédition."

Lundi 12 octobre.
Vitres : fait intérieur des deux porte-fenêtres et de la chambre. Terminé.
Golf : 9 trous. Pour finir de m'achever physiquement.
Commandé : Escalades dans les Alpes de Edward Whymper.

Je suis une fille de la mer fascinée par la montagne et surtout par les alpinistes. Pourquoi? Je n'ai jamais "fait" de montagne, sauf quelques balades - c'est le mot qui convient - quand je séjournais à Chamonix Puis à Evian. L'Aiguille du Midi, j'y suis allée en téléphérique, solitaire mais je n'étais pas seule, un couple de touristes m'a pris en photo, équipée comme une bourgeoise, avec un foulard H. C'est à pleurer de rire, plus nulle tu meurs. Totale inconscience. Ce qui est étonnant c'est que je n'ai ressenti aucun vertige en montagne mais j'y étais avant que Menière ne se manifeste. Si j'y retournais aujourd'hui, je ne sais pas si j'aurais des vertiges. Peut-être un vertige du bonheur d'y être à nouveau. Je serai mieux équipée, c'est sûr. Depuis, j'ai lu tant d'ouvrages sur la montagne, j'ai appris qu'elle pouvait être très dangereuse.




Mardi 13 octobre.
Corvée annuelle, après celle des vitres (bisannuelle), lessivage des sols (ma vie est passionnante). Ouf! Terminées les corvées. Et dire "qu'il y en a des"... qui font ça tous les mois voire toutes les semaines. Bouh! Pour mon prochaine anniversaire, je prends une femme de ménage. Je ne devrais donc plus en avoir pour longtemps à trimer comme ça.
Puis j'ai tenté - vainement - de faire "l’entretien courant" de mon lave-linge qui a déjà sept ans, qui ne me pose pas de problèmes. Cependant une petite vérification serait peut-être utile me suis-je dit. Instructions :
. Nettoyage du filtre de pompe (0_0)


Figure 13 : ok! Je retire la plinthe.
Je place un chiffon et un récipient plat comme indiqué.
Figure 14 :
J'ai un tuyau de purge (hum!). Je n'arrive pas à sortir le bouchon du tuyau, trop dur. Je laisse tomber, je crains de ne pouvoir le remettre et l'enfoncer à fond vue la difficulté pour l'enlever.
Je passe au bouchon du filtre. Je n'arrive par à le dévisser. Je mets un gant de caoutchouc idem, je n'y arrive pas. Il a dû être vissé par un robot balèze.
J'abanconne j'abandonne. Hop! Je remets la plinthe et vais déposer une plainte chez la mère Denis le fabricant. Non mais!
Pour ce qui est de "l'accès au fond de la cuve" et du "démontage de l'aube du tambour"... ça va pas la tête? Tsss! Il y a des choses que je peux faire et d'autres que je laisse aller à vau-l'eau en attendant la catastrophe qui m'obligera à appeler un pro.

Il est temps que je passe à autre chose de plus agréable. Poursuivre ma lecture en cours : L'angoisse du roi Salomon de Romain Gary (Emile Ajar). La plume d'Emile Ajar n'a rien à voir avec celle de Romain Gary, même si... 
Je suis fan des deux : avec Ajar je me détends, je m'évade, je suis dans le roman, la fiction et avec Gary je suis dans le je, l'autobiographie, l'autofiction. Je suis moi. Enfin, un tout petit peu moi, je veux dire qu'il me touche profondément. Je jubile avec L'angoisse du roi Salomon, je retrouve l'humour mélancolique de Gros-Câlin. C'est le dernier Emile Ajar.


jeudi 1 octobre 2015

La Femme, les femmes, la féminité


Romain Gary et sa mère
(Source inconnue)


Romain Gary et son épouse Lesley Blanch à Sofia en 1946
(Source photo : coll. part. Pierre Assouline
Crédit photo : D.R.) 


Romain Gary et sa seconde épouse Jean Seberg
à Paris en 1974
(Photo : Michel Giniès)


