Affichage des articles dont le libellé est Virginia Woolf. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Virginia Woolf. Afficher tous les articles

dimanche 10 avril 2016

[...] un coin de ciel bleu. Grande allégresse

Après une journée de mélancolie puissance dix et une morne soirée hier, mon réveil ne fut guère plus joyeux. Tout était gris autour de moi, le ciel, la terrasse et en moi, le noir total. Qu'allais-je faire de cette journée pour secouer la déprimée? D'abord prendre un petit déjeuner en ne pensant à rien ni à personne. Allumer la radio? Pas envie. Allumer ma tablette? Plus pratique finalement pour lire la presse que de déployer un journal encombrant sur mes toasts beurre-confiture. Que dit-on en Suisse?  Deux articles m'intéressent : Mémoire et oubli, les deux trames de l'existence et L'oubli est difficile pour le cerveau. "... l’oubli intentionnel ne constitue pas un processus passif. Le cerveau doit travailler activement pour effacer un souvenir à dessein." 
Petit déj terminé. Vite, ne pas traîner, ne pas cogiter, ne pas allumer l'ordinateur, vite dans la salle de bain. Dans la salle de bain j'ai dit! Ben non, je prends un bouquin et je lis :

Vendredi 17 avril 1931

Temps très humide, très froid : horrible atmosphère de bord de mer; tout  est détrempé, et les arbustes fouettés par le vent, comme toujours à Dieppe. Petit déjeuner à l'hôtel habituel [du Rhin et Newhave]. Nous nous mettons en route. Vent et pluie; il fait presque noir. La pluie entre. Au bac de Quilleboeuf, L. aperçoit un coin de ciel bleu. Grande allégresse. Déjeuner à l'auberge près du bac : bon marché, ordinaire; du poisson brûlé. Un vieux couple (des gens de la campagne) en train de déjeuner. Lui met un doigt d'eau-de-vie dans son café. Nous repartons. Suivons des routes de campagne. Pas une maison. Arrivons à Alençon, vieille ville blanche, élégante, avec un grand magnolia surchargé de fleurs. [...] Mauvais dîner, sauf le vin, une bouteille entière. Clients : quatre hommes d'affaires français, un homme d'affaires chinois; une jeune fille qui ressemblait à Fredegong Shove [une cousine de V. W.] et un très vieil homme. Conversation sur les trains pour Paris. Eau froide pour un bain, qui nous a coûté les yeux de la tête. Froid mordant; mais avons été suffoqués au petit matin par l'air brûlant du chauffage. En route pour Saumur. Roulons lentement. Temps d'avril, froid très vif; ne sommes pas assez couverts. Déjeuner à Sablé-sur-Sarthe, plutôt mauvais là encore. Vieille petite ville sur la rivière. Vu un vieux château à Durtal, transformé en asile de vieillards ou hôtel : pas vilain, avec poivrières à l'épreuve de la pluie.
Virginia Woolf, Journal intégral 1915-1941.

Étrangement, cette lecture m'a donné un coup de fouet. Le bonheur illusoire du voyage.  Éclaté de rire. La douche allait peaufiner le reste.
Plus tard, je me décidais après un déjeuner très léger, avalé rapidement, à aller au cinéma pour tenter de parfaire la remontée du moral et j'allais voir L'Avenir avec Isabelle Huppert, sans vraiment savoir quel en était le sujet. Au retour, je lisais quelques critiques sur Internet pour vérifier si elles correspondaient à mon désenchantement. Pas vraiment, elles sont plutôt bonnes. Je suis sortie du cinéma avec - à nouveau - le moral dans les chaussettes et je n'ai rien perçu de cette Liberté censée retrouvée par la femme que son mari délaisse pour une autre; seulement du désarroi, ok, mais tout était en effet trop "lisse". "Difficile liberté"! A voir, surtout pour Isabelle Huppert. Extraits  critiques :

""L'Avenir" n'a rien de cumulatif, de démonstratif, de pesant. Il avance subtilement, avec toute la fluidité de la vie, quand bien même celle-ci charrie un tel flot d'amertume." (Le Monde).

" Le film accorde autant d'importance aux mots qu'au silence. (...) L'humour (bienvenu et nouveau), (...) s'invite aussi. Et puis il y a Isabelle Huppert, émouvante, qui ne cesse de trotter, dans la panique. Et qui chemine aussi, ouverte à tous les possibles, dans un présent qui semble infini." (Télérama).

 "(…) on croit d’abord voir un joli film de plus, sans plus, et in fine on est subjugué par une beauté sans apprêt, une complexité jamais rambarde et une richesse de sens qui nous élève". (Les Inrockuptibles). 

Et, tout de même : 
"On aurait mauvais jeu de reprocher à "L’Avenir" les distinctions reçues, mais il aurait peut-être été salutaire que se fendille un peu plus sa surface si lisse." (Libération)... qui, à mon avis, en fait la critique la plus juste dans le bon et le moins bon, à lire ici.  

"Cette œuvre tournée « à l’os », confinée dans un petit milieu social et culturel, ponctuée de dialogues à la tonalité pas toujours très juste, a souvent de quoi agacer. Sa cérébralité la rend hélas très extérieure." (La Croix).

