jeudi 11 juillet 2013

Chaque je est une outrecuidance (Robert Walser)

Résumons ce pauvre Journal qui se délite au fil du temps... et qui va finir par sentir le merlan pourri.
... J'achète tout de suite du poisson comme celui-là.

Moi donc, Je, devais partir le 1er juin à Evian. Contretemps - le mot est faible - escapade annulée et qui - je le pense - ne sera jamais reportée. Vertiges...
Nouvelle option, dernière semaine de juin, cette fois satisfaite mais sans grande satisfaction, à Saint-Palais-sur-Mer.
Un retour sans nostalgie, bien au contraire, au sweet home en écoutant sur la route une de mes émissions favorites du dimanche : Le Gai savoir il était question de philosophie bien sûr et, en cet instant,  de la différence (et de la similitude) entre le « bonheur et la joie ». Ça tombait bien et c’était jouissif. Et là je me suis dit qu’être seule chez moi était bien plus supportable qu’être seule parmi les autres. Je sentais que j'allais retrouver mon rythme, mon quotidien, mes lectures, mes émissions, ma lenteur, que c'était là ma vie et que j'étais bien mieux dans ce quotidien qu'à arpenter des trottoirs à touristes, en essayant de les éviter et en y parvenant, malgré tout.

Début juillet : mes vertiges semblent n'être plus qu'un mauvais souvenir, attendons les prochains tests pour savoir ce qu'il en est exactement.
J'ai terminé mes lectures en cours de Christian Oster : Sur la dune et Trois hommes seuls, éditions de Minuit. Je ne saurai dire à quel point  je me sens proche de ses "vagabondages" romanesques.
Repris le golf, tout doucement, à l'heure où le parcours est désert.

L'été tant attendu est donc là. Je reste à l'ombre, merci le carcinome. Pfff!

Hier matin, médiathèque. Après avoir entendu Linda Lê, passionnante - une inconnue pour moi - dans l'émission de Laure Adler Hors-Champs, j'ai eu très envie de lire Lame de fond.  Il était emprunté et je l'ai réservé. En attendant j'ai trouvé du même auteur deux essais : Le complexe de Caliban et Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau (un titre qui m'enthousiasme! et qui semble inspiré par Baudelaire), aux éditions Christian Bourgois,

"En entremêlant des confidences sur la lecture et des extraits de livres – ceux de Stevenson, d’Hugo, de Walser, de Salinger, pour ne citer qu’eux -, Linda Lê invite à une exploration de ces étranges contrées où l’on s’avance à la rencontre des fantômes, des doubles, pour tirer de ces flâneries sur les rives de l’imaginaire matière à rêverie et à méditation. Livres de chevet, livres dans lesquels on cherche sa raison d’être, livres qui posent l’énigme de la présence au monde : par leur truchement, la lectrice tente de dire l’importance vitale que revêt la littérature et la foi en la possibilité de trouver un texte qui sèmerait le doute et laisserait l’esprit intranquille."
Source France Culture, Le complexe de Caliban.

"Lire c’est être lu par ce que nous lisons. La lecture est le temps dérobé à la mort. Le livre peut être le compagnon le plus secret, celui qui a des pouvoirs démiurgiques. Des lectures d’enfance aux œuvres qui ont fait de l’auteur de cet essai celle qu’elle est, Le Complexe de Caliban retrace un parcours où le Je me souviens nostalgique est une manière d’être au monde. Interrogation sur la langue, sur l’identité et sur la place qu’occupe aujourd’hui la littérature, ce livre est aussi un hommage, des exercices d’admiration dédiés aux chers disparus." 
4e de couverture, Le complexe de Caliban.

Je suis impatiente de les lire.

« Écrire, c'est aussi reconnaître sa dette d'amour envers ceux que René Char appelle les alliés substantiels, c'est lire des épitaphes cryptées, aborder des îlots de solitude, déserter l'ici et maintenant en glissant sur des luges de nuit pour gagner les frontières de l'invisible avec comme guides des émissaires de l'autre côté. Ces pages, roman d'une lectrice, sont des hommages aux maquisards qui ont fait oeuvre délictueuse, s'assignant le but de renverser les normes, de lancer des brûlots au flanc de l'académisme, d'exorciser les peurs et de proposer au lecteur un voyage où il se débarrassera de sa pusillanimité, de ses préjugés, et se laissera emporter par une bourrasque vers des territoires inconnus. »
4e de couverture, Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau .

Hier soir, la chaleur étouffante de mon appartement m'a fait prendre le large et dîner sur la côte. C'était délicieux de sentir le vent, chaud et pourtant rafraîchissant. Près de ma table, une vieille dame, disons plus âgée que moi, mmm! assez classe, s'est installée seule, avec son caniche. Lorsque le serveur est venu prendre sa commande elle lui a dit qu'elle attendrait son invité pour passer la commande. Quelques minutes plus tard, l'invité est arrivé, un jeune homme très bronzé, cheveux longs remplis de sel, l'allure sportive. J'ai cru comprendre qu'elle était la grand-mère de ce jeune garçon. Elle lui a demandé des nouvelles de la famille, de ses études, lui a montré des photos puis elle lui a parlé des spectacles qu'elle avait vus et, notamment d'opéra. Puis il a pris la parole à son tour. Ce n'était pas une conversation banale... A ce moment-là, une pensée - très fugace - me fit regretter de ne pas être grand-mère...



