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mercredi 10 octobre 2018

***





À une heure du matin


Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. 
Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait : « — C’est ici le parti des honnêtes gens, » ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m’a dit en me congédiant : « — Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z… ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons ; » m’être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n’ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j’ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?
Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

samedi 23 décembre 2017

"... vous côtoyez les murs; et nul ne vous salue..."


"Grand admirateur de Victor Hugo, Baudelaire lui dédie ce poème, "Les Petites Vieilles", qui formait à l'origine avec "Les Sept Vieillards" une rubrique intitulée "Fantômes parisiens". Dans une lettre à Victor Hugo, le poète confie : "Le second morceau a été fait en vue de vous imiter. Riez de ma fatuité, j'en ris moi-même, après avoir relu quelques pièces de vos recueils, où une charité si magnifique se mêle à une familiarité si touchante." Voici le regard cru mais si compatissant qu'il porte à celles qui auraient pu être ses muses."
(Guillaume Gallienne, Ça peut pas faire de mal, éditions Gallimard/France Inter, 2015)

Les Petites Vieilles

A Victor Hugo

I

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes,
Éponine ou Laïs ! Monstres brisés, bossus
Ou tordus, aimons-les ! ce sont encor des âmes.
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques,
Frémissant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus ;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes ;
Se traînent, comme font les animaux blessés,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
Où se pend un Démon sans pitié ! Tout cassés

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille,
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit ;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

[...]

- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta...
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'austère Infortune allaita !

II

De Frascati défunt Vestale enamourée ;
Prêtresse de Thalie, hélas ! dont le souffleur
Enterré sait le nom ; célèbre évaporée
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m'enivrent ; mais parmi ces êtres frêles
Il en est qui, faisant de la douleur un miel
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes :
Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel !

L'une, par sa patrie au malheur exercée,
L'autre, que son époux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transpercée,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs

III

Ah ! que j'en ai suivi de ces petites vieilles !
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,
[...]

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cités,
Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

[...]

Honteuses d'exister, ombres ratatinées,
Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs ;
Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille !
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s'épanouir vos passions novices ;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus ;
Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices !
Mon âme resplendit de toutes vos vertus !

Ruines ! ma famille ! ô cerveaux congénères !
Je vous fais chaque soir un solennel adieu !
Où serez-vous demain, Èves octogénaires,
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu ?

Baudelaire, Les Petites Vieilles (extraits)

dimanche 10 décembre 2017

"Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir." (Sylvain Tesson)




LES FENÊTRES

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

Par delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

Si c’eût été un pauvre vieux homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.

Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, Le Spleen de Paris.


Ce poème de Baudelaire a ravivé quelques souvenirs de mes séjours parisiens dans le studio que je louais. Je m'étonnais toujours - avec bonheur - de voir ces fenêtres éclairées, sans rideaux, qui laissaient l'imagination vagabonder. J'apercevais une silhouette qui allait et venait puis de temps en temps venait s'accouder au-dessus des plantes. Les fenêtres de l'étage au-dessus, éclairées également, étaient trop hautes pour que je puisse y distinguer ses occupants; mais je les imaginais. J'adorais cette idée de laisser des fenêtres sans rideaux même quand le vis-à-vis est très proche. Que j'étais loin de la vie étriquée de province où tout le monde ferme ses rideaux quand ce ne sont pas ses volets, parce que la curiosité est malsaine. Ici, à Paris, rien de malsain, chacun vit sa vie comme il veut, sans se soucier des autres et du coup, tout cela est naturel. La fenêtre... comme une ouverture sur le monde. Mais la vision de Baudelaire est sûrement plus propice à l'imaginaire, à inventer la vie des autres : quand la fenêtre est fermée.
 "Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?"


samedi 14 octobre 2017

Dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite


Photos du jour. C'est l'automne ?








A quoi, à qui songe ce promeneur avec son petit chien ?


