vendredi 17 juin 2011

Je vous défends de dire à une femme que ses rides sont charmantes

"J'avais trente-sept ans, et je me trouvais à bord d'un Boeing 747. L'énorme appareil descendait à travers de gros nuages chargés de pluie, et s'apprêtait à atterrir à l'aéroport de Hambourg. La pluie froide de novembre obscurcissait la terre, et tout, absolument tout, du personnel technique revêtu de cirés aux drapeaux qui flottaient mollement sur le bâtiment de l'aéroport, en passant par les panneaux publicitaires pour BMW, baignait dans la mélancolie caractéristique des peintures flamandes. Une fois encore, j'étais de retour en Allemagne."
Chapitre 1, premier paragraphe.

« Je lisais beaucoup, mais, contrairement au lecteur qui dévore une grande quantité de livre, je préférais relire plusieurs fois ceux qui m’avaient plu. Les auteurs que j’aimais alors s’appelaient Truman Capote, John Updike, Scott Fitzgerald, ou Raymond Chandler, mais, en classe comme au foyer, je ne trouvai personne aimant lire ce genre de romans. Ils lisaient tous Kazumi Takahashi, Kenzaburô Oe, Yukio Mishima, ou encore des romans français contemporains. Il était donc normal que nous n’ayons pas de sujets de conversations communs, et je pris l’habitude de lire seul en silence. Je lisais et relisais mes livres, et, fermant les yeux de temps en temps, j’aspirais profondément leur odeur. D’ailleurs, le seul fait de respirer l’odeur d’un livre et d’en feuilleter les pages me rendait heureux. »
Page 42.

« Ce jour-là, contrairement à son habitude, Naoko parla beaucoup. Elle me raconta son enfance, l’école, sa famille. […] Je mettais un disque et, quand il était terminé, je le changeais. Je les passais tous ainsi, avant de revenir au premier. Il n’y en avait que six en tout, […] et le dernier Waltz for Debby de Bill Evans. Dehors, il continuait de pleuvoir. Le temps s’écoulait lentement, tandis que Naoko parlait toujours.
La manière artificielle avec laquelle Naoko parlait semblait venir du fait qu’elle faisait attention à ne pas aborder certains sujets.
[…]
« Je vais bientôt partir. Sans compter qu’il y a l’heure du train », dis-je en regardant ma montre.
[…]
Les lèvres légèrement entrouvertes, elle me fixait d’un air indécis. Elle ressemblait à une machine stoppée en plein mouvement. Ses yeux étaient voilés, exactement comme s’ils avaient été recouverts d’une fine membrane opaque.
[…]
Ses yeux se remplirent de larmes qui roulèrent sur ses joues, et elle s’effondra dans un grand bruit sur la pochette de disque. Maintenant qu’elle avait commencé, elle ne pouvait plus s’arrêter. […] C’était la première fois que je voyais quelqu’un secoué d’aussi violents sanglots. Je tendis doucement la main pour toucher son épaule qui tremblait. Puis, presque inconsciemment, je l’attirai dans mes bras. Toute tremblante, elle pleurait en silence, blottie contre moi. Ses larmes et sa chaude respiration humectèrent ma chemise, qui ne tarda pas à être complètement trempée. Ses dix doigts erraient sur mon dos à la recherche de quelque chose, quelque chose de précieux qui s’y serait trouvé autrefois. Je soutenais son corps de la main gauche et, de la droite, caressais ses cheveux longs et soyeux. J’attendis longtemps dans la même position qu’elle veuille bien s’arrêter. »
Pages 52 – 53 – 54.

« Cette femme faisait une très curieuse impression. Elle avait beaucoup de rides sur le visage, et c’était cela que l’on remarquait en premier, mais elles ne la vieillissaient pas, bien au contraire : ces rides mettaient l’accent sur quelque chose de juvénile sans rapport avec l’âge. Elles collaient parfaitement à son visage, comme si elles s’étaient trouvées là dès la naissance. Quand elle riait, elles riaient aussi, et, quand son visage se durcissait, elles se durcissaient à leur tour. Quand son visage n’était ni grave, ni rieur, elles s’éparpillaient un peu partout avec ironie et chaleur. […] J’eus tout de suite de la sympathie pour elle.
[…]
« Moi aussi j’ai eu vingt ans. Même si c’était il y a très longtemps, reprit Reiko. Vous me croyez ?
- Bien sûr que je vous crois !
- Vous me croyez vraiment ?
- Je vous crois vraiment lui dis-je en riant.
- J’étais assez mignonne en ce temps-là, même si je ne l’étais pas autant que Naoko. Et je n’avais toutes les rides que j’ai maintenant. »
Je lui dis que j’aimais beaucoup ses rides. Elle me remercia.
« Mais à l’avenir, je vous défends de dire à une femme que ses rides sont charmantes. Même si je suis contente qu’on me le dise.
- Je ferai attention. »
Page 122.

