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samedi 20 octobre 2018

"J'écris sans cesse ce qui me vient du coeur"

Catherine Pozzi (1882-1934)

Mercredi 16 février 1898 Nous sommes des gens du monde, des gens chics. Le salon de Madame Pozzi est un des plus brillants de Paris. Nous habitons un appartement, Place Vendôme, qui a un loyer de 17. OOO francs, nous avons 7 domestiques : deux femmes de chambre, une bonne allemande, une nourrice (pour Jacques), une cuisinière, un valet de pied et un maître d’hôtel ; nous avons une voiture et trois chevaux que nous louons à l’année (cela revient au même prix que de les avoir à nous, mais beaucoup d’ennuis nous sont épargnés).En entrant chez nous, on se trouve d’abord dans une grande antichambre, d’aspect assez sévère. Le salon y correspond. Le salon se compose de deux pièces réunies, une immense et une plus petite. Il est meublé avec assez de goût, tapissé d’étoffes précieuses ; sur les étagères, des bibelots rares et des statuettes ; dans une vitrine, une magnifique collection d’antiquités. Les meubles ont une grande valeur, les tableaux sont admirables, mais malgré la richesse de l’ameublement on n’y est pas plus heureux, et ce grand salon froid a vu bien des drames intimes.
C’est le jour de réception. Madame, dans une toilette exquise, fait les honneurs avec grâce (quoique ça l’ennuie terriblement). Les plus célèbres personnages viennent la voir, aussi bien que les moins connus, et il est amusant de voir une modeste femme de docteur à côté de l’écrivain à la mode, un jeune homme simplement vêtu faire la cour à la beauté de la "saison".
Parfois, au milieu de ces mondains, on voit une grande fille, à la taille trop mince, aux jambes trop longues, au corps trop plat, qui offre aimablement des tasses de thé ou de chocolat aux visiteurs de sa mère.
C’est moi. Elle s’ennuie beaucoup, cette grande fille, pourquoi a-t-elle un si charmant sourire sur les lèvres ? C’est qu’elle a déjà, hélas, ce vernis mondain, cette cuirasse d’hypocrisie polie.
Pourquoi est-ce que je m’amuse à peindre notre vie ? Je ne sais, mais c’est drôle.
La grande fille se lève. Elle est aussi grande que sa mère, elle est trop grande, elle a une taille et des manières de femme pour un corps d’enfant. La grande fille se lève. Elle va à la fenêtre, et regarde dehors. Elle regarde. Il fait nuit ; sur la place, illuminée par la clarté jaune des réverbères, une foule de gens passent ; ils sont noirs, ils marchent vite. Les voitures roulent, en voici, en voici, d’autres, d’autres, d’autres encore.
Où vont-ils ? La grande fille a oublié les visites, elle a oublié le thé à servir ; elle n’entend plus le bavardage stupide des jolies femmes. Elle ne voit que ces ombres noires qui passent, là-bas, au-dessous d’elle ; elle n’entend qu’une rumeur confuse qui monte, croît et grandit, des cris, des appels, des rires, des plaintes. En bas, deux cochers se disputent. Des gamins courent en chantant. Une femme et un homme, dans l’ombre, se baisent longuement la bouche. Et les ombres passent. La grande fille regarde passionnément, et voilà qu’il lui semble que c’est Paris qui passe, gronde et pleure sous ses yeux. Elle voit les femmes obscènes, elle voit les hommes faux, elle entend les mensonges, elle touche les ignominies. Voilà le comte Z. et sa maîtresse. Voilà la fille publique qui vend sa chair tous les soirs à l’acheteur inconnu. Voilà le romancier impudique, voilà le banquier voleur. Voilà le prêtre faux et lâche, voilà la vieille dévote abêtie. Voici les rois et voici les gavroches, voici les princesses et les filles. Ils s’enveloppent tous de loques dorées et se font des petits saluts bêtes. Voici l’actrice qui a de si jolies jambes et voici la petite épicière vertueuse. Les voici tous, ils passent, ils passent, elle les voit. Quelle foule, quelle foule immense ! Et pas un, pas un n’est un honnête homme ! La grande fille tressaille. Elle se voit. Elle est là, au milieu d’eux, elle est là. Oh misère ! elle a aussi sa loque dorée, elle dit aussi leurs mensonges, elle fait aussi leurs saluts. Et, les yeux agrandis, l’âme palpitante, elle se voit passer, lentement, donnant la main à ces misérables, souriant et mentant, jouant la comédie infâme. - Et, au-dessus, la colonne profile sa masse sombre, éternelle image du Temps qui seul ne change pas.
Catherine Pozzi, in Journal de Jeunesse. Extrait de la RdR

