vendredi 21 décembre 2012

De Zuoz à Zarathoustra...

Je reviens sur le film-documentaire que j'ai vu samedi dernier : ZUOZ.




"Coulisses d'un microcosme.
Tourné en plein coeur de l'hiver, dans la neige et les brumes helvétiques, le documentaire explore au fil des jours les rites de l'internat et les rares transgressions qui s'y déroulent.
Ayant fréquenté une institution similaire pendant une partie de sa jeunesse, la réalisatrice capte avec un regard expert et une neutralité délibérée l'atmosphère de cet établissement sélect où performance, esprit d'équipe et fair-play sont officiellement de mise.
Une immersion dans l'intimité des jeunes mais aussi des adultes chargés de leur surveillance pour un quotidien au rythme immuable, dicté par des règles d'un autre âge, strictes et impersonnelles.
Aucune voix off ne commente ces fragments de vie saisis par la caméra, laissant ainsi la parole aux adolescents."
(Source : arte.fr)





Dans la région de l'Engadine, perdu au milieu des montagnes suisses, le Lyceum Alpinum Zuoz est un pensionnat réservé aux enfants de l'élite internationale. Daniella Marxer, une jeune réalisatrice autrichienne, s'y est immergée pour filmer un étonnant huis clos. 
Dans cette vieille bâtisse rouge aux volets bleus vivent des jeunes âgés de 10 à 20 ans, issus pour la plupart de familles influentes et fortunées.
On y parle l'allemand mais aussi beaucoup l'anglais.
Par un savant mélange de complicité et d'autorité, l'établissement est dirigé d'une main de fer.
À l'écart du monde extérieur et de leurs familles, les jeunes doivent en permanence répondre de leurs actes devant les surveillants et les membres de la direction, dont l'inflexible Dr Schmitt...



Cours, sport et devoirs, cigarettes, alcool et sexualité, tout est encadré et surveillé. Discipline nécessaire aux futurs chefs ?




"L'école privée de Zuoz apprend à des gosses de riches venus des quatre coins du monde, les vertus du libéralisme, de la discipline et de la civilité. Le régime de cet internat est sévère, à l’image des hautes montagnes enneigées qui l’entourent : pas d’écarts, pas d’excès, de la mesure en toutes choses. Faute de quoi, les punitions tombent. Les surveillants ont l’œil à tout, rien ne leur échappe dans ces longs couloirs sombres où les portes des chambres ne doivent pas être fermées à clé, où les filles et les garçons ne peuvent se voir que sur le pas de leur porte. Le moindre retard : dix pompes; un penchant trop fort pour les boissons alcoolisées : le renvoi. Peu de cours dans ce film centré sur le fonctionnement de l’internat, mais le bureau des peines ne chôme pas, qui distribue, avec une science consommée de la mise en scène et de la rhétorique, les leçons de morale, les interdictions de sortie, les avertissements et les ultimatums, et s’inquiète des élèves qui n’ont pas reçu leur lot de châtiment. Les élèves prennent le pli, bon gré mal gré, et s’entraînent à l’art difficile de cette vertu cardinale du libre-échange : la négociation, à commencer par celle des fautes et des peines. Ils y apprennent aussi, avec les subtilités de l’hypocrisie puritaine, l’existence de la pauvreté dans le monde, un ailleurs absolu dont la seule évocation suffit à resserrer les rangs. Si les maîtres sont sévères, les lycéens à la bouche en cœur sont cruels : ceux qui ne rentrent pas dans ce moule où l’argent est roi se voient exclus du groupe comme des brebis galeuses. " (Yann Lardeau)