« En revenant à la maison après le dîner, Naoko et Reiko déclarèrent qu’elles allaient se laver au bain commun du quartier C. […] Après leur départ, je me déshabillai, pris une douche et me lavai les cheveux. Puis, tout en me séchant les cheveux au séchoir, je pris un disque de Bill Evans parmi ceux qui se trouvaient sur une étagère, m’apercevant, quelques instants plus tard, que c’était le même que celui que nous avions écouté tant de fois dans la chambre de Naoko le jour de son anniversaire. C’était la nuit où elle avait pleuré et où je l’avais prise dans mes bras. C’était déjà si loin, alors que cela s’était passé à peine six mois auparavant ! Sans doute était-ce parce que j’y avais repensé sans arrêt depuis, et qu’à cause de cela j’avais perdu la notion du temps écoulé. »
Page 137.

Haruki Murakami, in La ballade de l’impossible, éditions du Seuil, 1994.

Ce livre m’a touchée, parfois ébranlée. Il y a une immense tendresse, une poésie, une douceur pour parler de la solitude, de la folie, de la disparition. Je n'avais rien lu de cet auteur et je ne regrette pas d'avoir fait sortir ce roman des réserves de la médiathèque, ne figurant plus dans les rayonnages. Ne pas hésiter à faire réapparaître des ouvrages enfouis dans les sous-sols, on a parfois d'heureuses surprises, comme celui-ci qui, était également remisé et que, du coup, j'ai fait remettre en circulation!

"J'ai voulu parler de ce qu'on éprouve quand une personne aimée se perd et disparaît. Une personne qui avait de l'espoir, de la volonté, une personne avide d'aimer, mais qui s'est égarée. J'ai connu beaucoup de gens précieux qui se sont perdus au détour d'un chemin ; ils me manquent toujours. J'avais envie d'écrire pour eux. C'était la seule chose que je puisse faire : écrire sur eux. Pour eux. Sur l'espoir qui s'en va, l'absence de but, la perte de tout repère. C'était le sentiment qui devait servir de fil conducteur. Le sentiment est essentiel dans une histoire. Vous pouvez écrire une très bonne histoire, bien agencée. Mais sans sentiment pour la porter, la nourrir, ce n'est rien." (Haruki Murakami).

"Dans la Ballade de l'impossible, il y a six personnages. Trois survivent, trois disparaissent et passent dans l'autre monde - ils se suicident. Trois restent dans ce monde-ci, mais ils savent à la fin combien il est instable. C'est une forme de mono no aware ("la poignante mélancolie des choses" chère à la poésie japonaise traditionnelle, ndlr). C'est étrange parce que quand j'ai commencé La ballade de l'impossible, j'avais cette idée selon laquelle trois des six personnages disparaîtraient, mais je ne savais pas qui. Quand j'écrivais, je me demandais qui survivrait, qui mourrait." (Haruki Murakami).

"Son dernier roman sera l’un des événements de la rentrée littéraire de septembre en France. 1Q84 ( « Q » se prononce comme « 9 » en japonais) est sorti au Japon en trois volumes aux éditions Shinchosha. Il s’en est vendu, en tout, plus de 4 millions d’exemplaires. Les deux premiers volumes, une somme de 1.000 pages, se sont écoulés à un million d’exemplaires en deux semaines. Le roman d’Haruki Murakami est devenu un phénomène de société. L'île de Sakhaline, de Tchekhov, citée dans 1Q84 , a été réimprimée devant l'afflux de demandes.
Le succès d'un véritable écrivain, à ce niveau-là, résiste à toutes les explications. 1Q84 paraîtra en deux volumes, aux éditions Belfond, le 25 août, le troisième volume sortira en 2012. On y suit le destin d'une tueuse à gages et d'un professeur rêvant de devenir écrivain. [...] Haruki Murakami, né à Kyotô en 1949 et élevé à Kobe, est régulièrement cité pour le prix Nobel de littérature. Il se fait rare dans les médias. Ses romans sont empreints de fantastiques mais ont toujours pris en compte la réalité contemporaine."
M.-L.D. dans le JDD.