samedi 6 décembre 2014

Je n’ai plus pleuré de ne pas croire, car j’ai ri en voyant ceux qui croyaient





Catherine Pozzi, photographiée par Nadar en 1882
(Photo extraite de l'ouvrage Journal de jeunesse 1893-1906,
éditions Claire Paulhan 1995)



En 1898, Catherine Pozzi, adolescente, découvre Nietzsche. Exaltation. 

Mardi 3 mai [1898] 

Nietzsche, Nietzsche, Nietzsche !
Quelle  révélation ! Un livre sur lui (1), que j’ai dévoré, a fait tout à coup un grand jour dans mon âme. Un grand jour !
Regardez, regardez ! Je ne suis plus la même… il fait clair dans mon esprit, clair, doux, pur.
Je suis forte. Enfin, enfin, voici la paix !! Ah, Nietzsche ! Il m’a fait voyager à travers le monde, il m’a fait toucher du doigt toutes les misères et toutes les hypocrisies ; il m’a tendu la coupe empoisonnée, j’y ai bu à pleines lèvres… et je suis guérie. Y a-t-il encore de ces miracles ? Trouver la paix là où tant d’autres trouvent la folie et la mort ?
Mais cela est. Maintenant, je suis forte. J’ai d’abord vu la bêtise de toute religion (2). J’ai vu et compris ces faiblesses. J’ai connu l’absurdité et l’hypothèse d’un Dieu, d’une immortalité de l’âme, d’une âme. Et cette absurdité même m’a guérie. Je n’ai plus pleuré de ne pas croire, car j’ai ri en voyant ceux qui croyaient.
J’ai compris que l’homme n’était rien encore, que sa douleur sera éternelle. J’ai même accepté la souffrance, car elle est nécessaire à ce perpétuel enfantement de la nature qui se détruit elle-même. Je n’ai plus voulu la mort – car j’ai vu enfin ce qu’il y a de beau et de grand dans la vie : c’est l’avenir ! L’avenir, qui apportera, par la merveille de transformisme qui a fait du ver le singe, du singe l’homme, le surhomme c’est-à-dire l’homme, perfectionné à ce point que la différence entre lui et nous sera égale à celle qui nous sépare du singe ; le surhomme, cette intelligence à qui la nature sacrifie tout, pour arriver à produire mieux, toujours mieux. Nous sommes un pont entre le singe et le surhomme, nous souffrirons, nous serons sacrifiés, nous saignerons sous cette pression toujours plus forte que la nature, et nous crierons grâce…
Eh bien, souffrons ! Souffrir pour un tel but est grand, noble beau, heureux. En voyant cette merveille dont nous ne sommes que l’ébauche briller en nos songes, nous aurons le courage de dire « oui » à la vie. Puisque cette vie est utile, nous sommes destinés à souffrir encore et toujours avant d’arriver à satisfaire l’aspiration éternelle, et nous souffrirons, en jouissant de la beauté de la vie, qui prépare encore de si merveilleuses combinaisons dont nous sommes la matière encore informe. Ainsi, après avoir déroulé sous nos yeux le désolant tableau des douleurs humaines, Nietzsche console et guérit en montrant le but si haut vers lequel nous montons. Nous ne verrons jamais le Surhomme, hélas ! Nous sommes des parcelles brutes de matière toujours en mouvement, mais que cela nous suffise d’admirer la vie et la Beauté vers laquelle elle aspire.
Nietzsche veut la force. La force morale individuelle, qui ne recule devant rien et dont les défaites sont des victoires. Il hait le faible, tous les faibles et tous les médiocres. « Les esclaves » comme il les appelle, ceux qui plient sous les autres et dont l’hypocrisie s’élève au-dessus des forts, il les a décrits en une page d’une verve, d’une énergie et d’une vérité étonnante. Venez ici, tous, et ôtez vos masques, on vous juge !