"C'est un film sans risques qui plaira pour cette raison à ceux qui y voient la touche si française d'un cinéma de l'entre-soi." (L'Express).
Retour at home sous un vent décoiffant. Tea-time. "Un coin de ciel bleu. Grande allégresse". "L'oubli" : mon prochain exercice cérébral. C'est pas gagné.

dimanche 31 mars 2013

"Jour superbe. J'ai couru comme un Basque..."

Dimanche 31 mars, jour de Pâques 1929

Matinée tiède, bienveillante. Je vais au musée Carnavalet voir l'exposition du théâtre du XVIIIe siècle. [...] Ensuite passée au musée du Jeu de Paume : toiles de peintre étrangers, je n'aime presque rien, [...]. Mais le plus médiocre des tableaux me fait du bien. Je repense à ce que dit dans son journal Ch. Du Bos sur son impuissance à sentir et le réveil des sensations en lui par la seule peinture; ainsi j'ai un besoin physique des tableaux; les thèmes de ma vie intérieure ne sont plus des lambeaux de phrases, mais des visages, des couleurs, un coin de paysage. [...]
Cet après-midi j'ai lu Thérèse Desqueyroux pour la seconde fois; j'ai aimé Mauriac d'avoir tant aimé cette femme ardente à vivre, heureuse du briquet tendu par un inconnu et de la simple foule humaine où il n'y a qu'à marcher au hasard pour se sentir emportée par la vie. Chez Picard j'ai lu Léviathan de Julien Green qui m'a serrée à la gorge [...] Cette fois le drame humain n'enveloppe pas qu'une destinée mais plusieurs figures tragiques y sont engagées, monstrueuses et pourtant si proches... [...]
Puis j'ai marché sur les quais en me racontant des histoires. Je me sens revivre dans ces jours d'où sont bannis les soucis d'examen, les gens m'y rattachent. Je voudrais savoir où j'en suis, il me semble que j'ai infiniment perdu, et le pire est que je n'arrive pas à en souffrir. Je me suis passionnée d'abord pour l'analyse psychologique; j'ai voulu démêler les moindre nuances de mes sentiments - ensuite je me suis passionnée pour ma vie spirituelle : l'an dernier à cette époque, je cultivais d'étranges exaltations. Et maintenant après cette vie ardente, dévorante, je suis inerte, portée au gré des occupations, des rêvasseries du moment. Rien de moi n'est engagé dans rien, je ne tiens ni à une idée, ni à une affection, par ce lien étroit, cruel et exaltant qui longtemps m'a attachée à tant de choses. Je m'intéresse à tout avec mesure. Oh! je suis raisonnable jusqu'à n'avoir pas même l'angoisse de mon inexistence. [...]

Simone de Beauvoir, in Cahiers de jeunesse 1926-1930.
(Elle avait 21 ans à cette date).

Dimanche de Pâques, 24 mars 1940 

Nous menons une vie parallèle bien étrange : plutôt ample et faite de loisirs, une vie en retrait et pleine de contentement. Je continue de dormir dans la chambre de L. Sans me presser, je prends un bain, m'habille puis vais m'asseoir dans le salon, tranquillement, où j'effectue les corrections souhaitées par Margery. Vraiment, cela ne me tracasse guère, bien que je dispose de peu de temps. Je ne puis m'empêcher de penser, n'en déplaise à L., que c'est un livre intéressant que je pense pouvoir améliorer, rendre plus vivant. [...] Cette vie est fragile comme une coquille d'œuf, tant je prends de précautions lorsque je me déplace pour éviter que la fièvre ne remonte : elle était retombée hier à 37°5, elle a légèrement remonté. Or si je ne vais pas me promener par ce grand vent, je pense bien pouvoir me refroidir, tout en maintenant mon esprit au calme jusqu'à la fin de la matinée. Je me sens toute vacillante sur mes jambes, comme un de ces agneaux nés avec le printemps.[...] Je trouve cela rafraîchissant, revivifiant de voir les bouquets touffus et dorés des crocus, les narcisses verts encore en boutons et d'entendre mes corneilles d'Asheham laisser choir leur rauque croassement dans l'air résineux. Les oiseaux tiennent conseil. L. a travaillé tout l'après-midi en chemise bleue à son jardin de rocaille. Le vieux Botten se meurt. Mabel et Louise sont parties à la messe à Southease et les agneaux bêlent.
Je viens de commencer Raison et Sentiments; également un livre sur les singes. [...]

Virginia Woolf, in Journal intégral 1915-1941.
(Elle avait 58 ans, c'était un an avant son suicide).


