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jeudi 15 septembre 2016
mardi 13 septembre 2016
Cartes postales 2
Nouvelle semaine, nouvelle vue, l'horizon s'agrandit, dans mon esprit aussi. Je fais le vide de tout ce qui m'a perturbée ces derniers mois et ce, d'autant plus facilement, que ce n'était que du vent. Aujourd'hui, c'est un vent de bord de mer qui m'enveloppe, une mer qui m'étreint; une réalité, tangible, qui jamais ne me déçoit.
Plage du Platin
(Pas de Danielle Darrieux à l'horizon?!)
Passons à autre chose.
Ma lecture en cours attendra mon retour pour être achevée. A
la poursuivre ici, c’est moi qui pourrais être achevée. Et je ne souhaite pas
que les divines couleurs de mon horizon s’assombrissent. Ce Naufragé, qui n’est autre en fait que
l’auteur, le survivant, Thomas Bernhard, m’est une fois de plus si proche qu’il
me donne envie de m’oublier et de m’abandonner à cette vacance molle et sans
pensées où je trouve un certain repos, toutefois bêtifiant.
4e de couverture :
Tout de même, je reviendrai vers cette lecture, avant mon retour, car cette plongée dans l'abîme est très tonique. Si, si!Première parution en 1986
Trad. de l'allemand (Autriche) par Bernard KreissCollection Folio (n° 2445), GallimardParution : 11-02-1993«Trois jeunes pianistes plus que prometteurs - Glenn Gould, le narrateur et son ami Wertheimer - se sont rencontrés autrefois au Mozarteum de Salzbourg pour y suivre un cours donné par Horowitz. Rencontre déterminante au cours de laquelle Glenn Gould fait d'emblée figure de génie triomphant au point de détourner brutalement et définitivement les deux autres de leur carrière de pianiste virtuose.
Mais si le narrateur, après s'être séparé de son Steinway, se mue alors délibérément en un "artiste de la représentation du monde" (Weltanschauungskünstler) tout entier voué à la rédaction toujours recommencée d'un interminable essai sur Glenn Gould, son ami Wertheimer s'engage sur la voie fatale du vaincu, du "sombreur" comme Glenn Gould en personne l'a plaisamment mais fort exactement surnommé aussitôt après avoir fait sa connaissance.
Vingt ans plus tard, au terme d'une longue plongée dans son propre malheur, Wertheimer le sombreur mettra fin au tourment de son existence en se pendant haut et court devant la maison de sa sœur.»
Bernard Kreiss.
Libellés :
Journal de voyage,
Saint Palais-sur-Mer,
Thomas Bernhard
mercredi 7 septembre 2016
Cartes postales
Samedi 3 septembre.
Arrivée.
Dimanche 4 septembre.
Première balade (peu de photos ce serait les mêmes que l'année dernière).
Lundi 5 septembre.
Golf de la Palmyre
(Photos de l'année dernière, juin.
Pas pu faire photo cette année, je ne jouais pas seule (*_*))
Mardi 6 septembre.
Visite de l'Eglise romane du XIIe, fermée! Tsss!
Visité le cimetière, à l'abandon.
Sous la canicule!
Soirée au ciné : MOKA
Mercredi 7 septembre.
Golf de Royan
(Pas de photo sur le 18 trous, des joueurs devant et derrière.
Peut-être demain, sur le compact? Si je suis seule, ce qui m'étonnerait).
Fait seulement 9 trous.
Photos du green du 18, prise de la terrasse du bar.
Et chaque jour, de 6 à 7, promenade sur le sentier des douaniers.
A suivre???? Pas sûr...
Pénible le cyber café. Ecrans de télévision aux quatre coins avec images et musique "tendance". Pfff!
(pas le temps de relire pour les fautes, plus de batterie).
Libellés :
Journal de voyage,
Saint Palais-sur-Mer
lundi 3 août 2015
Mes lectures de vacances 5
(Cliquer pour agrandir)
JOURNAL
COMMENCE LE 14 NOVEMBRE 1813
COMMENCE LE 14 NOVEMBRE 1813
Si j’avais commencé ce journal il y a dix ans, et que je l’eusse fidèlement tenu ! eh !... oh !... Il n’y a que trop de choses que je voudrais ne pas me rappeler. Après tout, j’ai eu ma part de ce qu’on appelle les plaisirs de cette vie, et j’ai vu du monde européen et asiatique, plus qu’il n’a été utile à mon bonheur. On dit que la vertu est à elle-même sa propre récompense. Certes, elle doit bien se payer pour la peine qu’elle nous donne. A vingt-cinq ans, lorsque la meilleure partie de la vie est déjà écoulée, on devrait être quelque chose ; et que suis-je moi ? Rien, qu’un homme de vingt-cinq ans et quelques mois. Qu’ai-je vu ? Le même homme partout ; oui : et partout la même femme. Qu’on me donne un mahométan qui ne fasse jamais de questions, et une femelle de la même race qui nous épargne la peine d’en faire. […]
[…]
17 novembre.
Point de lettre de *** ; mais je ne dois pas me plaindre. Le vénérable Job a dit : « Pourquoi l’homme vivant se plaindrait-il ? » Réellement, je n’en sais rien, si ce n’est par la raison que l’homme mort ne peut se plaindre. Et lui, le dit patriarche, se plaignait pourtant, et même au point de fatiguer ses amis et d’amener sa femme à faire cette pieuse exhortation : « maudis ! et meurs ! » Le seul moment, à ce que je suppose, où l’on ne trouve pas un peu de soulagement à jurer.
17 novembre.
Point de lettre de *** ; mais je ne dois pas me plaindre. Le vénérable Job a dit : « Pourquoi l’homme vivant se plaindrait-il ? » Réellement, je n’en sais rien, si ce n’est par la raison que l’homme mort ne peut se plaindre. Et lui, le dit patriarche, se plaignait pourtant, et même au point de fatiguer ses amis et d’amener sa femme à faire cette pieuse exhortation : « maudis ! et meurs ! » Le seul moment, à ce que je suppose, où l’on ne trouve pas un peu de soulagement à jurer.
[…]
J’ai passé la soirée d’hier chez lord H… ; Mackintosh
et Puységur y étaient. Je tâchais de me rappeler une citation sur
l’architecture, faite, je crois, par madame de Staël, et tirée de quelque
sophiste teutonique. « L’architecture », dit ce Mocoronico tédescho,
« me rappelle la musique gelée. » C’est quelque part, mais où ?
Le démon de la perplexité doit le savoir et ne veut pas me le dire. Je demandais
à M. ; il me répondit que ce n’était pas de madame de Staël; mais
Puységur dit que si, que ce devait être d’elle, parce que
c’était trop dans son genre…
H… rit, comme il le fait toujours quand il est question de
« l’Allemagne » ; mais là-dessus je trouve qu’il va trop loin.
On dit que B. en parle avec dédain. Il y a, cependant, de forts beaux passages.