  1. Il est probable que Catherine a lu A travers l’œuvre de Frédéric Nietzsche, par Paul Lauterbach et Adrien Wagnon, paru à la librairie A. Schulz, en 1893. De l’œuvre de Friedrich Nietzsche (1844-1900), qui n’était pas encore mort, mais avait perdu la raison depuis neuf ans, cet ouvrage fur le premier à proposer en France des extraits traduits : il s’agissait pour les auteurs de « donner à feuilleter, sous forme d’abrégé, la future édition française de l’œuvre de F. Nietzsche, au moment même où, après l’art et la littérature, la science et la politique allemandes commencent à subir son influence ».
  2. Dans un des ses cahiers de travail du printemps 1929, Catherine, faisant l’historique de son propre sentiment religieux, écrivit : « Quand j’avais une quinzaine d’années, j’ai « quitté l’église », sur la foi de la philosophie de Nietzsche et de Madame Ackermann… »


Mardi 10 mai [1898] 

J’ai découvert – ô joie ! – un livre de Nietzsche dans la bibliothèque : La Généalogie de la morale (1).
Aussitôt je me suis cachée dans un coin, derrière un rideau, pour jouir seule, bien seule, de mon trésor. Admiration. Je l’ai seulement commencé, et peux dire seulement à la hâte que le début me ravit.
J’ai découvert aussi, dans un coin noir, poudreux, une mine inépuisable de philosophes. Quelle découverte ! J’ai parcouru Taine, et réservé Renan pour la fin. Oh apprendre ! apprendre ! apprendre ce que les jeunes filles ne savent pas, mais ce qui me tient, m’enfièvre, le pourquoi, le pourquoi de la vie… Apprendre, lire, savoir ! ou du moins, si je ne puis savoir, approcher, approcher le plus près possible…..
Je vais ce soir avec Maman à une soirée donnée par une vieille amie de Papa, Mme Aubernon de Nerville (1), sorte de Marquise de Rambouillet plus moderne, faisant des « mots », de l’esprit, se piquant de littérature. On doit jouer une pièce de Sardou, Rabagas (2). M’amuserai-je ? Oui, car j’aurai toujours la ressource de regarder autour de moi, et de faire mon petit profit des réflexions faites, ma petite comédie de psychologie instantanée……
 
  1. Représentante de la bourgeoisie louis-philipparde républicaine. Lydie Aubernon de Nerville (1825-1899) tenait depuis 1874 l’un des salons les plus importants de la Troisième République, dont Alexandre Dumas fils, Henry Becque furent successivement les « dieux ». Dans son hôtel du square de Messine, elle favorisa la création de nombreuses pièces.
  2. Rabagas, comédie en cinq actes en prose de l’auteur dramatique Victorien Sardou (1831-1908), créée en 1872.

dimanche 30 novembre 2014

Le "je" de celui qui écrit je n'est pas le même que le "je" qui est lu par "tu". (Roland Barthes).

