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dimanche 11 novembre 2018

Centenaire : "la nécessité de dire et la conscience qu'il n'y a rien à dire"







C'est à lui, Philippe Annocque, que je pensais aujourd'hui; à ces cartes postales qu'il avait retrouvées, de son "Jeune grand-père" et qu'il avait retranscrites dans son blog, y mêlant ses commentaires, ses réflexions, ses questionnements (en italiques) pour une meilleure compréhension pour le lecteur.
Ces écrits ont fait l'objet d'un livre aux éditions Lunatique, collection Parler debout.

Je trouve celle-ci (mais il y en plein d'autres) émouvante, par les mots de Philippe Annocque. Edmond (le Jeune grand-père) évoque sa cousine Lucie Mangot qui lui a écrit une longue lettre :

"Elle est toujours très emballée et très confiante. [Edmond le disait déjà dans sa carte du 27 avril]. Sa lettre est très bien tournée. Elle me demande de faire mes mémoires, elle me dit que cela me fera du travail pour l’hiver, mais ce n’est pas le travail qui me manquera. Et puis, je n’ai rien d’assez intéressant à raconter."
 Et Philippe Annocque insère ce texte, bouleversant, s'adressant à son Jeune grand-père :

"« Elle me demande de faire mes mémoires. » Me voici. Je suis le bras armé de la vive cousine de mon grand-père, une jeune fille dont je connais à peine l’existence. Je suis là, Edmond, pour te dire de raconter que tu n’as rien d’intéressant à raconter. Que c’est le rien d’intéressant à dire qui est vraiment intéressant, à la fin. J’ai toujours eu ce sentiment, j’ai toujours vécu dans cette contradiction entre la nécessité de dire et la conscience qu’il n’y a rien à dire. Un instant je me plais à imaginer que c’est l’héritage d’une captivité vieille d’un siècle."
Philippe Annocque, in Mon jeune grand-père, éditions Lunatique, collection Parler debout, 2018.
" Philippe Annocque s’est appliqué à déchiffrer les cartes postales que son grand-père, Edmond, adressait à ses parents alors qu’il était prisonnier de guerre en Allemagne, de 1916 à 1918. Ses mots d’aujourd’hui — explications, réflexions, exclamations, questions — se mêlent à ceux écrits pour dire, 100 ans plus tôt, le rien des jours qui se succèdent indéfiniment et se ressemblent infiniment. Mais, le rien n’est pas anodin, et le prisonnier de guerre, contraint par la censure, occupe de son écriture resserrée jusqu’à l’illisible l’espace restreint des cartes, pour dire tout simplement qu’il est vivant. Dans Mon jeune grand-père, l’auteur superpose sa lecture à ce qu’il retranscrit, et cette lecture aussi il la donne à lire."

Samedi 17 novembre l'auteur sera l'après-midi au Salon de l'Autre Livre, 48 rue Vieille du Temple à Paris, toujours pour Mon jeune grand-père,
 
Dimanche 18 novembre il sera toute la journée au Salon des Essarts-le-Roi, rue du 11 novembre et ça tombe bien puisque ce sera le centenaire de la libération de Mon jeune grand-père et de quelques millions d'autres personnes ; il y aura aussi bien sûr Seule la nuit tombe dans ses bras et même quelques autres titres.

Pour les autres programmations voir son blog.

mercredi 24 octobre 2018

Le remède au sentiment de solitude est la solitude



Suite...
"Il y a la question de la solitude. Mais là non plus, ce n'est pas comme on l'imaginait (si on avait jamais essayé de l'imaginer). Il existe deux sortes essentielles de sentiment de solitude : celui qui est dû au fait de ne pas avoir trouvé quelqu'un à aimer, et celui qui est dû au fait d'avoir été privé de l'être aimé. La première sorte est la pire. Rien n'est comparable à la solitude de l'âme dans l'adolescence. Je me souviens de mon premier séjour à Paris, en 1964; j'avais dix-huit ans. Chaque jour j'accomplissais mon devoir culturel - galeries d'art, musées, églises; j'ai même acheté une des places les moins chères à l'Opéra-Comique (et me rappelle l'impossible chaleur là-haut, l'impossible angle de vue, et l'incompréhensible opéra). Je me sentais seul dans le métro, dans les rues, et dans les parcs publics où, assis seul sur un banc, je lisais un roman de Sartre qui parlait sans doute de solitude existentielle. Je me sentais seul même parmi ceux qui se liaient d'amitié avec moi. En repensant maintenant à ces quelques semaines, je me rends compte que je ne suis monté nulle part - la tour Eiffel semblait être une structure absurde, et absurdement populaire -, mais je suis bel et bien descendu, exactement comme Nadar l'avait fait avec son appareil photo un siècle plus tôt : j'ai découvert moi aussi les égouts de Paris, y entrant près du pont de l'Alma pour une visite guidée en barque; et, de la place Denfert-Rochereau, je suis descendu dans les catacombes, ma bougie éclairant les empilements bien nets de fémurs et de crânes.
Il existe un mot allemand, Sehnsucht, qui n'a pas d'équivalent en anglais et qui signifie "l'aspiration à quelque chose". Il a des connotations romantiques et mystiques; C. S. Lewis l'a défini comme étant "l'inconsolable aspiration" dans le cœur humain à "on ne sait quoi". Cela semble assez typiquement allemand de pouvoir spécifier ce qui ne peut l'être. L'aspiration à quelque chose - ou, dans notre cas, à quelqu'un. Sehnsucht décrit la première sorte de sentiment de solitude. Mais l'autre sorte provient de l'état contraire : l'absence d'une personne très spécifique. Moins une solitude qu'un manque d'elle. C'est cette spécificité qui peut faire songer à quelque projet consolant avec le bain chaud et le couteau à découper japonais. Et, bien que je sois maintenant muni d'un solide argument contre le suicide, la tentation subsiste : si je ne peux vivre sans elle, je m'ôterai cette vie. Mais maintenant, au moins,  je suis plus conscient de voix avisées à écouter. "Le remède au sentiment de solitude est la solitude", souffle la poétesse Marianne Moore, tandis que Peter Grimes (certes pas un modèle à tous égards) chante dans l'opéra du même nom : "Je vis seul. On s'y fait." Il y a un équilibre dans ces mots, une réconfortante harmonie.

