samedi 9 avril 2011

Un crayon dans la tête

Avant que commence le spectacle je regardais la scène, dans l’ombre, et j’ai tout de suite pensé que j’allais regretter d’être venue. Deux cordes pendaient du plafond, de grandes flaques d’eau au sol, une chaise sur le plateau, une autre accrochée à une corde, des murs noirs percés d’ouvertures. Je connaissais pourtant le sujet de la pièce. Mais quelle idée de venir voir quelque chose qui allait me perturber un peu plus, sur la vieillesse, la mort, le suicide alors que ces sujets sont une obsession ?



Dominique Reymond (La Vieille) et Micha Lescot (Le Vieux)  interprètent  ' Les Chaises ' de Eugène Ionesco , mise en scène de Luc Bondy, décors et lumières Karl-Ernst Herrmann , costumes Eva Dessecker , son et musique André Serré , maquillage et coiffure Cécile Kretschmar , collaborateur artistique Geoffrey Layton , assistant à la mise en scène Roch Leibovici

Dans la salle, comble, les lumières s’éteignent, des spots éclairent faiblement le plateau et le vieux couple, deux vieillards, entrent en scène, bringuebalants, deux silhouettes décharnées, tremblantes, grimaçantes. Mon appréhension se confirme. Je vais être confrontée à ma propre finitude. Car, le metteur en scène, Luc Bondy, ne nous épargne rien de la déchéance physique : tremblements, dentier que le vieux crache, et même la couche-culotte du vieil homme ; il fallait oser... ce cruel retour à l'enfance?

Mais c'est autre chose qu’il faut retenir de cette pièce, Les Chaises de Eugène Ionesco, c’est toute la folie de ces deux êtres qui parviennent encore à 90 ans à esquisser des pas de danse en écoutant à la radio Marinella, à se moquer du monde en faisant des pirouettes et elle, divine, à jouer de sa féminité lorsqu’elle oublie ses douleurs, elle bouge alors avec la grâce d’une danseuse.


J’ai beaucoup ri durant ce spectacle (j’avais le sentiment de rire plus que les autres) parce qu’il me prenait de plein fouet et j’aime l’idée que l’on puisse rire de soi, rire du pire, de ce que nous deviendrons, peut-être, si par (mal)chance ?!? nous parvenions à atteindre un grand âge. Cela remet beaucoup de choses en place de nos valeurs.


Cinq minutes d’inquiétude ont vite été remplacées par une heure quarante de bonheur : dérision, absurdité, acceptation de la mort, sénilité, solitude et des moments d’une tendresse infinie et bouleversante.
La fin ? Il faut aller voir la pièce !

Le THEATRE et sa MAGIE, avec deux comédiens prodigieux : Dominique Reymond et Micha Lescot.
Mais tout est dit ici comme je l’ai ressenti.
Je craignais de m’ennuyer, de fermer les yeux pour ne pas voir… Ben non, même pas peur de vi…… vre ! J'inventerai, comme ces vieillards, des invités imaginaires le jour de ma mort pour faire la nique à la solitude.
"Quoi de plus normal que d'imaginer une fête? La dernière fête avant de se suicider?" dixit Luc Bondy.


Cette scène a quelque chose de celle de Pina (ci-dessous) que l’on peut voir dans le film de Wim Wenders (que je n’ai pas encore vu). Il dit ceci de Pina Bausch :
« Ce qui l’intéressait, ce n’était pas la façon dont ses interprètes bougeaient mais ce qui les faisaient bouger. […] En sortant de ses spectacles, je marchais autrement, mon corps était en train de danser ».


Je dansais aussi hier soir après avoir vu Les Chaises, j’aurais pu avoir des semelles de plomb c'étaient des ballerines que j'avais aux pieds ! Et puis, j'avais un crayon dans la tête!

Dernière minute : Luc Bondy.

jeudi 7 avril 2011

Que la lumière soit...

Je vais retourner la voir cette toile au format impressionnant (172,7x223,5 cm) que j'ai vue lors de l'inauguration de l'exposition : "De Turner à Monet", sur laquelle je reviendrai. Il y a tant de merveilles dans cette expo que je dois prendre mon temps pour en parler.
Mais ce matin j'ai affreusement besoin de soleil, il est là radieux dans le ciel mais il m'en faut un autre, pour me "réanimer". Alors je pense à Turner (1775-1851) , et à cette toile, qui représente Le Port de Brest, le Quai et le Château, de la ville où je suis née. Et cela me réchauffe le coeur. Quand je la revois reproduite ici, je suis étonnée, j'étais bien plus éblouie en la voyant l'autre jour "pour de vrai". Elle était dans cette salle, comme un soleil grandiose parmi des oeuvres bien plus sombres. Turner et sa lumière, là sous mes yeux. Et soudain m'est revenue en mémoire, cette toile que j'avais vue à la Tate Gallery à Londres (avec toi en 1981) : Venice with the Salute, que j'avais trouvée alors très abstraite, elle datait de 1840 et tranchait avec les autres toiles du Maître de 1809 à 1823 plus figuratives. Aujourd'hui mon oeil s'est tellement exercé à l'abstraction que je perçois très bien la Salute dans cette toile.
"Son passage d'une représentation plus réaliste à des œuvres plus lumineuses, à la limite de l'imaginaire (Tempête de neige en mer, 1842), se fit après un voyage en Italie en 1819 (Campo Santo de Venise). Turner nous montre le pouvoir suggestif de la couleur, ainsi, son attirance pour la représentation des atmosphères le place comme un précurseur de l'impressionnisme jusqu'à devenir « le peintre des incendies » ; d'autres préfèrent pousser plus loin encore leur analyse en voyant dans l'absence de support descriptif dans les œuvres de Turner, les prémices de l'abstraction lyrique." (Wikipédia)

"Contrairement à l'aquarelle de Nantes, Turner prend des liberté avec la réalité pour peindre sa grande toile du Port de Brest. Il est aidé seulement par deux croquis sommaires faits sur place, interprétant en particulier la rive droite. Cette peinture se situe aux antipodes de la précision documentaire et son marchand la refusera car de telles oeuvres suscitaient alors des moqueries."


J.M.William Turner, The Harbour of Brest :
The Quayside and Château , 1826-1828. Tate London



J.M.William Turner, Turner et la Loire, 1829



J.M.William Turner, Venice with the Salute, 1840,
The Tate Gallery, London.

mercredi 6 avril 2011

Peut-on peindre la pensée?

