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jeudi 7 novembre 2013

"Faire de sa vie la matière principale de ses livres"

J'en parlais il y a quelque temps (deux ans déjà!), de ce biopic qui allait sortir sur Violette Leduc. Eh bien, il est sorti et je réitère : je n'irai pas le voir. Cependant, je ne le déconseille pas aux non-lecteurs, à ceux qui ne la connaissent pas et qui n'ont pas l'envie ou le courage de la lire. Au contraire, allez-y, pour découvrir cette femme et peut-être avoir envie de lire ses ouvrages.




"A Faucon, village au pied du Mont Ventoux, la romancière Violette Leduc raconte comment elle est devenue écrivain, son rapport à la page blanche et évoque les auteurs qu'elle apprécie, son contact avec ses lecteurs et des thèmes tels que la pudeur, l'érotisme et la mort."

lundi 4 juillet 2011

Violette Leduc 3.

J’ai découvert Violette Leduc avec La Bâtarde dans les années 60/70; je me suis aussitôt passionnée pour son écriture, son audace, sa liberté.

« Quand, au début de 1945, je commençai à lire le manuscrit de Violette Leduc, Ma mère ne m’a jamais donné la main, je fus tout de suite saisie ; un tempérament, un style. Camus accueillit d’emblée L’Asphyxie dans sa collection "Espoir". Genet, Jouhandeau, Sartre saluèrent l’apparition d’un écrivain. Dans les livres qui suivirent, son talent s’affirma. Des critiques exigeants le reconnurent hautement. Le public bouda. Malgré un considérable succès d’estime, Violette Leduc est restée obscure.
« Je suis un désert qui monologue », m’a écrit un jour Violette Leduc. J’ai rencontré dans les déserts des beautés innombrables. Et quiconque nous parle du fond de sa solitude nous parle de nous. L’homme le plus mondain ou le plus militant a ses sous-bois, où personne en s’aventure, pas même lui, mais qui sont là : la nuit de l’enfance, les échecs, les renoncements, le brusque émoi d’un nuage au ciel. Surprendre un paysage, un être tels qu’ils existent en notre absence : rêve impossible que nous avons tous caressé. Si nous lisons La Bâtarde, il se réalise, ou presque. Une femme descend au plus secret de soi, et elle se raconte avec une sincérité intrépide, comme s’il n’y avait personne pour l’écouter.
L’échec du rapport à autrui a abouti à cette forme privilégiée de communication : une œuvre. Je voudrais avoir convaincu le lecteur d’y entrer : il y trouvera plus encore que je ne lui ai promis. »
S.de B.
4è de couverture, La Bâtarde.

Ensuite ses romans n’eurent plus de secret pour moi, je les dévorais : L’Asphyxie, L’Affamée, Ravages, Trésors à prendre. J’étais fascinée par son audace, et encore, je n'avais pas tout lu, celui-ci, Thérèse et Isabelle je ne l'ai pas lu, son éditeur l'avait censuré ; à l’époque où je la découvrais, nombre de sujets qu’elle abordait étaient tabous, certains le restent encore. Quelques-uns de ses ouvrages ont disparu de ma bibliothèque, sans doute au cours de mes déménagements, mais je retrouve ceux-ci, bien jaunis ; peut-être vais-je les relire.


« Je le dis tout net ses livres ne sont pas à mettre entre toutes les mains : il faut que les mains soient pures de tout préjugé et amoureuse-follement- de la littérature, de l'écriture, de la poésie. Ainsi elles s'adressent à nous, à toi, car il y a le plus haut tutoiement chez l'auteur de L'Asphyxie ou de La Bâtarde. Beaucoup, parmi ses contemporains, à commencer par Simone de Beauvoir, Maurice Sachs, Albert Camus, Jean Genet, Jean Cocteau et autres l'ont immédiatement reconnue, ont aimé cette oeuvre d'une liberté extrême. Ne cherchez pas de modèles : Violette Leduc est seule, seule elle est la nouveauté aujourd'hui et demain. »

Aujourd’hui, avec cette Correspondance (empruntée à la médiathèque) – extraits dans les billets précédents - je retrouve cet enthousiasme de ma jeunesse en lisant ses lettres, son fol amour pour Simone de Beauvoir. J’aime les descriptions minutieuses de son quotidien. Sa passion pour Simone de Beauvoir est quasi "mystique", elle l’aime comme une icône, mais aussi charnellement, en restant toujours respectueuse, admirative. "Elle lui inspire une passion fétichiste".