Julian Barnes, in Quand tout est déjà arrivé, éditions Mercure de France, 2014.

mardi 5 juin 2018

"Ce qui me grisa lorsque je rentrai à Paris, en septembre 1929, ce fut d'abord ma liberté." (Simone de Beauvoir)

Samedi 26 mai 2018 

Je venais de sortir de ma bibliothèque, pour une re-relecture, un livre que j'avais aimé et que je t'avais offert, maman, pour une Fête des mères. C'est ton exemplaire que j'ai dans ma bibliothèque; je l'ouvre parfois et je lis quelques pages, au hasard; cette fois je décide de refaire une lecture complète, enthousiasmée par les premières pages. Et quelle surprise de trouver à l'intérieur une petite carte qui devait te servir de marque-page, où était écrit : Avec toi aujourd'hui. J'aurais pu rajouter : et éternellement. Ce petit carton m'a émue; il devait accompagner un bouquet de pivoines que je te faisais livrer.Tu aurais été émue, sûrement, de me voir nettoyer ta (votre) tombe ce samedi (avec une jambe raide, pfff!), - veille de la Fête des mères et jour anniversaire de ta disparition, mon aimé - et y déposer une plante.
Il est probable que tu fus moins captivée que moi en lisant cet ouvrage, mais je sais que tu l'as lu, qu'il t'avait intéressée, on en avait parlé longuement. Moi, j'étais déjà imprégnée de l'auteur, de sa vie, avec les Mémoires d'une jeune fille rangée. Je vivais à Paris et je connaissais le Quartier Latin comme ma poche. Je le fréquentais, je me reconnaissais en elle, je l'aimais. J'étais une jeune fille rangée qui aspirait à la liberté, à une vie libre.


La Force de l’âge, publié en 1960, est le deuxième tome de l’œuvre autobiographique écrite par Simone de Beauvoir, précédé des Mémoires d'une jeune fille rangée (1958) et suivi de La Force des choses (1963) et de Tout compte fait (1972). On peut aussi inclure dans cette œuvre autobiographique le récit de 1964 : Une mort très douce.
Ce tome traite de la période de sa vie s'étendant de 1929, de sa réussite à l'agrégation préparée avec Jean-Paul Sartre, à la Libération de Paris en août 1944.
(Source Wikipédia)



" Nous ignorions sur tous les plans le poids de la réalité. Nous nous targuions d'une radicale liberté. Ce mot, nous y avons cru si longtemps et avec tant de ténacité qu'il me faut regarder de près ce que nous mettions dessus.
[...] Le donné nous est apparu comme la matière de nos efforts et non comme leur conditionnement : nous pensions ne dépendre de rien. De même que notre aveuglement politique, cet orgueil spiritualiste s'explique d'abord par la violence de nos projets. Écrire, créer : on n'oserait guère risquer cette aventure si l'on n'imaginait pas être maître absolu de soi, de ses fins de ses moyens. Notre audace était inséparable des illusions qui la soutenaient [...].
Nous allions notre chemin sans contrainte, sans entrave, sans gêne, sans peur; mais comment n'achoppions-nous pas du moins à des barrières? Car enfin, nous avions les poches très plates; je gagnais chichement ma vie, Sartre écornait un petit héritage qu'il tenait de sa grand-mère paternelle : les magasins regorgeaient d'objets défendus; les endroits de luxe nous étaient fermés. [...] Nous n'étions pas des ascètes, loin de là; mais aujourd'hui, comme autrefois - et Sartre me ressemblait - seules les choses qui m'étaient accessibles, et celles surtout que je touchais, pesaient leur poids de réalité; je me donnais si entièrement à mes désirs, à mes plaisirs, qu'il ne me restait rien de moi à gaspiller en vaines envies. Pourquoi aurions-nous regretté de ne pas rouler en auto alors que le long du canal Saint-Martin ou sur les quais de Bercy nous faisions à pied tant de découvertes? Quand nous mangions dans ma chambre du foie gras Marie, quand nous dînions à la brasserie Demory dont Sartre aimait la lourde odeur de bière et de choucroute, nous ne nous sentions privés de rien. Le soir au Falstaff, au College Inn, nous buvions avec éclectisme des bronx, des side-car, des baccardi, des alexandra, des martini; j'avais un faible pour les cocktails à l'hydromel des Vikings, pour les cocktails à l'abricot qui étaient la spécialité du Bec de Gaz, rue Montparnasse : qu'est-ce que le bar du Ritz; aurait pu nous offrir de plus? Nous avions nos fêtes. Un soir aux Vikings, je mangeai une poule aux airelles tandis que dans une tribune un orchestre jouait l'air à la mode : Pagan love song. Je savais que ce festin ne m'aurait pas éblouie s'il n'eût été exceptionnel. La modestie même de nos ressources servait mon bonheur.
Aussi bien n'est-ce pas une immédiate jouissance qu'on cherche dans les objets de prix : ils servent de médiation avec autrui; leur prestige est conféré par des tiers prestigieux. [...] les habitués des palaces, les hommes à Hispano, les femmes à vison, les ducs, les millionnaires ne nous en imposaient pas; [...] J'éprouvais à leur égard une ironique pitié; coupés de la masse, confinés dans leur luxe et dans leurs snobismes, je me disais, quand je passais devant les portes infranchissables du Fouquet's ou du Maxim's, que les exclus c'étaient eux.  En général, ils n'existaient pas pour moi; leurs privilèges, leurs raffinements ne me manquaient pas plus qu'aux Grecs du Ve siècle le cinéma et la radio. Évidemment, le mur d'argent faisait échec à notre curiosité; mais nous ne nous en irritions pas parce que nous pensions que les gens huppés n'avaient rien à nous apprendre; leurs cérémonieuses dissipations ne couvraient que du vide.
Rien donc ne nous limitait, rien ne nous définissait, rien ne nous assujettissait; nos liens avec le monde, c'est nous qui les créions; la liberté était notre substance même."
Pages 19 - 20 - 21 - 22.


Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir
Coll. part. Archives Éditions Gallimard

Lundi 4 juin 2018 

Et me voilà donc replongée depuis dix jours dans La Force de l'âge, une lecture qui me passionne à nouveau tant elle ravive de souvenirs de ma jeunesse estudiantine parisienne, même si "Ce tome traite de la période de sa vie s'étendant de 1929 à 1944", je revis la mienne à l'époque où je lisais ce livre (deux ou trois ans avant mai 68), avec un peu de nostalgie mais avec une méga jubilation. C'est bien plus tard (trop tard) que je t'ai rencontré mon Amour, j'étais un peu assagie mais toujours rebelle et libre. Tu m'as légèrement embourgeoisée - avec tes goûts de luxe -, le comble pour un artiste-peintre fauché. En fait, la bohème c'était moi !

Et, 300 pages plus loin...
 

"Nous en avions fini avec la province; voilà qu'enfin nous vivions tous deux à Paris : plus de voyages en train, plus d'attente dans les gares. Nous nous installâmes dans un hôtel, beaucoup plus plaisant que le Royal Bretagne, que Sartre avait découvert pendant ma convalescence en Provence.




Hôtel Royal Bretagne
Photo, Le Paris de Beauvoir de Barbara Klaw, éditions Syllepse.


Il était situé entre l'avenue du Maine et le cimetière Montparnasse : j'avais un divan, des rayonnages et un bureau très commode pour travailler.



Hôtel Mistral
(Cliquer sur les images puis sur afficher pour lire)




Je pris de nouvelles habitudes; le matin, je buvais un café, je mangeais des croissants sur le zinc d'une brasserie bruyante et rougeoyante, Les Trois Mousquetaires. Je travaillais souvent chez moi. Sartre habitait à l'étage au-dessus. Nous avions ainsi tous les avantages d'une vie commune, et aucun des inconvénients.

Qu'allais-je écrire, maintenant que j'avais achevé mes nouvelles? Certains thèmes rôdaient dans ma tête depuis longtemps mais je ne savais pas comment les aborder. Un soir, peu après la rentrée, j'étais assise avec Sartre au fond du Dôme; nous parlâmes de mon travail, et il me reprocha ma timidité. [...] "Enfin ! pourquoi ne vous mettez-vous pas en personne dans ce que vous écrivez ? me dit-il avec une soudaine véhémence. Vous êtes plus intéressante que toutes ces Renée, ces Lisa..." Le sang me monta aux joues; il faisait chaud, il y avait comme d'habitude beaucoup de fumée et de bruit autour de nous, et j'eus l'impression de recevoir un grand coup sur la tête. "Je n'oserai jamais !" dis-je. me jeter toute crue dans un livre, ne plus prendre de distance, me compromettre : non, cette idée m'effrayait. "Osez", me disait Sartre. Il me pressait : j'avais mes manières à moi de sentir, de réagir, et c'était tout ça que je devais exprimer. Comme chaque fois qu'il se donnait à un projet, ses mots faisaient lever en foule des possibilités, des espoirs; mais j'avais peur. De quoi au juste?  Il me semblait que du jour où je la nourrirais de ma propre substance la littérature deviendrait quelque chose d'aussi grave que le bonheur et la mort."

Pages 323 -324.

Simone de Beauvoir, in La force de l'âge, éditions Gallimard, 1960.

Nota Bene : Simone de Beauvoir entre, enfin, à la Pléiade.