Une exposition au Palais des Beaux-Arts de Lille se tient actuellement (jusqu'au 13 juin) avec 45 portraits de philosophes peints au XVIIè siècle :
PORTRAITS DE LA PENSEE. La figure du philosophe au siècle d’Or.
Vélasquez/Ribera/Giordano.

Hendrick Ter Brugghen, Démocrite

"Démocrite d’Abdère (en grec Δημόκριτος / Dêmókritos), né en 460 av. J.-C. à Abdère et mort en 370 av. J.-C., était un philosophe grec souvent classé parmi les Présocratiques du point de vue philosophique, bien qu’il soit un peu plus jeune que Socrate, et qu’il soit mort quelques trente années après lui. Il est considéré comme un philosophe matérialiste en raison de sa conviction en un Univers constitué d’atomes et de vide (théorie atomiste)."

Ce visage m’a rappelé cet autoportrait de Rembrandt de 1629, il avait alors 23 ans.



« Rembrandt un bonnet bas comme un béret posé sur l’arrière de la tête, les cheveux courts, mal rasé, ricane. Les yeux sont plissés par le ricanement. Le rictus des lèvres découvrent des chicots noircis ».
Pascal Bonafoux, in Rembrandt, Autoportrait, éditions Skira, 1985.
(Je n'ai pas trouvé de reproduction de ce tableau sur le Net, il figure dans l'ouvrage de P. Bonafoux, dont j'ai déjà parlé ici et . Je l'ai photographié d'où la mauvaise qualité de l'image).

"Que désigne ce doigt de Démocrite hilare ?
La matière qui, seule, constitue ce monde."
"Ce portrait de Démocrite est associé au rire. Montaigne dans un chapitres des Essais présente Démocrite comme « trouvant vaine et ridicule l’humaine condition » et qui, de ce fait, n’apparaissait jamais « en public qu’avec un visage moqueur et riant » !
Pourquoi une vaine et ridicule condition humaine ? Parce que tout dans la nature, le monde, l’Univers, le cosmos, se réduit à une combinaison d’atomes dans le vide. Et ces agencements se modifient sans cesse. Néant hier, être aujourd’hui, néant demain, voilà la loi de tout ce qui est. […]
Que faire face à cette vérité ontologique ? Pleurer si l’on est Héraclite et qu’on déplore de ne pas pouvoir descendre deux fois dans le même fleuve, ou rire si l’on est Démocrite parce que l’on sait qu’il ne sert à rien de déplorer, désespérer, se lamenter, se plaindre : ce qui doit avoir lieu aura lieu, nul besoin de verser des larmes sur ce contre quoi nous n’avons aucun pouvoir. C’est cela la définition du philosophe… ".
Michel Onfray.

Je découvre cette exposition en lisant l’article du Philosophie Magazine (mars 2011), partenaire de l’exposition : TOILES DE MAITRES A PENSER, et les points de vue de nos philosophes contemporains :

Michel Onfray : RIRE ET JOUIR. Démocrite par Henrick Ter Brugghen.
Jocelyn Benoist : MEDITER ET S’INCARNER. Platon par José de Ribera.
Marc de Launay : DIALOGUER ET POLEMIQUER. La dispute des philosophes, par le Maître du Jugement de Salomon.
Denis Moreau : ECRIRE ET MOURIR. Portrait de René Decartes, par Jean Batist Weenix.

 José de Ribera (1591–1652)
 Platon, vers 1630

« On reconnaît généralement dans cette toile un portrait de Platon en raison du livre tenu par le philosophe : Livre des Idées, qui renvoie aux principes suprasensibles de la réalité dans la philosophie platonicienne. C’est pourtant une réalité bien sensible et toute prosaïque que représente le tableau. Ribera, profondément marqué par la manière du Caravage, et loin d’idéaliser son sujet, lui donne des traits extraordinairement réalistes ».
Jocelyn Benoist.


La dispute des philosophes" est un tableau du Maître du Jugement de Salomon (Nicolas Poussin)
 (après avoir été longtemps attribué à José de Ribera).

« Cette « dispute » est toute entière nimbée d’ironie : censée transcender les controverses sans fin des opinions communes, la philosophie promet la vérité ».
Marc de Launay.

Jan Baptist Weenix (1621-1659)
Portrait de René Descartes, 1647-1649

« La toile de Weenix donne l’image d’un philosophe fatigué, désabusé, quelque peu mélancolique, marqué par la vie et le combat des intellectuels. L’intensité et la profondeur, la sévérité mêlée de lassitude du regard, sont frappantes. L’inscription latine dans le livre, Mundus est fabula, a la forme d’une devise. Elle signifie de prime abord : « Le monde est une fable ». »
Denis Moreau.

« La philosophie a toujours été peinte : l’Ecole d’Athènes par Raphaël, Diogène par Poussin, Socrate par David, Descartes par Frans Hals, Nietzsche par Munch ; Sartre, Deleuze, Guattari, Foucault par Fromanger, Derrida par Adami, et chaque portrait incarne la pensée, autrement dit lui donne chair – donc âme."
Michel Onfray.

 Friedrich Nietzsche par Edvard Munch,

  Michel Foucault par Gérard Fromanger,

Jacques Derrida par Valerio Adami

A propos des philosophes, cette phrase de Robert Musil en annexe d'un blog ami :
" Il n'était pas philosophe. Les philosophes sont des violents qui, faute d'armée à leur disposition, se soumettent le monde en l'enfermant dans un système."
Je m'interrogeais ce matin (pléonasme:)) de savoir pourquoi je ne parvenais pas, malgré mes lectures de certains ouvrages de philosophes, à maîtriser mes émotions, à rester zen, à accepter la vie telle qu'elle est et y trouver cette sérénité qu'est censée apporter la philosophie.

mardi 5 avril 2011

***

Ils me remplissaient de joie, ils étaient ludiques, joyeux, délicieux… nos échanges épistolaires.

***
(0_0)
(=_=)
(+_+)
Ils furent.
Trop. Peur. Tomber.

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Je venais de passer trente minutes dans la piscine d’eau de mer et quarante minutes dans le silence du salon de repos, bercée par le bruit du flux et du reflux des flots, pour finir enveloppée d’une boue brûlante d’algues reminéralisantes. Sous la couverture chaude et dans la pénombre, j’étais soudain si bien que mon coeur s'est serré et j’ai failli pleurer. Mais non, c’eût été un tantinet émotionnel.



***

"La seule vie qui soit passionnante est la vie imaginaire".
Virginia Woolf.

"L'imaginaire et le réel sont deux lieux de la vie".
Jacques Lacan.

dimanche 3 avril 2011

***

Et zut! Hommage à Elizabeth Taylor en remplacement de Max Frisch.
Bon... y a Spencer Tracy dans le film (Le père de la mariée)... consolation.