J’ai beaucoup aimé ce documentaire sur cet internat situé dans un environnement magnifique. Certes, les élèves sont tous des privilégiés mais je n’ai pas trouvé l’encadrement aussi autoritaire qu’indiqué dans les critiques; ils ont tout de même une grande liberté d'expression et s’ils ont des parents milliardaires ils ont malgré tout les mêmes réactions que n’importe quel élève adolescent ou étudiant (l'angoisse de l'avenir en moins et ce n'est pas peu) : l’alcool est devenu le problème prédominant pour la jeunesse et n’est pas réservé aux classes modestes. Les limites sont définies ainsi et sont celles du libéralisme : "tout est autorisé, la seule limite est de ne pas nuire aux autres" ; ceux qui franchissent cette limite, après ultimatum, sont virés de l’établissement mais ils savent qu’avec leur expérience dans cet internat suisse ils seront reçus à bras ouverts dans les plus grandes universités réservées à  l'élite. C’était très intéressant. D'aucuns n'y verront que des gosses de riches éloignés de la réalité du monde mais non, on n'en ressort pas indifférent. Dommage que ce film reste confidentiel.

Pourquoi ai-je voulu le voir? Pour deux raisons :

La première parce que j'aime les Alpes, la Suisse, ses paysages; par cusiosité et parce que j'y ai quelques attaches. J'aime les films sur ces internats peuplés d'un monde si éloigné du nôtre, du mien en tout cas. Ce documentaire est filmé avec sobriété; dans ZUOZ, aucune fiction, le réel filmé au plus près.

La seconde raison et sans doute la plus importante, c'est le lieu de cet établissement : l'Engadine. Ce nom a fait tilt dès que je l'ai lu. Imprégnée de Nietzsche depuis plus d'un an j'ai eu envie de voir cette région où il venait se ressourcer une ou deux fois par an. Malheureusement, le film est un huis clos et on n'aperçoit le paysage qu'à travers les vitres  d'un train, paysage hivernal sous la neige, tandis que Nietzsche y séjournait en juillet/août pour y trouver un peu de la fraîcheur des montagnes l'été, à Sils Maria en Haute-Engadine.


 Les lacs de Salz, de Saint-Moritz, de Silvaplana et de Sils

Localité de Sils et son lac

"C’est entre les sommets et le lac de l’Engadine que le philosophe allemand a soulagé ses problèmes de santé, avant de rencontrer… Zarathoustra.
Mais, plus qu’une source d’inspiration, la localité grisonne de Sils-Maria a représenté pour Friedrich Nietzsche un lieu de fuite, loin de l’usante vie académique de Bâle.
«Il me semble avoir trouvé la terre promise.» Les paroles écrites par Nietzsche après sa première visite en Engadine ne laissent planer aucun doute sur le lien particulier que le philosophe allemand a noué avec la région.

L’Eden entre les sommets grisons.

Nietzsche arrive en Engadine à l’été 1879. "Il avait entendu dire que la région jouissait d’un climat sec et ensoleillé, des conditions idéales sous soigner sa maladie". Nietzsche souffre en effet depuis longtemps de fortes migraines. Se sachant sensible aux effets du climat, il voyage dans plusieurs régions de Suisse à la recherche du climat idéal. En vain.
C’est finalement la localité montagnarde de Sils-Maria qui lui apporte un certain bien-être. «Je me trouve ici dans l’endroit qui est de loin le plus confortable au monde; j’y éprouve une continuelle tranquillité et aucune pression», écrit-il dans une lettre à sa sœur.

Bien-être et inspiration

Après avoir abandonné son poste de professeur pour raisons de santé et découvert les vertus du climat de Sils-Maria, Nietzsche retourne périodiquement dans la localité grisonne entre 1883 et 1888.

«Il fut fasciné par les contrastes de la nature, avec des éléments typiquement méditerranéens se mélangeant à des éléments alpins».
Dans ce lieu aux nuances féeriques, Nietzsche loue une chambre dans une modeste maison située en bordure de forêt. Durant des promenades le long des sentiers, s’enfonçant dans les bois pendant des kilomètres, il retrouve sa propre source, son inspiration.
C’est sur les rives du lac de Silvaplana, dans un lieu qu’il décrit «à 6000 pieds au-dessus du niveau de la mer et plus haut au-dessus des choses humaines», que Nietzsche rencontre … Zarathoustra.
Sur la table de bois de sa chambre à coucher – conservée au 2e étage du musée – il commence ainsi à écrire les premières lignes de son oeuvre la plus fameuse.
C’est Ainsi parlait Zarathoustra, un texte dans lequel le philosophe allemand développe les idées de la mort de Dieu, du surhomme et de l’éternel retour. Ce texte sera décrit par quelques critiques littéraires comme «un livre à avoir sur sa table de nuit, durant toute sa vie»."