" Je vous ai dit au début de cet entretien que l'on vit moins une vie que l'on est vécu par elle. J'ai l'impression d'avoir été vécu par ma vie, d'avoir été objet d'une vie plutôt que de l'avoir choisie et en plus de cela, avec la notoriété on est donc manipulé par la vie elle-même. Avec la notoriété vient un phénomène curieux qui est celui d'une image qui, - grâce aux médias et par l'intermédiaire de vos caméras, comme je suis en train de le faire ici, - s'établit dans le public et a fort peu de rapport avec la réalité de l'homme. Je m'aperçois tous les jours, dans tout ce que l'on écrit sur moi, que je ne me reconnais absolument pas dans cette image de marque que je traîne. Il y a une profonde différence de toute façon entre ce qu'écrit un auteur et lui-même. Un auteur met le meilleur de lui-même, de son imagination, dans le livre et garde le reste...., "le misérable petit tas de secrets" comme disait Malraux, pour lui-même. [...]
[...]
La seule chose qui m'intéresse, c'est la femme, je ne dis pas les femmes, attention, je dis la femme, la féminité. Le grand motif, la grande joie de ma vie a été l'amour rendu pour les femmes et pour la femme. Je fus le contraire du séducteur malgré tout ce que l'on a bien voulu raconter sur ce sujet. C'est une image totalement bidon et je dirais même que je suis organiquement et psychologiquement incapable de séduire une femme. Cela ne se passe pas comme ça, c'est un échange, ce n'est pas une prise de possession par je ne sais quel numéro artistique de je ne sais quel ordre, et ce qui m'a inspiré donc dans tous les livres, dans tout ce que j'ai écrit à partir de l'image de ma mère, c'est la féminité, la passion que j'ai pour la féminité. [...]

[...] Je ne connais pas d'autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d'existence, que le couple. Je reconnais avoir raté ma vie sur ce point, mais si un homme rate sa vie, cela ne veut rien dire contre la valeur pour laquelle il a essayé de vivre.

Je trouve que [c'est] ce que j'ai fait de plus valable dans ma vie, c'est d'introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j'ai écrit, cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l'éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l'homme ce n'est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse. Et si on me demande de dire quel a été le sens de ma vie, je répondrai toujours - et c'est encore vraiment bizarre pour un homme qui n'a jamais mis les pieds dans une église autrement que dans un but artistique - que cela a été la parole du Christ dans ce qu'elle a de féminin, dans ce qu'elle constitue pour moi l'incarnation même de la féminité. [...]

Pour le reste, que voulez-vous que je vous dise? [...] ... je ne voudrais simplement pas qu'il y ait plus tard, quand on parlera de Romain Gary, une autre valeur que celle de la féminité."

Romain Gary, in Le sens de ma vie, entretien, éditions Gallimard, 2014.

Préface de Roger Grenier

"Je ne pense plus avoir assez de vie devant moi pour écrire une autre autobiographie." Ces paroles, dans cet entretien accordé par Romain Gary à Radio-Canada, serrent le cœur. Peu de mois après l'enregistrement, il mettait fin à ses jours, le 2 décembre 1980.
Si l'on retrouve, dans la présente transcription de cet entretien, bien des confidences, des anecdotes, des opinions déjà lues dans La promesse de l'aube et La nuit sera calme, il faut le considérer comme le dernier état de son autobiographie, ou tout au moins de ce qu'il a bien voulu dévoiler de l'ambition, des espoirs, des succès et des humiliations qui ont fait sa vie. [...]."

mercredi 27 novembre 2013

"Le fou d'absolu, le mangeur d'étoiles"

Vu le film-documentaire que j'avais mis en lien dans le précédent billet sur Romain Gary. On voit pourquoi et comment le pseudo d’Émile Ajar, au lieu de le libérer, fut plutôt une descente aux enfers; pris au piège de ce qui aurait dû être une jubilation tant le succès de ses romans sous ce pseudonyme fut immense, il s'enfonce dans le machiavélisme en confiant à Paul Pavlowitch le rôle d'Emile Ajar. Il est probable que ce fut l'origine de ses dépressions. Romain Gary a toujours été un homme d'honneur, de droiture et révéler l’identité de Emile Ajar était devenu impossible, il était allé trop loin, c'est du moins ce qu'il a cru. Il n'y avait plus d'issue, la seule sera fatale. Un homme dans la tourmente.

«Après avoir signé plusieurs centaines de fois, si bien que la moquette de ma piaule était recouverte de feuilles blanches avec mon pseudo qui rampait partout, je fus pris d'une peur atroce : la signature devenait de plus en plus ferme, de plus en plus elle-même, pareille, identique, telle quelle, de plus en plus fixe. Il était là. Quelqu'un, une identité, un piège à vie, une présence d'absence, une infirmité, une difformité, une mutilation, qui prenait possession, qui devenait moi. Émile Ajar. Je m'étais incarné.»
 Romain Gary, in Pseudo