« Violette Leduc aimait les correspondances. Tout ce qui relevait de l'intime l'enchantait. Les Lettres de la religieuse portugaise, celles de Van Gogh à Théo étaient ses livres de chevet. Ils furent ses compagnons et ses modèles. Elle se reconnaissait en eux. "Je le lis et je me mets à le porter tout vivant dans ma chair, écrit-elle de Van Gogh, je ne connais pas de plus forte résurrection que la sienne par l'écriture."
Violette Leduc fut elle-même une épistolière infatigable, voire obsessionnelle. Comment ne pas céder au vertige de l'épanchement, du monologue ? Cette encre-là lui était vitale : "Je ne résiste pas au besoin de me confier." D'ailleurs, dans son oeuvre, elle évoque sa correspondance, l'analyse, y fait allusion à plusieurs reprises. Qu'elles soient d'amitié, d'admiration, d'amour ou de haine, de quinze pages ou d'une ligne, adressées à une figure illustre ou anonyme, les lettres de Violette Leduc portent toutes sa griffe. Au ton, on reconnaît d’emblée l’écrivain. Elles sont à l’origine même de sa vocation littéraire. Maurice Sachs, qui fut son Pygmalion, lui avait dit un jour : "Vous m’avez écrit. Vous devriez écrire".
Bien qu'elle s'en défende, le geste épistolaire est, pour Violette Leduc, un moyen d'accéder à la fiction, à une forme particulière de résurrection. L'écriture privée et libre de la lettre ne s'embarrasse pas des mêmes contraintes que le texte publié. Il n'y a pas de censure, pas d'interdits, pas de bienséance. Comme un journal qu'on destine à soi, la lettre de Violette Leduc peut tout dire. Ou presque. Sans ménagement, sans limite, sans gêne. C'est au destinataire de suivre, à son corps défendant. Car dans ses lettres, elle confie ce qu’elle n’ose pas avouer ou imposer de vive voix, "parce qu’une lettre que l’on reçoit est lue en quelques minutes et n’importune pas comme une présence". Même lorsque la sincérité de l’appel, l’authenticité émouvante du ton sont crédibles, c’est encore le « mensonge » littéraire qui hante l’épistolière. »
Carlo Jansiti.
Lettres choisies, établies, annotées et préfacées par Carlo Jansiti.
Carlo Jansiti, journaliste et écrivain, lut Violette Leduc en italien. par passion pour l'oeuvre, il apprit le français, puis s'installa en France. Il est l'auteur d'une biographie consacrée à Violette Leduc (Grasset, 1999), de plusieurs études ainsi que de préfaces et rééditions parues en france comme en Italie. Grâce à ses archives, il a créé le Fonds Violette Leduc à l'Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine.

4è de couverture, Correspondance 1945 – 1972.

J’apprends qu’un projet de film sur Violette Leduc est en cours ; elle sera incarnée par Emmanuelle Devos. J’aime beaucoup Emmanuelle Devos mais je n’irai pas voir ce film. Comme pour Sagan, Beauvoir, je veux garder intacte Violette Leduc, telle que j’ai pu la « créer » à travers son écriture. Les biopics n’ont d’intérêt que pour les non-lecteurs.
Et, par le plus grand des hasards, alors que je suis plongée depuis quelques jours donc dans sa littérature, j’entendais hier midi parler d’elle dans Des Papous dans la tête. Dans le diagnostic littéraire "à l’aveugle", les chroniqueurs devaient retrouver l’auteur d’un texte et, deux d’entre eux ont pensé qu’il pouvait s’agir de Violette Leduc. En fait il s’agissait d’un texte de Georges Bataille. Il est possible que Violette Leduc ait été influencée par Bataille, qu'elle n'a pourtant pas ménagé : "Ce genre d’intellectuel me donne la nausée. C’est impuissant, prétentieux, ce faux mélange de sperme et de matière grise. […] Ce sont des trucs » (janvier 1950)."