Max Frisch



Sur Arte soirée thématique consacrée à Max Frisch, avec un film de Volker Schlöndorff : Homo Faber puis un documentaire, Max Frisch, citoyen avec un portrait de l’écrivain engagé.

Le Journal 1961-1972 de Paul Nizon (encore lui) commence ainsi :

24 mars 1961, Zurich
Rencontré Max Frisch dans la rue. Quel choc de le revoir ! La réalité romaine, subitement là ; ma situation personnelle difficile et l’importance spécifique que revêtait Frisch dans cette conjoncture. Etc.
Il me donne rendez-vous à la Kronenballe. Vingt-deux heures, longue table. Frisch et Dürrenmatt sont assis face à face comme deux dirigeants syndicaux, c’est de la politique littéraire.[…]

Et s’il commence ainsi son Journal, il le termine encore avec Max Frisch :

25 décembre 1972, Zurich
[…]
Il faudrait quand même qu’un jour je tire au clair mon contentieux avec Frisch.
Maintenant, cap sur le présent, sur le récit, sur la fiction.

Paul Nizon parle de Max Frisch tout au long de son Journal, parfois avec empathie, d’autres fois avec un zeste d’amertume mais toujours avec respect voire reconnaissance. Il faut dire que Frisch ne craignait pas de le bousculer!

Je ne vais pas rater cette soirée, je vais pouvoir vérifier si l’image que je me suis faite de Frisch à la lecture du Journal de Nizon ressemble à celle que je vais voir. J’ai des doutes !

samedi 2 avril 2011

Stendhal, De "je" mis avec "moi"...


     
      Vie de Henry Brulard. Conditions :

      1° N’imprimer qu’après mon décès ;
      2° Changer absolument tous les noms de femmes ;
      3° Ne changer aucun nom d’homme.
                   Civita-Vecchia, le 30 novembre 1835.
                                                H. B.

Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San-Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco, à peine sensible, faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano ; une douce chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre. Je distinguais parfaitement Frascati et Castel-Gandolfo qui sont à quatre lieues d’ici, je regardais la villa Aldobrandini où est cette sublime fresque de Judith du Dominiquin. […] Au-dessous du mur contre lequel je m’appuie sont les grands orangers du verger des capucins, puis le Tibre et le prieuré de Malte, un peu après sur la droite, le tombeau de Cécilia Metella, Saint-Paul et la pyramide de Cestius. En face de moi je vois Sainte-Marie-Majeure et les longues lignes du Palais de Monte-Cavallo. Toute la Rome ancienne et moderne, depuis l’ancienne voie Appienne avec les ruines de ses tombeaux et de ses aqueducs jusqu’au magnifique jardin du Pincio bâti par les Français, se déploie à la vue.
Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant, et la Rome ancienne malgré moi l’emportait sur la moderne, tous les souvenirs de Tite-Live me revenaient en foule. Sur le mont Albano à gauche du couvent j’apercevais les prés d’Annibal.
Quelle vue magnifique ! c’est donc ici que la Transfiguration de Raphaël a été admirée pendant deux siècles et demi. Quelle différence avec la triste galerie de marbre gris où elle est enterrée aujourd’hui au fond du Vatican. […]… Ah ! dans trois mois j’aurai cinquante ans, est-il bien possible ! 1783, 93, 1803, je suis tout le compte sur mes doigts… et 1833 cinquante. Est-il bien possible ! cinquante ! Je vais avoir la cinquantaine et je chantais l’air de Grétry :

Quand on a la cinquantaine

Cette découverte imprévue ne m’irrita point, […] Après tout, me dis-je, je n’ai pas mal occupé ma vie, occupé ! Ah ! c’est-à-dire que le hasard ne m’a pas donné trop de malheurs, car en vérité ai-je dirigé le moins du monde ma vie ?
[…]
Je me suis assis sur les marches de San-Pietro et là j’ai rêvé une heure ou deux à cette idée : Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu’ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le dire.
[…]
Quai-je donc été ? Je ne le saurais. A quel ami, quelque éclairé qu’il soit, puis-je le demander ? M. di Fior[i] lui-même ne pourrait me donner d’avis. A quel ami ai-je jamais dit un mot de mes chagrins d’amour ?
[…]
Avais-je donc un caractère triste ?
[…]
Ai-je été un homme d’esprit ? Ai-je eu du talent pour quelque chose ? […] Mais ai-je eu le caractère gai ?
Enfin je ne suis descendu du Janicule que lorsque la légère brume du soir est venue m’avertir que bientôt je serais saisi par le froid subit et fort désagréable et malsain qui en ce pays suit immédiatement le coucher du soleil. Je me suis hâté de rentrer au Palazzo Conti (Piazza Minerva), j’étais harassé. J’étais en pantalon de… blanc anglais, j’ai écrit sur la ceinture en dedans : 16 octobre 1832, je vais avoir la cinquantaine, ainsi abrégé pour n’être pas compris : J. vaisavoirla5.
Le soir en rentrant assez ennuyé de la soirée de l’ambassadeur je me suis dit : je devrais écrire ma vie, je saurai peut-être enfin, quand cela sera fini dans deux ou trois ans, ce que j’ai été, gai ou triste, homme d’esprit ou sot, homme de courage ou peureux, et enfin au total heureux ou malheureux, je pourrai faire lire ce manuscrit à di Fiori.
Cette idée me sourit. Oui, mais cette effroyable quantité de Je et de Moi ! Il y a de quoi donner de l’humeur au lecteur le plus bénévole. Je et Moi, ce serait, au talent près, comme M. de Chateaubriand, ce roi des égotistes.