(traduction: Olivier Pauchard)


Lacs de Sils (arrière plan) et Silvaplana (1er plan)

Un autre texte ci-dessous tiré du Nietzsche de Daniel Halévy, j'ai envie de dire mon Nietzsche; c'est devenu mon livre de chevet.

Mes frères, prenez garde aux
heures où votre esprit veut parler
en symboles : c'est là qu'est
l'origine de votre vertu.
Ainsi parla Zarathoustra.


A la fin de juillet, Nietzsche, fuyant la chaleur, monta vers cette Engadine dont, deux ans auparavant, il s'était si bien trouvé, et s'installa de façon rustique dans le village de Sils-Maria. Il y eut, pour un franc par jour, une chambre chez un logeur; l'auberge voisine lui fournit ses repas. Grande solitude, le temps des "Palaces" n'était pas encore venu pour les hauts lieux, et Nietzsche, lorsqu'il se trouvait d'humeur causante, allait rendre visite à l'instituteur ou au curé, braves gens qui gardèrent le souvenir de ce professeur d'allemand si instruit, modeste et aimable.
Le professeur d'allemand masquait aux bonnes gens une émotion profonde. Plus que jamais il se sentait remué, intérieurement porté vers des cimes inconnues.
[...]
Une après-midi, cheminant à travers bois vers Silva-Plana, il s'assit auprès d'une puissante saillie rocheuse aujourd'hui consacrée à sa mémoire, non loin du lieu appelé Surléi. Les eaux du lac de Sils baignent la base de cette saillie qui, dans ses proportions réduites, garde la majesté d'une cime, aiguisée comme un pic. C'est là que Nietzsche fut ravi en extase.
Nous sommes renseignés par un texte sur le contenu de cette extase : Nietzsche eut la vision du Retour éternel. Il en établit ainsi la donnée : le cosmos est animé par un mouvement cyclique, qui est sans terme; les éléments qui le composent sont en nombre fini; le nombre des combinaisons dont ils sont capables l'est donc également; chaque instant, donc, est appelé à revenir. Voici Nietzsche, convalescent de longues douleurs, assis à l'ombre de ce roc, visité par l'extase. Dans tel nombre de jours, strictement limité, ce même Nietzsche, ce même convalescent, se retrouvera en ce même lieu, et sera visité par cette même extase.
[...] Nietzsche écrit :
"Que tout revienne sans cesse, c'est l'extrême rapprochement d'un monde du devenir avec un monde de l'être : sommet de la méditation".
Et la date de la signalisation de la note :
"Commencement d'août 1881, à Sils-maria, à 6500 pieds au-dessus de la mer et beaucoup plus au-dessus de toutes choses humaines!"


Daniel Halévy, in Nietzsche, chapitre La vision de Surléi.



La maison de Nietzsche et sa chambre, Sils-Maria

Pour voir de superbes paysages de l'Engadine de Nietzsche et des autres lieux où il a séjourné, je recommande vivement un très beau documentaire que l'on trouve en DVD (collection opus diffusion) dont on peut voir un extrait ici : L'expérience de Nietzsche de Yann KASSILE.

mercredi 19 décembre 2012

Accepter l'inacceptable, jamais

Dans la salle d'attente un vieil homme, une petite excroissance sur le crâne; une mère et sa petite fille, les deux obèses. Sur les murs des affiches d'information, de prévention sur les expositions au soleil "Stop à la toast attitude" et on y voit un toast brûlé, des conseils contre les démangeaisons des peaux sèches. Et moi, une vieille femme, selon les statistiques et d'après les faits divers. Depuis que j'ai lu un jour : "on a retrouvé une vieille femme morte" sur la plage et plus loin son âge était indiqué - le mien - j'ai eu un choc. Pas pour la morte, mais de prendre la vérité en face. J'étais donc vieille. Je me suis dit : c'est pas possible, le journaliste s'est trompé d'âge pour la vieille, euh... pour la morte. Et puis j'ai ruminé pendant des heures cette découverte : je suis maintenant une vieille femme. Je devais accepter l'inacceptable.