« Violette Leduc a fait de sa vie la matière principale de ses livres. Elle laisse une œuvre exceptionnelle qui a marqué l'histoire littéraire du XXe siècle. »

dimanche 3 juillet 2011

Violette Leduc 2. "Une descente de soleil "pétrifiée" par Van Gogh"



A SIMONE DE BEAUVOIR(1)

[Paris.] Vendredi matin [octobre1945]

Il y a huit jours, devant vos cahiers, devant monsieur Sartre, devant vos forces intellectuelles, vos ardeurs créatrices, je n’ai pas osé vous le dire : j’ai acheté les hebdomadaires. Votre pièce(2) a eu une fameuse critique (j’ai lu aussi les réclamations pour la Comédie française). J’ai été soulagée pour vous. Hier, dans les Nouvelles, on parlait de vous pour le Goncourt… Quand je vois votre nom partout, je crois que je rêve.
Je pense que mon journal-suite(3) vous a déplu. J’avais montré les treize premières pages à Nathalie(4). Je lui ai dit tout. Nous parlons de vous deux continuellement. Mais ce journal, je peux le détruire devant vous car je dois me punir : au début de l’Evénement(5), je l’ai souillé. Je l’ai dit à Nathalie, je l’ai dit à Alice. J’ai montré d’abord le journal à Nathalie… Je ne vois plus Alice mais j’ai invité Colette Audry avec Nathalie pour demain soir et chez moi. Ce sont des trahisons. Vous avez senti tout ça et vous m’avez rejetée de l’amitié et je vous comprends. De mois en mois, je perds mes forces, mon assurance et vous détestez les faibles, les chiens battus.
[…] Vous m’aviez encouragée et je ne travaille pas. Je pleure partout. Je crois que vous me méprisez et ça me paralyse. Je continue les petits voyages(6) comme une automate. Que faut-il faire ? Parlez-moi durement. Conseillez-moi. J’obéirai. Je vous demande pardon pour la gaucherie de cette lettre mais je n’arrive plus jusqu’aux mots. Je vous serre la main de tout mon cœur.

Violette Leduc

1. En février 1945, V. Leduc est présentée à S. de Beauvoir qui accepte de lire le manuscrit de L’Asphyxie. D’emblée Beauvoir reconnaît son talent. Dès lors elle suivra de très près son travail en la soutenant jusqu’à la fin […]
2. Les Bouches inutiles.
3. Il s’agit de L’Affamée, où V. Leduc transpose, sans la moindre réserve, sa passion pour S. de Beauvoir, nommée « elle » tout au long de l’œuvre. Le livre paraîtra aux Editions Gallimard en novembre 1947.
4. Sarraute. Rencontrée au printemps 1945, ainsi que Colette Audry, lors d’un déjeuner organisé par S. de Beauvoir.
5. V. Leduc nommera ainsi, dans La Folie en tête, sa première rencontre avec S. de Beauvoir (en février 1945).
6. V. Leduc se ravitaillait en Normandie, dans le village d'Anceins, près de Laigle, et revendait les produits au marché noir.


[Villefranche] Samedi 20 août 1949.