De je mis avec moi tu fais la récidive…

Je me dis ce vers à chaque fois que je lis une de ses pages.
On pourrait écrire, il est vrai, en se servant de la troisième personne, il fit, il dit. Oui, mais comment rendre compte des mouvements intérieurs de l’âme ? c’est là-dessus surtout que j’aimerais consulter di Fiori.
Je ne continue que le 23 novembre 1835. La même idée d’écrire my life m’est venue dernièrement pendant mon voyage à Ravenne ; à vrai dire, je l’ai eu bien des fois depuis 1832, mais toujours j’ai été découragé par cette effroyable difficulté des Je et des Moi, faites pour faire prendre l’auteur en grippe ; je ne me sens pas le talent pour la tourner. A vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d’avoir quelque talent pour me faire lire. Je sens quelquefois beaucoup de plaisir à écrire, voilà tout.
[…]
Voici le raisonnement qui m’a rassuré à l’égard de ces Mémoires. Supposons que je continue ce manuscrit et qu’une fois écrit je ne le brûle pas ; je le léguerai non à un ami qui pourrait devenir [dévot] ou vendu à un parti comme ce jean-sucre de Thomas Moore, je le léguerai à un libraire, par exemple à M. Levasseur (Place Vendôme, Paris).
[…] Il en fera copier quelque peu, et lira, si la chose lui semble ennuyeuse, si personne ne parle plus de M. de S[tendh]al, il laissera là le fatras qui sera peut-être retrouvé deux cent ans plus tard comme les mémoires de Benvenuto Cellini.
S’il l’imprime et que la chose semble ennuyeuse, on en parlera au bout de trente ans comme aujourd’hui on parle du poème de la Navigation de cet espion d’Esménard…
[…]
Mes confessions n’existeront donc plus trente ans après avoir été imprimées, si les Je et les Moi assomment trop les lecteurs ; et toutefois j’aurai eu le plaisir de les écrire, et de faire à fond mon examen de conscience. De plus, s’il y a succès, je cours la chance d’être lu en 1900 par les âmes que j’aime, les madame Roland, les Mélanie Guilbert, les…
Par exemple, aujourd’hui 24 novembre 1835, j’arrive de la Chapelle Sixtine où je n’ai eu aucun plaisir quoique muni d’une bonne lunette pour voir la voûte et le Jugement Dernier de Michel-Ange ; mais un excès de café commis avant-hier chez les Caetani, par la faute d’une machine que M[ich]el-Ange a rapporté de Londres, m’avait jeté dan la névralgie. Une machine trop parfaite ; ce café trop excellent, lettre de change tirée sur le bonheur à venir au profit du moment présent, m’a rendu mon ancienne névralgie, et j’ai été à la Chapelle Sixtine comme un mouton, id est sans plaisir, jamais l’imagination n’a pu prendre son vol.
N’étant bon à rien, pas même à écrire des lettres officielles pour mon métier, je suis rentré, j’ai fait allumer du feu, et j’écris ceci, sans mentir j’espère, sans me faire illusion avec plaisir comme une lettre à un ami. […] Quel encouragement à être vrai, et simplement vrai, il n’y a que cela qui tienne. Benvenuto a été vrai et on le suit avec plaisir, comme s’il était d’hier, tandis qu’on saute les feuillets de ce [jésuite] de Marmontel qui pourtant prend toutes les précautions possibles pour ne pas déplaire, en véritable Académicien. J’ai refusé d’acheter ses mémoires à Livourne, à vingt sous le volume, moi qui adore ce genre d’écrits.
Mais combien ne faut-il pas de précautions pour ne pas mentir!

Stendhal, in Vie de Henri* Brulard, tome II, chapitre I, extraits.

J’ai ouvert ce volume des œuvres complètes de Stendhal tout à fait par hasard jeudi matin alors que la veille je venais de lire le Journal de Paul Nizon et les extraits que j’ai retranscris sur ce qu’il dit de l’’intime", du "je" et de leur importance dans ses écrits. Et voilà que je tombe sur ce chapitre de la Vie de Henri Brulard et sur ces Je et ces Moi qui hantent également ce personnage qui n’est autre que Stendhal (Henri Beyle) lui-même.
Je me disais que ce serait une jolie fin pour clore mon blog que ces deux extraits – Paul Nizon et Stendhal - où les je et les moi si bien inspirés de leurs auteurs donnent une crédibilité à mon JE. Mais non, il faudra que je mette fin à ce blog, avec des mots d’amour, l'essence (le(s) sens) de mon existence. Je devrais les dénicher dans ma bibliothèque, sans tarder ou… en moi ? Qui sait…

* Henri ou Henry Brulard, c’est selon les éditions. La mienne est celle de Pierre Larrive, Paris, 1956.

vendredi 1 avril 2011

***

Ce commentaire dans un blog m’interpelle : "on ne parle pas dans un blog". Je cherche à en savoir un peu plus, j’interroge sur cette phrase et voici la réponse : on ne peut dire "parler", c'est inadéquat quand il s’agit d’écriture.

Exact, c’est inadéquat, "on ne parle pas dans un blog", on écrit ; j’avais pensé que cette phrase voulait dire : on ne parle pas de soi dans un blog, mais non, il s’agissait seulement d’une question de verbe. J'aurai dû y penser, obsédée que je suis par l'intime, le Moi, le Je!

Cela me fait penser à cette phrase de Marguerite Duras :
"Ecrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit."

Ecrire c’est aussi se parler à soi-même pour ne pas suffoquer, écrire remplace la parole, la conversation que l’on n’a pas, écrire c’est la bulle d’oxygène qui remplace l’irremplaçable : une présence.
Mais je l’ai maintes fois écrit dans ce journal.

jeudi 31 mars 2011

Paul Nizon, "Je"