Et après tout, qu’est-ce qu’un livre (je n’en excepte aucun), sinon un désert
où, dans un jour de marche, on rencontre çà et là quelques sources et peut-être
un ou deux bocages ? […]
[…]
J’ai dîné aujourd’hui pour la première fois depuis dimanche
dernier, et c’est encore aujourd’hui dimanche. Toute la semaine rien que du thé
et des biscuits secs ; six per diem :
Et plût au ciel que je n’eusse pas dîné encore ! Je suis abîmé de
pesanteur, de stupeur et de mauvais rêves ; cependant je n’ai pris que du
poisson et une vingtaine de bouchées. Jamais je ne mange de viande, et très
rarement de légumes. Je me voudrais à la campagne pour faire de l’exercice, au
lieu d’être forcé de me rafraîchir par l’abstinence. Une légère augmentation
d’embonpoint ne m’inquièterait pas ; mes os la supporteraient fort bien.
Malheureusement, le diable me talonnerait de nouveau ; je ne puis le
chasser que par famine, et je ne veux être l’esclave d’aucun appétit. Si je
m’égare, du moins sera-ce mon cœur qui me fraiera la route. Oh ! ma
tête ! qu’elle me fait mal ! toutes les horreurs de la
digestion ! Je m’étonne comment
Bonaparte digère son dîner.
[…]
[…] Aïe ! aïe ! ma tête ! je crois qu’elle ne
m’a été donnée que pour me faire souffrir.
Bon soir.
Dimanche, 6 décembre.
[…]
[…]
Ce journal est un soulagement. Quand je suis fatigué (ce qui
m’arrive en général), tout passe ici, et je balaie de mon âme peines et ennuis.
Mais je ne puis le relire ; et Dieu sait combien il doit renfermer de
contradictions ? Si je suis sincère avec moi-même (car je crains qu’on ne
se mente à soi-même autant qu’aux autres), chaque page doit contredire,
réfuter, renier celle qui la précède.
[…]
Mardi, 7 décembre.
Dormi sans rêves, mais d’une façon agitée et peu rafraîchissante. J’étais levé une heure avant qu’on vînt m’éveiller ; et j’ai traîné trois heures à m’habiller. Quand on retranche de la vie l’enfance, qui n’est qu’un état de végétation, le sommeil, les repas, le temps passé à vider les bouteilles, à se boutonner, se déboutonner, que reste-t-il de véritable existence ? l’été d’une marmotte..
Mardi, 7 décembre.
Dormi sans rêves, mais d’une façon agitée et peu rafraîchissante. J’étais levé une heure avant qu’on vînt m’éveiller ; et j’ai traîné trois heures à m’habiller. Quand on retranche de la vie l’enfance, qui n’est qu’un état de végétation, le sommeil, les repas, le temps passé à vider les bouteilles, à se boutonner, se déboutonner, que reste-t-il de véritable existence ? l’été d’une marmotte..
[…]
Ce matin, un très joli billet de madame de Staël, au sujet de notre entrevue de demain chez lord H. Je gagnerais qu’elle en a écrit vingt, tous également flatteurs, à différentes personnes. Tant mieux pour elle, et pour ceux qui la croient, ou qui souhaite croire tout ce qu’elle leur dit. Il lui a plu d’être satisfaite de mon léger éloge dans la note annexée à la Fiancée. Cela s’explique de plusieurs façons. 1° Toute femme aime la louange, telle quelle ; 2° elle ne s’y attendait pas, parce que jamais je ne lui ai fait ma cour ; 3° comme dit Scrub, les personnes qui ont été, pendant toute leur vie, régulièrement louangées par des critiques de profession, aiment un peu de variété, et sont bien aises quelqu’un se détourne de son chemin pour leur adresser une parole civile ; et 4° c’est au fond, une très bonne créature ; ce qui après tout est la meilleure raison, et peut-être la seule.
Ce matin, un très joli billet de madame de Staël, au sujet de notre entrevue de demain chez lord H. Je gagnerais qu’elle en a écrit vingt, tous également flatteurs, à différentes personnes. Tant mieux pour elle, et pour ceux qui la croient, ou qui souhaite croire tout ce qu’elle leur dit. Il lui a plu d’être satisfaite de mon léger éloge dans la note annexée à la Fiancée. Cela s’explique de plusieurs façons. 1° Toute femme aime la louange, telle quelle ; 2° elle ne s’y attendait pas, parce que jamais je ne lui ai fait ma cour ; 3° comme dit Scrub, les personnes qui ont été, pendant toute leur vie, régulièrement louangées par des critiques de profession, aiment un peu de variété, et sont bien aises quelqu’un se détourne de son chemin pour leur adresser une parole civile ; et 4° c’est au fond, une très bonne créature ; ce qui après tout est la meilleure raison, et peut-être la seule.
[…]
Dimanche, 12 décembre.
[…]
Dimanche, 12 décembre.
[…]
J’ai envoyé mes excuses à madame de Staël. Je ne me sens pas
assez sociable pour dîner dehors aujourd’hui. […] Je ne sors que pour reprendre
goût à la solitude.
[…]
14, 15, 16 décembre.
Fait beaucoup de choses, mais rien à enregistrer. C’est bien assez de noter mes pensées ; mes actions sont rarement de nature à ce que j’y revienne.
18 février.
Neuf heures.
[…]
J’ai lu un peu ; j’ai écrit des billets et des lettres ; et me voilà seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie. « Ne soyez pas isolé ; ne restez pas oisif. » Hem ! L’oisiveté sans doute est à charge ; mais la solitude pourquoi la blâmer ? Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si seulement je pouvais en dire autant des femmes, tout irait bien. Pourquoi ne le puis-je pas ? j’ai 26 ans, et mes passions ont eu de quoi se calmer, mes affections plus qu’il n’en fallait pour se flétrir, et cependant… - Toujours cependant – toujours mais. « Nous sommes tous au fond des misérables : va, va, retire-toi au couvent. Ils m’ont rendu fou ! »
10 avril.
Je ne trouve pas que je sois plus heureux dans l’isolement ; mais, ce dont je suis sûr, c’est que jamais je ne reste longtemps dans la société, même de la femme que j’aime, sans bientôt (j’en prends Dieu à témoin, lui qui ne le sait que trop, et l’esprit infernal qui probablement ne l’ignore pas), sans dis-je, soupirer après ma lampe et ma bibliothèque sans ordre et toute bouleversée. […]
19 avril 1814.
[…]
Et tous les jours qui ont eu
14, 15, 16 décembre.
Fait beaucoup de choses, mais rien à enregistrer. C’est bien assez de noter mes pensées ; mes actions sont rarement de nature à ce que j’y revienne.
18 février.
Neuf heures.
[…]
J’ai lu un peu ; j’ai écrit des billets et des lettres ; et me voilà seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie. « Ne soyez pas isolé ; ne restez pas oisif. » Hem ! L’oisiveté sans doute est à charge ; mais la solitude pourquoi la blâmer ? Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si seulement je pouvais en dire autant des femmes, tout irait bien. Pourquoi ne le puis-je pas ? j’ai 26 ans, et mes passions ont eu de quoi se calmer, mes affections plus qu’il n’en fallait pour se flétrir, et cependant… - Toujours cependant – toujours mais. « Nous sommes tous au fond des misérables : va, va, retire-toi au couvent. Ils m’ont rendu fou ! »
10 avril.
Je ne trouve pas que je sois plus heureux dans l’isolement ; mais, ce dont je suis sûr, c’est que jamais je ne reste longtemps dans la société, même de la femme que j’aime, sans bientôt (j’en prends Dieu à témoin, lui qui ne le sait que trop, et l’esprit infernal qui probablement ne l’ignore pas), sans dis-je, soupirer après ma lampe et ma bibliothèque sans ordre et toute bouleversée. […]
19 avril 1814.
