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jeudi 16 novembre 2017

Non, non et non !

Je refuse "l'autrice" et la féminisation des mots.
Je refuse tout autant une auteure  et l'horrible écrivaine.
Quant à la maire de ... Paris ou de Pétaouchnok, ça me fait éclater de rire. Je ne peux m'empêcher de penser à la Mère Denis dès que j'entends dire : la maire de Paris, manquerait plus qu'on dise : la maire Anne Hidalgo (sauf votre respect madame). Je crois bien l'avoir entendu... et sans doute que ça ne choque personne.  Personne n'entend  la  mère...





Lu ce jour, dans la presse :

Alice Zeniter reçoit le Goncourt des lycéens avec «L'Art de perdre»

La Française de 31 ans, finaliste déçue du Prix Goncourt, est honorée du Goncourt des lycéens pour son récit autobiographique retraçant le destin d'une famille de harkis. C'est la seule autrice à recevoir un prix d’importance cette année [...]

Je dis non à tous les excès du féminisme révolutionnaire ! 
Je suis une femme libre, à la manière de Françoise Giroud...

"Néanmoins, Françoise Giroud n’est pas une féministe révolutionnaire à l’image de certaines militantes d’extrême-gauche issues des mouvements plus ou moins radicaux du début des années 1970. C’est une réformiste œuvrant pour une amélioration de la condition féminine et qui ne renie pas sa féminité. Ce mémoire est donc la démonstration d’un combat mené par une grande dame du journalisme pour une nouvelle place des femmes avec le soutien d’un organe de presse. L’Express a été véritablement une tribune politique cherchant à promouvoir l’émancipation des femmes notamment auprès de son lectorat privilégié des classes moyennes, décisives dans les évolutions de genre. Dans ce cadre, la politique réformiste de Françoise Giroud n’a pu qu’avoir des répercussions sur l’émancipation des femmes et sur l’évolution de leur représentation dans la société. Avant de s’éteindre, Françoise Giroud constatait le chemin parcouru depuis les années 1950 : des évolutions auxquelles elle a participé, qu’elle a favorisées."

(Extrait du Mémoire de Cécile Varizat*, Françoise Giroud  et la question des femmes à travers l'Express (1956-1974))
*Maîtrise, Université de Grenoble, 2005.

Françoise Giroud en 1955 à L'Express, le journal qu'elle a fondé
avec Jean-Jacques Servan-Schreiber (à gauche)


Françoise Giroud, 1975. Entrée en politique. Aux côtés de Simone Veil, 
ministre de la santé, elle est secrétaire d’État à la Condition féminine,
du premier Gouvernement de Jacques Chirac. 

... mais plus proche de Simone de Beauvoir ! Entre les deux, mon cœur balance. Cependant, je n'occulte pas le fait qu'aucune des deux ne soit blanc-bleu, et cela n'enlève rien au plaisir que j'ai éprouvé à lire leurs ouvrages lors des premières années de ma vie parisienne. Les mémoires d'une jeune fille rangée je l'ai lu plus tôt, et relu plus tard.
Il m'arrive d'ouvrir de temps en temps Le deuxième sexe (1949) et de picorer quelques pages, en me disant : tout cela a évolué et parfois même est dépassé. Pour son essai sur La Vieillesse (1970), son point de vue - à cette époque - est juste mais aujourd'hui, tandis que l'âge du vieillard s'allonge, il faut réajuster ce qu'elle écrit (elle parle de vieillard dès 70 ans) à leur propos sur des sujets de 90 ans. Il n'empêche que ces deux ouvrages sont des œuvres majeures (La Vieillesse, je l'ai sous la main depuis des mois années, je le lis à dose homéopathique, passionnément. Je peux néanmoins relire Les mémoires d'une jeune fille rangée et ses Cahiers de jeunesse (1926-1938) avec la même jubilation aujourd'hui. De même, si je relis de Françoise Giroud, Le journal d'une parisienne (1990) ou On ne peut pas être heureux tout le temps; ils n'ont pas pris une ride.

 

mardi 3 novembre 2015

Dans la vie, toutes les réussites sont des échecs qui ont raté.* (Romain Gary)



4e de couverture





Jean est chauffeur de taxi à Paris. Lors d’une course il fait la rencontre de Salomon Rubinstein, tailleur à la retraite qui a fait fortune dans le pantalon et qui occupe sa retraite en venant en aide aux démunis et à ceux qui souffrent de solitude. Salomon propose à Jean de lui racheter le crédit de son taxi s’il accepte de réaliser quelques visites à domicile pour des personnes dans le besoin.