Je reviens sur le genre en littérature, sujet de l'émission des NCC et plus particulièrement sur le Journal intime avec ce texte - lu dans l'émission - de Roland Barthes :

Je n'ai jamais tenu de journal - ou plutôt je n'ai jamais su si je devais en tenir un. Parfois, je commence, et puis, très vite, je lâche - et cependant, plus tard, je recommence. C'est une envie légère, intermittente, sans gravité et sans consistance doctrinale. Je crois pouvoir diagnostiquer cette « maladie » du journal : un doute insoluble sur la valeur de ce qu'on y écrit. Je n’esquisse pas ici une analyse du genre Journal, il y a des livres là-dessus, mais seulement une délibération personnelle destinée à permettre une décision pratique : dois-je tenir un Journal en vue de le publier  ? Puis-je faire du Journal une œuvre ? Je ne retiens donc que les fonctions qui peuvent m’effleurer l’esprit ; par exemple, Kafka a tenu un journal pour extirper son anxiété ou si on préfère, trouver son salut. Ce motif ne me serait pas naturel ou du moins, constant. De même pour les fins qu’on attribue traditionnellement au Journal intime, elles ne me paraissent plus pertinentes. On les rattachait toutes au bienfait et au prestige de la sincérité ; se dire, s’éclairer, se juger. Mais la psychanalyse, la critique sartrienne de la mauvaise foi, celle marxiste des idéologies ont rendu vaine la confession. La sincérité n’est qu’un imaginaire au second degré.

Non, la justification d’un Journal intime, comme œuvre, ne pourrait être que littéraire, au sens absolu, même si nostalgique. 

Roland Barthes, Délibération, article paru en 1979, numéro 82 de la revue Tel Quel, paru aujourd’hui dans Le bruissement de la langue, éditions Seuil.

Le journal intime

Dominique Kunz Westerhoff, © 2005
Dpt de Français moderne – Université de Genève

II.3. L'anti-journal de Roland Barthes

Roland Barthes est sans doute l'adversaire le plus virulent de la forme diariste, et plus généralement de l'écriture de l'intimité au quotidien:

Le journal (autobiographique) est cependant aujourd'hui discrédité. Chassé-croisé: au XVIème s., où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p.91
Pourtant, Roland Barthes se livre lui-même à une forme d'écriture de soi, notamment dans l'essai autographique d'où est tirée cette citation (Roland Barthes par Roland Barthes). Il s'essaie même au genre du journal intime, dans un article qu'il intitule Délibération et qu'il fait paraître dans la revue d'avant-garde Tel Quel en 1979. Gérard Genette [1981] parlera à ce propos d'un anti-journal. En effet, cette délibération met en œuvre un chassé-croisé de notations personnelles, relevant de la confidence diariste, et de réflexions critiques sur cette pratique littéraire même. En réalité, il s'agit d'un phénomène constitutif et récurrent de l'écriture intime, comme si le fait de s'adonner à l'instrospection impliquait un mouvement réflexif du journal sur lui-même, un mouvement réflexif et souvent négatif. Il n'y a pas de journal intime sans anti-journal, sans examen de ses visées et de ses défaillances: Le journal ne peut atteindre au Livre (à l'œuvre), dit Barthes, reprenant la critique de Maurice Blanchot sur l'impuissance du journal à se constituer en une œuvre littéraire.
Barthes renvoie lui-même cette écriture intimiste à un principe de plaisir, à une séduction de l'immédiateté qui serait aux antipodes des exigences de l'œuvre:

Lorsque j'écris la note (quotidienne), j'éprouve un certain plaisir: c'est simple, facile. Pas la peine de souffrir pour trouver quoi dire.
Roland Barthes, Délibération (1979), Le bruissement de la langue, 1984
Il faut donc relever ce double mouvement de l'écriture diariste: d'une part, une facilité de l'épanchement, un plaisir de l'effusion, que Barthes n'est pas sans comparer à une forme d'excrétion du sujet (diarrhée et glaire); d'autre part, une délibération critique du sujet sur lui-même, et du journal sur son propre statut littéraire.