 "Dire le fond de sa pensée sans prendre en considération la difficulté d'être un homme, notre manque de talent, nos luttes, nos illusions, nos insuffisances et nos fragilités, lâcher une vérité cruelle quand rien d'essentiel n'est en jeu relève simplement du fanatisme et de l'intolérance. Après tout, si l'humanité devait savoir toute la vérité sur elle, peut-être se désintègrerait-elle pour mourir d'horreur et de désespoir." 
Romain Gary, in L'affaire homme.
Dire le fond de sa pensée sans prendre en considération la difficulté d'être un homme, notre manque de talent, nos luttes, nos illusions, nos insuffisances et nos fragilités, lâcher une vérité cruelle quand rien d'essentiel n'est en jeu relève simplement du fanatisme et de l'intolérance. Après tout, si l'humanité devait savoir toute la vérité sur elle, peut-être se désintégrerait-elle pour mourir d'horreur et de désespoir.
Read more at http://www.dicocitations.com/citations-auteur-romain_gary-5.php#Kkx232OqXbGMYVMy.99


Dire le fond de sa pensée sans prendre en considération la difficulté d'être un homme, notre manque de talent, nos luttes, nos illusions, nos insuffisances et nos fragilités, lâcher une vérité cruelle quand rien d'essentiel n'est en jeu relève simplement du fanatisme et de l'intolérance. Après tout, si l'humanité devait savoir toute la vérité sur elle, peut-être se désintégrerait-elle pour mourir d'horreur et de désespoir.
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Dans cette dernière image, un regard tourmenté. 
Ce jour-là, il a 66 ans, la date est fixée, il se suicidera.

Photos : Captures d’écran du film documentaire (1 h 30)
Romain Gary, le roman du double 
Réalisation : Philippe Kohly
Voix : Anouk Grinberg
Montage : Claudine Dupont
Ethan production, France 2, Arte, Gallimard

Un film, à voir absolument, les images parlent aussi : " Les gens qui me lisent, les critiques, ne parlent que de l'homme qui est derrière mes ouvrages, ils parlent d'un homme que je connais pas. Je ne me reconnais pas du tout dans cet homme." (Citation approximative)
Je regrette que Anouk Grinberg ait cette voix larmoyante, j'aurais aimé une voix moins mélodramatique. Une voix de femme qui soit aussi un homme? Le drame oui, le mélo non.


Dans ce film très documenté, une scène, brève, touchante; il déjeune avec son fils Diego qui a alors 11 ans, et lui 60. Romain Gary se sent vieux et ressent le gouffre générationnel qui le sépare de son fils.

Je rajoute ces quelques mots sur Alexandre Diego Gary :


Tu seras un homme mon fils!

Diego Gary a aujourd'hui 51 ans, il vit à Barcelone, il a écrit un livre publié en 2009 chez Gallimard : S. ou L'espérance de vie.

"Fils de l’écrivain Romain Gary et de l’actrice Jean Seberg, disparus dans des conditions tragiques, Diego Gary s’exprime dans un livre, à 46 ans, après un silence de trente ans.
[...]  il raconte son existence qui «ressemble à une succession de mots rayés jusqu’au sang». Il évoque, sans fin, son rang de «progéniture, de rien du tout», et ces années où il a passé de longues heures prostré dans l’appartement et le bureau de son père.
[...] 
Adolescent, Diego Gary a connu trois deuils dévastateurs. Il a 14 ans quand survient la mort, des suites d’un cancer, d’Eugénie, sa gouvernante, la femme qui s’occupait de lui au quotidien. Il lui dédie le livre. Il a 16 ans lorsque le submerge, en septembre 1979, le décès de sa mère, Jean Seberg, devenue une figure de la Nouvelle Vague après son interprétation dans A bout de souffle, de Jean-Luc Godard (1960). Elle est retrouvée plusieurs jours après sa disparition, à l’arrière de sa voiture. 
[...]
Après les décès d’Eugénie et de Jean Seberg, Romain Gary s’est rapproché de son fils. Il le couvait à sa manière. [...] il tremblait d’inquiétude pour lui. «Un jour, alors que Diego, âgé de 13 ans, avait un simple bleu à un genou, il a tout laissé tomber pour le conduire aux urgences.»
Mais Romain Gary restait dans son univers, celui d’un écrivain reconnu, ombrageux et embarqué dans une mystification littéraire sans égale : la création d’une autre œuvre sous le nom d’Émile Ajar. Cela lui vaudra de recevoir deux fois – ce qui est unique – le Prix Goncourt. Il l’a obtenu en 1956 sous son nom avec Les Racines du ciel, et en 1975, avec La Vie devant soi, sous le nom d’Émile Ajar.
[...] 
«Même quand il était présent, mon père n’était pas là. Obsédé par son travail, il me saluait, mais il était ailleurs», se souvient Diego Gary. Diego était en retrait, il n’était plus l’enfant joyeux qu’il avait été. Mais s’il est une chose à laquelle il ne s’attendait pas, c’est le suicide de son père, d’une balle dans la tête, chez lui, en décembre 1980. «A cet instant, la vie m’est tombée sur la gueule.» Il évoque comment, après coup, il a retrouvé des éléments qui auraient dû l’alerter, comment son père le préparait à être un homme sans pour autant comprendre ce qu’il voulait.
[...]
«Je sais que Diego revient de loin, je ne connaissais pas les détails, assure Myriam Anissimov. C’est un très beau livre, d’une grande valeur littéraire. Tout ce qu’il dit n’est pas une recension exacte de ce qui s’est passé, comme pour tout écrivain. Mais c’est sa vérité.» Même ses proches amis, comme Isabelle Sicot, qui le connaît depuis vingt ans, ont été surpris par le désespoir qui émane de son texte. «Diego est quelqu’un de très pudique, de très réservé.»[...] «En lisant le livre, j’ai été tétanisée, j’ai pris la mesure de toute sa douleur. J’ai été triste et j’ai eu un sentiment de culpabilité.»
Aujourd’hui, Diego Gary assure ne plus avoir peur de rien, «pas même d’écrire», parce que l’écriture a toujours été essentielle pour lui, même s’il ne publiait rien. Il n’aurait pas cherché à éditer ce livre si Roger Grenier, conseiller littéraire chez Gallimard, ne lui avait pas donné son imprimatur. «Il a créé quelque chose, le vrai sujet, c’est tout simplement comment exister par soi-même, et il y parvient», explique le journaliste et écrivain, qui était un proche de ­Romain Gary.
Depuis la publication de son ­livre, Diego Gary a reçu de nombreux témoignages de félicitations et d’encouragements. «Moi, je me dis que je n’aurai réussi que le jour où j’écrirai un véritable livre de fiction.»"