Aujourd'hui, cet après-midi, pendant qu'un courageux (que je payais tout de même) nettoyait ma terrasse sous un soleil de plomb, je commençais la lecture de Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau, première page, premier paragraphe, en exergue à l'ouvrage :

"Michel Leiris, dans Biffures, parle de l'indéniable plaisir qu'il avait à posséder des livres, satisfaction à laquelle s'ajoutait toujours une part de gêne devant les choses non lues qui tapissaient ses cloisons. Les laissés-pour-compte de nos bibliothèques gémissent, les livres de chevet sont des raretés encore à décrypter. N'empêche, nous continuons à écumer les librairies, passons le plus de temps possible à nous pénétrer des aperçus d'autrui, espérant beaucoup de ceux que René Char appelle les alliés substantiels, et tenant pour assuré que l'art est ce qu'il y a de plus réel, dès lors que nous mettons entre parenthèses notre non-croyance pour entrer de plain-pied dans un monde qui s'impose avec force. Ce sont ces alliés substantiels, dont l'absence ferait souffrir, qui viennent ici toquer à la vitre de l'homo lisens afin de l'accompagner le long d'un chemin hérissé d'obstacles, s'il sait, dirait Baudelaire, plonger au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau."

Puis commence le premier chapitre :

"Chaque je est une outrecuidance 

J'étais à Zurich pour une soirée de lecture. J'errais dans la vieille ville en me remémorant ce texte de Robert Walser où un organisateur de conférences conseille au poète invité d'apprendre d'abord l'allemand avant de se mêler de faire des vers. Dans quelques heures, pensais-je, on allait m'enjoindre, moi aussi, d'étudier le français avant de me poser en scribouilleuse. J'en étais là de mes ruminations quand mes pas me menèrent à une rue si petite qu'elle ressemblait à un couloir d'immeuble. Je levai les yeux vers la plaque : c'était la rue Robert-Walser. Elle correspondait à l'idée qu'on se fait du pensionnaire d'Herisau. Humble, dissimulée, elle semblait suggérer au curieux de ne lui prêter aucune attention. [...] Lui-même ne se serait jamais réjoui qu'une rue portât son nom - la notoriété n'aurait été qu'un désagrément pour ce taiseux peu liant, qui aurait pu dire, comme le photographe Saul Leiter, qu'être ignoré est un grand privilège."

Je crois avoir fait un bon choix!

"Dans une langue très recherchée, aussi ­cérébrale qu'enivrante, Linda Lê parvient à restituer le plaisir physique que procure toute incursion livresque. La lire offre une exaltation aussi joyeuse que celle qu'elle décrit. Elle excelle à saisir ce basculement intime, cet instant de métamorphose que connaît tout lecteur assidu. L'exact contraire d'un mouvement de fuite : juste l'acceptation de soi."
Marine Landrot, Télérama.

Allez, vite au lit pour lire la suite...



mercredi 10 juillet 2013

La jeune fille et la mer

Photos du jour 



"Une jeune fille amoureuse de la mer et du silence
S'isole solitaire près du rivage..."



mardi 9 juillet 2013

Des êtres, des images... indélébiles

Il y a des êtres que vous n'avez connu que peu de temps et qui ressurgissent dans votre mémoire aussi vivement que si vous les aviez vu la veille.

J'écoutais ce matin dans les NCC* l'analyse de l’Émile de Jean-Jacques Rousseau et c'est elle que je revoie, cette jeune fille - j'étais alors en internat dans un lycée - dans la salle d'études, plongée chaque soir dans cet ouvrage. Elle était petite, les cheveux courts, bruns, touffus, frisés avec un visage joufflu, généreux, des yeux rieurs. Rien n'aurait pu la distraire de sa lecture. Plus tard elle entamera d'autres ouvrages, d'auteurs que nous étudiions ou pas. Je l'admirai, je trouvai ses lectures plus pointues que les miennes; je m'initiai alors à Simone de Beauvoir avec Les mémoires d'une jeune fille rangée.
Nous poursuivions les mêmes études, pas du tout littéraires mais c'était la première année où nous avions des cours de philosophie.
Un jour j'osais lui demander si cet Émile était intéressant. Je me souviens de ses joues roses qui s'enflammèrent en m'en parlant. Ensuite nous avons souvent parlé des livres que nous aimions.
Je n'en suis pas sûre mais je crois qu'elle s'appelait Suzanne.
Nous portions des blouses obligatoires; sur cette photo elle a les mains dans les poches, elle ferme les yeux et sourit. Je me demande si elle ne pensait pas à Emile en cet instant en se disant : je suis Sophie?


(Cliquer pour agrandir. Hum!)

* Toute la semaine dans les NCC est consacrée aux "Sophie" dans la littérature.

mercredi 3 juillet 2013

Chut... Droite Gauche, même bateau

Philippe Martin succède à l'éviction de Delphine Batho au Ministère de l'écologie!

"Député du Gers depuis 2002, membre de la commission du développement durable, Philippe Martin se fait remarquer par Laurent Fabius, dont il est très proche. Au côté de Claude Bartolone, il est l'animateur du courant de l'ancien Premier ministre, qu'il contribue à convertir à ce que son mentor en politique appellera "la social-écologie". Dans les contributions et motions de congrès du courant, il est celui qui rédige toute la partie consacrée aux questions d'environnement, de changement climatique.
Son entrée au gouvernement renforce par ailleurs l'influence des amis de Laurent Fabius [...]"

mardi 2 juillet 2013

La nuit j'écris... enfin, c'est ce que je crois



La nuit quand la lumière est éteinte et que le sommeil ne vient pas, je devrais avoir à portée de main un carnet où je noterais toutes ces phrases qui s'écrivent dans ma tête. Ma tête est si vide qu'elle en devient lourde de pensées dont je suis incapable de me souvenir au lever du jour. Seuls mes rêves, mes cauchemars restent ancrés dans ma mémoire lorsque je me lève.