Catherine Pozzi a 18 ans quand elle écrit ceci dans son Journal :

Orgeval, mercredi 11 juillet 1900.
Je viens de relire une partie de ce livre charmant*. Je suis très agacée, car je l'ai trouvé ridicule, et bien poseuse la petite fille qui l'avait écrit en pensant trop à la Postérité! J'ai l'air franc, et mon grand défaut est le manque de sincérité aussi bien dans mes actions que dans mes paroles; bien plus même.
Mes plus simples mouvements sont étudiés, comme mes états d'âme; un masque de pose, de comédie, de "tout-pour-l'effet", est collé à mon être, et m'horripile, sans que je puisse le jeter loin de moi. Je me joue des personnages divers qui ne sont jamais moi-même; un jour je suis la "jeune femme", ça dépend du chapeau que j'ai alors; un autre, la grue; un autre, le gamin de Paris; un autre, la jeune désabusée; un autre "les aspirations d'une âme vers l'idéal"; où est Catherine Pozzi dans tout ça?

* son journal.

Il m'arrive de relire mon Journal intime, celui de mes cahiers manuscrits. Parfois je trouve puéril ce que j'écrivais, parfois je trouve que ce n'est pas mal. C'est ma mémoire. La vérité est dans ces cahiers, pas ici. 
En décembre 2011, je relisais mon journal de 1995 et j'écrivais ceci :
" En relisant ces morceaux de vie je me demande si c’est de moi qu’il s’agit. Mais oui, j’ai bien vécu comme cela. [...]
Si j'ai ouvert ce cahier ce soir c'est bien pour... Je n'en sais rien. J'en ai profité pour déchirer deux cahiers de l'année 2000, sans intérêt à la relecture. Je vais peut-être le regretter. J'en ai déjà brûlés avant de déménager. Un jour, en quelques clics, ce blog disparaîtra aussi. On dit que les paroles s'envolent et que les écrits restent. Non, tout est mortel! Je pense soudain à cette expression : rendre l'âme. "Il a rendu l'âme".  Aujourd'hui j'ai seulement rendu les armes."

mercredi 19 novembre 2014

"Cher petit carnet!... Cher miroir de mon coeur d'enfant!"

Dimanche des Rameaux [1896]
J'ai acheté, ou plutôt Mame m'a donné, un autre cahier où j'écris jour par jour ce qui me passe par la tête. Celui-là ne me servira donc qu'à copier ou écrire ce que je trouve bien dans ce que je lis, les vers, les mots drôles. Voilà. Si vous voulez de plus amples informations, passez au premier tiroir de mon petit meuble empire. Vous y trouverez mon cahier noir où j'écris tout.
Voilà!
Catha.

Mardi 31 mars [1896]
Hier, je suis montée à cheval avec Valérie. M. Pellier a dit que nous serions bientôt assez fortes pour aller au cours de jeunes filles. Je me suis beaucoup amusée. J'ai un cheval très gentil, tout nouveau, on vient de l'acheter.
Je continue à avoir des ennuis avec cette buse de Fidelia. Un jour, elle m'a abîmé un joli vase, l'autre jour, elle me casse un broc elle renverse l'encre bleue et fait des taches sur mon joli tapis. C'est la seconde fois qu'elle renverse cette encre. Et encore, si elle le disait! Mais il faut que je m'en aperçoive, et alors, elle dit comme excuse : "Ah! mais il y a si longtemps que je l'ai fait!" Oh! quelle vie!!
  

Mercredi 1er avril [1896]
Je m'aperçois que j'ai été fort peu charitable dans ce que j'ai écrit hier à propos de Fidelia. Ah! quand me corrigerais-je de cette mauvaise habitude de toujours m'impatienter après elle, de l'appeler : "idiote", "imbécile", "oie", "buse"! Hélas! hélas! C'est aujourd'hui que je me confesse, et je n'ai fait que bien peu de progrès dans la vertu de patience. Mais aussi je veux faire bien pénitence, et être tout aujourd'hui d'une douceur exemplaire. Ah, mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi à être bonne, au moins aujourd'hui. Que je me prépare à vous recevoir dignement. Donnez-moi le repentir de mes fautes, ô Saint-Esprit, faites-les-moi bien connaître toutes!
  