Dimanche de Pâques, 22 avril 1810

Jour superbe. J'ai couru comme un Basque. Déjeuner frais et charmant avec une salade au café de Chartres. De là à Saint-Eustache, charivari abominable; de là chez moi, quarante pages de Smith; de là au Conservatoire : musique agréable, j'y retournerai; de là aux Tuileries, bon dîner chez les Frères Provençaux; de là à Manlius : Talma me semble chercher son âme, comme Mme du Deffant le dit au chevalier d'Aydie. Il est naturel, à quelques tours de gorge près. La petite Maillard d'un mince ridicule. De là, j'attends une demi-heure mon cabriolet sans trop m'impatienter, en me promenant dans le jardin du Palais-Royal et réfléchissant à la conduite que je dois tenir pour en finir avec Mme Robert. De là, chez Mmes Shepherd, moins tristes qu'à l'ordinaire et même gaies et, qui plus et bien plus est, naturelles. J'y suis aimable et me retire à onze heures et demie. Je crois que MM. Grant et Roissy ont bonne opinion de mon esprit; ce sont les grands juges. Je lis une scène d'Othello avant de m'endormir.
J'oubliais que la veille de Pâques j'ai mangé d'excellent jambon chez Mme Doligny et que j'ai été très aimable, au point de n'y pas retourner parce que jamais je ne le serai autant. Ce n'est pas ma nature d'être aimable pour les femmes. A une heure, au bois de Boulogne avec Louis, nous revenons à cinq; à sept, la Vedova capriccioso. Mme Correa bonne chanteuse, mais manque d'expression, ne remplace point pour moi la Strinasacchi. Un monde d'enfer, je suis mal placé, n'y vois goutte et, étant fatigué, je tombe dans un demi-sommeil agréable.

Stendhal, in Journal.
(Il avait 27 ans à cette date).

Dimanche de Pâques, 31 mars 2013

Pénible ce changement d'heure... quand il s'agit de sortir du lit.
Ciel lumineux, je grignote mes toasts. Ce serait bien d'avoir le courage de poursuivre le lessivage des murs de la terrasse commencé dimanche dernier me dis-je en prenant mon petit déj. Je pense alors aux dimanches de Pâques des écrivains. En parlent-ils dans leur Journal?
Midi : j'entends les cloches.
Déjeuner frugal : un potage et une charlotte aux framboises - décongelée - de chez P. Ni agneau, ni messe! mais un déjeuner en écoutant les Papous, ça vaut bien une messe.
Après-midi : je hume l'air sur ma terrasse, il fait frisquet mais beau. Petit vent embêtant pour pulvériser l'eau de javel sur les murs. Courage! Lunettes et foulard pour protéger les yeux et les cheveux. Pulvérisateur, seau, arrosoir, balai-brosse, au boulot! Il est quatorze heures, je veux avoir terminé pour seize, heure à laquelle commence le Gai Savoir enfin de retour.
Je l'aurai parié, le temps passe trop vite et je n'ai pas fini. Tant pis, c'est moi qui suis lessivée, pause thé, au chaud avec Camus et Noces... "Ne pas confondre la rébellion avec l'indignation"... ni "le consentement avec la résignation"! Suis d'accord.
De cinq à sept je lis les journaux intimes d'un dimanche de Pâques de Simone de Beauvoir, Virginia Woolf et Stendhal. J'avoue trouver celui de Stendhal le plus séduisant.
Je les retranscris en faisant des coupures, surtout sur ceux du Castor (qui n'était pas encore le Castor quand elle écrivît ce texte) et de Virginia, qui font chacun trois pages.
20 h : pas si mal ce changement d'heure finalement, il fait encore très jour et cette lumière présage un printemps qui finira bien par arriver.
Si le déjeuner fut frugal, le dîner fut royal : confit de canard avec pommes-de-terre sarladaises, salade, fromage, en buvant à ma santé... avec modération!


21 h : je commence Les Faux-Monnayeurs...

Des mots et des êtres, in Je. (0_0)
(Elle a xx ans, n'est pas encore morte et n'est pas écrivain).

dimanche 25 novembre 2012

"Bien résolue à extraire tout le jus de mon orange" et de mon citron

Le citron est pressé, je n'ai plus rien à dire. Pourtant l'envie d'écrire est toujours là. Écrire quoi? "Il me faut aller fureter çà et là".

Ils sont venus tous les deux hier soir me souhaiter mon anniversaire avec quelques jours d'avance et illuminer mon salon de leur présence. Ce n'était pas une dizaine que nous fêtions et ce beau bouquet était inattendu. Aussi inattendue que cette carte postale arrivée la veille, elle aussi avec quelques jours d'avance et qui a fait boum (auraient-ils tous peur que je n'arrivasse pas jusqu'à la date? Tsss!). Leur impatience me réchauffe le coeur. Reçu aussi une lettre, non un courriel mais qui pour moi avait la saveur d'une lettre, d'un jeune et cher ami. Et pourtant, pourtant... je m'interroge chaque jour davantage sur... ce désir de vivre qui m'abandonne parfois. Chaque jour, se motiver, chaque jour occulter ses douleurs, chaque jour défier le miroir, chaque jour se raccrocher à quelque chose de beau et cela ne manque pas (en faisant un effort). Alors pourquoi tant de questions?

Qu'est-ce qui a marqué cette semaine passée?
. La pluie et le vent : lundi, mardi, mercredi.
. Mercredi soir au théâtre : Le Banquet ou l'éloge de l'amour d'après Platon.

C'est le récit d'une célèbre soirée qui a lieu chez le bel Agathon. Pris par le délire de la philosophie, l'hôte et ses invités décident de rendre hommage à Éros : chacun prononce un éloge de l'amour. Ils s'allongent sur des lits, boivent et parlent avec la plus grande liberté de l'amour et de la beauté. C'est alors qu'Alcibiade, ivre et épris de Socrate, vient troubler la soirée...