Mon premier rêve de la nuit : j'étais allée dire bonjour à un écrivain, chez lui. (Cet écrivain a un blog, je le connais, je l'ai rencontré "en vrai"). Enfin, ce qui était son chez lui dans mon rêve. Un lieu étrange, ne correspondant pas du tout à un "espace" d'écrivain, une espèce de grand bistrot, si tant est qu'un bistrot puisse être grand. Il y avait deux salles, immenses. Il était là, dans la première et m'accueillit chaleureusement dans la froideur de cet espace. Je lui dis que c'était un bel endroit. J'étais intimidée. Je n'osais lui dire : mais que foutez-vous dans un endroit pareil? Il n'y avait pas de livres, nous n'étions pas dans une librairie et encore moins dans ce que j'imagine être un lieu d'inspiration pour l'écriture. Il m'offrit un verre d'un contenu dont j'ignorai le nom. Je le bus d'un trait et j'ai senti (en vrai à ce moment-là) une brûlure à l'estomac. Je me réveillai alors et me retournai dans mon lit. Puis je me rendormis.

Mon second rêve (juste avant mon réveil) : j'étais allée au cinéma voir je ne sais quel film. Et au lieu de regarder l'écran je m'installai confortablement, pour dormir. Et je dormais, profondément. Puis la lumière se ralluma, je voulais continuer de dormir, dormir éternellement, pour toujours (oui, j'insiste). Je m'enfonçais dans mon fauteuil, ma tête était lourde, je ne pouvais plus la soulever, je ne pouvais plus partir, je ne voulais plus partir, je voulais ne plus me réveiller. A ce moment-là, je me suis réveillée réellement. Ma tête était lourde, j'ai regardé l'heure, il était 8 h 44! Il était temps que je me lève. J'étais épuisée.

vendredi 28 juin 2013

Cartes postales

 Enfance.
Le monde leur appartient. La vie est devant eux...



  




samedi 22 juin 2013

Qu'il semble long, mon bref avenir





Crédit photos L'Ecole d'Athèna

"[...] un jour, j’ai pensé : « Au fond du miroir la vieillesse guette ; et c’est fatal, elle m’aura. » Elle m’a. Souvent je m’arrête, éberluée, devant cette chose incroyable qui me sert de visage. Je comprends la Castiglione qui avait brisé tous les miroirs. Il me semblait que je me souciais peu de mon apparence. Ainsi les gens qui mangent à leur faim et qui se portent bien oublient leur estomac ; tant que j’ai pu regarder ma figure sans déplaisir, je l’oubliais, elle allait de soi. Rien ne va plus. Je déteste mon image : au-dessus des yeux, la casquette, les poches en dessous, la face trop pleine,  et cet air de tristesse autour de la bouche que donnent les rides. Peut-être les gens qui me croisent voient-ils simplement une quinquagénaire qui n’est ni bien ni mal, elle a l’âge qu’elle a. Mais moi je vois mon ancienne tête où une vérole s’est mise dont je ne guérirai pas.
Elle m’infecte aussi le cœur. J’ai perdu ce pouvoir que j’avais de pouvoir séparer les ténèbres de la lumière, me ménageant, au prix de quelques tornades, des ciels radieux. Mes révoltes sont découragées par l’imminence de ma fin et la fatalité des dégradations ; mais aussi mes bonheurs ont pâli. La mort n’est plus dans les lointains une aventure brutale ; elle hante mon sommeil ; éveillée, je sens son ombre entre le monde et moi : elle a déjà commencé. Voilà ce que je ne prévoyais pas : ça commence tôt et ça ronge. Peut-être s’achèvera-t-elle sans beaucoup de douleur, toute chose m’ayant quittée, si bien que cette présence à laquelle je ne voulais pas renoncer, la mienne, ne sera plus présence à rien, ne sera plus rien et se laissera balayer avec indifférence. L’un après l’autre ils sont grignotés, ils craquent, ils vont craquer les liens qui me retenaient à la terre.
Oui, le moment est arrivé de dire : jamais plus ! Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi : les chemins de montagne se refusent à mes pieds. Jamais plus je ne m’écroulerai, grisée de fatigue, dans l’odeur du foin ; jamais plus je ne glisserai solitaire sur la neige des matins. Jamais plus un homme. Maintenant, autant que mon corps, mon imagination en a pris son parti. Malgré tout, c’est étrange de n’être plus un corps ; il y a des moments où cette bizarrerie, par son caractère définitif, me glace le sang. Ce qui me navre, bien plus que ces privations, c’est de ne plus rencontrer en moi de désirs neufs ; ils se flétrissent avant de naître dans ce temps raréfié qui est désormais le mien. Jadis les jours glissaient sans hâte, j’allais plus vite qu’eux, mes projets m’emportaient. Maintenant, les heures trop courtes me mènent à bride abattue vers ma tombe. J’évite de penser : dans dix ans, dans un an. Les souvenirs s’exténuent, les mythes s’écaillent, les projets avortent dans l’œuf : je suis là et les choses sont là. Si ce silence doit durer, qu’il semble long, mon bref avenir."