La visite bisannuelle de contrôle était OK! Il m'a dit : on se revoit dans un an ça suffira. Entre-temps  vérifiez vous-même et si vous voyez quelque chose d'anormal revenez me voir.

Pour changer, il pleuvait des cordes. J'ai repris ma voiture, soulagée de ne pas avoir à revenir dans six mois. Au croisement, un type essaie de me doubler par la droite estimant que je pouvais passer, mais une voiture arrivait qu'il n'avait pas vue. Il s'est arrêté net; bien fait! Je lui ai fait un geste de la main pour qu'il comprenne qu'il ne fallait pas aller plus vite que la musique; dans mon rétroviseur j'ai vu qu'il m'en faisait un autre... moins délicat. Tsss! Il m'a talonné pendant un moment puis arrivée à un feu rouge je me suis mise sur la file de gauche et lui à droite, il avait ouvert sa vitre : il m'a fait un grand sourire, il avait une barbichette et des yeux rieurs, à vrai dire une bonne tête. J'ai éclaté de rire en le regardant, ainsi nous nous excusions mutuellement de nos gestes d'énervés. Au feu vert il m'a fait un signe d'au revoir,  j'ai tourné à gauche, il a continué tout droit. Ça m'a mis de bonne humeur, je ne me sentais pas (trop) vieille, il n'y a pas de rapport mais bon, je n'ai vraiment plus l'habitude qu'on me fasse un sourire et encore moins qu'on me regarde, c'est tout de même agréable!


mardi 18 décembre 2012

On avance on avance



"A peine reçues les propositions de la mission Sicard, l'Elysée a annoncé qu'il saisissait le Comité consultatif national d'éthique. Celui-ci doit donner rapidement son avis sur trois points : les directives anticipées écrites par les patients, que la mission veut voir améliorées ; les « conditions strictes pour permettre à un malade conscient et autonome, atteint d'une maladie grave et incurable, d'être accompagné et assisté dans sa volonté de mettre lui-même un terme à sa vie » ; les conditions pour « rendre plus dignes les derniers moments d'un patient dont les traitements ont été interrompus à la suite d'une décision prise à la demande de la personne ou de sa famille ou par les soignants ». Et l'Elysée a fait savoir qu'un projet de loi sera présenté au Parlement en juin 2013."
(Source, Le Nouvel Obs)

On tire un trait sur l'euthanasie mais une fenêtre s'ouvre  (à l'espagnolette, pas prête d'être ouverte en grand)) sur le suicide assisté, en prenant exemple sur ce qui est autorisé en Oregon.

"Le patient doit faire sa demande d’ordonnance létale devant un médecin, à deux reprises, de façon orale, avec au moins quinze jours d’intervalle entre les deux visites. Il doit ensuite faire une demande écrite au même médecin, en présence de deux témoins. Le médecin est autorisé à refuser. Le patient peut alors s’adresser à un autre professionnel pour reformuler sa demande. Si elle est acceptée, un deuxième avis médical est requis.
[...]
Une autre obligation posée par la loi est que le malade doit lui-même s’administrer les substances qui mettront un terme à sa vie. Si toutes les obligations légales de ce protocole ont été remplies, aucune poursuite ne peut être engagée contre les médecins qui auront prescrit les cocktails médicamenteux létaux, ni contre les pharmaciens qui les auront fournis."

On n'est pas sorti de l'auberge! Beaucoup de vent, du blablabla? Attendons juin 2013; je trouve qu'on progresse tout de même, un peu.

La phrase du jour pour finir sur une note gaie, enfin si on veut, dite par Jean-Luc Bideau ça l'était :

"J'ai de l'arthrose et je vous jure que c'est la dernière fois que je me bousille un genou pour vous demander en mariage"
Jean-Luc Bideau à Jeanne Moreau dans Bouquet final.