1er janvier 1972, Zurich

Réunis à quelques-uns pour fêter la Saint-Sylvestre chez Peter Keckeis, il est question des mafiosi qui font la loi dans le Tessin. Ça ferait un sujet, dit quelqu’un. Pourquoi un écrivain suisse ne s’empare-t-il donc pas de ça ? Pourquoi nos auteurs ne traitent-ils plus les sujets d’actualité ?
Premier argument de défense. C’est du matériau de magazine, tout juste bon pour un roman documentaire ou un reportage. Je ne peux quand même pas prendre n’importe quel sujet, qu’il relève ou non de mon monde poétique. Ai-je seulement le choix ? Mais, avec votre monde poétique, objecte l’autre, vous finirez peut-être enfermé dans une tour d’ivoire. Raffael Ganz, par exemple, a pris une histoire de travailleurs immigrés et en a tiré quelque chose. Et d’une façon générale, m’entends-je dire, tous les livres des grands auteurs, ou en tout cas beaucoup (Tolstoï : Guerre et Paix, Flaubert : Madame Bovary, Zola…), sont pleins de sujets contemporains. Ne pas se borner à "regarder son nombril", comme dirait Farner, qui fait volontiers ce reproche de nombrilisme aux sujets privés, aux mondes privés des poètes, à leurs choses "intérieures". […]
Qu’ai-je donc, dans le principe, contre cette méthode ou cette manière à la Digglemann ? contre l’idée qu’un homme s’empare d’un thème "public" et le soumette, comme on dit, à sa liberté poétique ? Est-ce méfiance pour la littérature à programme, pour la construction, voire pour l’"invention" ? Une objection artistique ? Je voudrais dans mes récits, ne faire dire que "je". Wolfe. Mais pour l’amour de Dieu, pas d’art appliqué, pas de construction. Surtout pas. D’autre part je n’ai rien, dans le fond, contre quelqu’un comme Per Olof Sundman, qui dans tous ses romans, dans L’Enquête, dans L’Expédition, même dans Le voyage de l’ingénieur Andrée, part de ce genre de constructions ou d’inventions. Il y a un peu de ça aussi dans Cœur de lièvre d’Updike, et tout compte fait chez Mailer aussi, dans certains livres. Dieu sait combien j’aimerais conquérir, dans mes récits, le vaste océan de notre quotidien actuel. Mais plutôt à la façon d’un Saul Bellow (que je n’apprécie pas particulièrement, cela dit). J’aime son art d’évoluer avec le plus grand naturel dans un banal aujourd’hui (le même aujourd’hui que diffuse et orchestre en permanence l’encre noire de la presse quotidienne).
Bien sûr, je payerais cher pour pouvoir m’évader hors de la "littérature" et atteindre la "réalité", j’entends la consignation écrite de notre réalité, une consignation qui la suggérerait à l’état encore brut, de manière directe et émotionnellement parlante. Question d’optique. Dans ce quotidien qui est le mien, quelle réalité prendre en compte et mettre sur le papier ?
Telle est la question qui m’occupe en ce moment. Ne pas me retirer dans une province poétique, mais piquer une tête dans la réalité…
M’engager sur un terrain nouveau, donc. Je voudrais en ce moment pouvoir écrire comme Saul Bellow (en mieux). Je pense à une écriture grandiose et rigoureuse de diariste, libre, sauvage, tendre, personnelle mais imprégnée par l’époque. Ce serait donc quand même un récit où je dirais "je", un récit non fictif, dans la famille des Céline, Miller, Wolfe, mais aussi de Svevo et de Robert Walser ? Toujours sans construction.


6 mars 1972, Zurich

Je bute en ce moment sur une certaine difficulté : jusqu’ici, je n’ai jamais utilisé que de l’autobiographique, du vécu. J’ai dédaigné et refusé l’invention. Ce point de vue subjectif sur mon monde privé (que j’ai laissé derrière moi), j’en ai usé et abusé, dans la Maison, en élevant la maison au rang de métaphore de l’escroquerie sur la vie. […]
Je pense à me défaire des matériaux purement personnels (passés) et à m’embarquer (à contre-cœur*) dans l’invention, la fable et la fiction. […]
C’est à cette croisée des chemins que je me trouve en ce moment. […]
[…]
Chez les Allemands de la plus jeune génération, la critique du langage ou de la parodie des lieux communs, qui dénonce les normes linguistiques et la vie stéréotypée qui va avec, sont aussi une manœuvre d’évitement visant à contourner l’invention et la fiction, en particulier l’action. Mais qu’en est-il de Thomas Bernhard ? Chez lui, ce sont de grands monologues qui évoquent certes, accessoirement, quelques bribes d’action, mais l’action en reste quand même au stade de l’encerclement théorique.
Pour sortir de ma fixation sur mon passé, il faudrait donc que je m’arrache bon gré, mal gré au "je" pour passer à des thèmes objectifs, c’est-à-dire inventés, et les "manipuler". Bon sang, mais qu’est-ce qui me gêne à ce point dans cette idée, qu’elle me soit suggérée par d’autres ou par moi-même ? Eh bien, j’ai très clairement peur de m’"appauvrir". Disons : j’ai peur de devoir sacrifier ma seule propriété, mon monde intérieur.
Et que serait donc ce "monde interne", ce "monde intime" ?
C’est bien sûr avant tout le monde beau, le monde terriblement excitant et riche des trésors de l’enfance ; le monde des sensations et des sentiments, ensuite, sentiment de la nature, visions de voyage, lointains, pressentiment, Eros et autres choses du même tonneau. Le peu de SOI-MÊME que l’on porte avec soi comme un coussin.
Ce bien-là, je crains de le perdre ou du moins de devoir y renoncer en sortant de moi-même pour me faire le chroniqueur de thèmes objectifs. Je crains de couper un cordon ombilical. […]
A quoi craignons-nous de renoncer, que craignons-nous de perdre en quittant l’intériorité ? Avons-nous peur de tomber dans la tristesse, dans l’exil ? […]

Paul Nizon, in Les premières éditions des sentiments, Journal 1961-1972.

* En français dans le texte original.

(A suivre... un "je",  autre)

mercredi 30 mars 2011

Sincèrement vôtre

Madame la Chesnay dans La règle du jeu :
« Les gens sincères sont ennuyeux ».
Cette phrase m’a touché en plein cœur.

Un de mes fidèles lecteur m’écrit pour savoir ce que j’ai voulu dire. Explications sommaires.
Cette phrase m’a « touchée » dans le sens : m’a atteinte.
Je ne pensais pas à l’Amour, aux relations amoureuses.
Je pensais à ma sincérité et donc à cette image sans doute ennuyeuse que je devais projeter. Ça pèse lourd la sincérité, ce n’est pas du tout léger. On prend des risques.
Pour moi il n’existe pas de relations vraies, amicales sans sincérité. Je mets à part les relations professionnelles où là, comme en politique, la sincérité n’existe pas !
Je considère que la sincérité est une vertu et qu’il n’y a pas de sincérité sans loyauté.
Voilà ce que je voulais dire.

"La sincérité est l'expression fidèle des sentiments réels, par la vérité. La sincérité peut être vue comme une vertu philosophique ou comme un risque pratique."

"Dans la tradition confucéenne, la sincérité (qu'on peut aussi traduire par honnêteté ou fidélité, chinois : chéng 誠 ; japonais : makoto 誠) est une vertu de clarté et de transparence dans les relations sociales."

"Le plus dur des combats que j’ai mené contre mon âme est lorsque j’ai voulu l’obliger à être sincère." Source : Majmû’ Fatâwâ wa Rasâ’il Shaykh Ibn ‘Uthaymîn, (1/98-100)

"Aristote donne son analyse de la sincérité : Est sincère l'homme "qui reconnaît l’existence de ses qualités propres, sans y rien ajouter ni retrancher.".[…] Il indique que la sincérité est une vertu noble, et que son contraire est méprisable."

"D'après Kant, la sincérité est un impératif. Il récuse tout droit au mensonge."

(Sources : Wikipédia)

J'ai déjà parlé dans ce journal  de ma sincérité, de mon manque de diplomatie. Il m'est arrivé de mentir, par omission, parce que, auparavant, ma sincérité avait été mal perçue. C'est en cela sans doute, que les gens sincères peuvent paraître ennuyeux.