Que les fins de journées d'automne sont pénétrantes! Ah! pénétrantes jusqu'à la douleur! car il est de certaines sensations délicieuses dont le vague n'exclut pas l'intensité; et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'Infini.
Grand délice que celui de noyer son regard dans l'immensité du ciel et de la mer! Solitude, silence, incomparable chasteté de l'azur! une petite voile frissonnante à l'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrémédiable existence, mélodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la rêverie, le moi se perd vite!); elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans déductions.
Toutefois, ces pensées, qu'elles sortent de moi ou s'élancent des choses, deviennent bientôt trop intenses. L'énergie dans la volupté crée un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
Et maintenant la profondeur du ciel me consterne; sa limpidité m'exaspère. L'insensibilité de la mer, l'immuabilité du spectacle me révoltent... Ah! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau? Nature, enchanteresse sans pitié, rivale toujours victorieuse, laisse-moi! Cesse de tenter mes désirs et mon orgueil! L'étude du beau est un duel où l'artiste crie de frayeur avant d'être vaincu.

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, III, le Confiteor de l'artiste.

 

lundi 29 mai 2017

Ô douleur ! Ô douleur ! Le Temps mange la vie

Dimanche 28 mai.

A 18 heures, accablée par la chaleur et mon oisiveté, je décidais d'aller faire une promenade sur le chemin de halage. A cette heure, les promeneurs du dimanche se faisaient moins nombreux. Le temps était lourd, quelques coups de tonnerre annonçaient un orage.  J'espérais finir ma balade avant la pluie. Je n'étais là que pour me dégourdir les jambes, changer d'air, néanmoins j'éprouvais, sous ce ciel gris, plombé, une douce langueur et un calme salvateur.
Vous m'accompagniez dans ce vagabondage mes chers disparus : maman, chérie, c'est ta fête aujourd'hui; toi, mon aimé, c'était le 31e anniversaire de ta mort il y a trois jours; papa, c'est ton sourire que j'avais dans les yeux (tu aurais aimé cet arbre...); quant à toi mon cher frangin, ce qui me vient à l'esprit quand je pense à toi, c'était ton amour de la vie... jusqu'au bout du bout et, ta peur de mourir.

A l'aller je prenais le chemin par la rive gauche, champêtre...





... Au retour, après le calme, je traversais le pont assourdissant, mais je n'avais pas d'autre solution pour passer sur la rive droite.



Chemin de bavardage


"Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher."


Je préférais l'atmosphère de la rive gauche, que je photographiais pour la énième fois (vue de la rive droite).


L'ennemi


Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

- Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal.

lundi 20 mars 2017

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir

Paysages urbains sous un ciel triste et beau




Téléphérique, Brest
(Pour voir les cabines de près et le ciel bleu, c'est ici. Hum!)






Rajout personnel (0_0)

 
Photos prises le 9 mars 2017, dans un état vertigineux
après une manœuvre libératoire.
Ce n'était certes pas le jour pour tester le téléphérique!

(Petit rappel : cliquer sur les images pour, 
agrandir la grisaille ambiante) 


Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

Charles Baudelaire

lundi 26 septembre 2016

"Ce bruit mystérieux sonne comme un départ"

C'est l'automne. Et je crains qu'il n'y ait jamais plus de jours heureux, en aucune saison. Snif!


Chant d'automne, texte intégral ici.

[...]
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

[...]

[...]

II me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? - C'était hier l'été ; voici l'automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.


Charles Baudelaire, Chant d'automne, Les Fleurs du mal.

Un autre départ, hier... The King


Arnold Palmer (1929-2016) ici en 1953



Arnold Palmer en 2009, à côté de sa statue 
sculptée par Zenos Frudakis au centre.
(Photos ci-dessus Wikipédia)



 Golf Club in Augusta, Ga., Wednesday, April 8, 2009. 
(AP Photo/Chris O’Meara)

"Palmer a marqué l'histoire du golf par son palmarès où figurent 95 titres dont sept tournois du Grand Chelem, le Masters à quatre reprises (1958, 1960, 1962 et 1964), deux éditions du British Open (1961, 1962) et l'US Open 1960."