Mardi 5 juin

Tenir le coup, vivre avec ses douleurs physiques, ne pas rester assise trop longtemps, prendre des antalgiques, des anti inflammatoires pour pouvoir marcher, continuer de se révolter, contre tout ! ça donne de l'énergie. Mourir cela n'est rien mais vieillir...Je me disais tout cela ce matin en prenant mon petit déjeuner. Mon genou me jouait un sale tour et avait doublé de volume il y a dix jours; épanchement m'a-t-elle dit, rien d'autre, pas de prescription spéciale à part les antalgiques "je ne vous donne pas d'anti inflammatoires, si dans trois semaines vous avez toujours mal, je vous prescrirais de la cortisone. Ben voyons. Démerde-toi (pardon maman chérie de dire des gros mots) toute seule avec tes douleurs. De toute façon, ce sera ça ton avenir : après les coudes, les genoux, et sans doute plus tard l'épaule, les pieds. Ce matin, je n'ai pas lésiné pour avaler antalgique et anti inflammatoire (ils sont en vente libre) et allons-y gaiement... au golf. Je décidais de faire un test : 3? 6? 9? trous. Je mis ma genouillère et déjà en descendant les escaliers je savais que ce serait plutôt 6 que 9, voire 3. Elle me compressait trop derrière le genou, là où l'enflure me faisait mal. Zut, j'avais du mal à marcher... jusqu'au parking. Shit ! Je "verrouillais" pourtant la jambe mais la douleur était là.  J'arrivais au golf, sortais mon matériel, me dirigeais vers le départ. J'avais trop mal. Je m'arrêtais à l'accueil et j'allais aux toilettes pour retirer ma genouillère. Soulagement. Je marchais mieux. Youpi ! Quelques mouvements, étirements des bras et hop ! c'est parti. Au 3 je ne sentais plus de douleur, les médicaments faisaient de l'effet. Je savais que ça n'était pas la solution, je savais, je le savais, je m'en fichais, je n'avais plus mal et je jouais pas mal. L'herbe était mouillée, les fairways n'étaient pas tondus, les greens étaient lents, je m'en fo fichais, j'étais là, je pouvais donc encore marcher un peu, je pouvais jouer au golf, je n'étais pas foutue. Je n'avais pas les idées roses mais, elles étaient déjà un peu moins noires que ces derniers jours. Et j'ai fait 9 trous +3 ! (Mais c'est un très petit parcours de golf). Je ne pense pas que ma nuit sera calme...

"J'ai envie de bouger et je crois aux vertus de la mobilité. Quand on est immobile on devient très fragile. C'est fatigant, mais c'est passionnant. [...] Je ne serai jamais un adulte. J'aime bien les hommes qui disent des bêtises. Un adulte c'est un homme qui marche et un jour il se pose le cul et il croit qu'il continue de marcher. [...] Dès qu'on est assis on commence à s'occuper beaucoup de son fauteuil. "
Jacques Brel (la suite dans la vidéo, c'est épatant).
 

vendredi 9 mars 2018

"La vie privée des morts"







Vendredi 9 mars 2018.

Je viens de terminer le livre autobiographique de Alexandre Diego Gary : S. ou l'espérance de Vie.

"Ses parents, l'écrivain Romain Gary et l'actrice Jean Seberg, se sont suicidés quand il était adolescent. Après trente années de silence, [en 2009] Diego Gary se livre dans un récit autobiographique." (Lire l'article du Monde, par Alain Abellard : Sa vie à lui, enfin).

Cette phrase, ci-dessous, résume on ne peut mieux ce que j'ai ressenti - pendant plusieurs jours - à la lecture :
"En lisant le livre, j'ai été tétanisée, j'ai pris la mesure de toute sa douleur. J'ai été triste et j'ai eu un sentiment de culpabilité." (Myriam Anissimov).

J'ai compris la souffrance de Diego Gary :

- Tu n'y arrives plus, à te taire.
- Mais il y a des choses que je ne veux pas entendre dire, sous aucun prétexte, dont je ne veux pas entendre parler. Et il y a des choses pour lesquelles je me bats. Le respect dû aux morts. Le droit à une vie privée pour les morts, oui, la vie privée des morts. Les morts, tous les morts sont des nôtres. On ne peut pas laisser dire, écrire, faire tout et n'importe quoi avec eux. Le droit des morts, la vie privée des morts, voilà ce qu'il est temps d'instaurer.
Page 44.

"Moi-même, je vécus des moments de grande violence [...]. Je ne les regrette pas. J'en ai même parfois la nostalgie, quand le quotidien vient frapper trop brutalement à ma porte, dans mon appartement d'une petite rue paisible du VIIe désormais, où je vis avec Ludmilla, main dans la main. Un article diffamatoire, une atteinte à la vie privée des morts dans une biographie et je me sens prêt à revêtir mes oripeaux et ma hargne de Matamore, à enfiler les gants, ou même à poings nus, c'est mieux, ça fait encore plus mal. [...] le gentil petit garçon de la rue du Faubourg-Saint-Germain, timide et complexé, mais bouillonnant de rage à l'intérieur, une rage qui l'effrayait et le contraignait à se montrer encore plus docile pour la contenir, [...]
J'avais la haine [...]
Plénipotentiaire la haine.
J'ai beaucoup appris à Los Alamos, [...]
Paris,  le Landerneau littéraire, République des Lettres qui n'est qu'une compagnie d'ascenseur, le parisianisme, le respect écrasant dû à l'image et à la mémoire de mes parents qui me paralysait, ne me fait plus peur.
Je n'ai plus peur de rien. Pas même d'écrire.
[...]
J'emportais de nouveaux morts avec moi [...]. Mais ce que j'emportais de plus précieux, c'était bien entendu Ludmilla et sa promesse d'avenir - l'espérance de vie."
Pages 167-168.