Je savais le penchant de Socrate pour la beauté des jeunes garçons mais je ne m'attendais pas à voir Agathon dans son entière nudité sur scène. J'avais bien fait de venir [rires], le jeune homme était fort beau! l'interprétation du texte (respecté) excellente. Bonne soirée donc. J'ai entendu en sortant deux messieurs en parler et l'un dire à l'autre : "j'ai été déçu" et l'autre de répondre : "ouais, à voir au second degré".
Pour ma part j'ai seulement envie d'occulter les quatre premières minutes et les quatre dernières où la mise en scène pour le coup était assez risible : les  deux adonis (Agathon et Alcibiade) enlacés torse nu dansant un slow, Phèdre et Pausanias de l'autre côté s'envoyant en l'air; le comique Aristophane esseulé, le tout sur une musique de discothèque! Laissant Socrate à sa réflexion contemplative. Ce sont les seules minutes étranges avec cette musique incongrue.  Le spectacle dure deux heures, donc oublions ces minutes-là. 

. Jeudi : golf parce qu'il faut bouger. Et là c'était plutôt : comment tenir sur mes jambes pendant le swing avec un vent déco...rnant! Épuisant.

. Vendredi : épreuve de l'attente d'un bus trente minutes quand on sort de chez l'ophtalmo - où on a passé son après-midi -, qu'on ne voit plus clair, qu'il pleut des cordes et qu'à 17 heures trente impossible de trouver un taxi!

. Samedi, hier (voir au début).

Après la soirée où je ne sentais pas vraiment le poids d'une année supplémentaire - je n'ai plus besoin d'attendre les dates pour me sentir des semelles de plomb -, après les bulles de champagne,  Virginia Woolf ne pouvait pas me faire de mal :

Dimanche 29 décembre 1940

Il y a des moments où les voiles tombent. Alors, étant grand amateur d’art de vivre et bien résolue à extraire tout le jus de mon orange, hop ! je m’envole, telle une guêpe, si la fleur sur laquelle je suis posée se fane ; ce qui s’est produit hier. Je suis allée à vélo à travers les collines jusqu’aux falaises. Des rouleaux de fils barbelés courent tout le long. Après cette bonne friction, mon esprit a retrouvé sa vigueur sur la route de Newhaven. De vieilles demoiselles chichement vêtues faisaient leurs achats d’épicerie sur cette route déserte bordée de petites maisons, sous la pluie. Newhaven est mutilé. Mais fatiguez le corps, et aussitôt l’esprit se met en sommeil. Tout mon désir d’écrire ce journal est retombé. Quel est le bon antidote ? Il me faut aller fureter çà et là. Je songe à Mme de Sévigné. Faire en sorte qu’écrire soit un plaisir quotidien. Chesterton reste muet. Leslie fait entendre sa voix. Avons eu les Anrep à déjeuner. Je déteste l’âpreté de la vieillesse ; que je sens en moi. Je grince. Je suis aigre.

Le pied moins prompt à fouler la rosée du matin,
Le cœur moins sensible aux émotions nouvelles,
Et l’espoir, un soir piétiné, moins vite ne renaît.

Je viens en fait, d’ouvrir Matthew Arnold d’où j’ai recopié ces vers [tirés de « Thyrsis »]. Ce faisant, il m'est apparu que si j'aime ou si je déteste tant de choses aujourd'hui d'une façon fantaisiste, cela tient au fait que je me sens de plus en plus détachée de la hiérarchie, du patriarcat. Lorsque Desmond fait l'éloge d'East Coker et que je suis jalouse, je vais me promener dans le marais en me disant : moi, c'est moi, et je dois suivre ce sillon sans en copier un autre. Voilà quelle est l'unique justification de mon travail et de ma vie.
Comme nous apprécierons tout ce que nous mangeons maintenant! Je compose dans ma tête des menus imaginaires.

Virginia Woolf, in Journal intégral 1915-1941.

Ben voilà! J'ai écrit; il reste encore du jus dans le citron. Hum!

lundi 10 octobre 2011

Virginia et Vita


Vita Sackville-West par Philip Alexius de Laszlo (1910)



Crédits photo: Ed.Stock-La Cosmopolite

Virginia Woolf et Vita Sackville-West
eurent une liaison passionnelle et avant-gardiste
et une Correspondance qui dura vingt ans
jusqu'à la mort de Virginia, le 28 mars 1941.

Jeudi 10 octobre 1940.