Simone de Beauvoir, in La Force des choses.

On peut écouter un extrait ce texte lu par Charles Sigel qui lui donne une belle intensité.
Ici, à l'heure : 01:24:03.

***

"L'ami doit être passé maître dans l'art de deviner et dans l'art de se taire."
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

jeudi 20 juin 2013

Le démon de midi... est un ange

ELLE, est carrément sublime dans Les Beaux Jours

"Une femme à la retraite rencontre un homme qui a l’âge d’être son fils. Une histoire de cougar ? Heureusement, non. Dans « Les Beaux Jours », Marion Vernoux dynamite les poncifs et dirige Fanny Ardant dans l’un de ses plus beaux rôles." Suite ici...




Ici avec Laurent Lafitte...



... et là avec Patrick Chesnais, craquant.

 « Le sujet du film n’est pas l’avidité sexuelle, et Caroline n’est en aucun cas en mal de mâle. Ses préoccupations sont bien plus essentielles. Caroline se refuse à penser “ Jamais plus ”. Et elle accueille à bras ouverts quelques évidences : la vie a plus d’imagination que nous, tous les âges sont ceux du possible et le destin d’une vie est ce que l’on en fait. » 
"Pour moi, gagner en âge, c’est aussi et surtout la possibilité de gagner en insolence et en liberté. On a beaucoup moins à perdre en inaugurant un casier judiciaire à 65 ans qu’à 20. Profitons-en ! »
 (dixit Fanny Ardant)
Source Rue 89.

 "D'une voix grave, douce et inimitable, la comédienne reconnaît s'être toujours laissé guider dans ses choix "par le désir et le plaisir" : "Je ne pourrais pas jouer un rôle que je n'aime pas avec un grand metteur en scène. Je n'ai qu'une vie. Je ne vais pas en plus me barber. Je n'ai pas le sens du pedigree, de la carrière, de la stratégie. C'est ça que je paie. Mais je crois qu'il faut savoir se débarrasser de toutes ces contingences pour rester libre. Cela a aussi un prix."
Fanny Ardant aura toujours eu l'audace de ses coups de cœur et ne cultive aucun regret. Elle évoque une fable de La Fontaine apprise à l'école, Le Loup et le Chien : "Je préfère être comme le loup. Maigre et sans collier. Le grand ennemi de la vie, c'est la peur", ajoute celle qui a toujours su braver les siennes. Et a fait de la liberté la philosophie de sa vie."
Source, le JDD.


Laurent Lafitte est le séducteur (séduisant). Pensionnaire de la Comédie française! Décidément, cette institution est une niche d'excellents comédiens. Je me souviens de l'époustouflant Pierre Niney dans un rôle similaire, non à vrai dire très différent (âges, contexte) dans le délicieux 20 ans d'écart.

Fanny Ardant est sublime Fanny Ardant est sublime Fanny Ardant est sublime Fanny Ardant est sublime Fanny Ardant est sublime Fanny Ardant est sublime.

J'ai une amie qui ne supporte pas sa voix. Quand je l'entends, je succombe. Je l'écoutais tout à l'heure dire des textes de Marguerite Duras dans l'émission Une maison, un écrivain. Et son sourire... Pourtant c'est peut-être dans l'émotion que son visage est le plus beau et que ses yeux brillent de mille feux. Je ne l'ai jamais trouvé aussi belle que dans ce film.  

mardi 18 juin 2013

Première et dernière fois



J’ai longtemps vécu « des premières fois », je commence – depuis peu – à me dire que je vis « des dernières fois », tout en espérant désespérément ou ardemment qu’il y aura encore « une - ou des – première(s) fois ».
Et si j’allais à Sils-Maria « pour la première fois »? Ou, ô oui, sur le lac de Côme « pour la première fois » ? Réunir une « première fois » avec une « dernière fois » serait un beau projet… Voir le lac de Côme et... mourir.

C’est à cela que je pensais en écoutant tout à l’heure les réflexions de Kierkegaard sur « le premier amour ».

lundi 17 juin 2013

Contemplation, communion...

Hier sur le chemin de halage... La "boule blanche" était posée sur l'épaule du compagnon. Au moment où j'ai sorti mon appareil de photo de ma poche, la femme s'est redressée. J'ai raté le doux instant d'abandon. Tant mieux, il leur appartient. Photo volée, rapidement...


Vieillir à deux
 
Quand deux coeurs en s'aimant ont doucement vieilli
Oh ! quel bonheur profond, intime, recueilli !

Amour, hymen d'en haut ! O pur bien des âmes !
Il garde ses rayons même en perdant ses flammes.

Ces deux coeurs qu'il a pris jadis n'en font plus qu'un
Il fait des souvenirs de leur passé commun.

L'impossibilité de vivre l'un sans l'autre
Chérie, n'est-ce-pas, cette vie est la nôtre !

Il a la paix du soir avec l'éclat du jour,
Et devient l'amitié tout en restant l'amour
 
Victor Hugo 

dimanche 16 juin 2013

Un destin tragique


Amedeo Modigliani.
(1884-1920)

"Faites ce que vous sentez, 
et n'aimez pas ce que font les autres".

Modigliani avait 18 ans quand, à Venise,  un Maître italien lui enseigna cette maxime. 


 Modigliani, Le Zouave, 1918.