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Bon, c'est quand qu'on fait un match-play (*_*)?

 
 

vendredi 2 septembre 2016

Ici est un ailleurs

Je rêvais d'un ailleurs en voyant ce superbe gréement, hier en fin d'après-midi en me promenant sur les pontons du port. AURORA.  Je tanguais légèrement en prenant mes photos, le ponton flottant était instable; je ne ferais pas un bon marin.





 De ce bateau émane le luxe, la beauté. Un esthétisme voluptueux.
Le petit vase rempli de roses épanouies près du pot de menthe 
faisaient battre mon cœur, sans raison.
Ce détail me touchait. J'aimais les propriétaires, sans les connaître.


Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L'ampleur du ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l'âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir.

Charles Baudelaire, Le port.

Je vais partir vers un ailleurs qui sera - si je le veux - aussi beau qu'ici, en espérant que mes tempêtes intérieures s'apaiseront :

La beauté des choses existe dans l'esprit de celui qui les contemple.
(David Hume)


vendredi 22 juillet 2016

J'aime les nuages



Je ne voulais pas talonner les deux joueurs qui me précédaient. 
J'attendais pour taper mon coup. Ça me laissait le temps de reprendre mon souffle dans la montée du 2.
J'appréciais le silence.
Je regardais le ciel et ses nuages. 
J'avais le temps de faire une photo. Le viseur cadrait le soleil derrière le nuage, d'où l'effet sombre de contre-jour.
J'aimais cet alignement de nuages qui suivait la courbe des arbres; le ciel bleu qui apparaissait était comme une mer rafraîchissante. 




Je pensais à toi... à lui.
Un joueur me suivait, il m'a rattrapée sur le trou suivant. Nous nous connaissions un peu, il jouait souvent avec lui. Nous avons terminé le parcours ensemble.

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ?
ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est
resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas...
là-bas... les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, L’Étranger.

 


lundi 21 mars 2016

***





Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau. 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Spleen (extrait)

dimanche 20 mars 2016

***

Un cheval de race 

Elle est bien laide. Elle est délicieuse pourtant !
Le Temps et l’Amour l’ont marquée de leurs griffes et lui ont
cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser
emportent de jeunesse et de fraîcheur.
Elle est vraiment laide ; elle est fourmi, araignée, si vous
voulez, squelette même ; mais aussi elle est breuvage, magistère, sorcellerie ! en somme, elle est exquise.
Le Temps n’a pu rompre l’harmonie pétillante de sa démarche
ni l’élégance indestructible de son armature. L’Amour n’a pas
altéré la suavité de son haleine d’enfant ; et le Temps n’a
rien arraché de son abondante crinière d’où s’exhale en fauves
parfums toute la vitalité endiablée du Midi français : Nîmes,
Aix, Arles, Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et charmantes !
Le Temps et l’Amour l’ont vainement mordue à belles dents ;
ils n’ont rien diminué du charme vague, mais éternel, de sa poitrine garçonnière.
Usée peut-être, mais non fatiguée, et toujours héroïque, elle
fait penser à ces chevaux de grande race que l’œil du véritable
amateur reconnaît, même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd chariot.
Et puis elle est si douce et si fervente ! Elle aime
comme on aime en automne ; on dirait que les approches de
l’hiver allument dans son cœur un feu nouveau, et la servilité
de sa tendresse n’a jamais rien de fatiguant.


Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris ou Petits poèmes en prose.

dimanche 20 octobre 2013

Quoi de mieux pour un dimanche!

Dimanche 20 octobre.