Je ne parlerai, je ne penserai à rien

A mesure qu’on s’élève dans le ciel, on s’enfonce dans la tristesse.
Pour palier à cet état de mon âme ce matin,
"je ne parlerai pas, je ne penserai à rien".

Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

Mars 1870.

Arthur Rimbaud

(Ce texte était joint à la lettre de Rimbaud à Théodore de Banville du 24 mai 1870.)


Charleville (Ardennes), le 24 mai 1870.
À Monsieur Théodore de Banville.

Cher Maître,

Nous sommes aux mois d'amour ; j'ai dix-sept ans. L'âge des espérances et des chimères, comme on dit, - et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, - pardon si c'est banal, - à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes - moi j'appelle cela du printemps.

Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, - et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, - c'est que j'aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, - puisque le poète est un Parnassien, - épris de la beauté idéale ; c'est que j'aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi, - c'est bête, n'est-ce pas, mais enfin ?

Dans deux ans, dans un an peut-être, n'est-ce pas, je serai à Paris. - Anch'io, messieurs du journal, je serai Parnassien ! - Je ne sais ce que j'ai là... qui veut monter... - Je jure, cher maître, d'adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté.

Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers... Vous me rendriez fou de joie et d'espérance, si vous vouliez, cher Maître, faire faire à la pièce Credo in unam une petite place entre les Parnassiens... Je viendrais à la dernière série du Parnasse : cela ferait le Credo des poètes !... - Ambition ! Ô Folle !

Arthur Rimbaud

mardi 29 mars 2011

En avant la zutique



Je n’avais jamais vu La règle du jeu, le film de Renoir.
Je l’ai regardé hier soir. Une lacune comblée.
Jean Renoir n’épargne rien dan ce film : la morale est bien égratignée.
C’est un film terrible, éblouissant, dans sa violence sur cette société de la haute bourgeoisie.

"Dans la France des années 30, des membres de la haute société, réunis pour une partie de chasse en Sologne, se jouent une comédie des sentiments qui se résout tragiquement. Conçu pour être l'événement cinématographique de l'année 1939, La Règle du jeu se heurta à l'incompréhension du public qui n'en vit à l'époque qu'une version tronquée. Redécouvert vingt ans plus tard grâce à sa restauration intégrale, ce film est depuis salué comme le chef-d'oeuvre de Jean Renoir, une date dans l'histoire du cinéma, et même, pour reprendre le mot de François Truffaut, comme " le film des films "."

"Je voulais faire un film agréable, mais qui soit en même temps une critique d'une société que je considérais comme résolument pourrie "dixit l’auteur...

Madame la Chesnay (Christine) : "Les gens sincères sont ennuyeux".
Cette phrase m’a touché en plein cœur.


Cœurs sensibles, cœurs fidèles,
Qui blâmez l’amour léger,
Cessez vos plaintes cruelles :
Est-ce un crime de changer ?
Si l’Amour porte des ailes,
N’est-ce pas pour voltiger ?
N’est-ce pas pour voltiger ?
N’est-ce pas pour voltiger ?

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, Acte IV. Scène X. (En exergue dans le générique du film).



Ce matin j’écoute les NCC : Verlaine et Rimbaud (ci-dessus au coin à gauche). Invité de l’émission, Bernard Teyssèdre auteur de Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, éditions Léo Scherr 2011.
Et si ce n’était dit avec la voix si précieuse et élégante de Raphaël Enthoven, le poème L’Idole, les textes zutiques auraient de quoi "offusquer le bourgeois".
Parodie, obscénité, homosexualité ?
"Le trou du cul n’est pas l’apanage de l’homosexualité que je sache" dixit R. Enthoven.
En cours d’émission Raphaël Enthoven précise qu’il s’agit d’une émission très sérieuse. Nous en douterions ?

Après cette soirée avec Jean Renoir et cette matinée avec Verlaine et Rimbaud, je me demande bien ce que je pourrai faire aujourd’hui.

Un vent de liberté souffle dans… mon cœur.

lundi 28 mars 2011

Paul Nizon, Londres

"Les couleurs à l'huile"


5 octobre 1968, Londres

J’aime cette ville avec une tendre intensité, avec gratitude, avec émoi. Je la regarde, c’est-à-dire que je regarde au-dehors – dans n’importe quelle direction, et je sais que l’œil reviendra avec quelque chose, comme dans un rêve. L’œil rapporte du dehors un doux enchantement, une vision intérieure. C’est ça qui est merveilleux.
La vie est si éloignée, assourdie, diffractée par je ne sais quel souple et trouble prisme, qu’elle ne parvient pas à l’œil externe mais à l’œil interne. Ce brun noirâtre de la brique, jouant à se changer en lilas rougeâtre. Est-ce une immatérialité ? C’est de la poussière, une chose qui s’émiette, qui s’en va en morceaux. Mais des morceaux très fins, presque réduits en poudre. Nulle plasticité (qualité que j’aime tant), toujours et partout cette grande pulvérulence, le désert… Et quelque chose de diffracté et de laiteux. L’image (rebattue) du brouillard anglais a quand même une part de vérité. Un brouillard ou une atomisation, une infinité de particules. Mais même dans le SILENCE il y a une sorte de gentillesse, de bienveillance touchante ! Ainsi les encadrements de fenêtres, tant dans leurs proportions que dans leur peinture, les silhouettes fantastiques des maisons, les magasins, les couleurs à l’huile, au fond la monstruosité du goût dans ce qu’il a justement de non prétentieux, de bricolé, ou au contraire d’appliqué, produisent une beauté chaleureuse, saisissante d’humanité. Comme les filles. Comme le transbordement des passagers dans l’Underground.
Le gris du quotidien a ici quelque chose de vivant, de poétique au possible, il respire le respect de l’autre, le tact, la finesse, la LIBERTÉ. Je suis amoureux de cette ville, si discrète.
Et l’humanité qu’on perçoit dans tout cet effort libérateur, souvent gauche, toujours plein de tact, suscite une atmosphère générale de "ravissement" qui parle directement au cœur.
La rue – St John’s Hill par exemple ou la Battersea High Street : quelle irréalité ! La largeur de la rue et l’espace vide au milieu. La faible hauteur des bâtiments, ensuite. La diversité de leurs silhouettes, qui sont fantasques et maladroites prises isolément. Mais si belles, pourtant, dans leur juxtaposition de badigeon et de briques noircies. Et, laiteuse, la lumière d’atmosphère.
Vu du train, c’est comme un gigantesque champ de ruines. Mais très vivant et habité au rez-de-chaussée. Et exotique, encore une fois. Un décor et un bric-à-brac de Far West. Et un audacieux lettrisme. Et un audacieux courrier publicitaire à longueur de rue, toutefois recouvert par le brun crépuscule du rêve et du désert, par le noirâtre de la suie.
Les filles ne sont ni arrogantes ni vaniteuses, mais étrangement douces, calmes, aimables, jolies. Le dénudé des minijupes, ici, est comme un trait de camaraderie, plus que de coquetterie ou de provocation. Il n’y a qu’ici qu’on porte la minijupe comme ça. Avec autant d’ "âme"... ?
Une impétueuse excentricité dans les petites choses (en tant qu’expression de la liberté individuelle) – mais, dans les grandes, une uniformité, presque une absence. Une absence au sens mental, un obscurcissement. Avec le temps, cela se communique en profondeur, jusqu’à faire mal.