La peur de ne pas arriver au bout
"[...] Modigliani peignait dans la hâte, il fallait qu’un tableau fût achevé en une seule séance, de cinq, sept ou dix heures. Crainte de l’inachèvement ?
Concentré face au modèle, dans une extrême tension (et l’indispensable bouteille à sa portée), il allait chercher la vérité de l’être face à lui (ou la sienne propre). De ces amis (Soutine, Paul Guillaume, Zborowski) qui le portaient à bout de bras, au propre comme au figuré. Des femmes de sa vie (Béatrice Hastings ou Jeanne Hébuterne) ou des filles de rencontre.
À sa mère qui le soutenait elle aussi (moralement et financièrement), il écrivait pour la rassurer : "Je travaille et je me tourmente parfois, mais je ne suis plus embarrassé comme avant". 

Renoncer 

Étrange destin de ce garçon si séduisant (le qualificatif "aristocratique" vient sous la plume de tous ceux qui parlent de lui), fils d’une très bourgeoise famille juive de Livourne (mais quasi ruinée), précocement doué pour les arts, maladif (la tuberculose) et idéaliste: "Ton devoir est de ne jamais te consumer dans le sacrifice, écrit-il à son ami le peintre Oscar Ghiglia, ton véritable devoir est de sauver ton rêve".
Pourquoi entreprit-il de se détruire avec une telle constance, avec quel pressentiment d’une fin précoce ? Ses trois dernières années, de 1916 à 1919, semble une course à l’abîme, sa manière a trouvé son aboutissement, les toiles se succèdent à une cadence effrénée (invendues, le succès viendra trop tard) jusqu’au moment de l’abandon: une chambre glaciale, un lit de misère, la fièvre, une manière de suicide par renoncement. Jeanne, elle aussi, perdra prise, le lendemain, en se jetant d’une fenêtre."

Source et réécoute dans L'humeur vagabonde. 

samedi 15 juin 2013

Dialogues de sourds

Hier soir, tard, échange de textos :

Elle - Je ne suis pas déprimée, parce que je ne pleure pas! C'est juste que j'en ai marre de tous mes maux. Et toi, tu pleures?

Moi - Oui, je pleure, mais je ne suis pas déprimée. Je pleure sur ma vie, pas sur mes maux. Toi, tu ne pleures pas facilement, moi si. On dit que ça soulage. Je ne sais pas.

Je n'allais pas lui dire la vérité. J'ai envie de la protéger, ma petite soeur. En ce moment, je n'ai plus d'énergie, je n'allume plus mon ordinateur, sauf là, j'écris, pour dire que j'ai écouté deux émissions sur France Culture, qui valent vraiment le coup d'être réécoutées :

- L'homophobie : Généalogie d'une haine, sujet de l'émission Le Gai savoir de Raphaël Enthoven.

"De tous les racismes, l’homophobie est avec la misogynie celui qui s’exprime le plus volontiers, car il s’abrite derrière des considérations érudites. Les délires de Gobineau sur l’inégalité des races n’ont pas résisté à l’arrivée du XX siècle et le constat qu’il n’y a pas de race, mais les considérations oiseuses sur l’homosexualité comme un vice sont plus difficiles à abattre, à quoi tient cette résistance de la connerie ?
Il faut prendre au sérieux les arguments des homophobes. Il faut entendre et écouter les sophismes d’une haine qui se donne tantôt la science, tantôt le bon sens, pour alibi. Il faut plonger dans le marais de ces discours pestilentiels et parfumés pour en extraire la substantifique boue. Car combattre les choses n’est pas les comprendre, mais comprendre les choses, c’est les combattre. "

et, celle-ci :

- Penser la fin de vie, sujet du jour de Répliques, l'émission de Alain Finkielkraut qui a posé des questions essentielles. 

J'ai cependant toujours le même sentiment, bien qu'on nous fasse croire le contraire, que le sujet n'avance pas. On en revient à cette Loi Léonetti, insuffisante.. et le rapport Sicard où est-il?

Ah oui! Cette émission aussi, écoutée jeudi, toujours sur France Culture (que serais-je sans toi...) dans les NCC sur les éventuels sujets du Bac Philo :

J'ai pris plein de notes mais je n'ai pas la force (en ce moment) de les retranscrire).
"Quand je me regarde dans la glace je ne vois que la moitié de l'humanité. Il me manque l'homme ou la femme..." ou disons, l'autre moitié. "Bien qu'unique nous ne faisons pas un."
"C'est parce que nous savons qu'il nous manque quelque chose, que nous désirons. La solitude est le moteur du désir."
"Il faut parvenir à penser la solitude sans l'esquiver."
Solitude voulue, solitude subie etc.

Vraiment, à réécouter, seul, pour se sentir moins seul car "la solitude prend toute sa puissance quand on est entouré".

Je ne relis pas ce que je viens d'écrire... la tête me tourne.


mercredi 12 juin 2013

Cela fait quelque temps que je me demande ce que devient Frédéric Ferney. J'aimais beaucoup son blog mais malheureusement il semble abandonné, j'aime aussi l'homme et ses références littéraires. Je ne l'entends plus sur France Culture. Mes recherches sur son "actualité" sont vaines, parmi les plus récentes j'ai trouvé cette interview.