[…]
Et tous les jours qui ont eu
un lendemain ont éclairé
des dupes
dans leur route vers la
mort. »
J’abjure dès aujourd’hui la continuation de ce journal, qui porte la lumière d’une touche sur mes actions de la veille et, de crainte d’être tenté de retourner comme un chien à ce que ma mémoire a vomi, j’arrache le reste des feuilles de ce cahier, et j’écris en ipécacuanha « qu’il y a eu restauration ! » Pends-toi, philosophie ! assurément depuis longtemps j’étais plein de mépris pour moi et pour la race humaine ; mais jusqu’ici, jamais je n’avais craché à la face de mon espèce.
O insensé ! j’y perdrai la raison !*
* Le Roi Lear (Shakespeare).
J’abjure dès aujourd’hui la continuation de ce journal, qui porte la lumière d’une touche sur mes actions de la veille et, de crainte d’être tenté de retourner comme un chien à ce que ma mémoire a vomi, j’arrache le reste des feuilles de ce cahier, et j’écris en ipécacuanha « qu’il y a eu restauration ! » Pends-toi, philosophie ! assurément depuis longtemps j’étais plein de mépris pour moi et pour la race humaine ; mais jusqu’ici, jamais je n’avais craché à la face de mon espèce.
O insensé ! j’y perdrai la raison !*
* Le Roi Lear (Shakespeare).
JOURNAL DE 1821
Ravenne, 4 janvier 1821.
Une pensée soudaine me frappe. Je veux commencer un nouveau
journal. J’ai tenu le dernier en Suisse ; c’était le récit d’une excursion
dans les Alpes bernoises : je le fis en 1816 pour l’envoyer à ma sœur, car
elle m’a écrit qu’il lui avait fait plaisir. Dans la même année, j’en donnai un
autre, plus long, à Thomas Moore ; je l’avais tenu entre 1813 et 1814.
[…]
JOURNAL SANS DATE
Plutarque dit que, selon Aristote, les grands génies sont
généralement mélancoliques, et il donne pour exemple Socrate, Platon, etc. je
ne sais si je suis un génie, quoique appelé ainsi par amis et par
ennemis ; de mon génie je ne puis rien dire ; mais quant à ma
mélancolie, elle croît et devrait diminuer ; mais comment ?... je
pense que la plupart des hommes sont au fond ainsi, mais que cela est remarqué
seulement dans les remarquables…
[…]
*
* *
Aucun homme ne voudrait revivre sa vie ; c’est un vieux
et vrai dicton que chacun peut résoudre pour soi ; mais il y a
probablement dans l’existence de la plupart des hommes des moments pour
lesquels ils recommenceraient à vivre. Autrement, pourquoi vivrait-on ?
L’espérance se retrempe dans la mémoire, toutes deux fausses, - mais – mais… et ce mais nous traîne jusqu’à… Quoi ? Je ne sais ! et qui le
sait ?... celui qui mourut mercredi.
[…]
Journaux intimes de Byron, Mémoires révélateurs, éditions Gallimard, 1930.
[…]
Journaux intimes de Byron, Mémoires révélateurs, éditions Gallimard, 1930.
George Gordon Byron, 6e baron Byron, généralement appelé Lord Byron, est un poète britannique, né le à Londres et mort le à Missolonghi, en Grèce, alors sous domination ottomane. Il est l'un des plus illustres poètes de l'histoire littéraire de langue anglaise. Bien que classique par le goût, il représente l'une des grandes figures du romantisme avec Robert Southey, Wordsworth, Coleridge, Shelley et Keats.
J’avais donc décidé durant ces trois semaines de vacances à
Saint-Palais-sur-Mer de consacrer mes lectures aux Journaux intimes d’écrivains. Celui-ci n’était pas dans la petite bibliothèque
de l’appartement ; je l’ai déniché près du marché chez un bouquiniste. La
couverture était un peu tachée et le livre recouvert de plastique transparent.
Les pages jaunies étaient intactes; il n’avait jamais été lu car j’ai dû les
trancher pour les lire. Un petit plus jouissif pour moi.
J’ai aimé lire ce quotidien du poète et j’ai préféré la
deuxième partie : Journal de 1821 et Journal sans date. C’est
étrange : lorsque je l’ai lu, en vacances, je n’ai pas ressenti cette
profonde mélancolie de Byron que je ressens aujourd’hui en retranscrivant ces
quelques extraits. J’écrivais même à un ami : « je lis en ce moment
les journaux intimes de Byron.
Beaucoup d’ironie. Je m’amuse bien à cette lecture. »
Sans doute me sentais-je plus légère, là-bas, que de retour
dans mon quotidien et, ma propre mélancolie. Et puis, savoir aujourd'hui qu'il est mort à 36 ans, plombe un tantinet ma légèreté. Mais je ne devrais pas... car je lis ceci (j'ai donc bien senti son ironie) :
"Pour toute une génération d’auteurs français, on ne retint de Lord Byron
que le côté sombre, oubliant la gaieté railleuse de son Don Juan." (Source : Wikipédia, Lord Byron).
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Saint Palais-sur-Mer
jeudi 30 juillet 2015
Mes lectures de vacances 4
« Je sais bien ce que je fuis mais non pas ce que je
cherche » Montaigne
Je retranscris ici des extraits du Journal de Voyage de Montaigne. C’est le dernier livre que j’ai emprunté dans
cette bibliothèque de vacances. Voilà ce qu’est un vrai Journal intime. Je n'ai fait que "picorer" quelques pages de cet ouvrage, n'ayant pas eu le temps ni l'attention nécessaire pour une lecture complète, assez ardue. Il est
noté en Introduction à propos de ce Journal :
« […] s’agissant
de ce long voyage en Italie par la Suisse et l’Allemagne dont le Journal est le
compte-rendu, Montaigne entendait avant tout soigner sa gravelle aux stations
thermales de ces pays : aussi ce texte, qui n’était pas destiné à la
publication et dont le manuscrit ne fut découvert qu’au XVIIIe siècle, relate
pêle-mêle les impressions du touriste et celles du curiste, également
assoiffés. »
De septembre 1580 à novembre 1581, Montaigne voyage en Europe : Allemagne, Suisse, Italie. Pour soigner sa gravelle aux eaux de Lucques, oublier « les épines domestiques », « les devoirs de l’amitié maritale » ou cette « mélancolie » qui lui est « mort et chagrin ». Mais surtout pour découvrir autrui dans sa différence et sa diversité : ce qu’on mange ne l’intéresse pas moins que ce que l’on pense, et à Rome il est aussi diligent à écouter les conversations des « femmes publiques » qu’à « ouïr des disputes de théologie » ou visiter les antiquités des vignes cardinalices. « Les rois de Perse, dit-il, qui s’obligeraient de ne boire jamais autre eau que celle du fleuve Choaspès, renonçaient par sottise à leur droit d’usage en toutes les autres eaux, et asséchaient pour leur regard le reste du monde. »
(4e de couverture)
Quelques extraits (on remarquera que Montaigne parle parfois de lui à la troisième personne : M. de Montaigne).