Chère Simone de Beauvoir,
Sept heures du matin. Ma fenêtre n’a pas été refermée depuis que j’occupe la chambre. Je suis à Villefranche, en pension dans un café-restaurant chic. L’eau est à mes pieds avec les barques et les pêcheurs qui proposent des promenades en mer. Le soir, le port ressemble à feu la rue de Lappe. Je dîne dehors et je regarde les passants, les dîneurs. Je me couche à neuf heures et demie. Je dors bien sans somnifère et déjà, je ne comprends plus qu’on puisse vivre rue Paul-Bert*. C’est agréable de se regarder dans la glace quand on a bonne mine. Mes moments préférés ici sont sept heures du matin et le crépuscule pour la lumière, l’absence de soleil, sept heures du matin pour les pêcheurs qui ont reconquis leur port, qui voilent la chaussée avec leurs filets marron, roussâtres. Je ne me promène pas, la campagne ne m’attire pas, mais cela viendra. Il y a beaucoup de trains ici qui longent la mer. C’est actif, viril. Je les vois dans l’œil de Van Gogh. Pendant mon voyage, après Arles, j’ai vu une descente de soleil avec les cercles de hachures et je me disais que je n’aurais pas observé les hachures si Van Gogh n’avait pétrifié sa vision pour nous. J’ai contemplé hier des yachts, j’étais même fascinée par cette richesse. Il y en avait un très grand, très ancien, avec sur le pont de petites filles de quatre ou cinq ans très 1830. L’équipage a installé la passerelle, a mis un tapis neutre dessus, les propriétaires sont venus et ont mis pied à terre. La femme avait le visage de Ludmilla Pitoëff il y a vingt ans. Sa politesse était exquise. J’ai vu le même jour l’arrivée d’un paquebot hollandais avec six cents passagers qu’on a fourgués dans des autocars pour Cannes, etc. Le paquebot immobile me plaisait autant que les immeubles de Paris la nuit. J’ai apporté mon cahier mais je ne travaille pas. Je me consacre à l’oxygène. J’oubliais ceci : Alice Cerf avait dit à l’amie de Corniglion-Molinier que j’étais à Villefranche. Elle est à Beaulieu. Elle est venue ici au café pour me voir et m’a emmenée en auto au cap Ferrat. Il y a là un grand hôtel luxueux 1900. Je voyais Proust en vacances dedans. Je le répète : vous êtes dans mon corps, dans mon esprit, dans mon cœur tous les jours. Je vous aime. Je vous écrirai.

Violette Leduc
* Son modeste deux-pièces de Paris (XIè arrondissement).


Mercredi trois heures de l’après-midi [Paris, {fin novembre} 1949]

Chère Simone de Beauvoir,
Quelle bonne soirée… sans arrière-pensée, sans doute de ma part. Comme je vous aime dans la pureté avec l’espoir de vous aimer toujours ainsi et celui de vous dire dans mes lettres que je m’égare parfois. Je n’ai pas dormi une minute mais je revivais avec confiance les heures avec vous. Quels beaux encouragements vous m’avez donnés. Remerciez Sartre de ma part. Comme sa dédicace* résonne juste. Son écriture est lyrique, surtout sa signature. Je suis heureuse aujourd’hui. Ce que j’ai me suffit. A midi, dans ma pièce vide j’ai valsé au son d’une valse musette à la radio. Dans mon tourbillon de solitaire, c’était vous que j’entraînais, que j’entraînais dans ma gaîté. J’attends que la soirée d’hier refroidisse pour me remettre au travail, vous donner tous les mots que j’écris.
Je suis fière de vous aimer ainsi.

Violette Leduc
* Les chemins de la liberté, tome III : La Mort dans l’âme, Gallimard, 1949 : « A Violette Leduc pour qui Simone de Beauvoir m’a donné tant de sympathie et L’Affamée tant d’estime. »


Lundi 9 juin [1952]