Un téléfilm gentillet sur une fin de vie assez joyeuse avec des acteurs en pleine forme : Jeanne Moreau, Jean-Pierre Marielle, Claude Rich, Jean-Luc Bideau, Julie Depardieu...

"Ils sont décrépits, chenus, désargentés. Jules, Marie et Jean-Pierre forment un indéfectible trio d'amis, colocataires impécunieux bientôt expulsés. Aussi, quand Jean-Pierre entrevoit, lors d'une rencontre, la possibilité de devenir un grand-père de substitution rémunéré, Marie se résout à louer leurs services d'aînés sur Internet ! Effacés, les loyers impayés : en un tournemain, les retraités se métamorphosent en grands-parents tarifés.
Extravagante et décousue, cette tendre comédie mélancolique réserve des instants de cocasse drôlerie. Jean-Pierre Marielle fait décamper la propriétaire (Noémie Lvovsky, ulcérée comme jamais) à coups de balles de golf et envoie à la figure de Jeanne Moreau : « Je ne vais pas aller crever dans un chenil pour Alzheimer parce que Madame fait des manières ! » Le rythme enlevé des quiproquos distrait. Peut-être manque-t-il à cette élégante digression sur la vieillesse et la solitude un semblant de densité ?" 
Hélène Rochette pour Télérama

dimanche 16 décembre 2012

Journal

Problèmes de connexion à Blogger ce week-end.
Tout semble rétabli.
Samedi vu un excellent film-documentaire sur lequel je reviendrai. Rentrée à pieds sous le vent et des torrents de pluie et de grêle sans pouvoir m'abriter. Horrible.
Cet après-midi, ai assisté en "live" à mon émission favorite du dimanche :
Des Papous dans la tête au théâtre Max Jacob. Un petit moment agréable. Cependant j'avoue avoir autant - sinon plus - de plaisir à les écouter à la radio. Oui, en fait, c'est une certitude. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être que j'ai besoin que ce soit moi qui mette un visage sur les mots comme lorsque je lis un livre, je déteste ensuite voir un film d'un livre que j'ai aimé. Là, je les écoutais, je voyais leur visage, je les regardais bouger, je n'étais plus concentrée sur le texte, je n'imaginais plus les auteurs dont étaient tirées les phrases, je ne cherchais plus les réponses, je ne "jouais" plus avec eux. J'entendais les rires des spectateurs, je n'avais plus cette impression de complicité que je ressens, seule, chez moi, quand je les écoute sur France Culture, à l'heure du déjeuner. Je ne dois pas être "normale".
Vive la solitude... parfois.

 Les "papous" planchent



Théâtre Max Jacob

jeudi 13 décembre 2012

***

Photos du jour




"Les seuls chemins qui valent d'être empruntés sont ceux qui mènent à l'intérieur"

Charles Juliet, La lumière des saisons.

Ne rien savoir. Tout ressentir.

Intuitions

A chaque mot livré,
c'est un peu d'ignorance
qui se révèle
très loin dans la nuit qui nous sert à aimer.

Le savoir n'est en somme
que peu de chose.
Il suffit d'un doute
pour le détruire,
d'un silence pour le remettre en question.

Le savoir agit en bruit de fond
Inlassable, il épuise
- c'est un trop de lumière
qui aveugle et affole.

Ne rien savoir. Tout ressentir.

Comme une flamme, j'ai essayé tous les vents...