                     La réponse est l’amour.
                     La liberté. Le principe de diversité.

Paul Nizon, in Les premières éditions des sentiments, Journal 1961-1972, éditions Actes Sud 1992.

Battersea High Street

Années 60
 
La minijupe

dimanche 27 mars 2011

Paul Nizon, Zurich

 (Chocolat Kohler, souvenir d'enfance,
nous collectionnions les images Les Merveilles du Monde)


Zurich, été 1968

Promenade mentale à travers la ville (Zurich)

En m’engageant dans ma ruelle je suis enténébré par des maisons dont la pierre de taille, marquée de cicatrices, me serre de près. Aux fraîches ténèbres qui m’engloutissent s’ajoute un certain vertige dû aux murs de guingois, au pavé bosselé ; une vague de vapeur pierreuse. Après ce goulot, la ruelle s’ouvre sur une petite place avec une fontaine, un arbre et des escaliers qui mènent à la rivière.
[…]
"Je vais en ville" dit-on chez nous, et c’est comme si on partait en voyage ou en expédition. Où est donc la ville ? Précisément dans le noyau urbain, dans le centre – dans la ville d’autrefois. Hors de ce noyau central, ce n’est manifestement pas la ville.
Dans la très grande majorité des villes suisses, le citadin ne peut choisir qu’entre deux solutions : la "ville" vivante, pétillante, pleine de sève, et la zone morte des quartiers-dortoirs, des "quartiers pénitentiaires". Le centre, le centre urbain, correspond à la vieille ville, à la ville intérieure, produit des temps passés qui a été, un peu comme une city, meublé, garni, élargi ou noyauté.
Berne en est un bon exemple. Berne, dans sa disposition, est assurément une ville, mais c’est une citadelle, une ville fortifiée du Moyen Age. Berne consiste en une vieille ville, lourde comme la pierre – elle va de la gare jusqu’à la Fosse-aux-Ours -, avec des arcades, des fontaines, des portes, mais peu de places. Berne est un monument. C’est ce que ressentent les étrangers quand ils découvrent sa plastique depuis le Rosengarten, et ils la louent haut et fort quand ils s’amassent autour de la tour de l’Horloge.
A Zurich, c’est déjà mieux. Je suis loin de me sentir banni quand je quitte le centre. Zurich comporte plusieurs secteurs urbains, a "de la ville en stock", bien avant que commencent les ceintures d’exil.
J’ai vécu dans plusieurs quartiers de ce genre, et je n’ai jamais eu l’impression d’être mis à l’écart. Au Seefeld par exemple.
Le Seefeld, au fond, est un quartier qui tient de la station balnéaire à l’ancienne, mais aussi du parc – et du complexe de plaisance avec hôtels, pensions, villas -, et qui avec le temps, sans doute insensiblement, a été rattrapé et noyauté par la "ville". Mais l’atmosphère de parc, de villas et de détente y reste encore partout perceptible.
[…]
Et puis la VILLE a atteint et dépassé ces sanctuaires de jadis, avec tout le vacarme des voitures et des trams, avec les magasins, l’affairement, les sous-locations. Peu à peu ces résidences se vident, certaines, par suite de banqueroutes ou faute de personnel, ne peuvent plus être entretenues, changent de mains et se retrouvent à remplir une pure fonction d’apparat. D’autres se délabrent, toutes prennent de la patine, et soudain le jardin d’EDEN jouxte le vacarme du centre.


Une ville vivante, une ville où la vie vaille la peine d’être vécue doit scintiller, posséder toutes sortes de paysages urbains. Elle doit porter en elle l’autre, l’étranger. Elle doit par exemple, comme le 4e arrondissement de Zurich, avoir un quartier italien à elle avec ses vingt – ou cinquante ? – bars, restaurants, pizzerias, bistrots et cantines cent pour cent italiens dans un mouchoir de poche ; avec l’incomparable langue lumineuse de "Longstreet" la nuit ; avec une activité commerciale plus visible dans et devant les boutiques souvent miteuses de tissus, de chaussures et de linge, les brocantes, les magasins de bouffe, le commerce de rue proprement dit. Ici les enseignes sont en italien, les cinémas ont des programmes populaires comme dans le Sud, ici l’on a ses fanfares à soi qui défilent, ses malheurs et ses crimes bien à soi.


Pourquoi les vieilles villes et les quartiers du XIXe siècle vieillissent-ils bien, malgré les atteintes du temps ? Parce qu’à l’époque régnait une idée de la ville qui entendait prendre en compte et satisfaire toutes les conditions de vie imaginables, et, en plus ou à cause de ça, exprimer son époque ou annoncer l’avenir.
[…] Un alignement de casernes-dortoirs, sans autre attrait ni fonction, n’embellit pas avec l’âge.


Partant de l’architecture, on pourrait ainsi comprendre notre mentalité :
La ville, nous l’avons, elle est historiquement signifiante, esthétiquement reconnue, attirante touristiquement – alors, à quoi bon une ville nouvelle ?
La ville doit rester comme elle est. C’est pourquoi il n’est jamais question que d’entretien et de préservation, afin que rien ne change (au tableau) et qu’aucun ajout ne vienne déranger (sa silhouette).

Paul Nizon, in Les premières éditions des sentiments, Journal 1961-1972, éditions Actes Sud 2006.

Nizon parle beaucoup de la Ville dans ce journal et de la Maison. Il est alors en train d’écrire Dans la maison, les histoires se défont qui sera publié en langue allemande en 1971 et chez Actes Sud pour la traduction en 1992.

Quelques photos de Seefeld dont parle Nizon :

Hôtel Eden au lac, Seefeld, Zurich

Sculpture "Heureka" de Jean Tinguely 1964, Seefeld, Zurich

Paul Nizon, rappel ici et là.