Chère Simone de Beauvoir,
Dix heures du soir. Je suis couchée, ma fenêtre est ouverte et le ciel bleu encore aimé du jour avance en avant comme si c’était la mer. La musique m’a fait beaucoup pleurer aujourd’hui (Orphée de Gluck, concerto de Vivaldi pour deux violons et cet Adagio d’Albinoni pour violon et orgue dont je ne me lasse pas). Êtes-vous à Florence ? Un oiseau aventurier passe devant le ciel pendant que je vous écris, un oiseau unique, très retardataire.
J’ai revu hier le petit Venise avec Madeleine. Quelle belle campagne à demi sauvage, aux vergers abandonnés. On sème dans le champ mais on laisse la mauvaise herbe étrangler le plant. Quelle solitude.
Tous les troènes étaient en fleurs, jusque dans les rosiers sauvages. Je me souvenais du fou d’Ars. J’avais peur. Madeleine m’a rassurée.
Jean Genet m’avait invitée à déjeuner chez lui à Montmartre. Je l’ai revu samedi. Il a été charmant, absolument charmant comme dirait une très vieille dame. J’ai admiré son teint, son complet, son installation, ses chaussures de luxe, les beaux lys qu’une dame lui avait offerts. J’ai vu sur le mur la photographie de Jean Decarnin. Quelle énergie, quelle résolution dans la beauté de ce garçon. Je lui aurais volé volontiers la photographie de Lorca. Je vous raconterai tout cela quand je vous reverrai. Genet avait des yeux heureux. J’étais bien contente pour lui.
J’ai vu le film Jeux interdits* et Mademoiselle Julie** dans mon quartier. Je vous en parlerai. Le premier m’a bouleversée. Le jeu de la petite fille est extraordinaire. Traduire ainsi la détresse c’est de la divination. Je vous conseille de le voir. Mlle Julie m’a déçue sauf quelques passages saisissants dont je vous parlerai aussi (le cabinet luxueux dans le jardin, le petit garçon maculé d’excréments, etc.)
Oui, c’est très ennuyeux Les Mémoires d’Hadrien. Quelle fausse grandeur dans les phrases. Souvent des notations justes mais moins profondes qu’elles semblaient dès qu’on s’y arrête. Comme un long ronron rhétorique. J’ose vous le dire : elle écrit moins bien que moi quand elle parle du sommeil et des dormeurs. C’est un gros travail inutile en tant que littérature.
[…]
On m’avait envoyé une place pour la générale de La Parade d’Adamov (je ne sais pas qui l’avait envoyée). Quelle pauvreté d’impuissant. J’ai aperçu Jacques Prévert. Quel vieux monsieur gras et éteint. Est-ce l’effet de sa chute. J’ai revu aussi Clara Malraux minable, peu entourée. C’était pitoyable. J’ai quitté la salle au début de la deuxième pièce (« Service des Pompes ») et me suis engouffrée avec soulagement dans le métro du retour. C’est cela le théâtre d’avant-garde ? Il me semblait que je sortais de l’enfer de la nullité.
A demain chère Simone de Beauvoir. Je vous aime et je pense à vous.

Violette Leduc
* De René Clément.
** Film suédois d’Alf Sjöberg.

Violette Leduc, in Correspondance 1945 - 1972, éditions Gallimard, collection Les Cahiers de la nrf, 2007.

samedi 2 juillet 2011

Violette Leduc 1. "L'Algérie dans mon lit, la Savoie à ma porte"

"Les montagnes de pierre poudrées légèrement de neige,
les sapins en bronze"
Morzine

A JACQUES GUERIN

[Morzine,] mercredi neuf heures du matin [janvier 1950]

Cher Jacques,
Ma première nuit à Morzine a été magnifique malgré un rêve tumultueux pendant mon sommeil, une dispute avec vous dont je n’aurais pas triomphé à quatre heures du matin dans mon lit de Paris car cette dispute m’avait éveillée et m’avait coupé le souffle. Je vous écris au lit, dans ma chambre au-dessus du salon de coiffure de mademoiselle Marie Baud. J’ai un édredon gonflant, une bouillotte, du chauffage central enfin j’ai l’Algérie dans mon lit et la Savoie à ma porte. Tiens, des grelots à l’instant même… Les plafonds de bois roux me plaisent beaucoup. Ils suggèrent les jambons fumés des campagnes. Comme j’aime l’industrie du bois, de ce bois qui n’est pas encore façonné, mais découpé en longues planches jaune tendre, tassées, rangées les unes sur les autres comme des feuilles de cahier. Je vois rue Paul-Bert le déchargement de ce qui a été coupé ici. Encore des grelots d’opérette… A force de voir ce bois blanc, je m’étais mise à penser à mon cercueil de sapin avec une indifférence réconfortante pendant que nous roulions en automobile.
Jean vous a téléphoné à Nantua. Comme je l’enviais. Je n’ose pas vous parler des montagnes tellement je les aime. Ce sont des créations de Dieu. J’en suis convaincue. Je pense souvent au paysage de montagnes entre Thonon et Morzine. Je préfère l’immensité en hauteur à l’immensité en surface qui est celle de la mer. Quelle nature stoïque, virile. Je l’aime comme j’aime les êtres froids, réservés. La nuit dernière je m’éveillais, je me sentais protégée par leur puissance, leur solitude, leur silence. Comme je suis loin des clapotis nocturnes autour des barques de Villefranche… C’est toujours la même histoire : ce qui est inhumain soulage. J’ai admiré surtout les montagnes de pierre poudrées légèrement de neige, les sapins en bronze. On a devant les yeux de grands paysages vert de gris entièrement sculptés. J’ai vu dans une rivière un bloc de pierre rond sur lequel avait poussé des branches. Il ressemblait à votre île en plus puissant, en plus simple. Il en avait l’élégance. La nature entre Thonon et Morzine m’a bouleversée. Je pourrais vivre ici des semaines sans mettre le nez dehors tellement ce souvenir est fort. […] Je vous écrirai bientôt. Je vous embrasse très affectueusement.

