dimanche 1 janvier 2017

"C'est un petit trou pas cher"

Le temps a passé depuis cette journée à Pont-Aven... Je pensais en faire un billet, commencé le jour même puis, les prémices d'une longue crise de vertiges débutèrent le soir pour se manifester plus sérieusement trois jours plu tard, me laissant comme d'habitude K.O. durant des semaines, même si j'ai pu écrire par-ci par-là, pour combattre cette fatigue.

Dimanche 6 novembre.

J'arrivais à Pont-Aven à midi et quart je sentais aussitôt que la saison touristique était terminée. J'allais donc pouvoir profiter du calme pour visiter le musée "rénové" qui avait attiré une foule de visiteurs depuis sa réouverture au printemps. Mais auparavant - le musée n'ouvrait qu'à deux heures - je devais  déjeuner,  légèrement. Je traversais la ville en voiture, et me dirigeais vers la petite brasserie sympathique au bord de l'Aven; arrivée à sa hauteur, je vis les stores tirés, elle était fermée. Flûte. Je me garais un peu plus loin, m'arrêtais et me dirigeais à pieds vers une autre brasserie, ouverte mais vide de clients; à côté, une crêperie guère plus attirante. Je reprenais ma voiture et faisais demi-tour, retraversais la ville et me garais tout en haut, près d'un restaurant : Le Petit Bouchon. - Et si j'allais là? me dis-je. Ça me rappellera nos agapes lyonnaises (je pensais à toi). Puis en regardant les menus, je n'avais plus faim, passais mon chemin et allais sur celui de Xavier Grall au bord de la rivière. 


"Xavier Grall acheta en 1973 une vieille ferme à restaurer à Bossulan, y écrivant entre autres un recueil intitulé Rires et pleurs de l'Aven. Une promenade et une stèle en granite portant un médaillon à son effigie le commémorent sur les rives de l'Aven."


Le restaurant italien était fermé, pour congés! Il était déjà presque 13 heures.





Je tentais alors une brasserie-crêperie assez tristoune - pourtant avec vue sur la rivière - il y avait quelques clients. 



J'entrais par l'arrière sans même regarder l'ardoise du jour et le patron vint vers moi. Je lui demandais si je pouvais déjeuner, j'apercevais des tables libres. - Je peux vous mettre ici, me dit-il en me montrant trois tables vides dans l'entrée - glaciale!!! - du restaurant. - Je préfèrerais côté rivière, lui dis-je en lui montrant les tables libres. - C'est une table de quatre, me dit-il; vous êtes seule et serez très bien ici, avec nous! Autant manger dans la soute d'un avion ou dans la salle des machines d'un paquebot, avec un officier- mécanicien (mais oui, il y en a), ce serait sûrement plus sympa. Hum! - Non merci et je suis partie; je ne regrettais pas, c'était très moche à l'intérieur et j'imagine que le reste devait suivre. Je continuais ma recherche, vers le centre il n'y avait que des brasseries "pour touristes", sans clients. Je poursuivais ma prospection, sous un ciel bleu et une belle lumière d'automne.
Je passais devant Le Moulin de Rosmadec et, par curiosité, je consultais la carte, les menus et, les prix!



Ce n'était pas plus pour moi. C'est une auberge pour fêter un événement ou pour des amoureux, gourmets. J'en garde le souvenir d'un déjeuner, avec toi : un homard avec une sauce à se lécher les babines, en regardant couler la rivière, en buvant un grand vin, en riant, en jubilant. Que fêtions-nous? Avec toi, tout était prétexte à une fête et un bon restaurant quand tu vendais une toile. J'y suis retournée, des années plus tard, avec mon Bézo pour arroser avec elle je ne sais plus quoi; rien en fait. Je l'avais invitée, sans fêter quoi que ce soit; nous nous baladions simplement dans Pont-Aven. Nous nous étions arrêtées devant Le Moulin, j'avais regardé la carte, le plat le moins cher, c'était un Poulet grillé à l'américaine et je lui avais dit : allez, je t'offre ce plat, le reste est trop cher, ça te dit? - Oh mais non! C'est beaucoup trop cher là-d'dans, me dit-elle; et on avait franchi la porte en bois, nous étions -d'dans;-), dans cette entrée sombre aux murs de pierres, qui menait vers la salle du restaurant, lumineuse, donnant sur la rivière. C'est aussi cela que l'on paie et ça vous met en appétit.
Bon, cette fois, il fallait absolument que je déjeune quelque part, le temps passait, j'avais un peu faim. Du coup, je me dirigeais vers le Musée (qui ouvrait à 14 h) et là, je vois l’entrée d’un hôtel dans le prolongement du Musée, une ardoise sur le trottoir qui proposait des choucroutes alsaciennes ou choucroutes de la mer à 14,50 euros. Et c’était vraiment une bonne pioche. La salle du restaurant était presque pleine mais j’ai eu une table, accueil aimable, dans une ambiance assez feutrée, on peut même dire : désuète, comme j’aime, sans bruit, sans musique, un service impeccable, des nappes de la jolie vaisselle, les murs remplis de tableaux, École de Pont-Aven; bref, je me disais : incroyable ce prix à l’ardoise pour un dimanche. Il y avait bien sûr d'autres propositions de menus ou à la carte, des formules, mais la choucroute de la mer que je voyais dans les assiettes de mes voisins me suffirait amplement. Je passais la commande à l'avenante patronne. Mon verre de Gewurtz me fut servi par le "maître d'hôtel" qui me présenta la bouteille déjà entamée, je tartinais un petit morceau de pain avec le beurre demi-sel (je n'aime que le doux) et mon plat arriva rapidement; hop! personne ne me regarde, petite photo :