C'est la première fois que je vois des photos de Zurich. J'imaginais une ville sombre, grise. Pourquoi? Je n'en sais rien. En découvrant ces images, je n'ai plus aucune envie d'aller à Zurich pour mourir! Non mais!

vendredi 25 mars 2011

Souvenirs...

10 h 30.
Un ami me relate son mariage, je lui réponds en relatant le mien. Je souris en le faisant, je nous revois nous passant la bague au doigt à la cérémonie, ton beau sourire…
C’est étrange, je parle toujours de toi sans tristesse, sans regrets. Tu m’as tant donné. Je n’avais plus rien à attendre. J’étais assouvie. C’est pour cela que j’ai pu donner et recevoir après toi.

11 h. Un petit café, c’est l’heure.
Concerto pour l’empereur, deuxième mouvement, c’est le premier morceau qu’un ami m’avait gravé sur ce CD.
Il connaissait mes goûts, nous avions les mêmes. C’était il y a dix ans.
Nous nous sommes perdus de vue, il me reste tous ces CD gravés pour moi, ses dessins posés sur les étagères de ma bibliothèque et les souvenirs, les bons et les mauvais. On oublie les mauvais quand les bons furent plus nombreux. J’aime que les hommes que j’ai aimés me laissent des souvenirs. Je garde tout, même lorsque l’amour s’est éteint, à l’intérieur, il reste toujours une petite flamme.
Ensuite, sur ce même CD :
. Gorecky, Symphony No. 3 "Sorrowful Songs"
. Puccini, Madame Butterfly
. Poulenc, sonate pour hautbois et piano
. Ravel, concerto pour piano, deuxième mouvement
. Ravel, Pavane
. Marc-Antoine Charpentier, Leçon des ténèbres
. Bach, Passion selon Saint Matthieu
Pendant quelques minutes je ne pense plus à rien.
J’écoute en sirotant mon café.
Je regarde le ciel par la fenêtre.
Il fait affreusement beau.
Bien-être.
Je voudrai mourir là, maintenant.

mercredi 23 mars 2011

De l'amitié

Dans la dernière émission des NCC consacrée à Montaigne, j’ai entendu cette phrase que nous connaissons tous, si belle, si rare :

"Parce que c’était lui, parce que c’était moi"

"C'est après la mort de son ami que Montaigne a écrit les Essais un magnifique travail de deuil.
"Cette amitié (...) que Dieu a voulu entre nous si entière et si parfaite que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles".
Cette amitié parfaite dont parle Montaigne dans les Essais, c'est celle qui l'unit à La Boétie. Une amitié qui dura peu — à peine cinq ans — mais qui fut si entière que seule la mort prématurée de La Boétie, en 1563, devait l'interrompre.
Tout laisse à penser que Montaigne ne se remet pas de cette mort. Et nombre de critiques, comme André Comte-Sponville, pensent que les Essais ne sont rien d'autre qu'un magnifique travail de deuil : "Regardez le ton des Essais, il est mélancolique au début, puis gai, léger, aérien à la fin. Un peu comme si l'oeuvre de Montaigne était le tombeau de La Boétie".
D'où ces nombreux sonnets de La Boétie qui parsèment le texte, comme si le Moi de Montaigne qui s'expose — "je suis moi-même la matière de mon livre" devait nécessairement mêler cet autre lui-même que fut l'ami disparu.
D'où surtout l'hymne à l'amitié où Montaigne évoque cette relation sans pareil. Incomparable, dit-il, aux liens qui unissent un père à ses enfants — où la communication ne saurait être franche et directe —, ou à ceux qui existent entre frères — souvent minés par la rivalité -, ou encore aux liens familiaux en général où le choix n'a pas de part. Sans commune mesure avec "l'affection envers les femmes" — où le désir meurt comme la jouissance du corps s'assouvit tandis que celui de l'amitié s'élève et s'affine à l'usage— ni avec l'homosexualité — il fustige l'amitié des Grecs anciens esclaves de la beauté externe. Différente aussi des simples relations — "accointances" — que l'on confond trop souvent avec l'amitié véritable. Les premières, dit l'auteur des Essais, permettent de ne pas s'ennuyer — "Les âmes s'entretiennent" - tandis qu'il est question d'une véritable fusion des esprits dans la deuxième."


Le Nouvel Observateur, Véronique Maumusson.

Bref, l'amitié est une Grâce qui lui fait parler de sa première rencontre avec La Boétie comme d'un coup de foudre — "nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre" — et de leur relation comme d'un éblouissement où vinrent se perdre leurs deux volontés — "je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fut sien, ou mien" .
Une Grâce qui laisse l'écrivain sans mots : "Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi". Quand l'amitié véritable ressemble à l'amour....

Extrait :

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi".

Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satyre latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui de quelques années de plus), elle n'avait point à perdre de temps et à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même, et ne se peut rapporter qu'à soi. Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien.


Montaigne, Essais (I, XXVIII) : De l'amitié.

Clin d'oeil dans la vitrine

Photos du jour!

Hello poupée!


T'as pas un os?


Bon, je retourne me coucher!

(Cliquer pour agrandir:))
"... une des choses les plus tristes, chez l'homme, c'est sa manière de vieillir... "
Edward Franklin Albee, in Who’s Afraid of Virginia Woolf?, 1962.

Elizabeth Taylor est morte (1932-2011).

mardi 22 mars 2011

Printemps



Il y a des jours où les mots seraient si désespérés que les images les remplacent avantageusement. Du moins sont-elles plus douces et source d'espérance.
Le printemps est bien là.





23 h.
Je rentre du théâtre :
Elle sera mieux dans mon rodhodendron!Coccinelle dans ma cuisine cet après-midi!

Cette pie m'a suivie hier pendant dix minutes!
Elle avait des ailes d'un joli bleu.Le mystère du bouquet de roses.
D'excellentes comédiennes. De très jolis moments, de longs moments aussi!

***

Juste une petite envie de poésie... pour oublier... le reste...

lundi 21 mars 2011

Guy de Cointet, performance (suite)

Je disais hier :
"Mercredi soir j’ai donc assisté à une performance de Dominique Gilliot. Elle a investi le Centre d’Art Contemporain avec une performance sonorisée, déambulatoire, incluant des chansons décalées, des actions millimétrées, des poésies miniatures, en relation avec l’exposition Guy de Cointet. Humour et dérision, j’ai trouvé la "performeuse" intéressante." Etonnante!
Voici donc quelques photos et deux petites vidéos de l'artiste en action.

Could anyone be more entirely lost than I?(Titre du dessin)