Extrait :

Comment aimez-vous lire ?
Proust qui disait que la lecture doit se faire en privé, comme le rêve, l’amour ou le caca ! Je suis d’accord avec ça. D’ailleurs, il m’arrive souvent d’emmener un livre au cabinet. J’ai le temps de lire en diagonale un roman que je viens de recevoir, ne serait-ce que pour décider s’il mérite une lecture attentive. Pour moi, la lecture est aussi une activité sociale. J’aime lire en compagnie des autres, avec des personnes proches ou aimées, par exemple. Parfois, lorsque je me retrouve avec ma famille à la campagne, les après-midi sont studieux. Chacun lit dans son coin, assis dans le jardin ou sur la terrasse, à quelques mètres les uns des autres. Le silence règne, ponctué seulement par le bruissement des pages. Tout d’un coup, l’un de nous rompt le silence : « Ah, tiens, t’as vu ce qu’il dit là ! » On se lit la phrase… J’adore ça !

Why stand when you can fall

Ce matin, en revoyant cette affiche d'une exposition, cette phrase prend tout son sens tandis que mes vertiges s'amenuisent sans avoir complètement disparus.



samedi 8 juin 2013

J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges. (Arthur Rimbaud)

Donc!
Je devais prendre la route samedi dernier et... j'ai pris l'ambulance, direction les urgences.
Tombé à l'eau mon beau, mon doux, mon merveilleux... voyage.
Les vertiges ont eu raison de mon sort et ce n'était pas le vertige des montagnes, ni celui de l'amour.

Deux jours nauséeux, sous perfusion, sans pouvoir manger. On m'apporte enfin mon premier repas, le troisième jour. Je reste écoeurée devant mon assiette qui me soulevait le coeur.
Je n'y ai pas touché. 


Puis,  j'ai pu ouvrir un livre qui se trouvait par hasard dans mon sac à main.

  

... et cette lecture était plus nourrissante que celle que j'avais sous les yeux.
Chose étrange, la première phrase du chapitre parle de vertiges. 

Piéger la mémoire

Le poète reclus dans le Harar invitait au dérèglement de tous les sens et à la nécessité de fixer les vertiges. Comment procéder avec les ivresses induites par le voyage? Ecrire? Noter? Dessiner? Envoyer des lettres? Et si oui, brèves ou longues? Préférer des cartes postales? Photographier? Transporter avec soi des carnets sur lesquels on consigne croquis et phrases, mots et silhouettes, chiffres et nombres? [...]
Car du perpétuel flot et flux d'informations on ne retient jamais l'intégralité. Le voyage fournit en effet une occasion d'élargissement des cinq sens : sentir et entendre plus vivement, regarder et voir plus intensément, goûter ou toucher avec plus d'attention - le corps en émoi, tendu et prêt pour de nouvelles expériences enregistre plus de données que d'habitude. [...]
Noter, donc. Noter ce qui, dans le déroulement temporel et fluide du temps réel, dégage du sens et quintessencie le voyage. [...]
[...]
Plus tard, le temps de l'événement loin derrière soi, il reste des instants congelés en des formes susceptibles de réactivations immédiates. Ces traces justifient moins le voyage qu'elles le rendent partiellement immortel. Rien de pire qu'un déluge de traces, une abondance de photographies - sinon l'hystérie contemporaine et touristique qui consiste à tout enregistrer au caméscope au risque de réduire sa présence au monde à la seule activité de filmer... [...]
Entre l'absence de trace et leur excès, la fixation des instants forts et rares remplace le long temps de l'événement en un temps court et dense : celui de l'avènement esthétique. [...] D'un voyage ne devraient rester  que trois ou quatre signes, cinq ou six, guère plus. En fait, autant que les points cardinaux nécessaires à l'orientation.

Michel Onfray, in Théorie du voyage, Poétique de la géographie.

De retour à la maison, ce n'est plus la nourriture in-hospitalière qui me soulève le coeur, c'est la mélancolie. 

 

Je ne reverrai pas mon Léman tant chéri et ses montagnes. J'y pensais depuis des mois à cette escapade, vitale. GPS inutile...




Photos mai 2012


mercredi 29 mai 2013

Prendre la route...


Crédit Photo : Fayçal A. Bentahar

"J'ai pris le volant un jour d'été, à treize heures trente. J'avais une bonne voiture et assez d'essence pour atteindre la rase campagne. C'est après que les questions se sont posées. Après le plein, j'entends. En même temps, c'était assez simple. Comme j'avais pris la direction du sud, je me suis contenté de poursuivre. Je voulais juste éviter Lyon, de sorte que je me suis perdu quelque part dans le Massif Central.
Perdu n'est pas le mot. J'avais échoué à Riom. Je ne sais pas si c'est une ville triste. Le temps était maussade. Aux environs de vingt et une heures, j'ai dû chercher un hôtel. Une fois dans la chambre, je l'ai quittée pour trouver le sommeil. Riom vers vingt-deux heures, donc. Par chance, j'avais dîné tôt d'un sandwich sur la route. Il y avait un café ouvert, je me suis assis dehors. La terrasse était déserte, il s'est mis à pleuvoir. Le peu de gens qui passaient ont pressé l'allure. Ils ont disparu. Personne ne les a remplacés. J'ai regardé la pluie exploser sur le trottoir. La température avait changé, je n'y avais pas prêté attention. C'était une pluie d'orage, il faisait anormalement chaud, et tout de suite après, il y a eu des éclairs. D'abord quelques-uns, isolés, suivis de roulements encore lointains, puis le ciel s'est illuminé, parcouru d'arcs électriques. On avait le temps de les voir, comme imprimés, leurs lignes brisées se détachant sur le fond noir, puis plus tellement noir, plus tellement le temps de virer au noir, les zébrures se succédant bientôt au point de se superposer et se figeant dans ce qui était devenu une blancheur. La pluie a grossi, elle tombait en gouttes laiteuses, qui s'écrasaient en laissant de l'écume. Je l'entendais, aussi, frapper la banne à l'abri de laquelle je me tenais encore, son crépitement gras dominait les roulements, et je me suis dit que la vie devenait violente, j'ai rentré légèrement la tête dans les épaules.
Je suis resté là à attendre que ça passe, mais ça ne passait pas, la banne s'incurvait sous l'averse et commençait à dégoutter au-dessus de moi, j'ai senti de l'eau me couler dans le dos, j'ai déplacé ma chaise. Puis j'ai préféré rentrer. Je suis arrivé à l'hôtel trempé. Dans la chambre, j'ai enlevé mes vêtements, je les ai essorés et je les ai mis à sécher sur des cintres. J'étais entièrement nu, il faisait toujours très lourd, et j'ai déplié sur le lit la carte routière que j'avais rapportée de la voiture."