C’était vraiment bien, bon; les desserts avaient l’air pas mal mais après ma choucroute (j’ai tout dévoré) de la mer (trois poissons, moule, palourde, crevette, langoustine), un café - même pas gourmand - m’a suffi (servi avec un petit morceau de gâteau au chocolat et des noisettes de chocolat savoureuses !)


Une adresse à recommander. Rapport qualité/prix : excellent. Et, je ne savais pas encore que je venais de déjeuner dans un lieu mythique! (Je vais y revenir). Le hasard m'est parfois me fut favorable. Une clientèle repas-du-dimanche, locale, m'a-t-il semblé, voire des habitués; tablées de famille et quelques couples en tenue plus décontractée (comme moi), probablement des touristes.



Pour l'heure, il était temps que j'aille au musée, avant qu'une queue de visiteurs s'installât.
Je commençais par l'exposition en cours au deuxième étage (celle des Rouart était terminée, je n'avais pas eu le courage de me mêler à la foule des visiteurs mais j'ai eu tort; ce que j'aie pu en voir m'a paru intéressant) de photographies : L'oeil du chantier, avec de superbes tirages en noir et blanc. J'en capturais quelques-unes, de visages d'hommes que je trouvais beaux par leur regard, leur expression, leur naturel, leur vérité, leur humanité. Ils dégageaient quelque chose qui me chamboulait.C'était un hommage à ceux qui avaient œuvré à la rénovation du Musée.

"De 2013 à 2015, les artisans ayant œuvré à la réalisation des travaux du nouveau Musée de Pont-Aven sont passés sous le viseur du photographe brestois Dominique Leroux. Devenu professionnel en 1993, après avoir pratiqué la photographie de spectacle, il collabore avec des magazines tels que Libération, Paris Match. En 1996, il participe à la création du Centre Atlantique de la Photographie à Brest et réalise le reportage photographique des travaux du tramway de la métropole brestoise. L’exposition au Musée de Pont-Aven présente une sélection de photographies mettant en scène les ouvriers du chantier à travers une galerie de portraits, ainsi qu’une sélection de vues du bâtiment en pleine évolution."











Je poursuivais ma visite par les salles rénovées en redescendant au premier étage, la Salle Julia. Je jetais alors un coup d’œil vers le rez-de-chaussée; j'avais eu une bonne idée en venant de bonne heure, la file d'attente s'allongeait.





Je m’attardais un peu sur l’historique du Musée et des artistes qui avaient fréquenté (avec Gauguin) l’hôtel attenant : la Pension Gloanec qu’on appelait aussi L’hôtel Julia du nom de son hôtesse (voir ci-dessus), célèbre par la "joyeuse colonie" d'artistes qui s'y retrouvait. 

"La véritable découverte de Pont-Aven par le monde artistique date de 1864 : en juillet de cette année-là, un jeune peintre américain, Henry Bacon voyage en diligence entre Concarneau et Quimperlé où il se rend pour prendre le train et la diligence fait halte à Pont-Aven qu'il découvre donc par hasard. Il est séduit par ce village [...] 
 « C'est le plus joli village de France que j'avais vu jusqu'à présent, avec son pont étrange au-dessus d'une rivière rapide, qui fait tourner plusieurs roues à eau pittoresques et s'en va vers la mer, à peu de distance. »