David Mazhari

mercredi 12 décembre 2012

Le mystère de la vie se cache derrière le mot "quotidien"


"Chaque fois, ou disons souvent, lorsque après le long parcours dans les entrailles du métro je retrouve la lumière du jour, puis ayant d’un pas énergique traversé le parc pour me rendre à mon atelier, je regagne ma propre lumière ou plutôt mon crépuscule, il vient un moment où je m’enflamme d’un sentiment de joie, de liberté. Je vais à mon travail, autrement dit chez moi, dans le ventre de la baleine, dans la cella. Et ce faisant, je songe, ou cela songe en moi : je vais cueillir mes choses, comme si elles poussaient dans les arbres. A longueur d’année, je chemine ainsi, moi le marcheur et fais ma récolte avec mes yeux. Et tout ce qui tombe dans ma besace se répercute au tréfonds de mon être. Je chemine afin de faire vibrer ma caisse de résonance, de me mettre au diapason. Jusqu’à ce que sautent les poissons. Jusqu’à ce qu’une bille se soit mise à rouler, à glousser et à cogner. Enfin une nouvelle pierre dans mon jeu de construction. Une image, un embryon d’image. Une particule. Un fragment. Une lumière. Une lueur. Tout est là. Suspendu dans les arbres. Dansant dans la lumière. Il me suffit de regarder. Je puis tout reconstituer. Me reconstituer moi-même. Cela tout en marchant."
[...]

"Dans le métro, une famille de touristes au type nordique irrécusable. Sortes de géants, difformes, lourdauds, les parents encore assez jeunes, moins de quarante ans, les fils à l'âge du lycée, tous vêtus de shorts, offrant aux regards leur chair à la blancheur d'asticot, les cuisses de la femme si flasques qu'elles auraient pu servir de modèle pour une étude approfondie de la cellulite. Et pourtant leurs visages respiraient ce genre d'ouverture d'esprit, d'harmonie familiale : on ne pouvait que songer immédiatement aux droits de l'homme, à l'écologie, la responsabilité, la solidarité avec les pays sous-développés, l'égalité et la bonne soupe, une vie de famille idéale, le refus du luxe et de la pollution. N'empêche que leur apparence physique constituait une offense à la vue; pas le moindre maquillage, pas la moindre trace d'élégance. Faudrait-il conclure que ces apprêts étaient à leurs yeux une forme d'ostentation répréhensible? Ces braves gens tenaient-ils à se montrer sous leur aspect naturel, dans une tenue adaptée à l'été, tout artifice complémentaire étant forcément inspiré par le diable? [...] Ces gens sont-ils si peu conscients de leur extérieur et si braqués sur les valeurs intérieures qu'ils sont immunisés à jamais contre le phénomène des apparences? [...] Leurs grands principes leur suffisent-ils? S'agit-il d'une espèce de puritanisme? Est-ce la propreté, le naturel ou ce qu'ils entendent par là qui leur tient lieu de précepte? La femme allemande ne fume pas, la femme allemande ne se maquille pas, disait-on à une certaine époque. [...] Il ne leur viendrait jamais non plus à l'esprit que l'apparence physique est une forme de politesse à l'égard de leur prochain et spécialement des habitants du pays qui les accueille. Nous portons des vêtements pratiques, adaptés au climat, conçus pour les vacances, basta.
Le cas des Américaines et Américains difformes que l'on voit déambuler, engoncés dans leurs jeans et leurs shorts, tels des monstres de foire, est différent. Ils veulent s'empiffrer et en même temps être habillés à la mode. Liberté, Egalité, Fraternité à l'américaine."

Paul Nizon, in L'oeil du coursier précédé de Mes ateliers, traduit de l'allemand par  Jean-Louis de Rambure, éditions Actes Sud, Lettres allemandes, 1994.

"Premièrement, il faut dire que j’aime bien écrire : écrire rapidement, pratiquement, longuement sur tout et rien. Construire une histoire ne m’intéresse pas tellement. Écrire se fait le long des fronts de la vie, c’est-à-dire n’importe comment. Tout cet espace de la pensée, des sensations et des sentiments : c’est ça la vie pour moi. Le mystère de la vie se cache derrière le mot « quotidien ». Là il y a victoire ou défaite, là il y a possibilité de recréation. Je suis un fou de la création. Je ne crois qu’en ça."

Fervente lectrice de cet auteur, il est temps que je me procure le quatrième tome de son Journal paru en 2011 : Les carnets du coursier, Journal 1990-1999. Un écrivain du Je, du Moi, de la Solitude, de la Liberté.