Christian Oster, in Rouler, éditions de l'Olivier 2011, collection Points 2012.

Premières pages de cet ouvrage, l'un de ceux que j'emporte avec moi dans ma valise. Départ dans trois jours. Mon premier jour de route ne sera pas un remake de ce que décrit l'auteur, je ne prends que les autoroutes, par peur de me perdre. Mon inquiétude est de rouler sous la pluie... comme l'année dernière. La vidéo, c'était il y a deux ans, sous le soleil.
Christian Oster est le romancier que j'ai découvert depuis peu. 

Rouler
Sur un coup de tête, Jean s'en va. Il prend la route. Le sud de la France lui apparaît comme une promesse, ou peut-être pas. Il choisit des itinéraires peu fréquentés, ne croise que des silhouettes. Il veut atteindre la mer, Marseille peut-être. Rouler. partir en cavale, fuir une vie monotone. Vivre au hasard des rencontres et attendre, attendre de voir de quoi demain sera fait.
4e de couverture.

"Avec ce livre rempli d'échos et de réverbérations, de craquements et de soupirs retenus, Christian Oster poursuit en finesse sa quête du vide."
Télérama.

Je n'ai pas besoin de lire les (bonnes) critiques, je sais que je ne serai pas déçue.

samedi 25 mai 2013

Nom d'oiseau




RUSSIE. Des photos d’espèces en voie de disparition, comme cette chouette polaire, sont exposées à Saint-Pétersbourg. La Russie va évacuer d’urgence l’une de ses stations polaires installée sur une banquise au pôle Nord, en raison de la fonte anormale des glaces. (Alexander Demianchuk/Reuters).

Ce matin, dans Répliques, sujet du jour : L'esprit Canal (+), (rien à voir avec la photo... quoi que... voir plus loin) 
Alain Finkielkraut se désolait (et cette fois il a raison) de la pauvreté de la culture à la télévision et du manque de connaissances de certains journalistes et là, j'ai éclaté de rire (sauf que, il aurait pu citer d'autres journalistes/animateurs) en l'entendant dire :

"Hegel, dans la bouche de Harry Roselmack, devient un nom d'oiseau"!

Et pour rebondir sur Hegel et les noms d'oiseaux :
Je me suis souvenue d'avoir un jour entendu parler de L'oiseau de Minerve - qui, selon Hegel "ne prend toujours son envol qu'au crépuscule" -, dans une émission de philosophie (Grand Public cela va sans dire puisque je l'écoutais) et, une petite recherche m'a fait découvrir ce texte  très amusant, tiré du Manuel de survie dans les dîners en ville de Michel Eltchaninoff :

 

Pour ceux qui s'intéressent vraiment, et plus sérieusement, à la philosophie et... à la chouette,  très beaux documents, lien ci-dessus,
et pour Hegel, voir ici.
"Hegel fait au séminaire la connaissance du poète Hölderlin et du philosophe Schelling, dont il partage la chambre. Tous trois discutent de Platon, de Kant et de Spinoza."
Cette phrase suffit à me faire rêver, pour la journée!
"Ils éprouvent une grande passion pour la Grèce antique et s'enthousiasment pour la Révolution française. Ils auraient alors planté un arbre de la liberté dans une prairie proche de Tübingen."