Jean emporte avec lui partout son dictionnaire. C’est un autodidacte qui cherche à s’instruire, se cultiver, un personnage auquel on s’attache.
Solitude, humour, dérision, mélancolie : je ne pouvais qu'aimer ce livre.

Comme je le disais précédemment, L’angoisse du roi Salomon est le dernier roman de Romain Gary, publié sous son pseudonyme Emile Ajar.



Monsieur Salomon était en survêtement de sport gris, avec le mot training écrit en lettres blanches sur la poitrine. Il se tenait accroupi, les genoux pliés et les bras tendus en avant, il avait à ses pieds un livre ouvert avec des positions gymnastiques. Il est resté ainsi un long moment et puis il s’est redressé lentement, en ouvrant largement ses bras et sa bouche et en gonflant sa poitrine d’air. Après quoi, il s’est mis à courir sur place et à faire des petits bonds, les mains levées. Ça m’a fait un choc, surtout lorsqu’il s’est assis par terre et a essayé de se toucher les pieds du bout des doigts, en faisant une grimace affreuse.
- Faites attention nom de Dieu ! gueulais-je, mais il a continué à se tordre. J’ai cru qu’il était pris de son sarcasme et qu’il se tordait sous on effet, sarcasme, latin « sarcasmus », du grec « sarkazien », se mordre la chair, ironie, raillerie, dérision. Il serrait les dents, il avait les yeux qui lui sortaient de la tête et des gouttes de sueur au front et c’était peut-être la rage, le désespoir et la vieillesse ennemie.
Allez savoir.
Il est resté un moment tête baissée, les yeux fermés. Après il m’a jeté un regard.
- Eh oui, mon ami. Je m’entraîne, je m’entraîne. J’applique la méthode de l’aviation canadienne. A mon avis, c’est la meilleure.

J’en avais ralbol.
- […]  mais vous vous entraînez en vue de qui ou de quoi, à votre âge, sauf votre respect et votre permission, monsieur Salomon ?
Et je me suis assis, tellement j’avais les genoux qui tremblaient de colère.
Monsieur Salomon s’est levé, il s’est tourné vers la fenêtre et il a commencé à inspirer et à expirer. Il gonflait sa poitrine, avec le mot training dessus, il se hissait sur la pointe des pieds, il ouvrait les bras et il faisait rentrer l’air dans ses profondeurs. Après, il se vidait d’air complètement comme un pneu qui se crève. Après, il recommençait à se gonfler à bloc et à se remplir d’air jusqu’au trognon et ensuite psssssst ! il se dégonflait encore jusqu’au vide.
Puis il s’arrêta.
- Rappelle-toi, mon jeune ami. Inspire, expire.  Quand tu auras fait ça pendant quatre-vingt-quatre ans, comme moi, eh bien ! tu passeras maître dans l’art d’inspirer et d’expirer.
[…]
Monsieur Salomon regardait le dictionnaire que j’avais sous le bras.
- Pourquoi cherchez-vous toujours les définitions dans le dictionnaire, Jean ?
- Parce que ça fait foi.
[…]
- C’est bien, dit-il. Il faut garder sa foi intacte. On ne peut pas vivre, sans cela. Et le Robert nous est là d’un grand secours.  
[…]
Je m’efforçais de ne pas le regarder trop attentivement comme je le faisais toujours, malgré moi, dans ses moindres détails, pour mieux m’en rappeler plus tard. Je l’aimais beaucoup et j’aurais fait n’importe quoi pour lui donner cinquante ans de moins et même davantage.
Je me suis levé.
- Vous avez laissé tomber ça dans l’ascenseur.
Je me doutais bien qu’il n’allait pas rougir, parce qu’à cet âge leur circulation le leur interdit. […] Au lieu de témoigner de la gêne ou de se chercher des excuses, monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces avec une satisfaction et une vivacité qui ne permettaient pas de doute. […] Monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces matrimoniales d’un air enchanté.
- Ah les voilà ! Je me demandais justement où je les avais perdues ! s’exclama monsieur Salomon, et, en se levant des deux mains du fauteuil, il est allé s’asseoir derrière son grand bureau de philatéliste.
[…]
- Venez ici Jeannot, vous allez me conseiller.
Il y a des moments où il me tutoie et des moments où il me vouvoie, ça dépend des distances.
- Vous conseiller quoi, monsieur Salomon ? Vous voulez vraiment contracter femme ou vous me faites seulement mal au ventre ?
- Ne dites pas « contracter femme », Jeannot, ce n’est pas une maladie. J’aimerais que vous traitiez la langue de Voltaire et de Richelieu-Drouot avec plus de respect, mon ami. Voyons…
Je me souviendrai toute ma vie, et ce n’est pas peu dire, de monsieur Salomon penché sur la page d’annonces matrimoniales
[…]
- J’en ai déjà souligné quelques-unes qui pourraient m’intéresser… Quelle épaule solide d’un demi siècle abriterait tête tendre, gaie, sensuelle ? Qu’est-ce que vous en pensez Jeannot ?
- Elle veut une épaule d’un demi-siècle, monsieur Salomon.
- Demi-siècle, demi-siècle ! grommela mon maître. On peut toujours discuter non ?  Il y a des personnes qui oublient que nous sommes en pleine crise et qui manifestent de ces exigences !
J’ai eu encore un doute et je lui ai jeté un coup d’œil bien vite pour voir s’il ne se foutait pas de nous tous dans des proportions homériques, mais pas du tout, le roi Salomon était vraiment irrité.
- […] C’est incroyable ! Elle demande une épaule de cinquante ans… Qu’est-ce que l’âge a à voir avec les épaules ?
- […]  Qu’est-ce qu’elle a, mon épaule, à quatre-vingt-quatre ans, qu’elle n’avait pas à cinquante, ce n’est quand même pas une question de qualité de la viande ?
Bon, puisque c’était comme ça j’ai voulu en avoir le cœur net.
J’ai lu :
- Françoise, 23 ans, coiffeuse, ravissante, 1 m 65, 50 kilos, yeux bleus… Vingt-trois ans… hein ?
Monsieur Salomon m’a observé. Puis il a posé sa loupe de philatéliste et il a détourné les yeux. Je n’ai pas voulu insister. Il y eut quand même un froid entre nous. Je cherchais quelque chose de gentil à lui dire et c’est là que j’ai fait une catastrophe.