De septembre 1580 à novembre 1581, Montaigne voyage en Europe : Allemagne, Suisse, Italie. Pour soigner sa gravelle aux eaux de Lucques, oublier « les épines domestiques », « les devoirs de l’amitié maritale » ou cette « mélancolie » qui lui est « mort et chagrin ». Mais surtout pour découvrir autrui dans sa différence et sa diversité : ce qu’on mange ne l’intéresse pas moins que ce que l’on pense, et à Rome il est aussi diligent à écouter les conversations des « femmes publiques » qu’à « ouïr des disputes de théologie » ou visiter les antiquités des vignes cardinalices. « Les rois de Perse, dit-il, qui s’obligeraient de ne boire jamais autre eau que celle du fleuve Choaspès, renonçaient par sottise à leur droit d’usage en toutes les autres eaux, et asséchaient pour leur regard le reste du monde. »
(4e de couverture)
Quelques extraits (on remarquera que Montaigne parle parfois de lui à la troisième personne : M. de Montaigne).
PLOMBIERES, quatre lieues. […]
Nous y arrivâmes le vendredi 16e de septembre 1580, à deux heures de l’après-midi. Ce lieu est assis aux confins de la Lorraine et de l’Allemagne, dans une fondrière, entre plusieurs collines hautes et coupées qui le serrent de tous côté. Au fond de cette vallée naissent plusieurs fontaines tant froides naturelles que chaudes. L’eau chaude n’a nulle senteur ni goût, et est chaude tout ce qui s’en peut souffrir au boire, de façon que M. de Montaigne était contraint de la remuer de verre à autre. Il y en a deux seulement de quoi on boit. Celle qui tourne le cul à l’orient et qui produit le bain qu’ils appellent le Bain de la Reine, laisse en la bouche quelque goût doux comme de réglisse, sans autre déboire, si ce n’est que, si on n’en prend garde fort attentivement, il semblait à M. de Montaigne qu’elle rapportait je ne sais quel goût de fer. L’autre qui sourd du pied de la montagne opposite, de quoi M. de Montaigne ne but qu’un seul jour, a un peu plus d’âpreté, et y peut-on découvrir la saveur de l’alun.
[…]
Nous y vîmes des hommes guéris d’ulcères, et d’autres de rougeurs par le corps. La coutume est d’y être pour le moins un mois. Ils y louent beaucoup plus la saison du printemps, en mai.
[…]
[…]
Vers Florence et Pise
[…]
On est ici dans l’habitude de mettre de la neige dans les verres avec le vin. J’en mettais un peu, parce que je ne me portais pas trop bien, ayant souvent des maux de reins, et rendant toujours une quantité incroyable de sable ; outre cela, je ne pouvais recouvrer ma tête et la remettre en son premier état. J’éprouvais des étourdissements, et je ne sais quelle pesanteur sur les yeux, le front, les joues, les dents, le nez et tout le visage. Il me vient dans l’idée que ces douleurs étaient causées par les vins blancs doux et fumeux du pays, parce que la première fois que la migraine me reprit, tout échauffé que j’étais déjà, tant par le voyage que par la saison, j’avais bu grande quantité de trebbiano, mais si doux qu’il n’étanchait pas ma soif.
Après tout, je n’ai pu m’empêcher d’avouer que c’est avec raison que Florence est nommée la belle.
[…]
Le jeudi je ne me souciais pas de voir une autre course de chevaux. J’allais l’après-dînée à Pratolino, que je revis dans un grand détail.
[…]
Le vendredi j’achetai, à la librairie des Juntes, un paquet de onze comédies et quelques autres livres. J’y vis le testament de Boccace imprimé avec certains discours faits sur le Décaméron
[…]
De Pise à Lucques
[…]
A dire vrai, j’ai toujours été non seulement bien, mais même agréablement logé dans tous les lieux où je me suis arrêté en Italie, excepté à Florence (où je ne sortis pas de l’auberge, malgré les incommodités qu’on y souffre, surtout quand il fait chaud) et à Venise, où nous étions logés dans une maison trop publique et assez malpropre, parce que nous ne devions pas y rester longtemps. La chambre ici [à Lucques] était écartée ; rien ne manquait ; je n’avais aucun embarras, nulle sorte d’incommodité. Les politesses même sont fatigantes et parfois ennuyeuses, mais j’étais rarement visité par les habitants. Je dormais, j’étudiais quand je voulais ; et lorsque la fantaisie me prenait de sortir, je trouvais partout compagnie de femmes et d’hommes avec qui je pouvais converser et m’amuser pendant quelques heures du jour ; puis les boutiques, les églises, les places et le changement de lieu, tout cela me fournissait assez de moyens de satisfaire ma curiosité.
Parmi ces dissipations, mon esprit était aussi tranquille que le comportaient mes infirmités et [les approches de] la vieillesse, et très peu d’occasions se présentaient de dehors pour le troubler. Je sentais seulement un peu le défaut de compagnie telle que je l’aurais désirée, étant forcé de jouir seul et sans communication des plaisirs que je goûtais.
[…]
Bain della Villa, deuxième séjour
[…]
J’y reçus de tout le monde le meilleur accueil et des caresses infinies. Il semblait en vérité que je fusse de retour chez moi. […]
Le mardi 15 août, j’allai de bon matin me baigner ; je restai un peu moins d’une heure dans le bain, et je le retrouvai plus froid que chaud. Il ne me provoqua point de sueur. J’arrivai à ces bains non seulement en bonne santé, mais je puis dire encore fort allègre de toute façon. Après m’être baigné, je rendis des urines troubles ; le soir, ayant marché quelque temps par des chemins montueux et difficiles, elles furent tout à fait sanguinolentes, et je sentais dans le lit je ne sais quel embarras dans les reins.
Nous y arrivâmes le vendredi 16e de septembre 1580, à deux heures de l’après-midi. Ce lieu est assis aux confins de la Lorraine et de l’Allemagne, dans une fondrière, entre plusieurs collines hautes et coupées qui le serrent de tous côté. Au fond de cette vallée naissent plusieurs fontaines tant froides naturelles que chaudes. L’eau chaude n’a nulle senteur ni goût, et est chaude tout ce qui s’en peut souffrir au boire, de façon que M. de Montaigne était contraint de la remuer de verre à autre. Il y en a deux seulement de quoi on boit. Celle qui tourne le cul à l’orient et qui produit le bain qu’ils appellent le Bain de la Reine, laisse en la bouche quelque goût doux comme de réglisse, sans autre déboire, si ce n’est que, si on n’en prend garde fort attentivement, il semblait à M. de Montaigne qu’elle rapportait je ne sais quel goût de fer. L’autre qui sourd du pied de la montagne opposite, de quoi M. de Montaigne ne but qu’un seul jour, a un peu plus d’âpreté, et y peut-on découvrir la saveur de l’alun.
[…]
Nous y vîmes des hommes guéris d’ulcères, et d’autres de rougeurs par le corps. La coutume est d’y être pour le moins un mois. Ils y louent beaucoup plus la saison du printemps, en mai.
[…]
[…]
Vers Florence et Pise
[…]
On est ici dans l’habitude de mettre de la neige dans les verres avec le vin. J’en mettais un peu, parce que je ne me portais pas trop bien, ayant souvent des maux de reins, et rendant toujours une quantité incroyable de sable ; outre cela, je ne pouvais recouvrer ma tête et la remettre en son premier état. J’éprouvais des étourdissements, et je ne sais quelle pesanteur sur les yeux, le front, les joues, les dents, le nez et tout le visage. Il me vient dans l’idée que ces douleurs étaient causées par les vins blancs doux et fumeux du pays, parce que la première fois que la migraine me reprit, tout échauffé que j’étais déjà, tant par le voyage que par la saison, j’avais bu grande quantité de trebbiano, mais si doux qu’il n’étanchait pas ma soif.