Alexandre Diego Gary, in S. ou l'espérance de vie, éditions Gallimard, 2009.

Un sentiment de culpabilité, oui, je l'ai eu aussi en lisant certains passages du livre de Diego Gary. Je repensais à ce beau documentaire que j'avais vu et dont j'avais parlé. Le documentaire a disparu, il n'est plus visible et, je comprends pourquoi après avoir lu ces mots de Diego Gary sur "la vie privée des morts". Mon admiration, ma passion pour l'écrivain Romain Gary avait masqué ce vol (ce viol?) que j'avais commis en capturant de mon écran quelques scènes du quotidien de Romain Gary, comme ce déjeuner dans leur appartement avec le jeune Diego. J'avais été très heureuse d'avoir pu visionner ce documentaire. Il m'avait inspiré ce billet Le fou d'absolu, le mangeur d'étoiles. Je parlais du livre de Diego Gary mais je ne l'avais pas encore lu. Je ne sais pas pourquoi j'ai attendu si longtemps. Je retire immédiatement de ce billet les deux photos que j'avais capturées : Romain et Diego (enfant) déjeunant chez eux (je les garde pour moi, Diego a des yeux verts, superbes (il les a toujours) ; ce billet a été lu (et vu) 5646 fois (une goutte d'eau dans l'océan du web). Je ne voudrais pas avoir "la haine" de Diego Gary.  Je le remercie de m'avoir fait comprendre - par son ouvrage - qu'il "était temps d'instaurer le droit des morts, la vie privée des morts" et je rajoute, celle des vivants aussi car vous l'êtes, bien vivant et avez, je l'espère, vous la souhaite, une longue "espérance de vie". Oubliez le S.


vendredi 1 décembre 2017

"... il est entré dans le Panthéon de ceux que j'admire, les égotistes, les mégalomanes..."





Josyane Savigneau, Philip Roth (Source)

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Lecture en cours


"J'aime avant tout les écrivains qui parlent d'eux. Je suis restée très perplexe devant Annie Ernaux affirmant à propos des Années qu'il s'agissait là d'une autobiographie impersonnelle dans laquelle chacun peut se reconnaître. Quelle étrangeté. Je n'aime que les autobiographies personnelles, surtout celles que l'on accuse de narcissisme. Je ne veux pas me reconnaître, mais connaître quelque chose de tout autre. Ce qui m'attire en Roth, c'est ce qui ne me ressemble pas. Je suis une femme, pas juive, née presque vingt après lui dans une petite ville française. Avec lui, je suis à la recherche de son expérience, non de la mienne, heureuse qu'il m'ait rendu familier Newark, son enfance dans le quartier juif de la ville, la haine qu'il a suscitée dans sa communauté. En un seul livre, il est entré dans le Panthéon de ceux que j'admire, les égotistes, les mégalomanes, les tout-puissants qui croient en la force et la vérité de leur fiction. J'allais aussitôt me conforter dans mon admiration avec L’Écrivain fantôme, où j'ai souligné cette phrase en me disant qu'il faudrait un jour la mettre en pratique : " Quand on admire un écrivain, on est curieux de le connaître. On cherche son secret - les clefs de son puzzle."
[...]
[...]
1992. En dépit de mon désir, je me sentais un peu coupable de vouloir rencontrer Roth. Pourquoi aller voir un écrivain qu'on admire? Ses livres ne sont-ils pas la seule "approche" légitime? La curiosité pour l'homme n'est-elle pas un travers journalistique? Par chance j'avais, d'une certaine manière la caution de Marguerite Yourcenar, dont je venais d'écrire la biographie. Elle qui assurait dédaigner l'anecdote biographique et affirmait qu'un écrivain se trouve tout entier dans son œuvre, se plaignait néanmoins, dans sa correspondance, qu'on ait publié un essai sur elle sans lui rendre visite, et ajoutait : "Moi qui aurais tant donné pour connaître Cavafy, ou avoir de Mann une autre expérience qu'un simple échange de lettres." Et plus loin : "Moi qui aurais donné un an de ma vie pour rencontrer Hadrien." Ainsi "amnistiée", j'allais chercher à obtenir un rendez-vous avec Philip Roth. J'en avais d'autant plus envie que depuis des années, au Monde, une femme qui n'aimait pas ses livres m'avait empêchée d'écrire sur lui. Désormais, c'était moi qui dirigeais, j'étais libre de ma décision."

Josyane Savigneau, in Avec Philip Roth, éditions Gallimard, 2014.

"Snobé par le Nobel, Philip Roth entre dans la Pléiade"
(Le Figaro, 2/10/2017)

jeudi 12 octobre 2017

Never complain, never explain



       Emmanuel Carrère. Photo Jean-François Joly (Le Monde)

 

                                     Hélène Carrère d'Encausse, Photo AFP/Franck Fife (Le Point)


"Je me trompe peut-être, mais je crois que dans ces rares moments où tu es seule face à toi-même, tu souffres. Et d'une certaine façon, tu sais, cela me rassure.

