dimanche 27 septembre 2009

La vie est si belle


J'étais arrivée avant elle et m'étais attablée pour garder une table au bord de l'eau.
Je savourais la lumière de ce midi d'automne aux couleurs de l'été et la douceur de l'instant.
J'étais seule et j'étais bien.

Je l'aperçois au loin qui me cherche, je lui fais signe. Je la vois s'approcher fine silhouette, éthérée, presque transparente, le pas mal assuré, les lèvres serrées, le regard baissé, fermé, derrière ses lunettes noires; le visage de la tourmente, celui des mauvais jours. Que d'efforts avait-elle dû faire pour sortir de chez elle et affronter le monde.
Elle m'embrasse et me dit : c'est la première fois que je viens ici.
30 ans qu'elle vit ici dans cette magnifique région et elle ne connaît pas ce joli port. Je suis stupéfaite.
Elle me dit : toi tu as le courage de sortir seule, de te balader seule, d'aller prendre un verre seule, moi pas. Alors je ne sors pas.
Eh oui! Je suis une courageuse... qui aime trop la vie pour ne pas avoir envie d'en profiter, même seule.
Elle enlève ses lunettes noires et je vois son regard sombre. Je n'ai qu'une idée : y voir une étincelle et l'éclat d'un sourire sur ses lèvres. J'oublie que j'étais venue justement pour occulter ma solitude, pour me faire plaisir, égoïstement.
Elle commence à regarder autour d'elle, elle pose son sac qu'elle tenait serrée contre elle. Comme c'est beau, j'ai bien fait de venir dit-elle et je vois son visage se détendre.
Nous pouvions passer la commande.
Elle regarde la carte d'un air crispé, je devinais ses pensées : je n'ai pas faim, je ne veux pas grossir dit son petit corps que je vois dépérir de mois en mois.
Je fais mon choix, elle prend la même chose. Gagné!
Pendant que nous déjeunions je la regarde, étonnée, elle semble savourer son plat autant que je savoure le mien. Un chien n'aurait rien eu à lécher de nos assiettes, c'était succulent. J'éclate de rire, elle sourit, enfin.
Café pour profiter encore un peu de cette terrasse puis nous partons faire une balade le long de la côte. Chaleur estivale, une petite crique m'attire, nous descendons par un chemin escarpé, j'enlève mes chaussures, je roule mon pantalon et je marche dans l'eau. Trop bon. Je lui dis de venir mais elle reste assise sur son rocher, son sac serré contre elle, le regard à nouveau perdu dans un ailleurs où je n'ai pas d'entrée. Pour faire diversion je lui tends mon appareil de photo et lui demande de me prendre!

J'étais quand même heureuse, j'avais réussi à voir un sourire sur son visage, à la voir manger avec appétit et je lui avais fait découvrir ce petit port où elle aura peut-être envie de revenir.
La vie est si belle, elle m'a donné envie de la croquer, à pleine dents.

"Rien n'est plus tragique que de rencontrer un individu à bout de souffle, perdu dans le labyrinthe de la vie."
Martin Luther King