Extraits pages 188 à 194.



[…]
- C’est un homme qui s’habille avec la dernière élégance (…]. C’est le stoïcisme qui veut ça. Le stoïcisme, vous savez, c’est quand on ne veut plus souffrir. On ne veut plus croire, on ne veut plus aimer, on ne veut plus s’attacher. Les stoïques étaient des gens qui essayaient de vivre au-dessus de leurs moyens.
Mademoiselle Cora buvait son café avec tristesse.
- Les stoïques, c’est des gens qui essayent de se retenir.
- Eh bien, il a tort de se retenir, monsieur Salomon. A quoi ça sert de passer sa vie à vivre si on ne peut pas profiter de la vie à la fin 
[…] Tu as vu ce qu’il a mis sur le mur, au-dessus de son bureau ?
- J’ai pas remarqué
- Il a mis la photo de De Gaulle sur le journal avec ce qu’il a dit des Juifs : « Peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».
[…]
- Nous n’allons pas parler du roi Salomon toute la soirée, Jeannot. C’est un vieux monsieur un peu bizarre et qui est très malheureux
[…]
- Je pense qu’il ne veut pas se remettre avec vous parce qu’il a peur de vous perdre. L’autre jour, il n’a même pas acheté un chien pour cette raison. C’est le stoïcisme qui veut ça. Vous devriez regarder dans le dictionnaire. Le stoïcisme, c’est quand on a tellement peur de tout perdre qu’on perd tout exprès, pour ne plus avoir peur. C’est ce qu’on appelle l’angoisse, mademoiselle Cora, plus connue comme pétoche. 

Pages 239-240.

Romain Gary (Émile Ajar), in L'angoisse du roi Salomon, éditions Mercure de France, 1979, coll. Folio 2006.



* A propos de cette citation en titre, de Romain Gary, coïncidence, hier soir je regardais en "replay" Un jour un destin, Françoise Giroud et, cette phrase qu'elle prononce à la fin du documentaire reprend la maxime de Romain Gary :

"Qu'est-ce que  c'est quelqu'un qui a réussi? De mon point de vue c'est quelqu'un qui n'a pas tout raté.
Je n'ai pas tout raté!" 



Capture d'écran
Écoutez-là dire cette phrase de sa voix unique
avec son visage d'ange merveilleusement diabolique.

samedi 31 janvier 2015

***

"Ce n'est pas Internet, c'est ma carcasse qui me largue."