Après tout, je n’ai pu m’empêcher d’avouer que c’est avec raison que Florence est nommée la belle.
[…]
Le jeudi je ne me souciais pas de voir une autre course de chevaux. J’allais l’après-dînée à Pratolino, que je revis dans un grand détail.
[…]
Le vendredi j’achetai, à la librairie des Juntes, un paquet de onze comédies et quelques autres livres. J’y vis le testament de Boccace imprimé avec certains discours faits sur le Décaméron
[…]
De Pise à Lucques
[…]
A dire vrai, j’ai toujours été non seulement bien, mais même agréablement logé dans tous les lieux où je me suis arrêté en Italie, excepté à Florence (où je ne sortis pas de l’auberge, malgré les incommodités qu’on y souffre, surtout quand il fait chaud) et à Venise, où nous étions logés dans une maison trop publique et assez malpropre, parce que nous ne devions pas y rester longtemps. La chambre ici [à Lucques] était écartée ; rien ne manquait ; je n’avais aucun embarras, nulle sorte d’incommodité. Les politesses même sont fatigantes et parfois ennuyeuses, mais j’étais rarement visité par les habitants. Je dormais, j’étudiais quand je voulais ; et lorsque la fantaisie me prenait de sortir, je trouvais partout compagnie de femmes et d’hommes avec qui je pouvais converser et m’amuser pendant quelques heures du jour ; puis les boutiques, les églises, les places et le changement de lieu, tout cela me fournissait assez de moyens de satisfaire ma curiosité.
Parmi ces dissipations, mon esprit était aussi tranquille que le comportaient mes infirmités et [les approches de] la vieillesse, et très peu d’occasions se présentaient de dehors pour le troubler. Je sentais seulement un peu le défaut de compagnie telle que je l’aurais désirée, étant forcé de jouir seul et sans communication des plaisirs que je goûtais.
[…]
Bain della Villa, deuxième séjour
[…]
J’y reçus de tout le monde le meilleur accueil et des caresses infinies. Il semblait en vérité que je fusse de retour chez moi. […]
Le mardi 15 août, j’allai de bon matin me baigner ; je restai un peu moins d’une heure dans le bain, et je le retrouvai plus froid que chaud. Il ne me provoqua point de sueur. J’arrivai à ces bains non seulement en bonne santé, mais je puis dire encore fort allègre de toute façon. Après m’être baigné, je rendis des urines troubles ; le soir, ayant marché quelque temps par des chemins montueux et difficiles, elles furent tout à fait sanguinolentes, et je sentais dans le lit je ne sais quel embarras dans les reins.
Le 16, je continuai le bain, et,
pour être seul à l’écart, je choisis celui des femmes, où je n’avais pas encore
été. Il me parut trop chaud, soit qu’il le fût réellement, soit qu’ayant déjà
les pores ouvertes par le bain que j’avais pris la veille, je fusse plus prompt
à m’échauffer ; cependant, j’y restai plus d’une heure. Je suai
médiocrement : les urines étaient naturelles, point de sable. Après dîner,
les urines revinrent encore troubles et rousses, et vers le coucher du soleil
elles étaient sanguinolentes.
Le 17 je trouvai le même bain plus tempéré. Je suai très peu ; les urines étaient un peu troubles avec un peu de sable ; j’avais le teint jaune pâle.
[…]
[…]
La nuit je sentis au côté gauche un commencement de colique assez fort et même poignant, qui me tourmenta pendant un bon espace de temps, et ne fit pas néanmoins les progrès ordinaires ; car le mal ne s’étendit pas jusqu’au bas-ventre, et il finit de façon à me faire croire que c’étaient des vents.
Montaigne, in Journal de voyage, Édition de Fausta Garavini Professeur à l’Université de Florence, Gallimard collection Folio, 1983.
Allez, pour se détendre un peu et faire passer "les vents", vidéos de ce pêcheur que j'observais en lisant le Journal de voyage de Montaigne. Il semblait indifférent à la montée de la mer et aux vagues qui commençaient à s'éclater par-dessus la jetée.
Le 17 je trouvai le même bain plus tempéré. Je suai très peu ; les urines étaient un peu troubles avec un peu de sable ; j’avais le teint jaune pâle.
[…]
[…]
La nuit je sentis au côté gauche un commencement de colique assez fort et même poignant, qui me tourmenta pendant un bon espace de temps, et ne fit pas néanmoins les progrès ordinaires ; car le mal ne s’étendit pas jusqu’au bas-ventre, et il finit de façon à me faire croire que c’étaient des vents.
Montaigne, in Journal de voyage, Édition de Fausta Garavini Professeur à l’Université de Florence, Gallimard collection Folio, 1983.
Allez, pour se détendre un peu et faire passer "les vents", vidéos de ce pêcheur que j'observais en lisant le Journal de voyage de Montaigne. Il semblait indifférent à la montée de la mer et aux vagues qui commençaient à s'éclater par-dessus la jetée.
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Journaux intimes,
Montaigne,
Saint Palais-sur-Mer
mardi 28 juillet 2015
Mes lectures de vacances 3
I. LA BLESSURE
30 octobre 1961
[…]
Faut-il que j’espace les visites ? Certains jours la
tête me tourne. Quand la douleur survient, j’apprends à la dissimuler mais il
m’en reste ensuite quelque chose. De plus, cette position horizontale, qui me
rend passif, paraît susciter chez les autres (chez certains opportuns) un
bavardage complaisant.
Exemple : cette femme que j’ai trouvée naguère si
brillante. La surprise devant le bruit qu’a fait ma blessure a réveillé chez
elle une amitié somnolente et une compassion mondaine. Elle ne gagne rien à
être naturelle ; tout à être méconnue. Aujourd’hui, pourvu qu’elle parle
et qu’elle parle d’elle, elle est prête à s’accuser, s’excuser, se diminuer.
Pendant qu’elle se met au plus bas, elle règne : « Ne trouvez-vous
pas que, dans cette affaire, j’ai été plutôt garce ? » Penser au
célèbre mot de Custine sur le Français : « Il préfère se peindre laid
que de s’oublier. »
Autre exemple : je partage souvent le plaisir que A.Z. a de s’écouter parler et même je ne suis pas loin d’approuver l’idée avantageuse qu’il se fait de lui-même. Mais si, en gidien, je comprends qu’on écrive sur soi (on n’oblige personne à vous lire), je ne supporte pas que l’on ne parle que de soi (s’imposer à l’autre, c’est le nier). J’ai heureusement avec mon état un for alibi et une grande capacité d’inattention.
En revanche, bouleversante visite de Jean Bonneterre, mon ami d’enfance. Il avait rompu avec moi dès mes premiers articles sur l’Algérie. Il paraît bénir cette blessure qui permet nos retrouvailles. Il parle de ma famille comme s’il en était. Il en est.