Lundi de Pâques [1896]
J'ai reçu ce matin une très gentille lettre de Jeannot*. Il commence vraiment à me manquer, ce vieux type. C'est tout autre chose d'être avec lui à se disputer, qu'avec Magali à faire de l'esprit.
Je jubile. Mes idées en politique sont très arrêtées, vous savez, et je déteste, j'exècre la république. Pourquoi?? Mais parce qu'elle tue la France!! Ce cabinet Bourgeois! Ah, l'horreur! Il commence à nous brouiller avec la Russie, il se moque pas mal de nos intérêts. Pourvu qu'il reste, lui, et qu'il vole l'argent du pays! Qu'il gruge le peuple, qu'il mette impôt sur impôt! Au fait, je ne sais pas ce qui n'a pas d'impôt! J'ai mon Tod... impôt sur les chiens! Jean a sa bicyclette, impôt sur les bicyclettes! Nous avons un appartement, impôt! Enfin, impôt sur les allumettes, sur les cigares, sur les boissons. Bref, nous sommes le pays le plus imposé de tous. Voilà pour soulager ma bile. Mais il fallait un dernier coup. Et Bourgeois l'a porté. Voilà pourquoi je jubile. Impôt sur le revenu!! Il va falloir dorénavant, dire, chaque année, ce qu'on a comme fortune. Ce que cela rapporte. Combien on a gagné l'année d'avant. Et, là-dessus, on imposera. Or, c'est très bien. Jusqu'ici, on avait bafoué ce qu'il y a de plus saint. On s'était moqué de la France. On s'était moqué du "droit des gens", et de la justice. La petite-bourgeoisie, elle qui avait fondé la république, avait regardé tout cela sans broncher. Maintenant, Bourgeois crie : "Sus au magot! Allons, mes fidèles compères, prenons-leur leur argent! Sus au revenu!!" Voilà pour te récompenser, chère petite-bourgeoisie! Chers marchands de drap, chers coiffeurs, chers tailleurs, chers épiciers! Qu'on lui ôte sa religion, bast! Ça lui est bien égal. Qu'on tue les pauvres. Ça ne lui fait pas de mal. Mais maintenant! C'est à son argent, c'est à son or, c'est à son dieu qu'on va s'en prendre!! "Ah, mais non!" dit-elle. Et elle se révolte. Vous avez entendu parler du conflit entre le Sénat et la Chambre. Eh bien, le Sénat a perdu, Bourgeois a gagné. Car, vraiment, on ne peut pas dire que Félix Faure soit le président de la république. Le véritable président, c'est Bourgeois. Mais partout où Faure se promène, maintenant on [n'] entend que : "Vive le Sénat, vive le Sénat!!" Et le cabinet Bourgeois fait un nez! Voilà pourquoi je jubile. Et je dis en finissant : "A bas Bourgeois! A bas la république!! Vive le roi!!!!!!"

* Cette lettre signée de son "vieux type de frère" accompagnait une aquarelle représentant un steamer, dédié à sa "chère sœur".


Vendredi 1er mai [1896]
Ce soir. Eh bien? Et la Révolution????? Comment, me direz-vous, mais elle doit "battre son plein"!
Ah, ouiche! De Révolution, pas plus que sur ma main! Tant mieux ou tant pis?? Le nouveau ministère est définitivement organisé. Est-ce que ce cher M. Méline* tiendra longtemps? Eh, eh, je crains bien que non. Mais ça ne fait pas l'affaire des radicaux et des socialistes. "Qui vivra verra"! Sur cette judicieuse remarque, je pose ma plume. Bonsoir!!!

*C'est Félix-Jules Méline qui prononça le discours contre le projet d'impôt sur le revenu qui entraîna la chute du cabinet Bourgeois.