"Les idées jaillissent assez bien car j'ai passé une journée d'oisiveté, une journée sans écrire - quel soulagement de s'arrêter de temps à autre! - une journée de discussion avec Vita. De quoi avons-nous parlé? Oh! de la guerre, des bombes, de telle maison endommagée, de telle autre qui ne l'est pas, de l'attaque de Ben, et puis de nos livres - tout cela de façon très ample, détendue, et parfaitement satisfaisante. Elle a une emprise sur la vie : elle connaît les plantes, leurs corps comme leurs esprits; déjeune à la table du prince Bernhart, se trompe de personne en faisant sa révérence... "Je suis Robert d'Autriche." Fait la vaisselle avec R. et A. Se montre en général détendue, expansive et totalement dépourvue de cette odeur d'arrière-cuisine qui se dégage des artistes médiocres - si perceptible chez Helen. Ouverte, tolérante et modeste, elle mène d'une main souple les multiples rênes de son attelage : ses fils, Harold, le jardin, la ferme. En outre, pleine d'humour, elle est profondément, je veux dire maladroitement et tacitement, affectueuse. Je suis ravie que notre amitié ait si bien résisté aux intempéries. Elle nous a emmenés à Lewes dans son auto. Violent orage. Voiture incommodée. La sirène a retentit au moment où nous la quittions à une intersection. Après un dernier signe de la main, elle s'est éloignée au volant de son auto, vêtue de ses jambières, de son manteau de velours brun et de son chemisier jaune, sa silhouette devenue, diraient j'imagine certains, un peu lourde et négligée; les yeux sont un peu moins brillants, les joues distendues. Mais elle-même se souciant si peu de ces choses que tout cela était sans importance. Nous sommes donc rentrés à pied à la maison par le marais. Ah! comme nous sommes libres et tranquilles! Nous n'attendons aucune visite. Pas de domestiques. Dînons à l'heure qu'il nous plaît. Menons une existence frugale. Je crois que nous sommes assez bien parvenus à maîtriser notre vie."

Virginia Woolf, in Journal intégral 1915-1941.

dimanche 30 janvier 2011

Histoires de chiens

Quand les souvenirs ressurgissent, vagabondent mes pensées désordonnées... samedi en écoutant : Répliques

Niki, l'histoire d'un chien de Tibo Déry aux éditions Circé, 2010.
 


"L'histoire de Niki, une chienne ordinaire, et des Ancsa, un couple non moins ordinaire, est une parabole extraordinairement émouvante, - sans jamais donner dans la sensiblerie -, sur l'attention, la gentillesse et la résistance de l'amour. "- 4° de couverture

Les textes lus par Alain Finkielkraut m’auraient presque donné envie d’avoir un chien !
Il a - entre autres beaux extraits - lu la fin de l’histoire; je trouve tout de même cela dommage.

Il s’agit d’un fox-terrier et le souvenir de Diabolo, le chien de ma sœur que j’ai souvent gardé, m’est revenu. Il me donnait à chaque fois ce même sentiment dont on parlait dans l'émission : le silence du chien, qui était pour moi parfois insoutenable tant j’avais envie qu’il me parle. Tout le monde me disait "prends un chien tu te sentiras moins seule" mais à chaque fois que je gardais Diabolo, cette solitude se faisait encore plus invasive, plus vive, puisque nous ne pouvions lui et moi que nous regarder en silence et ce que j’avais envie de partager c’était bien autre chose; le langage de ses yeux ne me suffisaient pas. Le poids de ce silence et de ma solitude était à son summum lorsque je me mettais à table et qu'il me regardait. Pourtant je l’aimais, je jouais avec lui à la "ba-balle" et il s’accrochait si fermement à celle-ci quand il l'avait dans la gueule que je pouvais le soulever d’une main sans qu’il ne la lâchât. Je sentais avec acuité sa dépendance à l’homme et cela, au lieu de m'emplir de joie, me faisait penser à un fol amour que je ne pourrais lui rendre d’une façon égale, ou plutôt, je craignais terriblement de le lui rendre et de devenir si aimante avec lui qu’une séparation serait un drame.

Je me souvins aussi de la passion de Madeleine Chapsal pour son fox-terrier, elle la conta souvent dans ses romans :
"Avant de nous coucher, le rite était de promener une dernière fois Bonhomme. Il nous le rappelait, si nous avions envie de l’oublier – les jours d’averse, par exemple ! -, en s’allongeant queue contre la porte d’entrée, tête entre ses pattes tendues, surveillant nos gestes de l’œil rond et mobile qu’il tient de sa race. "Allez, on y va !" Bonhomme se dressait d’un bond, "secouait" sa peau, et se retournait, nez, cette fois, contre la porte…
J’avais pris l’habitude de laisser une serviette-éponge dans notre petite entrée carrelée pour lui essuyer soigneusement les quatre pattes au retour. Au début, surpris par ce rite, Bonhomme finit par s’y plier, comme à tout ce qui venait de nous."


Je faisais de même avec Diabolo lorsqu’il m’était confié, je vivais alors à la campagne et le soir, pour la dernière promenade, en hiver il faisait nuit, j’étais obligée de prendre une lampe avec moi ; pas un éclairage dans le hameau, ni même une lumière aux fenêtres des maison, les volets étaient déjà clos. Mon jardin, vaste, n'était pas clôturé et je ne prenais pas le risque de l'y laisser, ses instincts de chasseur auraient vite fait de l'éloigner de la maison. Je le tenais en laisse craignant qu’il ne s’échappe. Près de la chapelle l’herbe était humide et les chemins légèrement boueux. En rentrant, je faisais comme pour "Bonhomme", Diabolo se laissait essuyer et sécher les pattes sans plaisir mais sans rechigner, puis trottinait rapidement vers le salon où il s’ébrouait, s’allongeait sur le dos sur mon beau tapis et se frottait vigoureusement le dos, les pattes en l’air, avec une jouissance telle que je lui pardonnais. Il perdait ses poils et j’étais bonne pour passer une fois de plus l’aspirateur ! Puis, il grimpait sur le vieux canapé recouvert d’un plaid près de la cheminée. Il fermait les yeux et je regardais le feu ; j’attendais que les braises s’éteignent, pour aller me coucher.