Françoise Giroud, C'est arrivé hier.

jeudi 29 janvier 2015

Une idée géniale

"Trois de mes visiteurs, hommes de caractère et d'action, connus pour tels, me confièrent successivement qu'eux aussi, un jour, avaient voulu reprendre leur liberté pour des motifs analogues : effondrement existentiel, longue coïncidence entre un deuil, un désamour et la désagrégation de leur vie professionnelle. Contraints de survivre, ils avaient reconstruit. Et ils savaient, eux, de quoi ils parlaient quand ils disaient : "Ce sera long, très long. Soyez patiente. Vous reconstruirez aussi." Ils avaient, en toute lucidité, franchi la même frontière que moi et ils savaient que du pays du non-espoir on revient toujours les mains vides. [...]
Parce que ces hommes étaient entre tous estimables, il me permirent, en assimilant mon geste au leur, de me déculpabiliser.
Une nuit, je parvins même à réveiller ma garde pour lui demander un peu d'eau. Depuis ma plus petite enfance, je n'avais jamais été capable d'accomplir un geste similaire.
Quand je le racontai au médecin qui me soignait, il me dit : "Vous avez eu, madame, une idée géniale de vous suicider. Je serais encore plus content si vous m'annonciez que vous songez à vous faire entretenir.
[...]
Je lui ai répondu que je préférais devenir rapidement une femme hors d'âge, ne portant sur son visage que la lumière de la paix."

Françoise Giroud, Histoire d'une femme libre.

mercredi 28 janvier 2015

Une rencontre foudroyante


 " En 1960, la journaliste perd en même temps l'homme qu'elle aime et le journal qu'elle avait créé avec lui. Dans Histoire d'une femme libre, un livre qui vient d'être retrouvé, elle parle de cette double blessure."


«Été 1960. Françoise Giroud vient de subir le plus grand échec de son existence : sa mort. De nombreux verrous bloquant la porte de sa chambre, une dose plus que létale de poison avalée, le téléphone débranché, elle avait tout prévu... sauf que deux solides gaillards iraient jusqu'à défoncer une cloison pour l'arracher à un coma déjà profond. Il lui faudra vivre.
Plaquée par Jean-Jacques Servan-Schreiber, sa passion, et virée de L'Express, ce journal de combat qu'ils avaient fondé ensemble, en brave petit soldat, elle repart pour la guerre avec la seule arme dont elle dispose : sa machine à écrire.»
Alix de Saint-André.

Après sa tentative de suicide, Françoise Giroud écrivit Histoire d'une femme libre, récit autobiographique, dont Alix de Saint-André a retrouvé le manuscrit qu'on croyait détruit. On y retrouve la voix d'une femme d'exception, complexe, lucide, et formidablement courageuse. Au milieu d'une vie tourmentée, elle dresse à la pointe sèche le portrait des mondes et des hommes qu'elle a croisés.

4e de couverture.



Françoise Giroud 1916-2003
 Crédit photo : Rue des Archives/Crédit/Rue des Archives/AGIP


"Quand on prétend vouloir naviguer sans jamais porter le poids d'un parachute, il faut accepter le risque et ne pas se plaindre lorsqu'on se trouve éjectée, les reins cassés. je ne me plains pas. J'ai toujours accepté de payer le prix de ma liberté. Et je n'avais jamais pris Jean-Jacques Servan-Schreiber pour un sentimental. Sinon, je n'aurais pas fait confiance à son génie politique.
En le regardant partir, je me dis que je l'avais toujours bien jugé : loyal, généreux, constant dans ses objectifs, mais implacable pour qui risquait de le déranger. [...] Il avait aussi, à un rare degré, l'intelligence et la délicatesse du coeur à l'égard de ceux qu'il aimait. Mais il aimait peu, très peu. En tout cas, ce matin-là, il ne m'aimait pas."