Paul Nizon est né le 19 décembre 1929. Il aura 83 ans dans sept jours.


Paul Nizon, 1990
Crédit photo : Centre Culturel Suisse. Paris


 

lundi 10 décembre 2012

Vivre ou se raconter

Plus le temps d'écrire ici.
"Vivre ou se raconter, il faut choisir" dit Roquentin dans La Nausée (J.P. Sartre).
En ce moment je me sens vivre.
Samedi, écouté Michel Serres invité de Alain Finkielkraut qui a été à deux doigts de se faire traiter de "vieux ronchon" par Michel Serres. Excellent. Jouissif.

Promenade solitaire hier sur un sentier battu par les vents. Exaltation. Sentiment d'une présence.









Photos de Pors Théolen
sis entre la Pointe du Van et la Pointe de Brezellec

"Le poète se bat contre les éléments
tandis que le philosophe doit planer au-dessus de la terre."

jeudi 6 décembre 2012

Time out

Dave Brubeck (1920-2012)

Il meurt (6 décembre 1920) pratiquement le même jour que sa naissance (5 décembre 2012).
* Rectification à 17 heures (0_0):
Il meurt (6 décembre 2012) pratiquement le même jour que sa naissance (5 décembre 1920).
J'imagine que de nombreux hommages vont lui être rendus avec Take Five. Je devais avoir 25 ans (je ne compte plus) quand j'écoutais en boucle cet album, Time out, dans mon petit studio parisien où je vivais mes premières années d'indépendance et de liberté.


L'illustration est de Neil Fujita (1921-2010)


Mon hommage sera avec Blue rondo à la turk et Claude Nougaro qui accompagné de ses musiciens, chante "A bout de souffle", adaptation du "Blue rondo à la turk" de Dave Brubeck (1973).

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mercredi 5 décembre 2012

Après le futile, l'utile


Euthanasie : un bilan de la loi Léonetti dans la première étude d'ampleur sur le sujet
(Source ici) : pubication du 3 décembre 2012. Extraits :

La loi Léonetti peu et mal appliquée

"Cette enquête met surtout en relief les nombreux points de la loi Léonetti qui ne sont pas appliqués. Que se passe-t-il par exemple lorsqu’un patient est incapable de donner son avis sur l’arrêt ou la limitation de son traitement? Normalement, comme le préconise la loi Léonetti, la décision doit être prise en concertation avec d’autres médecins ou avec l’équipe soignante. Ce que nous apprend cette étude est que dans un tel cas, la décision est en fait rarement prise en concertation: elle est discutée avec d’autres médecins que dans 39% des cas et avec l’équipe soignante que dans 27% des cas. "On n’a sans doute pas assez insisté sur la nécessité de prendre les décisions de fin de vie de façon collégiale", commente Lucas Morin, directeur de l’Observatoire de la fin de vie.

Par ailleurs les fameuses “directives anticipées” recommandées par la loi ne sont jamais ou quasiment jamais écrites à l’avance: seuls 2,5% des patients en ont écrit et elles ont été utilisées dans seulement 1,5% des cas. Pourtant, cette pratique est très utile aux médecins, qui déclarent à 72% qu’elles ont été un élément important pour la décision.
[...]
L’urgence ne serait donc pas de légiférer, mais bien ... d’informer..." les médecins en premier lieu, 70% d'entre eux ne connaissent pas la loi Léonetti!!! (ou préfèrent-ils l'ignorer?).

(A suivre...)




Foin de la philosophie...

... sauf de La Philosophie sentimentale. C'est autorisé, de temps en temps.

Je veux danser un slow sur cette musique avant de mourir s'il vous plaît.
Avec un aimé, évidemment.
Rêve toujours idiote!
... et d'être une midinette.
(M'en fiche)
Non mais!


lundi 3 décembre 2012

M° Saint François Xavier : tout le monde descend

Sur mon écran, la fête du jour : Saint François Xavier.