Arbre de la Liberté
Aquarelle de Goethe

jeudi 23 mai 2013

Les Faux-Monnayeurs ou l'Art de la fugue

L'Art de la fugue BWV 1080 Die Kunst der Fuge


 
Johann Sébastian Bach
de 1740 à 1750 environ

- Eh bien! je voudrais un roman qui serait à la fois aussi vrai, et aussi éloigné de la réalité, aussi particulier et aussi général à la fois, aussi humain et aussi fictif qu'Athalie, que Tartuffe ou que Cinna.
- Et... le sujet de ce roman?
- Il n'y en a pas, repartit Edouard brusquement; et c'est là ce qu'il y a de plus étonnant peut-être. Mon roman n'a pas de sujet. Oui, je sais bien; ça a l'air stupide ce que je dis là. Mettons si vous préférez qu'il n'y aura pas un sujet... "Une tranche de vie", disait l'école naturaliste. Le grand défaut de cette école, c'est de couper sa tranche toujours dans le même sens; dans le sens du temps, en longueur. Pourquoi pas en largeur? ou en profondeur? Pour moi, je voudrais ne pas couper du tout. Comprenez-moi : je voudrais tout y faire entrer, dans ce roman. Pas de coup de ciseaux pour arrêter, ici plutôt que là, sa substance. Depuis plus d'un an que j'y travaille, il ne m'arrive rien que je n'y verse, et que je n'y veuille y faire entrer : ce que je vois, ce que je sais, tout ce que m'apprend la vie des autres et la mienne...
[...]
- Mon pauvre ami, vous ferez mourir d'ennui vos lecteurs, dit Laura [...]
- Pas du tout. Pour obtenir cet effet, suivez-moi, j'invente un personnage de romancier, que je pose en figure centrale; et le sujet du livre, si vous voulez, c'est précisément la lutte entre ce que lui offre la réalité et ce que, lui, prétend en faire.
- Si, si; j'entrevois", dit poliment Sophroniska [...]. "Ce pourrait être assez curieux. Mais, vous savez, dans les romans, c'est toujours dangereux de présenter des intellectuels. Ils assomment le public; on ne parvient à leur faire dire que des âneries, et, à tout ce qui les touche, ils communiquent un air abstrait.
- Et puis je vois très bien ce qui va arriver, s'écria Laura : dans ce romancier, vous ne pourrez faire autrement que de vous peindre."
[...]
- Et le plan de ce livre est fait? demanda Sophroniska, en tâchant de reprendre son sérieux.
- Naturellement pas. [...]
Vous devriez comprendre qu'un plan, pour un livre de ce genre, est essentiellement inadmissible. Tout y serait faussé si j'y décidais rien par avance. J'attends que la réalité me le dicte.
- Mais je croyais que vous vouliez vous écarter de la réalité.
- Mon romancier voudra s'en écarter; mais moi je l'y ramènerai sans cesse. A vrai dire, ce sera là le sujet : la lutte entre les faits proposés par la réalité, et la réalité idéale."
[...]
"Et c'est avancé? demanda poliment Sophroniska.
- Cela dépend de ce que vous entendez par là. A vrai dire, du livre même, je n'ai pas encore écrit une ligne. Mais j'y ai déjà beaucoup travaillé. J'y pense chaque jour et sans cesse. J'y travaille d'une façon très curieuse , que je m'en vais vous dire : sur un carnet, je note au jour le jour l'état de ce roman dans mon esprit; oui, c'est une sorte de journal que je tiens, comme on ferait celui d'un enfant... C'est à dire qu'au lieu de me contenter de résoudre, à mesure qu'elle se propose, chaque difficulté (et toute œuvre d'art n'est que la somme ou le produit des solutions d'une quantité de menues difficultés successives), chacune de ces difficultés, je l'expose, je l'étudie. Si vous voulez, ce carnet contient la critique de mon roman; ou mieux : du roman en général. [...]
[...]
"Mon pauvre ami, dit Laura avec un accent de tristesse; ce roman, je vois bien que jamais vous ne l'écrirez.
- Eh bien! je vais vous dire une chose, s'écria dans un élan impétueux Edouard : ça m'est égal. Oui, si je ne parviens pas à l'écrire, ce livre, c'est que l'histoire du livre m'aura plus intéressé que le livre lui-même; qu'elle aura pris sa place; et ce sera tant mieux.
- Ne craignez-vous pas, en quittant la réalité, de vous égarer dans des régions mortellement abstraites et de faire un roman, non d'êtres vivants, mais d'idées? demanda Sophroniska craintivement.
- Et quand cela serait! cria Edouard avec un redoublement de vigueur. A cause de maladroits qui s'y sont fourvoyés, devons-nous condamner le roman d'idées? En guise de roman d'idées, on ne nous a servi jusqu'à présent que d'exécrables romans à thèses. Mais il ne s'agit pas de cela, vous pensez bien. Les idées..., les idées, je vous l'avoue, m'intéressent plus que les hommes; m'intéressent par-dessus tout. Elles vivent; elles combattent; elles agonisent comme les hommes. [...]
[...]
Bernard avait écouté tout cela avec une attention soutenue; [...]
[...]
Cependant Edouard continuait :
"Ce que je voudrais faire, comprenez-moi, c'est quelque chose comme l'Art de la fugue. Et je ne vois pas pourquoi ce qui fut possible en musique serait impossible en littérature..."
[...]
La discussion se perdait en arguties. Bernard, qui jusqu'à ce moment avait gardé le silence, mais qui commençait à s'impatienter sur sa chaise, à la fin n'y tint plus; avec une déférence extrême, exagérée même, comme chaque fois qu'il adressait la parole à Edouard, mais avec cette sorte d'enjouement qui semblait faire de cette déférence un jeu :
"Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il, de connaître le titre de votre livre, puisque c'est par une indiscrétion, mais sur laquelle vous avez bien voulu, je crois, passer l'éponge. Ce titre pourtant semblait annoncer une histoire...?
- Oh! dites-nous ce titre, dit Laura
- Ma chère amie, si vous voulez... Mais je vous avertis qu'il est possible que j'en change. Je crains qu'il ne soit un peu trompeur... Tenez, dites-le-leur, Bernard.
- Vous permettez?... Les Faux-Monnayeurs, dit Bernard. Mais maintenant, à votre tour, dites-nous : ces faux-monnayeurs... qui sont-ils?
- Eh bien! je n'en sais rien", dit Edouard.
 
Pages 204 à 208.
 
André Gide, in Les Faux-Monnayeurs, Gallimard, collection folioplus classiques, 2008.

(Le changement de caractères  et les phrases en gras sont de mon fait).
 
Ah! que j'aime les romans... qui n'en sont pas.