Dur réveil après nuit agitée (orage, tonnerre, éclairs, douleurs insupportables...).
Programme prévu : nettoyer vitres. Prendre antalgique.
Pluie et vent. Grosse fatigue.
Midi : je regarde les baies fouettées par la pluie. Satisfaction de flemmarde : chouette je ne vais pas pouvoir les faire. Puis : et si je faisais l'intérieur, ce serait ça de moins? Corvée d'automne. Je m'y mets, j'écoute les Papous. 14 heures j'ai fini l'intérieur des deux portes-fenêtres et d'une fenêtre. Je fais une pause et grignote : tartine grillée/saumon fumé d'Irlande (le meilleur, à mon goût), un demi verre de Gewurzt (avec modération); un yaourt, un kiwi. Café avec carré de chocolat.
14 h 30. Pluie terminée et soleil depuis une demi-heure. Terrasse sèche. Je peux faire les vitres à l'extérieur. J'en ai marre mais je me lance. J'écoute Secret Professionnel en astiquant mes vitres, juchée sur mon escabeau! Sujet du jour : l'onanisme!

 
 Hi!

Effets de la masturbation sur un jeune homme de 16 ans 
comparés à un jeune homme chaste de 21 ans, 
gravure américaine de 1875 © D.R.

Le thème de France Culture ce week-end est Mauvais Genre.
 
"Aujourd'hui, 1er volet du secret professionnel de la masturbation : d'Onan à Jean-Jacques Rousseau."

Je n'ai plus de force dans les bras, je tire sur ma raclette à deux mains. J'avoue avoir écouté l'émission d'une oreille distraite, je n'entendais pas très bien. N'allez pas croire... Non mais! C'étaient les mouettes qui faisaient un raffut du tonnerre. 15 heures j'éteins la radio.
Sur ma lancée, je fais la fenêtre de ma chambre. Pas envie de ressortir tout ce matériel demain. Pourtant il me restera encore une fenêtre à faire... 
15 h 30. Stop. Vitres propres, pas trop de marques, je me vois dedans, j'ai l'air d'une vieille folle, cheveux dans tous les sens avec le vent. Je remballe le tout. Mal au dos, à la hanche, aux poignets, à l'épaule, ô vieillesse ennemie. Bien fait! Je n'ai qu'à prendre une femme de ménage. Je vais le payer cette nuit.
Repos mérité, de mon canapé je regarde mes vitres, j'aperçois des traces, soleil pervers. Je m'en fiche! je ferme les yeux un petit quart d'heure.
16 heures : Le Gai savoir . Enfin je me détends en écoutant des poèmes de Baudelaire dits par Georges Claisse et les analyses de R. Enthoven. Une heure exquise. En  fin d'émission R. Enthoven résume parfaitement mon dimanche :

"On est au théâtre du Rond-point qui accueille France Culture dans le cadre de ce week-end Mauvais Genre, où l’on vous parle de paresse, de saphisme, d’alcool, d’envie, d’onanisme et de nudité, quoi de mieux pour un dimanche !"

LA FIN DE LA JOURNEE

Sous une lumière blafarde
Court, danse et se tord sans raison
La Vie, impudente et criarde.
Aussi, sitôt qu'à l'horizon

La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, même la faim,
Effaçant tout, même la honte,
Le Poète se dit : "Enfin!

Mon esprit, comme mes vertèbres,
Invoque ardemment le repos;
Le coeur plein de songes funèbres,

Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
O rafraîchissantes ténèbres!"

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Mort.

mardi 1 octobre 2013

"Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres" *



Matinée de spleen. 
Alors j'ouvre mon livre des jours intranquilles.
Alors j'écoute de la musique
Alors j'aime cet instant... de grande mélancolie.


VIII 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre ! 
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons ! 
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, 
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons ! 

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte ! 
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, 
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? 
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! 

Baudelaire, Le Voyage, A Maxime Du Camp.
*(Texte intégral) 

Rajout du 5 octobre : Je parcourais ce matin un blog découvert très récemment et j'ai pensé que cet extrait  de La Vie des Morts de Arnaud Desplechin enrichirait ce billet :




mercredi 4 septembre 2013

Multitude et solitude




François Matton, Foule.


Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.
Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Charles Baudelaire, Les Foules (Le spleen de Paris).