(Page 220)

 


Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber 
(Photo : DR)


 Entourant François Mauriac à « L’Express »,
Madeleine Chapsal, (à g.), épouse de JJSS, 
et Françoise Giroud, sa maîtresse.
(Photo DR)



"Pourquoi suis-je passée un soir de 1951, chez l’éditeur René Julliard alors que, attendue ailleurs, j’avais décliné son invitation ? La vérité m’oblige à répondre : parce que ma voiture était rangée dans une rue à sens unique. Engagée dans cette rue, je m’éloignais de mon domicile mais je passais tout près de la maison des Julliard.
Ils m’avaient avertie qu’un visiteur intéressant serait chez eux. Je m’arrêtai. Celui que j’espérais voir  était déjà parti. Mais il y avait encore trois personnes, Maurice Schumann, Jean-Jacques Servan-Schreiber et sa jeune femme.
Provocants l’un et l’autre, ils ne formaient pas un couple indifférent.
Madeleine Servan-Schreiber*, tout en angles aigus, élégance naturelle, ennui distingué, avait ce qu’il y a de plus rare chez les jeunes femmes : du style.
Jean-Jacques Servan-Schreiber, s’il avait été plus grand de dix centimètres, aurait eu alors le physique d’un play-boy américain. Sourire charmant, désinvolture alliée à la bonne façon de regarder et d’écouter les femmes comme s’il leur attachait de l’importance. […]
Je le connais trop pour savoir l’impression qu’il produit aujourd’hui. Il a beaucoup changé. En bien, en mal ? Le temps n’est plus où il faisait gravement des grimaces et où il triomphait chaque fois qu’un fil d’argent apparaissait dans le tapis-brosse de ses tempes, parce qu’il craignait que sa jeunesse apparente interdise de le prendre au sérieux. Maintenant, c’est le contraire. Les jeunes, il a peur de ne plus en être. Il est à l’âge où l’on commence à s’énerver de trouver toujours plus jeune que soi. Et puis, un directeur de journal armé de secrétaires qui se chargent d’envoyer les roses rouges sans lésiner sur le nombre, d’un ou deux chauffeurs qui vont chercher Madame, qui raccompagnent Mademoiselle, et de célébrités en tout genre dans chaque poche, ce n’est plus un homme, c’est un mythe.
[…] Mais il était mieux que l’écorce plaisante d’un mythe : un homme de lumière, lui aussi**.
Curieusement, nous ne nous étions jamais vus alors que nous passions depuis deux ans la journée dans le même immeuble. […]
L’heure avançait. Nous prîmes, ensemble, congé de nos hôtes.
Devant la porte, Jean-Jacques et Madeleine Servan-Schreiber me proposèrent de me raccompagner. Ma voiture était garée devant la leur, de même marque, mais moins puissante. Je partis seule en avant.
A la hauteur du boulevard Saint-Germain, où la circulation était encore assez forte, une traction me doubla à folle allure, escaladant un refuge pour se faufiler, circulant en slalom et brûlant le feu rouge de la Concorde. Je n’eus que le temps de reconnaître le conducteur. Le diagnostic fut immédiat : pas encore adulte, prenant des risques inutiles, et au mépris des autres, supportant mal que l’on se montre plus puissant que lui. J’étais plus adulte, mais pas encore tout à fait sans doute, puisque ce comportement m’irrita. Je devais, ce soir-là, ma puissance supérieure aux chevaux-moteur de M. Citroën. Je l’employais, lorsque le chemin fut dégagé, à rejoindre la voiture des Servan-Schreiber qui filait sur les quais et à la doubler de telle sorte que l’envie passe à ce monsieur de rejouer à ce jeu-là avec moi.
Le lendemain, il me faisait prier, par René Julliard, d’assister le soir même au dîner qu’il donnait chez lui.
Smokings et grandes robes, ambassadeurs et généraux, colonels et prix Goncourt, hauts fonctionnaires et ministres… Exerçant un autre métier, cette assemblée réunie par un jeune homme sans lustre et sans fonction m’eût sans doute impressionnée, bien ou mal. Plutôt mal que bien, comme une dame qui porte ensemble tous ses brillants, y glissant de surcroît quelques strass.  Mais, outre que les journalistes cessent très tôt d’être impressionnables, les relations, les « contacts » font partie de la profession. Ils faisaient partie de la sienne.
Je me dis seulement en arrivant que, comme dans tout grand dîner, ma soirée serait perdue ou gagnée selon les voisins de table que l’on m’attribuerait.
Elle fut gagnée : j’étais assise à côté d’un homme dont le nom ne provoquait alors aucune secousse dans la colonne vertébrale de ceux qui l’entendaient. Il était d’ailleurs inconnu hors des milieux politiques. Il s’appelait Pierre Mendès France.
J’avais eu l’occasion de voir de près nombre de ses collègues. Il était d’un tout autre format.
Déconcertant, comme le sont tous les gens naturels, c’est-à-dire presque personne, sans comédie, ni dans la voix, très belle, ni dans les gestes, rares, ni dans le silence, toujours ouvert. Je crus voir à ses mains qu’il était musicien, à son regard qu’il était bon.
[…]
[…]
Ce soir-là, une phrase de Stendhal – toujours le stock de M. Lacroix – me trottait dans la tête, que je n’arrivais pas à reconstituer. Je l’ai retrouvée par hasard en relisant Lamiel : « La moindre différence sociale engendre une masse d’affectation considérable. » Pierre Mendès France était hors différence, hors classe, hors classement.
A la fin de la soirée, Servan-Schreiber s’enquit :
- Comment le trouvez-vous ?
Je ne sus que dire. L’intelligence et l’humanité réunies à ce degré en un seul homme, cela ne se définissait pas d’un mot. Et je n’ai jamais disposé d’une bonne faculté d’expression par la parole.
Aux commentaires de Servan-Schreiber, je compris qu’il était amoureux. Amoureux de Mendès France."