Catherine Pozzi, in Journal de jeunesse, 1893-1906, édition établie et notifiée par Claire Paulhan, 1995.

Ce "Journal de jeunesse constitue son premier journal intime, tenu de dix à vingt-quatre ans... Les manuscrits de ce Journal se trouvent encore chez les descendants de Catherine Pozzi, mais il existe un fonds d'archives qui porte son nom au département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale : y ont été déposés, selon la volonté de Catherine Pozzi, tout ce qui concerne (et en particulier son Journal d'adulte) la période de sa liaison avec Paul Valéry (de 1920 à 1928) et certaines pièces complémentaires ou annexes)."

Catherine Pozzi avait treize ans!!! lorsqu'elle écrivit les extraits ci-dessus. La lecture de ce Journal me procure une exquise jubilation : Ah, ouiche! J'attends de voir si le style est resté aussi spontané les années suivantes. J'y reviendrai donc. J'en avais déjà parlé ici. Je ne regrette pas de m'être plongée dans la lecture de cet ouvrage.
Elle signe parfois ce qu'elle écrit dans son Journal de son prénom ou de petits noms correspondant à son humeur : Catherine ou Catha, ou Catharinette. Et quand elle termine par...  : 
"Aïe, aïe, aïe! Il est déjà 10 heures du matin et je n'ai pas encore commencé à me laver!! Bonjour!"
... je l'imagine faisant une pirouette ou un roulé-boulé en allant faire sa toilette [Rires].




 


mardi 29 octobre 2013

"Je-sens-donc-je-suis". Catherine Pozzi



Catherine Pozzi  1882 - 1934
 

 


Je découvre dans la Revue des Ressources, Catherine Pozzi, une inconnue pour moi - j'ose le dire -, amie de Rilke, amante de Paul Valéry. Les extraits de son Journal me donnent envie de m'y plonger. La fièvre, la passion, l'orgueil qui l'habitent, semblent proches des exaltations de Marie Bashkirtseff.

 Mercredi 8 décembre 1897

[...]
"Comme tous je répandrai des pleurs, comme tous je sourirai, je mentirai, je désespérerai, j’aimerai, je souffrirai, et mes pleurs, mes sourires, mes mensonges, mes désespoirs et mes souffrances seront de vieilles choses déjà dites et faites par bien des millions d’autres acteurs disparus. Mais, comme chacun d’eux, je croirai que je suis unique au monde, que personne ne pleura mes larmes, ne souffrit mes souffrances, ne désespéra mes désespoirs, et j’irai, me plaignant et m’admirant, pauvre créature incomprise, millième exemplaire de légions de créatures pareilles à moi. Ah, Dieu, que sommes-nous ?

En ce moment, je suis sortie de moi-même, et je regarde avec pitié le genre humain, et je plains, avec tant soit peu d’ironie, la pauvre créature, orgueilleuse et humble, qui, dans un épisode de l’éternelle comédie, s’appellera Catherine Pozzi." [...]


