dimanche 6 décembre 2009

Monsieur

Un mot "(tout de même)" sur Monsieur de Jean-Philippe Toussaint que je viens de terminer.
Même humour que dans tout ce que j'ai lu de cet écrivain. Celui-ci fut écrit après La salle de bains, Toussaint avait 29 ans. C'est drôle, délicieux, et toujours ses petites expressions entre parenthèses qui jalonnent ses livres avec cet humour si particulier.

C'est l'histoire d'un homme sans nom et sans qualités, qui ne fait qu'être, tous désirs éteints, toute agitation abolie. Quelques signes distinctifs : vingt-neuf ans, directeur commercial chez Fiat-France.
Monsieur, la plupart du temps, est toujours “ en train d'être assis sur une chaise ”. “ Il ne demandait pas davantage à la vie, Monsieur, une chaise ”. Dans les moments les plus intenses, comble de l'excitation, il monte sa chaise sur son toit, “ s'éloignant de tout ”, et va voir le ciel, sans toutefois le scruter trop fort, de peur, sans doute, d'offusquer l'ordre des constellations.
"(les gens tout de même)".
Le narrateur (il s'appelle au sens transitif – “ Monsieur ”, et parle de lui à la troisième personne, mais nous savons bien qui il est) se trouve confronté à la plus invraisemblable théorie de fâcheux et d'emmerdeurs que l'on puisse trouver dans les beaux arrondissements de Paris. Tout semble absurde dans la vie de Monsieur. Je pense à Beckett.

Ici il dîne au restaurant avec Anna Bruckhardt rencontrée un mois plus tôt. Soudain toute la salle est plongée dans le noir et dehors c'est la nuit, plus une lumière aux fenêtres, les réverbères se sont éteints :
"On prend quand même un dessert? dit-il, ou je demande l'addition. Au moment où on leur porta l'addition, Monsieur demanda à Anna B. si elle désirait qu'il l'invite ou si elle préférait partager. Anna B. n'avait pas de préférence. Après quelques instants de réflexions, Monsieur lui confia qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il convenait de faire dans ces cas-là. Anna B., le rassurant, lui dit qu'il n'y avait pas de règle en la matière.
Parfait. Dans ce cas-là, c'était devenu tout à fait insoluble. Qu'est-ce qu'on fait, alors? dit Monsieur et, baissant la tête, il se plongea dans la contemplation de ses doigts dans l'obscurité. Anna B., qui commençait à sourire de sa perplexité, lui répéta que c'était vraiment comme il voulait. Finalement, proposant de couper la poire en deux, Monsieur, ne s'en sortant pas, suggéra de diviser l'addition en quatre et de payer lui-même les trois parts (c'est le plus simple, dit-il, d'une assez grande élégance mathématique en tout cas)."

J'ai cru longtemps que je ne pouvais plus lire de romans mais avec Toussaint, j'en redemande.

"À vingt-neuf ans, l’âge de ses héros, Toussaint est déjà entré dans le clan des accoucheurs de monstres littéraires, du Jouhandeau des Pincengrain au Camus de La Chute, qui soumettent tout à l'intellect."
Michèle Bernstein (Libération, 4 septembre 1986)

Je rugis, j'enrage, il ne me reste plus qu'un livre à lire et j'aurai épuisé son oeuvre. Je suis déjà en manque.