Narcissisme
Autre exemple : je partage souvent le plaisir que A.Z. a de s’écouter parler et même je ne suis pas loin d’approuver l’idée avantageuse qu’il se fait de lui-même. Mais si, en gidien, je comprends qu’on écrive sur soi (on n’oblige personne à vous lire), je ne supporte pas que l’on ne parle que de soi (s’imposer à l’autre, c’est le nier). J’ai heureusement avec mon état un for alibi et une grande capacité d’inattention.
En revanche, bouleversante visite de Jean Bonneterre, mon ami d’enfance. Il avait rompu avec moi dès mes premiers articles sur l’Algérie. Il paraît bénir cette blessure qui permet nos retrouvailles. Il parle de ma famille comme s’il en était. Il en est.
Narcissisme
On écrit souvent sur soi quand on ne sait pas parler de soi
de vive voix, qu’on a peur d’entendre sa propre voix, quand on est paralysé par
le regard, le jugement, la présence d’autrui. Alors on est gagné par une pudeur
particulière qui fait qu’on n’arrive même plus à entendre parler de soi,
cependant que seul devant la page vide on se prélasse à se décrire et à se
raconter. Ce qui fait qu’en définitive personne n’est plus discret en société que ceux qui sont prolixes en
solitude. Et personne n’est plus curieux des autres ni spectateur plus attentif
que ceux qui savent pouvoir se retrouver en tête-à-tête avec l’interlocuteur
intime dans l’écriture. On a dit de Montaigne, d’Amiel, de Jules Renard, de
Gide et même de Jean-Jacques l’atrabilaire qu’ils savent écouter. Ce n’est pas
un paradoxe. Ils se sont délestés dans leurs écrits de tout ce qui fait
obstacle à l’écoute, à l’accueil, au regard. Les plus obsédés d’eux-mêmes ne
sont pas des écrivains qui ont écrit sur eux. Malraux qui déteste les
confidences, l’introspection et les « petits tas de secrets », n’a
jamais su écouter.
[…]
[…]
21 janvier 1963
J’ai toujours aimé des plaisirs ou des sports qui m’ont fait vivre dans des milieux où je ne pouvais être à l’aise : le tennis, la danse, le ski, la natation. Adolescent, je voyais ces activités (sauf la natation) confisquées par la riche bourgeoisie, ou des fils de colons qui s’organisaient en clubs comme les Sudistes américains. Plus tard, en France, tout était ouvert, accueillant et possible à la condition de payer et de supporter un état d’esprit très particulier. En général, anti-culturel, si on peut dire.
J’ai écrit ces lignes ce matin dans le brouillard lugubre qui s’engouffrait dans le chalet. A midi, nous sommes montés au-dessus de la mer de nuages et nous avons fait en téléphérique ce que l’on fait souvent en avion : émerger dans la pureté glorieuse des glaciers tout baignés d’un bleu implacable. Devant la qualité d’émerveillement de cette société de danseurs, de skieurs, de pilotes d’avion, bateau, auto de course etc., et dont je voulais m’éloigner, tout à l’heure, je me suis dit qu’il n’y avait peut-être de barrières qu’entre ceux qui ont eu leur enfance nourrie de livres et les autres. Pourtant, en général, devant la beauté, je n’apprécie que le silence.
[…] Le silence est souvent aussi une drogue pour entrer en soi-même, s’y installer, fermer les portes. Et interdire l’entrée.
[…]
[…]
[…]
II LE TEMPS QUI VIENT
TRENTE ANS APRÈS
Contracté en clinique, le vice du carnet intime ne devait
plus me quitter vraiment. La blessure m’avait fait en somme retrouver la
pernicieuse influence exercée par Gide sur mon adolescence. Mais, dès après la
naissance du journal, à l’automne 1964, je n’ai plus rien noté qu’en voyage,
surtout dans les avions, ou en vacances. Celui qui, de ce fait, écrit ici en
1991 ne peut être le même que l’auteur du Carnet. Il a changé. Il prend sa
place. Il vit le présent. C’est à cette lumière qu’il revisite le passé. Là où
le premier témoignait, l’autre reconstitue. Je ne pensais pas au lecteur :
je me chuchotais des aveux. Là je m’adresse à lui.
[……………………………………………]
Jean Daniel, in LA BLESSURE suivi de Le Temps qui vient, éditions Grasset, 1992.
[……………………………………………]
Jean Daniel, in LA BLESSURE suivi de Le Temps qui vient, éditions Grasset, 1992.
Je lisais ce livre (toujours emprunté dans cette bibliothèque de l'appartement, petite mais intéressante) en entendant la mer et les oiseaux et je pensais à Jean Daniel qui aimait tant se baigner dans la mer. Il y a un passage dans ce journal où il dit sa stupéfaction de voir des gens se baigner dans une piscine quand ils ont une propriété au bord de la mer. Aujourd'hui, il a 95 ans... "S'arrime-t-il toujours à la vie" comme dans ma petite vidéo?
Au retour de vacances j'ai trouvé cette introduction écrite par Jean Daniel à propos de La Blessure :
"J'ai dit comment me sont venus l'idée et le besoin de tenir les Carnets que l'on va lire ici1.
Alité pendant plus d'un an dans une chambre d'hôpital, du fait d'une
blessure, j'ai découvert que la maladie finit par éloigner des plus
proches, suscitant ainsi une étrange solitude. Entre les « horizontaux » (ou les « allongés »,
selon un mot de Thomas Mann) et les verticaux, les mots finissent par
n'avoir plus les mêmes connotations. Il y a deux vies parallèles. Tenir
un carnet, c'est alors et d'abord s'inventer un interlocuteur dans la
même position, donc capable d'une écoute plus complice. Un confesseur
attentif avec lequel on pense qu'il ne pourra plus y avoir ni
malentendu, ni distance.
La partie de ces carnets que j'ai déjà publiée sous le titre la Blessure
avait un atout : l'unité de lieu. Tout se passait à l'intérieur de ma
chambre. Le monde venait à moi et je prétendais le réfléchir dans un
journal. Dès ma guérison, tout, aussitôt, a changé. J'ai eu alors des
responsabilités qui m'empêchaient d'écrire, tandis que parfois des rites
itinérants m'y incitaient. Si bien que je n'ai jamais écrit qu'en
voyage et en vacances. En voyage, c'est-à-dire en avion, que j'ai
utilisé comme Mme de Sévigné usait de sa fameuse calèche. En vacances,
c'est-à-dire presque tous les ans, juillet jadis en Tunisie, aujourd'hui
en Toscane; fin octobre aux États-Unis; dix jours de janvier au
Sénégal, avec, tout au long de l'année, des incursions au Portugal, en
Espagne. En France, pendant longtemps, j'ai choisi d'écrire chez des
amis en Saône-et-Loire, dans le Brionnais, à Mailly.
Je ne me suis
jamais imposé de livrer à ces carnets autre chose que mes humeurs. Rien
n'est plus irrégulier et plus capricieux que ces notations. Et l'on ne
devra pas s'étonner de découvrir que certains grands événements ont été
passés sous silence et que quelques êtres, parmi les plus proches,
soient absents. J'avais, pour m'exprimer de manière systématique, mes
éditoriaux, mes livres. Cela ne m'a pas empêché de consigner des
réflexions ou des descriptions qui auraient pu être publiées ailleurs.
On trouvera aussi des notations dont je ne savais avec certitude, en les
rédigeant si elles pourraient me servir pour un récit ou pour un essai.