Source : Alain Abellard, article Sa vie à lui, enfin, 2009, Le Monde.

dimanche 24 novembre 2013

Je me sens profondément rien


 http://static.decitre.fr/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/0/7/0/2/9782070226702FS.gif

 Romain Gary, est-ce que vous vous sentez Gengis ou Cohn?

- Je vais vous dire quelque chose : en vérité je me sens vraiment, profondément, rien.




 Romain Gary en pièces de puzzle



 La danse de Gengis Cohn



pour le film* documentaire Romain Gary, le roman du double


Il faut parler du personnage de Gengis Cohn, d'abord il faut parler de son nom.

- Je veux parler de ce que je suis et qu'est-ce que je suis du point de vue analyse de mes antécédents? D'un côté une mère juive russe, d'un autre côté il y a un père russe asiatique. Qu'est-ce c'est les deux? Gengis, l'Asie et Cohn, le nom juif. Ça c'est d'abord en ce qui me concerne, moi et mes rapports avec le personnage; mais il y a plus. Gengis Cohn c'était le fouet de Dieu, c'était un sauvage, un barbare, un conquérant, un destructeur et un incendiaire. Et dans mon roman, l'arme de Gengis Cohn ce n'est pas l'épée mais c'est l'humour. L'humour agressif, violent, explosif, terroriste qui est extrêmement connu en Amérique, comme X (je n'ai pas compris le mot : Xous? Skule?) dans le cinéma, avec les frères Marx et qui n'a pas cours en France.

Romain Gary, interviewé sur La danse de Gengis Cohn.
(Retranscription audio littérale).

Selon Paul Audi, il n'y a pas de meilleur autoportrait de lui-même (Romain Gary) que le personnage de La Marne dans Les clowns lyriques :

"L'humour et la bouffonnerie n'ont jamais eu d'autre raison d'être que la volonté d'amortir les chocs, mais poussés au-delà du minimum vital nécessaire ils finissent par devenir une véritable danse sacrée d'écorchés vifs.
C'est ça Gary. Et cette danse se retrouve dans La danse de Gengis Cohn. C'est un roman extrêmement important parce qu'il marque une véritable rupture dans la vie de Gary. C'est cette rupture qui va donner naissance quelque temps après, à l'idée d'Emile Ajar. "

Source pour une réécoute : les NCC, Romain Gary versus Emile Ajar.

* A voir ici : Romain Gary, le roman du double (film documentaire complet).

Et quelques extraits d'une adaptation TV de Gengis Cohn pour la BBC.

Je fais ces découvertes en écrivant ce billet. Je n'ai pas encore visionné le documentaire; ce sera pour une prochaine belle soirée.

Romain Gary, qui se sentait "vraiment, profondément, rien" me passionne. Un rien fabuleux. Et je croyais avoir tout lu de lui, mais non, je jubile déjà... j'ai Les clowns lyriques sous le coude.

"J’appartiens donc à la tribu de ceux que Gorki appelait les "clowns lyriques faisant leur numéro de tolérance et de libéralisme dans l’arène du cirque capitaliste"."
Romain Gary, in La nuit sera calme.