Septembre 1900

Je lis le journal de Marie Bashkirtseff. Il faut que j’écrive ; me voici reprise de la rage d’écrire. J’ai sommeil et mes yeux se ferment après cette journée d’Exposition passée à Paris, ces courses et ces piétinements dans la poussière, mais je ne peux pas me coucher avec cela dans l’esprit.
Comme je la comprends, cette femme ! C’était tellement étrange ; il me semblait être morte et me lire. Elle ne me ressemble pas ; seulement, voici mon immense orgueil, encore plus obsédant chez elle ; ces pages et ces pages, où elle se torture en se cherchant, ces désirs et ces ambitions folles qui lui semblent dépasser le monde, et ces spasmes d’enfant qui veut vivre cent vies à la fois ! Moi aussi, oh, moi aussi !
Elle était plus violente que moi, et, c’est drôle à dire, je suis plus tendre. Ensuite, je suis beaucoup plus naturelle, et tout à fait sincère. Lorsque j’ai commencé à écrire régulièrement - j’avais douze ans, je crois - la même idée poignante de "ne pas mourir tout entière" me tenait - je me rappelle même un passage où je cite ce journal comme "un document intéressant pour la postérité"(!) : je l’ai retrouvé chez elle !!! Mais ce qui faisait de mon journal l’émotion et l’enthousiasme si touchant, naïf et sincère, c’était le sentiment religieux profond de mon âme de petite fille ; Marie n’a pas connu ces heures désespérées et seules, elle n’a pas cherché Dieu comme les raisons de sa vie...
Son journal, dès le commencement, est composé ; elle essaye de bien écrire, de dire joliment.
Si vous existez, indifférent qui me lirez (bon, voilà que je reprends mon style pompier), regardez cette écriture bouleversée en traits impatients, et jugez combien je rédige mes œuvres !
J’écrirais très bien, si je voulais, et ce cahier aurait pu être une chose d’art - mais, au fond, je sais bien, très bien, qu’il ne sera jamais lu, et l’art m’est devenu si égal !
Oui, ma fille. Cinq lignes au-dessus, tu as mis le mot "bien" - et le voilà de nouveau deux fois de suite, tout près - Ah ! et puis zut !
J’ai beaucoup - totalement changé depuis mon opération. La gloire ne m’est plus de rien. Mon âme m’est plus chère que mon esprit. J’essaie d’être meilleure. Je suis très paresseuse et prends mon pari d’ignorer les sciences. J’écrivais pour "vous", j’écris pour moi. J’étais une petite Marie Bashkirtseff - qui s’est joliment calmée. Il y a plus de doux, plus d’indulgent, plus de femme. Je suis devenue très coquette.
Il y a une grande différence entre nous deux : je vois la vie triste. Depuis que j’ai pris l’habitude d’être malade, l’avidité de s’amuser qui me tenait s’est effacée ; je ne suis, ne peux plus être, joyeusement, follement, pleinement gaie, comme à douze ans !
Oh la gaieté saine d’alors ! Et la vie triomphante et rose...
Je le vois - quel changement s’est produit en moi !
Pourquoi est-ce que j’écris ces réflexions inutiles, à onze heures du soir ? Ma chemise de nuit est froide ; j’ai des frissons dans les jambes et mes bas ont glissé dans mes souliers. Je ferais bien mieux de me coucher. Les draps vont être froids, oui, mais après ! J’écris parce que je viens de lire un journal qui ressemblait au mien - j’aime mieux le mien, il est plus candide - et que cela m’a donné la fièvre de la plume.
Je suis bien plus intelligente quand je tiens une plume.
Ah, et puis je vais me coucher.

Catherine Pozzi, Journal de jeunesse, 1893-1906, éditions Claire Paulhan.

(RdR, article à lire ici avec d'autres extraits).

Et pour en savoir plus sur Catherine Pozzi... 


"A côté de ces pages brûlantes, où le chant d'amour s'accorde admirablement à celui de l'esprit, Catherine Pozzi dresse un tableau des mœurs et de la société. Quelques sacrifices involontaires à l'air du temps, ou à celui de la bourgeoisie, n'altèrent en rien ce superbe journal. L'observation est toujours acérée, la flèche est tirée avec une sûreté absolue quant aux êtres : ainsi, parlant d'André Gide, " bête comme les intelligents de métier ", ou de Jean Paulhan, " attentif, discret, un peu trop " vie intérieure " par l'extérieur "...

Il faut souhaiter que la publication de ce Journal fasse justice à Catherine Pozzi, au-delà des aspects anecdotiques, au-delà même de la personne de Paul Valéry. Qu'un peu de gloire posthume, ou de considération, revienne à l'auteur de ces pages dont les années n'ont en rien apaisé la vibration, tout à la fois nerveuse et spirituelle."


KECHICHIAN PATRICK, Le Monde, édition du 27 novembre 1987.