"En bateau j’ai peur […] Je garde les yeux fixés sur Bernard qui tient le gouvernail de notre bateau. […]
[…]
Je tiens fermement le chien par le collier, j’ai peur qu’il décanille… Mais, habitué par son maître à la navigation, il est aux anges ! Il aboie à chaque cormoran, chaque mouette. Cherche à se jeter à l’eau, où il nage comme un phoque. Bernard accoste sur un îlot rocheux. Bonhomme aussitôt à terre, bondit faire le tour du tas de pierres. Soudain, un essaim d’oiseaux tournoie et se rapproche de nous comme un essaim de guêpes. Leur cri est un cri de guerre. Bonhomme, à notre insu […] est en train de croquer des oisillons au nid ! Nous rembarquons en catastrophe, sous l’œil noir des grands voltigeurs qui nous giflent de leurs ailes. Ils ont raison. Bonhomme est morigéné. Il s’en fiche. Quand la mer est calme, il guette les longs poissons, des bars, qui nagent à la surface, prêt à plonger à leur poursuite.


Madeleine Chapsal, in La Maison de jade, éditions Grasset, 1986.




Photos de Diabolo 1995.

Diabolo venait de la SPA, il était doux et craintif, il n'aboyait jamais. Sans doute avait-il été traumatisé par les maîtres qui l'avaient abandonné. Diabolo était le nom qui lui avait été attribué quand ma soeur l'a adopté, elle ne l'a pas changé. C'était un adorable petit chien, pas diabolique du tout. Il est mort en juin 2005. C'était la première fois que je pleurais, pour un chien.


Un autre livre que j’ai dans mes projets de lecture, Flush de Virginia Woolf, réédité en mars 2010, éditions Le bruit du temps.



"Dans son récit, l'auteur expérimente avec perspicacité la verbalisation d’émotion et de considération philosophiques par le cocker Flush. Il s'établit entre la poétesse et l'animal un lien émotionnel et spirituel qui leur permet de se comprendre mutuellement malgré la barrière linguistique qui les sépare. Pour Flush la pensée poétique se résume au sens de l’odorat, tandis que pour Elizabeth, la poésie ne peut se passer des mots. Ainsi, dans Flush V. Woolf s'intéresse aux barrières que le langage crée entre l'homme et l'animal mais qui peuvent être dépassées par des actes symboliques."
Wikipédia.

Je n’ai jamais eu d’animal, je serais devenue gaga avec un chien ou un chat et si j’avais dû en adopter un c’eût été certainement un chat (quoique c'est le chat qui adopte son maître), dont j’aime l’indépendance et la grâce.


mardi 28 décembre 2010

Décembre. Journaux intimes 2.

Dimanche 9 décembre 1928.

Je dors tard. Une lettre de Zaza m’éveille ; elle s’ouvre au monde et j’en suis ravie. Je traverse le froid du Luxembourg où pour la première fois une gelée blanche couvre le gazon, pour aller chez Josée, charmante. Charlotte vient déjeuner ; sentiment complexe d’affection, de défiance, de tristesse. Toutes trois, Josée que nous avons été chercher, Charlotte et moi, allons jusqu’à l’avenue Bosquet où nous déposons Charlotte, puis nous prenons le 43 pour aller à Neuilly, dans une crèmerie vide nous goûtons. Nous parlons, si bien qu’à pied nous montons à l’Étoile et là nous prenons le 43 jusqu’à Montparnasse. Au bar de la Rotonde, devant un porto, nous causons jusqu’à ce que la nuit nous chasse ; nous causons… Oh ! intensité de ces heures. La musique de jazz du dancing parvient jusqu’aux verres posés sur la table, près de la fenêtre que des rideaux à carreaux séparent du boulevard Raspail ; nous nous sentons l’une à l’autre accordées, inexprimablement, dans un même gonflement du cœur défaillant sous ces moments trop lourds. Elle me parle de sa voix nette et réfléchie qui cherche lentement les mots les plus vrais ; je sens toute la différence de sa solitude, de sa tristesse défiante à ce qu’elle appelle "mon imagination triomphante", de sa dépendance à l’égard des êtres, de la gratuité du don que je leur fais, de ma force qui va au-delà d’eux – mais si nos sentiments sont différents, presque opposés, leur sincérité, leur force, plus forte que nous, nous fait l’une à l’autre transparentes. Je lui parle de moi, de Jacques, qui est là, là assis à chacune des tables et debout devant le bar aussi… elle me parle de Merleau-Ponty, et qu’un être soit en vous si fort que rien n’est plus au monde… et que simplement parce qu’il recevra ce qui ne trouve aucune expression, il semblera que tout soit exprimé pour tous, que tout sera, tout soit sauvé. Et aussi que ce soit parfois ce désir de tendresse si simple : de prendre une tête entre deux mains, sans rien dire, sans rien dire… Elle s’analyse avec tant de lucidité, de sincérité et d’émotion qu’elle me rend sensible le goût que peut avoir pour elle chaque instant du monde. Quelque chose est là, fort comme la mort. Et ne pouvoir jamais vouloir que l’impossible avec cette certitude de ne pas l’obtenir, jamais, et ce vide, cette solitude… Elle partira pour Saïgon – elle subit. Elle est comme un oiseau captif dans ces lacs de tendresse, elle n’essaie même pas de se débattre, attendant le pire. Elle est exquise. Elle me parle aussi des êtres, de ses exigences morales ; et ce mot admirable : "si prompte à accuser pour être plus vite au bord de l’excuse", et n’est-ce pas cela Jacques qui me fait parfois douter, parce que même alors j’ai déjà accepté… mise au bord de l’excuse dans une souffrance si grande. Notre amour est là, contre nos yeux, chaque minute a une valeur d’éternité.
Boulevard Montparnasse, pour cette lueur rose à travers les rideaux je me trouve mal – celui qui fut mien, dans ce cadre nôtre, dans des instants où n’était réel que nous.
Nous dînons à Lutétia avec tante Valentine, et pas une bouchée ne peut passer dans cette gorge serrée. Musique. Retour dans le froid. Je lis Opales de Jouhandeau des phrases émouvantes et justes.
Et que sept mois encore…