Texte de Baudelaire entendu ce matin dans les NCC, sur le thème de L'Homme des foules de Edgar Allan Poe :

"Le narrateur est assis dans un café londonien et regarde avec un grand intérêt la foule qui se presse dans la rue. Il classe ainsi les passants dans différentes catégories sociales suivant leur habillement et leur physionomie. Fasciné par la vue d'un vieil homme à l'expression très particulière, il décide de le suivre à travers ses déambulations apparemment erratiques et remarque qu'il semble très mal à l'aise dès que la foule devient clairsemée. Après l'avoir suivi toute la nuit et la journée du lendemain dans différents quartiers de Londres, le narrateur, épuisé, s'arrête devant le vieil homme et le regarde bien en face sans même attirer son attention. Le narrateur, abandonnant sa filature, en arrive à la conclusion que le vieil homme est un « homme des foules » qui « refuse d'être seul »."

vendredi 19 juillet 2013

Dans la chaleur de l'été, je...

Les plages doivent être noires de monde avec cette chaleur. (Les pauvres. Mmm!)
Et je glandouille devant mon écran avec mon ventilateur!
Sur les conseils d'un ami, j'ai rempli ma baignoire d'eau froide. 
Au lieu de prendre des douches tous les quarts d'heure je trempe dedans toutes les heures.
Je glandouille et je me mouille.
J'observe...


Un pigeon "dans sa cage"


Hier il était là...


 ... et c'est lui qui m'observait!


Après avoir voleté toute la nuit, le papillon se repose, c'est le matin.
Laissons-le tranquille. A midi, il est toujours là.


Allons poursuivre ma lecture : Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau de Linda Lê, avec un dictionnaire à portée de main. C'est fou le nombre de mots, de verbes que je ne connais pas sous sa plume. Je suis vraiment ignare!

"Il s'amuït". S'amuïr : rendre muet.
"Les homoncules du bolchévisme". 
Homoncule :  
1    petit homme imaginaire doué d'un pouvoir surnaturel  

2    familier   petit homme  
"L'héautontimorouménos qu'il était s'efforçait de se libérer des imagos..." (0_0)
Héautontimorouménos : Bourreau de soi-même.

Qu'on se rassure, la plupart des chapitres peuvent se lire sans dictionnaire. Je rappelle qu'il s'agit d'un essai :

Linda Lê rend un hommage exaltant à ses seize écrivains de prédilection, qui l'ont tant aidée à vivre.
On aime passionnément
Ils sont seize, quinze hommes et une femme. Seize flammes littéraires entretenues par une gardienne de temple bienveillante, consoeur de plume ayant consacré toute son oeuvre romanesque à la question de la survie par l'écriture. Linda Lê, chuchoteuse cinglante et réfléchie, nous présente ses écrivains de chevet dans une série de portraits brefs, denses et aimants, où affleurent, avec la même urgence nerveuse, ­l'essence profonde de ses auteurs de prédilection et sa vérité intime à elle. Citons-les, pour que les connivences ou appétits de découverte soient de suite éveillés. Il est, parmi ces noms, des sésames pour un indéfectible lien de papier, à la vie à la mort : Ghérasim Luca, Georges Perros, Stig Dagerman, Robert Walser, Louis-­René Des Forêts, Felisberto Hernández, Ladislav Klíma, Osamu Dazai, Hanokh Levin, Sándor Márai, Karel ­Capek, Tommaso Landolfi, Juan Rodolfo Wilcock, Louis Calaferte, Stanislas ­Rodanski et ­Simone Weil.
(Télérama)

 L'héautontimorouménos

A J. G. F.

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher !
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara,
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d'espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu'ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C'est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon coeur le vampire,
- Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !
  
Charles Baudelaire
 

vendredi 8 février 2013

Spleen, énième

ENIVREZ-VOUS

Il faut toujours être ivre. Tout est là : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge vous répondront : "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas  les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

Baudelaire, Petits Poëmes en prose (Le Spleen de Paris).