Violette


Au seuil de l'éternité, Vincent Van Gogh

[Montjean.] Vendredi 21 juillet 1950

Cher Jacques,
Je suis arrivée lundi à Montjean. J'ai d'abord été très déçue par le bourg qui n'est ni  la campagne ni la ville et dont les maisons sont pauvres et laides. Je couche chez l'habitant c'est un vieux ménage délabré (genre Le Vieillard au seuil de l'éternité de Van Gogh).
Ma chambre est grande, avec deux Christ en ivoire d'une maigreur imbattable. J'ai une maison devant ma fenêtre, moins de ciel que devant ma fenêtre de Paris mais je suis neuf heures dehors. Je me lève à huit heures, je sors à neuf, je marche pendant deux ou trois kilomètres puis je travaille une heure et demie ou deux, le dos appuyé contre un tas de foin, dans les prés qui bordent la Loire. Le roucoulement funèbre de la tourterelle accompagne souvent mon travail. Le parfum de votre huile à brunir - qui me rappelle l'odeur du caramel de ma grand-mère - attire les abeilles et les guêpes. je m'habitue aux petites araignées qui voyagent sur mes jambes, sur mes bras. A midi, je range mes outils, je reviens au bourg et je me baigne un quart d'heure dans la Loire. Je traverse un pont d'une grande beauté (j'ai compté mes pas dessus : sept cents). Ensuite c'est le déjeuner dans une salle commune où il y a beaucoup de petits enfants parisiens, des ouvriers de chez Citroën avec leur femme. Ces "congés payés" m'agaçaient au début. Maintenant je les aime bien. je suis seule à une petite table, je ne parle à personne. Je lis Le Figaro, étendue sur mon lit, je suis avec minutie la guerre de Corée. A trois heures, je repars dans les campagnes, je re-travaille contre une meule de foin, je lis, je marche, je reviens, je dîne, puis j'admire le paysage du soir : la Loire, les sables devenus roses, une île de verdures qui me fait penser au petit Trianon. Quel fleuve aristocratique, quel fleuve de luxe. Je me couche à neuf heures et demie. Je n'ai pas déballé le poste. Un air de musique ferait chanceler ces déshérités. Je manque de lectures. Pouvez-vous m'envoyer quelques livres à votre choix? Je vous les rendrai à mon retour. Pouvez-vous y joindre un flacon d'huile à brunir (pour me protéger. Je suis déjà une tomate). Pouvez-vous enfin me faire acheter des plumes au modèle ci-joint. C'est la marque Blanzy Poure (n° 723 mais je n'en suis pas sûre). Mais j'abuse peut-être. Merci d'avance pour ce que vous ferez. Je vous ai décrit avec minutie l'emploi du temps qui sera celui de mes vacances.
J'envisage pour janvier-février, si les événements mondiaux le permettent, si je ne pars pas avec Jean(Boy), un séjour dans le Midi soit dans un hôtel modeste, soit dans une chambre-cuisine. Maintenant parlez-moi de vous en m'écrivant. Je ne suis pas gâtée en courrier.
Je vous embrasse très affectueusement, je veux dire trois fois. Embrassez Jean, votre maman pour moi.

Violette

Violette Leduc, in Correspondance 1945 – 1972, Gallimard 2007.