En dépit de l'utilisation que j'en ai faite plus tard, j'ai cru devoir
et pouvoir les maintenir dans ce livre.
Mais ces carnets
se veulent surtout des contrepoints, des pensées en coulisses souvent
suscités par le sentiment d'en avoir trop dit ailleurs, ou pas assez. Ce
qui m'a conduit parfois à des indiscrétions et à des aveux. J'ai ainsi
réservé à ces pages des embarras et des remords, tel un peintre qui, au
lieu d'inscrire ses repentirs sur un tableau, les réunirait à part dans un album spécial.
Un mot encore. Si
les circonstances de mes premiers carnets sont accidentelles — « la
Blessure » —, le besoin que j'ai eu de les tenir par la suite ne l'est
aucunement. Je revendique un faible pour le passé. J'aime me souvenir.
C'est pour moi une façon de reconstruire et de vérifier une identité. Le
passé est tout. Sans lui, le présent est absent et l'avenir, abstrait.
Vivre, c'est fabriquer à chaque instant du passé. C'est donner une
dimension positive au temps qui s'écoule et qui est notre seule réalité,
comme notre seule vérité.
Un mot enfin. Un
carnet devient vite une entité autonome, un alter ego très alter. Au
point qu'il arrive que l'on s'en méfie et que l'on se découvre parfois
en train de doser les confidences qu'on lui abandonne. Sa mémoire est si
redoutable, que l'on craint de relire ensuite dans le désaveu ce que
l'on avait d'abord confié dans le soulagement. Alors s'infléchit le
fleuve qui paraissait tout naturellement « couler de source ». Depuis
que je sais cela, je me méfie plus encore de moi-même que de mon alter
ego, mais aussi je lis les journaux intimes des autres en décrypteur
expert. Reste qu'à la fin des fins, malgré tout, si « je » est un autre,
il fait bien partie du moi."
J.D.
1 La Blessure, Grasset, 1992.
Je n'ai pas eu le temps à Saint-Palais de retranscrire tous les passages que j'ai aimés dans ce livre. Il y avait des pages passionnantes sur Camus, Sartre (sans complaisance), Françoise Giroud, Mendès France, Gide et j'en passe...
Je n'ai pas eu le temps à Saint-Palais de retranscrire tous les passages que j'ai aimés dans ce livre. Il y avait des pages passionnantes sur Camus, Sartre (sans complaisance), Françoise Giroud, Mendès France, Gide et j'en passe...
« La haine du bourgeois n’est ni de droite ni de gauche, c’est la respiration habituelle de l’artiste. » Jean Daniel.
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samedi 25 juillet 2015
Mes lectures de vacances 2
Anne Frank (1929-1945)
Samedi 20 juin 1942.
Il y a plusieurs jours que je n’ai plus écrit ; il me fallait réfléchir une fois pour toutes à ce que signifie un Journal. C’est pour moi une sensation bien singulière que d’exprimer mes pensées, non seulement parce que je n’ai jamais écrit encore, mais qu’il me semble que, plus tard, ni moi, ni qui que ce soit d’autre ne s’intéresserait aux confidences d’une écolière de treize ans. Enfin, cela n’a aucune importance. J’ai envie d’écrire, et bien plus encore de sonder mon cœur à propos de toutes sortes de choses.
« Le papier est plus patient que les hommes. » Ce dicton me traversa l’esprit alors qu’un jour de légère mélancolie je m’ennuyais à cent sous l’heure, la tête appuyée sur les mains, trop cafardeuse pour me décider à sortir ou à rester chez moi. Oui, en effet, le papier est patient, et, comme je présume que personne ne se souciera de ce cahier cartonné dignement intitulé Journal, je n’ai aucune intention de jamais le faire lire, à moins que je ne rencontre dans ma vie l’Ami ou l’Amie à qui le montrer. Me voilà arrivée au point de départ, à l’idée de commencer un Journal : je n’ai pas d’amie.
Afin d’être plus claire, je m’explique encore. Personne ne voudra croire qu’une fillette de treize ans se trouve seule au monde. D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait vrai : j’ai des parents que j’aime beaucoup et une sœur de seize ans ; j’ai, tout compte fait, une trentaine de camarades parmi lesquelles de soi-disant amies ; j’ai des admirateurs à la pelle qui me suivent du regard, tandis que ceux qui, en classe, sont mal placés pour me voir, tentent de saisir mon image à l’aide d’une petite glace de poche. J’ai de la famille, d’aimables oncles et tantes, un foyer agréable, non, il ne me manque rien apparemment, sauf l’Amie. Avec mes camarades, je ne puis que m’amuser, rien de plus. Je ne parviens jamais à parler avec eux d’autre chose que de banalités, même avec une de mes amies, car il nous est impossible de devenir plus intimes, c’est là le hic. Ce manque de confiance est peut-être mon défaut à moi. En tout cas, je me trouve devant un fait accompli et c’est assez dommage de ne pas pouvoir l’ignorer.
C’est la raison d’être de ce Journal. Afin de mieux évoquer l’image que je me fais d’une amie longuement attendue, je ne veux pas me limiter à de simples faits, comme le font tant d’autres, mais je désire que ce Journal personnifie l’Amie. Et cette amie s’appellera Kitty.
Il y a plusieurs jours que je n’ai plus écrit ; il me fallait réfléchir une fois pour toutes à ce que signifie un Journal. C’est pour moi une sensation bien singulière que d’exprimer mes pensées, non seulement parce que je n’ai jamais écrit encore, mais qu’il me semble que, plus tard, ni moi, ni qui que ce soit d’autre ne s’intéresserait aux confidences d’une écolière de treize ans. Enfin, cela n’a aucune importance. J’ai envie d’écrire, et bien plus encore de sonder mon cœur à propos de toutes sortes de choses.
« Le papier est plus patient que les hommes. » Ce dicton me traversa l’esprit alors qu’un jour de légère mélancolie je m’ennuyais à cent sous l’heure, la tête appuyée sur les mains, trop cafardeuse pour me décider à sortir ou à rester chez moi. Oui, en effet, le papier est patient, et, comme je présume que personne ne se souciera de ce cahier cartonné dignement intitulé Journal, je n’ai aucune intention de jamais le faire lire, à moins que je ne rencontre dans ma vie l’Ami ou l’Amie à qui le montrer. Me voilà arrivée au point de départ, à l’idée de commencer un Journal : je n’ai pas d’amie.
Afin d’être plus claire, je m’explique encore. Personne ne voudra croire qu’une fillette de treize ans se trouve seule au monde. D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait vrai : j’ai des parents que j’aime beaucoup et une sœur de seize ans ; j’ai, tout compte fait, une trentaine de camarades parmi lesquelles de soi-disant amies ; j’ai des admirateurs à la pelle qui me suivent du regard, tandis que ceux qui, en classe, sont mal placés pour me voir, tentent de saisir mon image à l’aide d’une petite glace de poche. J’ai de la famille, d’aimables oncles et tantes, un foyer agréable, non, il ne me manque rien apparemment, sauf l’Amie. Avec mes camarades, je ne puis que m’amuser, rien de plus. Je ne parviens jamais à parler avec eux d’autre chose que de banalités, même avec une de mes amies, car il nous est impossible de devenir plus intimes, c’est là le hic. Ce manque de confiance est peut-être mon défaut à moi. En tout cas, je me trouve devant un fait accompli et c’est assez dommage de ne pas pouvoir l’ignorer.