Simone de Beauvoir, in Cahiers de jeunesse 1926-1930, éditions Gallimard 2008.


Dimanche 9 décembre 1928.

Ces réflexions sont écrites par un soir de froid rigoureux, pour savourer de nouveau les délices de la phrase. Angelica est venue ce matin, et chaque fois que je prenais ma plume, cette petite créature céleste, pleine de réserve, d’esprit, de fantaisie, intervenait dextrement ; moi, comme une idiote, je m’obstinais à vouloir écrire et n’y renonçai que lorsque je fus prise d’exaspération, non contre Angelica, mais contre mon livre : je m’étais attaquée à un nouveau début pour mon ouvrage sur le roman. Maintenant l’heure du thé est derrière nous. Angus va venir voir Leonard pour une lettre de recommandation. Je me suis échappée et me voilà hors d’atteinte. Je vais lire Troïlus et Cressida (Chaucer) jusqu’au dîner. J’ai encore vu beaucoup trop de gens, de façon superficielle. Ce thé futile chez Lydia, le déjeuner des Bagenal, Christa ; et puis Long Barn et le retour dans l’auto de Dotty : "Je ne peux pas dire que je comprenne Harold ; non, vraiment pas !" Et ensuite Vita, faisant le sacrifice d’une soirée tranquille, est montée à Londres pour entendre l’émission de Dotty et repartir avec, afin de m’éviter un trajet solitaire. Cela m’a tourmentée ; pour qui aurais-je sacrifié cette soirée, moi ? Et puis Dotty avec ses incessantes exigences : "Je t’en prie, remonte la vitre… je t’en prie, baisse la vitre", me montre une Vita d’une douceur et d’une gentillesse attendrissantes. Mais rien de tout cela n’a beaucoup d’importance, j’en conviens, et, grâce à Dieu, je vais travailler toute cette semaine, les soirs exceptés. Il fait très froid, j’ai le dos gelé tandis que le feu me rôtit les pieds. Il y a des incendies ; de nombreuses voitures de pompiers ont filé dans Southampton Row. Le roi se traîne, et dans les magasins les employés redoutent de perdre leurs étrennes. Noël est là. Nous le passerons seuls ici, je crois, et puis nous irons à Rodmell pour étudier avec Kennedy notre projet d’une chambre supplémentaire. Ensuite nous parlons d’aller à Berlin. Entre-temps nous donnons, Nessa et moi, nos soirées du mardi soir, où beaucoup de monde afflue.
Mais je pose la question : pourquoi "voir" des gens ? A quelle fin ? Et ces occasions à part qui reviennent si souvent : "Puis-je venir vous voir ?" Ce que les gens en retirent ou ce que j’en retire (si ce n’est l’impression d’une vue projetée sur un écran), je ne saurais le dire.


Virginia Woolf, in Journal intégral 1915-1941, éditions Stock, collection La Cosmopolite.

Le Journal de Virginia Woolf a été traduit de l’anglais par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre. Je trouve ce Journal bien plus romanesque que celui de Simone de Beauvoir et j’imagine que sa lecture dans la langue d’origine doit être encore plus imprégnée de cet environnement qui était le sien : la campagne anglaise et Londres de temps à autre. Pour un écrivain, l’environnement influence son écriture, j’en suis sûre. Je ne suis pas écrivain mais je me souviens du plaisir romantique et mélancolique que j’avais à écrire mon journal lorsque je vivais à la campagne, le regard vers la fenêtre qui s’ouvrait sur cette nature qui m’emplissait de joie ou de tristesse. Les mots ne peuvent être les mêmes en sirotant un thé en contemplant la nature qu’en prenant un porto à la Rotonde ! Virginia Woolf fut une meilleure romancière que Simone de Beauvoir ; celle-ci n’a d’ailleurs jamais prétendu vouloir l’être, sa « vocation » était autre, celle d’un écrivain engagé* et elle excelle dans les Essais et l'autobiographie. Ces deux écrivains me passionnent mais j’ai une affinité particulière pour le Castor dont je me sens si proche. Elle est morte le 14 avril 1986, un mois avant toi; je comprends maintenant pourquoi la sienne m'avait échappée, j'étais pourtant à Paris mais j'étais à ton chevet, toute entière.