(Vidéo de décembre 2015 mais on n'y voit pas les "roues". 
Attention, baisser le son)
Henry Bacon, de retour à Paris, en parle à ses amis artistes, et notamment à Robert Wylie, qui arrive à Pont-Aven en 1865 (il y séjourne jusqu'en 1876), vite rejoint par d'autres jeunes artistes américains originaires de Philadelphie  et des peintres anglais comme Lewis et Carraway. Jean-Léon Gérôme, qui enseigne à l'École des beaux-arts de Paris encourage ses élèves à se rendre l'été à Pont-Aven et de nombreux jeunes peintres suivent ses conseils dans les quinze années qui suivent ; parmi eux, des Français comme William Bouguereau, Louis-Nicolas Cabat, Léon Germain Pelouse, Sébastien Charles Giraud, Paul Sébillot, Maxime Lalanne, etc., mais aussi des étrangers comme le Hollandais Herman van den Anker, l'Irlandais Auguste Nicolas Burke, le Canadien Paul Peel, etc. Tous ces artistes sont attirés par la beauté de la campagne environnante et le faible coût de la vie (« C'est un petit trou pas cher », note le peintre Armand Jobbé-Duval). Ils séjournent à l'hôtel des Voyageurs, tenu à partir de 1871 par Julia Guillou, l'hôtel du Lion d'Or, à la pension Gloanec, ou encore au manoir de Lezaven.
 « [Vers 1870], la colonie compte déjà une cinquantaine de membres. Leur nombre ne cessera d'augmenter. En 1883, la municipalité se voit obligée d'interdire les débits de boisson après 22 h tant la joyeuse colonie mène grand bruit ! Sa réputation, le gite et le couvert bon marché, pousse Gauguin en difficulté financière à s'y installer. L'auberge Gloanec devient son quartier général. »

"Colonie d'artistes à Pont-Aven"

J'avais souvent visité ce Musée avant sa rénovation mais je l'avoue j'y venais seulement pour les expositions de peinture temporaires et je ne connaissais son histoire et celle de Pont-Aven - surnommée la cité des peintres et célèbre pour ses galettes - que superficiellement, comme une touriste qui visite un lieu où vécu Paul Gauguin! avant ou après avoir écumé les galeries (comme on dirait avoir écumé les bars;-)) dont il fallait faire le tri (il était assez vite fait). Et puis, on ne prend son temps que quand on est seule. Poursuivons... j'entrais dans la Salle Julia et regardais par les fenêtres (j'aime beaucoup regarder par les fenêtres dans les musées, les châteaux, les bâtiments historiques); en fait, dès lors que je suis enfermée quelque part, je m'évade par la fenêtre. J'ai sans cesse le regard tourné vers l'extérieur; c'est étrange - ou pas - pour une solitaire. Parfois, ce que j'aperçois dehors est en accord avec le lieu où je suis; on pourrait dire : il n'y a pas de fausse note!


Je m'approchais des vitres et, surprise, découvrais une galerie de peinture Galerie Julia. J'étais certainement passée devant celle-ci lors de mes précédentes promenades à Pont-Aven, sans connaître l'histoire de cette Julia! Je prenais ces photos.




(Je me perds dans les détails et mes billets n'en finissent plus). Allez, courage. Je commençais donc à avoir mal aux gambettes et je remontais cette fois au dernier étage. (Je fais toujours tout dans le désordre, le mouton noir qui ne suit pas le troupeau). Dernière étape de ma visite au Musée : la peinture les tableaux de la collection permanente! Bon, je vais élaguer élaguer élaguer, mettre quelques photos, pas très réussies et pourtant, les œuvres - pour la plupart (quelques restrictions) - ont un éclairage satisfaisant Néanmoins, l'étage réservé aux expos temporaires (celle des photos ce jour-là) me paraît d'une architecture bien mieux conçue pour la mise en valeur des œuvres. A vérifier donc lors de la prochaine expo temporaire. Je suis  étonnée de découvrir deux œuvres abstraites (1960) de Deyrolle pour démarrer l'exposition, en regard avec son Autoportrait au figuier (1941) figuratif.






Jean Deyrolle (1911-1967)
Hernet, opus 637
1960

Jean Deyrolle se dirige vers l'art abstrait dès 1946, après une première période figurative influencée par Paul Sérusier et les Nabis. Je me souvenais  d'avoir découvert cet artiste lors d'expositions à Douarnenez et Concarneau il y a quelques années. Ces peintures abstraites ne me touchaient pas ni celles que j'avais pu voir auparavant.

Cette photo, trouvée sur flick...


 ... et la mienne (Hum!)
 


En faisant mes recherches, plus tard, sur Internet, je trouvais cette photo de Jean Deyrolle et Jeannine Guillou (qui fut la première compagne de Nicolas de Staël. Quelques photos ont disparues de mon billet; sans doute étaient-elles interdites de copyright. Cependant, je ne cache jamais mes sources).




Paul Sérusier (1864-1927)
La Grammaire ou L’Étude, 1892

De loin, je repérais celui-ci (photographie pourrie (0_0)
mais je le trouvais beau. Influence du Japonisme.







Wladyslaw Slewinski, Pivoines dans un vase
Huile sur toile, vers 1899
(J'aime tout dans ce tableau. On parle de sa "palette aux couleurs sombres et éteintes". 
C'est cette "matité" qui est intéressante).

Un peu d'humour...