Pages 149 à 154.

* Madeleine Chapsal, de son nom de jeune fille qui restera son nom de plume, fut la première épouse de J.J. Servan-Schreiber.

** Françoise qualifiera ensuite cette rencontre de coup de foudre : « Par là, j’entends ce choc immédiat d’où jaillit une lumière intense, un éclair, sous laquelle vous voyez l’autre tout entier d’un seul coup d’œil ; vous voyez tout ce que les autres ne voient pas, car l’amour, loin d’être aveugle, comme on le dit bêtement, l’amour est extralucide. »

Françoise Giroud, in Histoired’une femme libre, Gallimard, 2013. Edition établie par Alix de Saint-André.

Lire ici cette rencontre, ce soir de 1951, relatée par Madeleine Chapsal :

"J’ai 26 ans et je suis folle de mon mari, Jean-Jacques Servan-Schreiber. Folle mais pas aveugle. Ce soir de novembre 1951, à un dîner chez l’éditeur René Julliard, se noue sous mes yeux une passion adultère qui va durer neuf ans. [...]"

Histoire d'une femme libre est un livre émouvant voire bouleversant. Françoise Giroud nous livre ses sentiments intimes, sans concession, avec rigueur, avec passion. Passion du journalisme. Elle ne prétend pas faire "de la littérature" (dit-elle) et pourtant, c'est de la littérature. Une autobiographie plus vraie que nature. Je l'ai dévoré, on découvre une femme drôle, grave, rebelle, entière qui garde la tête haute même dans le drame. Journaliste et femme, exceptionnelles; admiration.

dimanche 31 janvier 2010

Pierre Vaneck

Pierre Vaneck est mort! Un acteur que j'aimais.

J'espère revoir cette pièce de Yasmina Reza, Art, où il interprète Marc avec Fabrice Luchini, Serge et Pierre Arditi, Yvan. Serge l'invite à venir voir sa dernière acquisition : une toile blanche acquise pour 200 000 francs. Incompréhension de Marc et Yvan et une discussion s'engage entre les trois amis sur l'art contemporain mais aussi sur l'absurde.

Marc à Serge : « Tu as acheté cette merde deux cent mille francs ? »
Serge à Marc, en réponse : « mais mon vieux c'est le prix c'est un ANTRIOS »
Serge à Marc, parlant de l'auteur de son acquisition : « Mais pour moi, c’est une divinité ! Tu ne crois pas que j’aurais claqué cette fortune pour un vulgaire mortel !… »
Répétée à plusieurs reprises : « Lis Sénèque. »
« "Et alors ?" "Et alors rien !" »
Marc : « Je me fous de ce que dit Paul Valéry. »
Serge : « Tu n'aimes pas non plus Paul Valéry ? »
Marc : « Ne me cite pas Paul Valéry. »
Serge : « Mais tu aimais Paul Valéry ! »
Serge à Marc : « Mais qui es-tu, Marc ?! »
Yvan : « Je veux être votre ami, Yvan le farfadet. »
Serge : « Un homme de son temps participe à la dynamique intrinsèque de l'évolution. »
Marc à Serge : « Si tu te blesses, ça signifie que tu es suspendu au jugement d'autrui. »

Wikipédia.

Je voudrais mourir comme Françoise Giroud : avoir un malaise en assistant à une pièce de théâtre et mourir quelques heures plus tard. Pouvoir jusqu'au bout, vivre de curiosité, de passion... sans attendre d'avoir 86 ans.