C'est de cela que je voulais te parler dans cette lettre, de notre souffrance. [...] Ce que je crois, c'est que tu as dû affronter très tôt une souffrance épouvantable et que cette souffrance, ce n'est pas seulement la disparition tragique de ton père, mais tout ce qu'il était : son tourment, sa noirceur, son horreur de la vie dont il t'a fait la confidente. L'homme que tu aimais le plus au monde se voyait comme une chose irrémédiablement pourrie - ce qu'il m'arrive, à moi, de penser pour mon compte. Tu as dû porter cela. Et tu as fait, très tôt aussi, le choix de nier la souffrance. Pas seulement de la cacher et d'appliquer ce que tu dis toi-même être la maxime de ta vie, never complain, never explain : non, de la nier. De décider qu'elle ne devait pas exister. C'était un choix héroïque. Je trouve que tu as été héroïque. De la jeune fille pauvre et radieuse dont j'aime tant regarder les photos jusqu'à l'apothéose sociale de ces dernières années, tu as suivi ta route sans jamais en dévier, avec une détermination et un courage qui me laissent pantois, mais sur cette route, forcément, tu as fait beaucoup de dégâts. Tu t'es interdit de souffrir mais tu as interdit aussi qu'on souffre autour de toi. [...] Tu ne nous a pas niés, non, tu nous a aimés, [...] mais tu nous a dénié le droit de souffrir et notre souffrance t'entoure au point qu'il fallait bien qu'un jour quelqu'un la prenne en charge et lui donne voix.
Tu étais fière que je devienne écrivain. Il n'y a rien de mieux, à tes yeux. C'est toi qui m'as appris à lire et à aimer les livres. Mais tu n'as pas aimé la sorte d'écrivain que je suis devenu, la sorte de livres que j'ai écrits. Tu aurais voulu que je sois un écrivain, comme, je ne sais pas, Erik Orsenna : un type heureux ou qui, en tout cas, le paraît. Moi aussi, j'aurais bien voulu. Je n'ai pas eu le choix. J'ai reçu en héritage l'horreur, la folie, et l'interdiction de les dire. Mais je les ai dites. C'est une victoire.
Je voudrais te raconter un souvenir d'enfance. C'était à la piscine, en vacances, au soleil. Je devais avoir cinq ou six ans, j'apprenais à nager. Le moniteur, tout en me soutenant, me faisait traverser le petit bain. Tu étais assise, toi, à l'extrémité du bassin, sur les marches, les pieds dans l'eau, et tu ne me quittais pas des yeux pendant que je prenais une leçon. Tu portais un maillot une pièce à rayures noires et blanches. Tu étais jeune, tu étais belle, tu me souriais et je t'aimais comme, depuis, je n'ai jamais pu aimer aucune femme, aucune n'a jamais fait le poids, sauf, maintenant, ma fille. Traverser le bassin, cela voulait dire aller vers toi. Tu me regardais approcher, et moi, le menton hors de l'eau, la main du moniteur sous mon ventre, je te regardais me regarder et j'étais incroyablement fier et heureux de m'approcher de toi en nageant, d'être regardé par toi en train de nager.
C'est étrange, mais parfois, en écrivant ce livre, j'ai retrouvé cette sensation inoubliable : celle de nager vers toi, de traverser le bassin pour te rejoindre."

Emmanuel Carrère, in Un Roman russe, éditions P.O.L., 2007.

Le livre se termine par cette lettre sublime à sa mère, Hélène Carrère d'Encausse. (Extraits ci-dessus).
J'en suis sortie bien secouée (et je me suis trouvée "héroïque" d'aller jusqu'au bout mais il faut y aller, sans regret). Les dernières pages de l'ouvrage (cette lettre donc) sont relativement, très relativement apaisantes, après 360 pages assassinent. "De la littérature considérée comme une tauromachie", Michel Leiris


En découvrant certaines critiques de ce livre, je constate que le "Je" de l'auteur exaspère certains. J'aime son je. Ce qu'il en dit :

"Dans Un roman russe, j'ai fait le pari de rassembler des choses qui pouvaient paraître hétérogènes : d'un côté l'histoire au sens large de la Russie contemporaine, de l'autre celle de ma famille, mes rapports avec la langue russe, ma vie amoureuse... Tout cela, j'espère, est unifié par le "je". Le "je" de ce livre-là, c'est vrai, est à la fois narrateur et protagoniste : non seulement c'est moi qui parle, mais encore je parle de moi. Mais je ne l'ai fait qu'une fois, un peu pour déblayer le terrain, et plus j'avance plus je pense que l'usage de la première personne n'est pas forcément lié à l'épanchement autobiographique. Le "je" peut s'éloigner de soi, devenir de plus en plus un témoin, une plaque d'enregistrement, une voix."

(Entretien avec Raphaëlle Rérole, Le Monde)

mercredi 18 janvier 2017

Le Je et le Moi, énième



"Le Je c'est celui qui parle, le Moi c'est celui qui écrit."
(Montaigne "expli-cité" ce matin par Alain Legros dans les NCC*)

* Les NCC (Nouveaux Chemins de la Connaissance) ont changé de titre et l'émission s'appelle désormais : Les Chemins de la philosophie. Présentation sur France Culture :

"La philosophie est bien plus qu'une discipline. Son but est de transformer la connaissance en art de vivre en considérant comme digne d'intérêt et de réflexion l'existence dans tous ses recoins. Littérature, vie quotidienne, cinéma, musique, actualité, expérience personnelle : la philosophie ne connait ni contraintes, ni limites. Elle vise à transmettre le goût pour les questions plus qu'à délivrer une connaissance. C'est pourquoi elle ne s'arrête jamais, c'est pourquoi, plus que jamais, les Chemins continuent."