Paul Gauguin, Aimez-vous les uns les autres, 1894,
Monotype aquarellé sur papier japon

"De 1893 à 1903, Gauguin réalise des dessins-empreintes à exemplaire unique. L'image ambiguë illustre l'injonction biblique "Aimez-vous les uns les autres" conférant à la fois une dimension spirituelle et une touche d'humour à l’œuvre."
(J'en ai acheté quelques exemplaires en carte postale. Hi!)

De l'obscurité jaillit la lumière...


Otto Hagborg (1854-1927), Menuiserie à Pont-Aven 1898
Huile sur bois.
Don des Amis du Musée de Pont-Aven

"Peintre suédois, Otto Hagborg étudie les beaux-arts à Paris entre 1880 et 1883. Il affectionne particulièrement les scènes de genre et les paysages, ce qui l'encourage à faire les voyages en Bretagne à plusieurs reprises, de 1883 à 1886. Il rencontre Paul Gauguin à Pont-Aven."

Avant de mettre fin à ma visite...



Georges Lacombe (1868-1916), L'Aimée, vers 1893-1894
Crayon gras sur papier
Don des Amis du Musée de Pont-Aven


Je terminais par ce tableau... sans savoir, à ce moment-là, que j'avais déjeuné dans cette bâtisse ce dimanche!



Vu sous l'angle ci-dessous, j'avais l'impression de mieux saisir la perspective*
(Hum! Mon aimé doit rire dans sa barbe... s'il m'entend là où il est est. Comme si on pouvait changer la perspective  d'une image, rien qu'en la regardant. Why not!)


 Gustave Loiseau (1865-1935), L'Hôtel Julia à Pont-Aven, 1928
 
(Ce tableau est bien plus lumineux que sur mes photos)
"Gustave Loiseau est né à Paris en 1865. Son père le destine au commerce mais, dès l’adolescence, il est attiré par le dessin et l’aquarelle. Placé chez un décorateur, il abandonne tout pour se consacrer à la peinture, après avoir reçu un héritage de sa grand-mère. Il fréquente, en 1888, l’Ecole des Arts Décoratifs puis l’atelier du peintre Fernand Quignon en 1889, qui lui conseille d’aller à Pont-Aven.

Arrivé en mai 1890 à Pont-aven, il loge à la Pension Gloanec où il rencontre Maufra et Moret. Il y reviendra chaque été.

Encouragé par Maufra, il expose à la galerie Le Barc à Boutteville en 1891 et au Salon des Indépendants en 1893. En 1894, il fait partie du groupe qui entoure Gauguin. Ce dernier l’apprécie et lui offre une nature morte « Fleurs, iris bleu, oranges et citron ». Loiseau participe cette année aux 6è, 7è et 8è expositions des peintres Impressionnistes et Symbolistes chez Le Barc avec des paysages dont « matinée de septembre à Pont-Aven » et « crue de l’Aven »."

J'avoue avoir eu du mal à faire la distinction entre la Pension Gloanec et l'Hôtel Julia.

"En 1891, après la vente de son auberge, "La Mère Gloanec" ouvre "l’hôtel Gloanec" sur la grande place à coté de "l'hôtel Julia" de "Mademoiselle Julia" Guillou (1848-1927). La Mère Gloanec est l'une des trois célèbres aubergistes de Pont-Aven."
"C’est en 1891 que Joseph et Marie-Jeanne Gloanec propriétaires de la Pension Gloanec, achetèrent sur la Place la grande Maison d’angle. Ils la firent abattre et remplacer par une Maison de Ville. Ce fût « L’hôtel Le Gloanec ».
[...]
En 1930 la famille Le Gloanec abandonne l’hôtellerie. La maison change alors de main et de nom.
Et c’est ainsi que débute l’histoire de « L’Hôtel Les Ajoncs d’Or ».
L’Hôtel doit son nom à la Fête de la Fleur d’Ajoncs créée par Théodore Botrel, grande fête folklorique qui se tient encore aujourd’hui, chaque année le premier Dimanche d’Août."

Je préfère L'Hôtel Julia de Gustave Loiseau à celui devenu Les Ajoncs d'Or. Oups! (Je parle peinture). Mais donc, c'est bien à l'ancien Hôtel Julia que j'ai déjeuné.


Et, je ne suis pas la seule à trouver que cet hôtel mérite qu'on s'y arrête. Je le découvre ici.

* Perspective


Le Musée de Pont-Aven sera fermé en janvier 2017 et n'ouvrira que le 4 février. La prochaine exposition n'est pas annoncée. Y aller - de préférence - lors des expositions temporaires; ce n'est pas un conseil, c'est un avis très personnel n'étant sensible à l’École de Pont-Aven qu'avec modération (mais donc pas totalement insensible).  On peut voir également des peintres de cette école au Musée des Beaux-Arts de Quimper.