C’est la raison d’être de ce Journal. Afin de mieux évoquer l’image que je me fais d’une amie longuement attendue, je ne veux pas me limiter à de simples faits, comme le font tant d’autres, mais je désire que ce Journal personnifie l’Amie. Et cette amie s’appellera Kitty.
[…]
[…]
[…]
Mardi 1er août 1944.
Chère Kitty,
« Un fatras de contradictions » sont les derniers mots de ma lettre précédente, et les premiers de celle-ci. « Fatras de contradictions », peux-tu m’expliquer ce que c’est au juste ? Que signifie contradiction ? Comme tant d’autres mots, il a deux sens : contradiction extérieure, et contradiction intérieure.
Mardi 1er août 1944.
Chère Kitty,
« Un fatras de contradictions » sont les derniers mots de ma lettre précédente, et les premiers de celle-ci. « Fatras de contradictions », peux-tu m’expliquer ce que c’est au juste ? Que signifie contradiction ? Comme tant d’autres mots, il a deux sens : contradiction extérieure, et contradiction intérieure.
Le premier sens s’explique simplement : ne pas se plier
aux opinions d’autrui, savoir mieux que l’autre, avoir le dernier mot, enfin
toutes les caractéristiques désagréables pour lesquelles je suis bien connue.
Mais en ce qui concerne le second, je ne suis pas connue, c’est là mon secret.
Je te l’ai déjà dit, mon âme est, pour ainsi dire divisée en deux. La première partie héberge mon hilarité, mes moqueries à propos de tout, ma joie de vivre et, surtout, ma tendance à prendre tout à la légère. J’entends par là : ne pas me choquer des flirts, d’un baiser, d’une embrassade ou d’une histoire inconvenante. Cette première partie est toujours aux aguets, repoussant l’autre, qui est plus belle, plus pure et plus profonde. Le beau côté de la petite Anne, personne ne le connaît, pas vrai ? C’est pourquoi si peu de gens m’aiment vraiment.
Bien sûr, je puis être un clown amusant pour un après-midi, après quoi tout le monde m’a assez vue pour un mois au moins. […] Ce côté de la vie à la légère, le côté superficiel aura toujours le pas sur le côté profond, et sera par conséquent toujours vainqueur. Tu ne peux t’imaginer combien de fois j’ai essayé de la repousser, de la rouer de coups, de la cacher, celle qui, en réalité, n’est qu’une moitié de tout ce qui s’appelle Anne. Ça ne sert à rien, et je ne sais pourquoi.
Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle que je me montre ne découvrent que j’ai un autre côté, le plus beau et le meilleur. J’ai peur qu’ils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J’ai l’habitude de ne pas être prise au sérieux, mais c’est « Anne la superficielle » qui y est habituée et qui peut le supporter : l’autre, celle qui est « grave et tendre » n’y résisterait pas. […]
Anne la Tendre n’a donc jamais fait une apparition en compagnie, pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je sais exactement comment j’aimerais être, puisque je le suis… intérieurement, mais hélas ! je reste seule à le savoir. Et c’est peut-être, non, c’est certainement la raison pour laquelle j’appelle ma nature intérieure : heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature extérieure. A l’intérieur de moi, Anne la Pure m’indique le chemin ; extérieurement, je ne suis rien d’autre qu’une biquette détachée de sa corde, folle et pétulante.
Je te l’ai déjà dit, mon âme est, pour ainsi dire divisée en deux. La première partie héberge mon hilarité, mes moqueries à propos de tout, ma joie de vivre et, surtout, ma tendance à prendre tout à la légère. J’entends par là : ne pas me choquer des flirts, d’un baiser, d’une embrassade ou d’une histoire inconvenante. Cette première partie est toujours aux aguets, repoussant l’autre, qui est plus belle, plus pure et plus profonde. Le beau côté de la petite Anne, personne ne le connaît, pas vrai ? C’est pourquoi si peu de gens m’aiment vraiment.
Bien sûr, je puis être un clown amusant pour un après-midi, après quoi tout le monde m’a assez vue pour un mois au moins. […] Ce côté de la vie à la légère, le côté superficiel aura toujours le pas sur le côté profond, et sera par conséquent toujours vainqueur. Tu ne peux t’imaginer combien de fois j’ai essayé de la repousser, de la rouer de coups, de la cacher, celle qui, en réalité, n’est qu’une moitié de tout ce qui s’appelle Anne. Ça ne sert à rien, et je ne sais pourquoi.
Je tremble de peur que tous ceux qui me connaissent telle que je me montre ne découvrent que j’ai un autre côté, le plus beau et le meilleur. J’ai peur qu’ils ne se moquent de moi, ne me trouvent ridicule et sentimentale, ne me prennent pas au sérieux. J’ai l’habitude de ne pas être prise au sérieux, mais c’est « Anne la superficielle » qui y est habituée et qui peut le supporter : l’autre, celle qui est « grave et tendre » n’y résisterait pas. […]
Anne la Tendre n’a donc jamais fait une apparition en compagnie, pas une seule fois, mais dans la solitude, sa voix domine presque toujours. Je sais exactement comment j’aimerais être, puisque je le suis… intérieurement, mais hélas ! je reste seule à le savoir. Et c’est peut-être, non, c’est certainement la raison pour laquelle j’appelle ma nature intérieure : heureuse, alors que les autres trouvent justement heureuse ma nature extérieure. A l’intérieur de moi, Anne la Pure m’indique le chemin ; extérieurement, je ne suis rien d’autre qu’une biquette détachée de sa corde, folle et pétulante.
[…]
Celle que l’on n’entend pas sanglote en moi : « Voilà, voilà où tu en es : mauvaises opinions, visages moqueurs ou consternés, antipathies, et tout ça parce que tu n’écoutes pas les bons conseils de ton propre bon côté. » Ah ! j’aimerais bien l’écouter, mais ça ne sert à rien. Lorsque je suis grave et calme, je donne l’impression à tout le monde de jouer une autre comédie, et vite j’ai recours à une petite blague pour m’en sortir ; je ne parle même pas de ma propre famille qui, persuadée alors que je suis malade, me fait avaler des cachets contre les maux de tête et les nerfs, regarde ma gorge, me tâte le front pour voir si j’ai de la fièvre, me demande si je ne suis pas constipée et finit par critiquer ma mauvaise humeur. Je ne peux plus le supporter ; quand on s’occupe trop de moi, je deviens d’abord hargneuse, puis triste, retournant mon cœur une fois de plus de façon à montrer le côté mauvais et à cacher le côté bon, et je continue à chercher le moyen de devenir celle que j’aimerais tant être, celle que je serais capable d’être, si… il n’y avait pas d’autres gens dans le monde.
A toi,
ANNE
(Ce sont les derniers mots de son Journal, le 1er août 1944. Trois jours plus tard, le 4 août 1944, Anne Frank fut envoyée dans un camp de concentration et elle mourut sept mois plus tard).
Journal de Anne Frank, traduit du Hollandais par Tylia Caren et Suzanne Lombard, éditions Calmann-Lévy, 1950.
(Pour ne pas oublier la Grave, la Tendre, la Pure Anne Frank... et les autres). J'avais lu son Journal il y a si longtemps. En le découvrant dans cette bibliothèque de l'appartement, j'ai eu envie de le relire. Émotion.
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