Lors de l'annonce de ce changement le 2 janvier par Adèle Van Reeth, le lendemain 3 janvier, j'étais un peu agacée par le ton un tantinet sirupeux, pour parler à nouveau de ce changement de titre :  "la crème de la crème à votre service et au creux de votre oreille". J'avais l'impression d'entendre un slogan publicitaire. Passons. Je continuerai de les référencer ici sous le sigle : NCC, pour ne pas avoir à corriger mes nombreux billets dont les NCC sont la source.  Moi, Je  fais ce que je veux;-) et je ne suis pas philosophe, je dirais même plus, moi je (= Dupont et Dupont. Hi!) je ne suis qu'un grain de sable dans le désert (à ce sujet*). Cependant je reste une auditrice fidèle, intéressée par les divers thèmes traités dans l'émission et les prestigieux invités.
Cette semaine Les philosophes par eux-mêmes.
Aujourd'hui : Michel de Montaigne, les Essais.
"J'ose non seulement parler de moi, mais seulement parler de moi." (Montaigne).

Lundi : Jean-Paul Sartre, Les Mots (relu il y a quelques années... NCC ou CP? Mmm!). Une émission à réécouter pour les extraits lus, divinement, par Georges Claisse.

* Cet après-midi, l'ophtalmologiste m'a retiré un éclat de coquillage (il a même dit : un coquillage) incrusté sous ma paupière. Je lui expliquais que j'avais nettoyé des chaussures avec un appareil souffleur et que j'avais pris de la terre ou du gravier dans l’œil; c'était très douloureux. - Non, pas de terre me dit-il mais un coquillage! Vous aviez marché sur la plage me demanda-t-il. - Non. Mais peut-être bien dans le sable... d'un bunker, au golf! - C'est mieux que de prendre une balle dans l’œil me dit-il. - Ben oui, tout de même. - Je vais vous retourner la paupière me prévient-il. - Je m'inquiétais... mais ce fut fait de manière délicate et je n'ai rien senti (sensation bizarre), qu'un soulagement après que le "coquillage" fut enlevé; je l'avais depuis douze jours! Maintenant, je vais mettre des lunettes en nettoyant mes chaussures de golf ou... chercher un galant partenaire qui passerait le karcher-souffleur sous mes chaussures! Je lui renverrais l'ascenseur.


Moi Je - Dupont et Dupont

vendredi 15 avril 2016

Je sais ce que je suis


Hier soir, en regardant La Grande Librairie j'étais surprise d'apprendre que Roman Polanski avait accepté la réédition de cette autobiographie Roman par Polanski qui, apparemment est une réédition légèrement "augmentée" puisque le livre fait 544 pages au prix de 25 euros.
Je sortais alors de ma bibliothèque ce pavé de 497 pages (édition originale de 1984) que je vais peut-être relire... plus de trente ans plus tard.  Ma mémoire est de moins en moins performante, je peux donc le relire.  Cet ouvrage était alors édité chez Robert Laffont, au prix de 95 F. Cet homme, sa personnalité, ses souffrances, ses folies, sa vie ne m'ont jamais laissé indifférente et j'aime nombre de ses films.



4e de couverture (édition 1984)



"Je continue de faire les gestes d'un professionnel du spectacle, je sais raconter encore les histoires drôles et les jouer pour obtenir le meilleur effet, je ris encore beaucoup et j'aime la compagnie des gens qui savent rire, mais je sais au plus profond de mon cœur que l'esprit du rire m'a quitté. Ce n'est pas seulement le succès qui m'a blasé, ou que je suis aigri par le drame et mes propres folies. J'ai l'impression de besogner sans but discernable. J'ai le sentiment d'avoir perdu le droit à l’innocence, à la pure jouissance des plaisirs de la vie. Ma naïveté puérile et ma fidélité en amitié m'ont coûté cher - particulièrement dans mes relations avec la presse. Mais ma méfiance croissante est aussi destructrice.
Je sais bien que je passe aux yeux de bien des gens pour une espèce de gnome méchant et débauché. Mes amis - et les femmes de ma vie - savent à quoi s'en tenir. 
[...]  On a répandu sur mon compte tant d'inexactitudes, de malentendus et de véritables  calomnies que les gens qui ne me connaissent pas se font une idée entièrement fausse de ma personnalité. La rumeur publique, désormais amplifiée par l'énorme puissance des médias, vous crée un image qui s'attache à vous à jamais - une espèce de caricature qui passe pour la réalité. Je sais ce que je suis, ce que j'ai fait, et ce que je n'ai pas fait. Ce qui s'est passé et ce qui se passe."
(Page 496).

Roman Polanski, in Roman par Polanski, éditions Robert Laffont, 1984. Traduit de l'anglais par Jean Pierre Carasso.

vendredi 22 janvier 2016

Le besoin de tout dire

 

Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 1, figure page 0039

"Quoique né homme à certains égards
j'ai été longtemps un enfant."

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions. 

"Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu."

Livre I.

"Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur ; et pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue, à l'éclairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse juger par lui-même du principe qui les produit.
 