En ce jour du 9 décembre 1928, Simone de Beauvoir avait 20 ans et Virginia Woolf 46 ans.

Et puis un extrait aussi du Journal de cet écrivain (amie) :

lundi 6 décembre 2010

L'âme immobile


La jolie neige et la douceur ont laissé la place a de la pluie glaciale et décembre dans toute sa laideur.
Le métro la rue le Cube, sont peuplés d’agités qui me font peur, me fatiguent, me dégoûtent.
J’ai l’âme immobile et je trouve les gens trop remuants.
Je ne tolère le monde mouvant que sous alcool et c’est affreux cette phrase. Affreuse, la réalité.

Samedi Paris sous de la neige moelleuse c’était magique de se promener sur le Boulevard avec des flocons partout, la neige nettoie tout, la neige mange le gris comme un aspirateur à cauchemar. A Sciences Po, une journée merveilleuse, Stéphane Jérôme Denis Jules, des garçons merveilleux, fabriquer un avion en papier pour le petit Paul, et boire des litres de thé pour se réchauffer. Moins merveilleux, croiser Zoé. Bien sûr. Et puis l’alcool qui vient à mon secours et alors le reste de la soirée, je ne sais plus vraiment. Scarlett, des inconnus, rentrer, le dimanche mal de crâne et pleurer beaucoup. Pourquoi, on ne sait pas.

Il ne neige plus et les yeux sont toujours salés, prêts à pleurer, la moindre contrariété, la moindre déclaration, le moindre soupir en trop, et je pleure.
Je ne suis pas triste.
Mais décembre n’épargne rien ni personne.
Je ne suis pas aussi triste que mes yeux.
Je ne bouge pas. Immobile, j’attends le soleil. Ou quelque chose.


Fanny Salmeron, in Journal de Kiddo.

Fanny Salmeron a 28 ans et a publié son premier roman cette année : Si peu d'endroits confortables. Elle tient son Journal via son blog (confidentiel) et j'éprouve un vif plaisir à le lire et, si j'ai mis un extrait de décembre, très réducteur de son talent, il en est d'autres merveilleux, de son quotidien narré avec beaucoup de fraîcheur et d'intensité.

*J'apprends à l'instant que Le Prix Simone de Beauvoir a été attribué à Ludmila Oulitskaïa :
"La romancière russe, auteure entre autres de Sonietchka , est donc la nouvelle lauréate d’un prix qui récompense "l’œuvre et l’action exceptionnelles de femmes et d’hommes qui, dans l’esprit de Simone de Beauvoir, contribuent à promouvoir la liberté des femmes dans le monde"." (Source Bibliobs)

lundi 4 janvier 2010

Résolutions, Virginia Woolf




Vendredi 2 janvier 1931.

C'est le renversement du cours des saisons. Les jours allongent. Aujourd'hui il a fait beau d'un bout à l'autre de la journée, première belle journée que nous ayons eue, je crois, depuis que nous sommes là. J'ai fait ma première promenade jusqu'à Northease et, à trois heures, j'ai vu une lune mince et pâle qui naviguait dans le ciel d'un bleu sans mélange, au-dessus de vastes étendues de champs nivelés par la brume, à se croire en juin, au petit matin.
Voici mes résolutions pour les trois mois qui viennent, premier tour de piste de l'année :
D'abord, n'en prendre aucune. Ne pas s'engager. Ensuite, défendre ma liberté et me ménager; ne pas m'obliger à sortir, mais rester plutôt seule à lire tranquillement dans l'atelier...
Mener
Les Vagues à bonne fin.
Ne pas me soucier de gagner de l'argent.
En ce qui concerne Nelly, maîtriser mon exaspération en me persuadant bien que rien ne mérite que l'on cède à l'exaspération. Si Nelly commence à m'exaspérer, la renvoyer (...).
Puis... enfin, la résolution qui vient en tête est la plus importante : s'abstenir de toute résolution. Tantôt lire, tantôt ne pas lire. Sortir, oui : mais savoir rester à la maison même si je suis invitée. Quant à l'élégance, je compte faire l'achat de vêtements soignés.


Virginia Woolf, Journal intégral.

mercredi 23 septembre 2009

Eaux profondes

Je découvre parfois des auteurs contemporains avec un certain plaisir mais je reviens toujours à mes auteurs favoris, avec un plaisir certain.
Là, je vais replonger dans des eaux profondes avec Virginia Woolf. Si profondes que parfois la remontée est difficile.
Quand je vois son visage sur la photo de mon livre, je ne peux m'empêcher de la voir s'avancer vers cet étang, les poches remplies de lourdes pierres, et s'enfoncer dans les eaux profondes, à jamais.