mercredi 9 novembre 2011

Et je baisai toutes ces épaules


« Mes yeux furent tout à coup frappés par de blanches épaules rebondies, sur lesquelles j’aurais voulu pouvoir me rouler. Des épaules, légèrement rosées, qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la première fois ; de pudiques épaules qui avaient une âme et dont la peau satinée éclatait à la lumière comme un tissu de soie. Ces épaule étaient partagées par une raie, au long de laquelle coula mon regard, plus hardi que ma main. Je me haussai tout palpitant pour voir le corsage et fus complètement fasciné par une gorge chastement couverte d’une gaze, mais dont les lobes azurés et d’une rondeur parfaite étaient douillettement couchés dans des flots de dentelle. Les plus légers détails de cette tête furent des amorces qui réveillèrent en moi des jouissances infinies, le brillant des cheveux lissés au-dessus d’un cou velouté comme celui d’une petite fille, les lignes blanches que le peigne y avait dessinées et où mon imagination courut comme en de frais sentiers, tout, me fit perdre l’esprit.
Après m’être assuré que personne ne me voyait, je me plongeai dans ce dos comme un enfant qui se jette dans le sein de sa mère et je baisai toutes ces épaules en y roulant ma tête. »

Honoré de Balzac, in Le Lys dans la vallée.

Texte lu par Jean-Louis Jacopin que l’on peut réécouter ici.

« Comme autrefois vous allez me rendre à la santé, Félix, et ma vallée me sera bienfaisante. Ils croient que ma plus vive douleur est la soif. Oh ! oui, j'ai bien soif, mon ami. L'eau de l'Indre me fait bien mal à voir, mais mon coeur éprouve une plus ardente soif. J'avais soif de toi, me dit-elle d'une voix plus étouffée en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille : mon agonie a été de ne pas te voir ! »

« La bataille inconnue qui se livre, dans une vallée de l'Indre, entre Mme de Mortsauf et la passion, est peut-être aussi grande que la plus grande des batailles connues.»
(H. de Balzac).

J’ai succombé ce matin au plaisir d’entendre ces mots voluptueux.

« Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n’est jamais chaste »
Honoré de Balzac.

« L’écriture du Lys dans la vallée s’est échelonnée sur plusieurs années. Dans une première ébauche, que l’auteur abandonnera momentanément, Blanche de Mortsauf, (surnommée Henriette par Félix de Vandenesse) apparaît sous les traits de Mina, femme dévouée à la souffrance en 1823. C’est ce portrait-là qu’il a développé et enrichi après avoir lu Volupté* de Sainte-Beuve, ce qui excita la hargne du critique littéraire qui savait son roman imparfait. Le Lys dans la vallée se présentait comme une réplique de Volupté, en mieux.
Balzac ne se priva pas d’attaques contre le roman de Sainte-Beuve (parfois injustes comme l’indique Maurois), car même imparfait, et reconnu ennuyeux par de nombreux lecteurs actuels, Volupté fournit le cœur du Lys dans la vallée, roman d’éducation sentimentale qui devint un mythe littéraire et que d’autres écrivains se sont réappropriés : Gustave Flaubert pour l'Éducation sentimentale, Marcel Proust, et André Gide avec la Porte étroite. »
(Source Wikipédia).

* Je m'y replonge de temps en temps : deux tiers d'ennui, un tiers de volupté, c'est déjà beaucoup.