Si je me chargeais du résultat et que je lui dise : tel est mon caractère, il pourrait croire, sinon que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore, même en le voulant, n'y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C'est à lui d'assembler ces éléments, et de déterminer l'être qu'ils composent : le résultat doit être son ouvrage; et s'il se trompe alors, toute l'erreur sera de son fait. Or il ne suffit pas pour cette fin que mes récits soient fidèles, il faut aussi qu'ils soient exacts. Ce n'est pas à moi de juger de l'importance des faits ; je les dois tous dire, et lui laisser le soin de choisir. C'est à quoi je me suis appliqué jusqu'ici de tout mon courage, et je ne me relâcherai pas dans la suite. Mais les souvenirs de l'âge moyen sont toujours moins vifs que ceux de la première jeunesse. J'ai commencé par tirer de ceux-ci le meilleur parti qu'il m'était possible. Si les autres me reviennent avec la même force, des lecteurs impatients s'ennuieront peut-être, mais moi je ne serai pas mécontent de mon travail. Je n'ai qu'une chose à craindre dans cette entreprise : ce n'est pas de trop dire ou de dire des mensonges, mais c'est de ne pas tout dire et de taire des vérités."

Livre IV, Texte final. 

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions.

 
« Que de riens, que de misères ne faut-il point que j’expose, dans quels détails révoltants, indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes, pour montrer comment chaque impression qui a fait trace dans mon âme y entra pour la première fois. »

Pourquoi Rousseau éprouve-t-il le besoin de tout dire, de dire toute sa vérité ?

Cette semaine dans les NCC : en immersion dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau.


jeudi 1 octobre 2015

La Femme, les femmes, la féminité


Romain Gary et sa mère
(Source inconnue)


Romain Gary et son épouse Lesley Blanch à Sofia en 1946
(Source photo : coll. part. Pierre Assouline
Crédit photo : D.R.) 


Romain Gary et sa seconde épouse Jean Seberg
à Paris en 1974
(Photo : Michel Giniès)


" Je vous ai dit au début de cet entretien que l'on vit moins une vie que l'on est vécu par elle. J'ai l'impression d'avoir été vécu par ma vie, d'avoir été objet d'une vie plutôt que de l'avoir choisie et en plus de cela, avec la notoriété on est donc manipulé par la vie elle-même. Avec la notoriété vient un phénomène curieux qui est celui d'une image qui, - grâce aux médias et par l'intermédiaire de vos caméras, comme je suis en train de le faire ici, - s'établit dans le public et a fort peu de rapport avec la réalité de l'homme. Je m'aperçois tous les jours, dans tout ce que l'on écrit sur moi, que je ne me reconnais absolument pas dans cette image de marque que je traîne. Il y a une profonde différence de toute façon entre ce qu'écrit un auteur et lui-même. Un auteur met le meilleur de lui-même, de son imagination, dans le livre et garde le reste...., "le misérable petit tas de secrets" comme disait Malraux, pour lui-même. [...]
[...]
La seule chose qui m'intéresse, c'est la femme, je ne dis pas les femmes, attention, je dis la femme, la féminité. Le grand motif, la grande joie de ma vie a été l'amour rendu pour les femmes et pour la femme. Je fus le contraire du séducteur malgré tout ce que l'on a bien voulu raconter sur ce sujet. C'est une image totalement bidon et je dirais même que je suis organiquement et psychologiquement incapable de séduire une femme. Cela ne se passe pas comme ça, c'est un échange, ce n'est pas une prise de possession par je ne sais quel numéro artistique de je ne sais quel ordre, et ce qui m'a inspiré donc dans tous les livres, dans tout ce que j'ai écrit à partir de l'image de ma mère, c'est la féminité, la passion que j'ai pour la féminité. [...]

[...] Je ne connais pas d'autres valeurs personnelles, en tant que philosophie d'existence, que le couple. Je reconnais avoir raté ma vie sur ce point, mais si un homme rate sa vie, cela ne veut rien dire contre la valeur pour laquelle il a essayé de vivre.

Je trouve que [c'est] ce que j'ai fait de plus valable dans ma vie, c'est d'introduire dans tous mes livres, dans tout ce que j'ai écrit, cette passion de la féminité soit dans son incarnation charnelle et affective de la femme, soit dans son incarnation philosophique de l'éloge et de la défense de la faiblesse, car les droits de l'homme ce n'est pas autre chose que la défense du droit à la faiblesse. Et si on me demande de dire quel a été le sens de ma vie, je répondrai toujours - et c'est encore vraiment bizarre pour un homme qui n'a jamais mis les pieds dans une église autrement que dans un but artistique - que cela a été la parole du Christ dans ce qu'elle a de féminin, dans ce qu'elle constitue pour moi l'incarnation même de la féminité. [...]

Pour le reste, que voulez-vous que je vous dise? [...] ... je ne voudrais simplement pas qu'il y ait plus tard, quand on parlera de Romain Gary, une autre valeur que celle de la féminité."

Romain Gary, in Le sens de ma vie, entretien, éditions Gallimard, 2014.

Préface de Roger Grenier

"Je ne pense plus avoir assez de vie devant moi pour écrire une autre autobiographie." Ces paroles, dans cet entretien accordé par Romain Gary à Radio-Canada, serrent le cœur. Peu de mois après l'enregistrement, il mettait fin à ses jours, le 2 décembre 1980.
Si l'on retrouve, dans la présente transcription de cet entretien, bien des confidences, des anecdotes, des opinions déjà lues dans La promesse de l'aube et La nuit sera calme, il faut le considérer comme le dernier état de son autobiographie, ou tout au moins de ce qu'il a bien voulu dévoiler de l'ambition, des espoirs, des succès et des humiliations qui ont fait sa vie. [...]."