Combien de fois suis-je descendue à cette station de métro quand je vivais à Paris? Eh bien, le nombre de fois où j'allais à La Pagode! Arriver  devant cette bâtisse asiatique (plus chinoise que japonaise) en plein Paris (7e), pénétrer dans son jardin luxuriant (l'est-il toujours?) c'était savoureux avant de s'installer dans la salle japonaise pour une séance de cinéma. Comme au Champo, la sensation curieuse et agréable d'être dans un lieu sacré, intimiste, réservé à des initiés.







C'est pour moi un souvenir des années 70 et il semblerait que ce cinéma se batte toujours pour survivre. Y repenser me donne envie d'aller faire une escapade parisienne pour constater sur place  ce qu'il en est à l'aube du numérique. De plus, on peut aujourd'hui - paraît-il - y prendre un thé avant ou après la séance.


La Pagode : 57 bis rue de Babylone 75007 Paris
Métro : Saint François Xavier

dimanche 2 décembre 2012

L'humour tragique, l'essence de l'amour

Mercredi 28 novembre.

Après-midi à la médiathèque; je n’ai pas réussi cette fois à me passionner pour le Romain Gary que j’avais emprunté : Charge d’âme, pourtant tout ce que j’ai lu de lui m’a enthousiasmé;  la fiction ne me passionne pas. Je n’ai pas non plus été transportée par les Lettres à Essenine de Jim Harrison. J’ai emprunté trois petits ouvrages, des Essais :

- Goethe et Tolstoï de Thomas Mann (150 pages)
- Mes ateliers de Paul Nizon (60 pages)
- De la bêtise de Robert Musil (50 pages)
Lettres choisies de Nietzsche (330 pages + 100 pages de Notes)

Sur place j'ai consulté les magazines littéraires et me suis attardée sur celui ci, numéro de Novembre-Décembre 2012 :

Couverture : Walser au Säntis (Alpes suisses) le 1er juin 1942
© Keystone / Robert Walser-Striftung Bern

Un dossier sur Robert Walser lui est consacré et ne pouvait que m'intéresser. Merveilleux écrivain dont j'ai déjà parlé ici et .



Titre du dossier - Le Shakespeare de la petite prose :

"Il comparait les Alpes suisses aux dentelles des petites culottes de dames, et ses petites proses à des danseuses. De la promenade, il fit un art de vivre en même temps que le modèle de la condition d’une écriture aussi labyrinthique que bouleversante. Traversée de l’œuvre et de la vie du génie singulier que fut Robert Walser (1878-1956)."

A vrai dire, mieux vaut se lancer tout de suite dans la lecture des ouvrages de Walser que dans celle de ce dossier, pour les lecteurs qui n'ont rien lu de cet auteur.

Une publication de sa correspondance vient de paraître : Lettres de 1897 à 1949.



« Dimanche dernier, j'ai fait une ravissante promenade à Laupen, et de manière générale, j'ai déjà fait assez bonne connaissance avec les charmants environs de Berne. Je n'ai pas grand-chose à vous raconter. Qui travaille ne vit pas grand-chose, justement. Si cela vous intéresse, je peux vous annoncer qu'il y a peu, j'ai perdu, tel un petit enfant, une belle incisive en parfait état. Je le déplore, bien sûr, et c'est en brèche-dent que je dois désormais aller mon chemin dans ce monde si beau. Un autre que moi le prendrait peut-être au tragique. »

Lettre à Frieda Mermet, 15 février 1921.

"Au fil des lettres, captivantes même lorsque Walser se contente d'y détailler ses journées, ses promenades, jus­qu'aux menus de ses petits déjeuners, ses tracas ordinaires et ses bonheurs minuscules, se dessine un personnage complexe et passionnant. Un autoportrait de Robert Walser en homme fantasque, spontané, délicat, capricieux, enfantin dans ses enthousiasmes excessifs et ses épanchements sentimentaux, poignant de solitude, mais tout autant ironique, perspicace et lucide [...] "
Lire  l'article de Nathalie Crom, Télérama.

Après lecture du dossier Walser, visite de l'exposition Claude Ponti ("pour les petits et pour les grands!").

Illustration de Claude Ponti. Crédit : Ecole des Loisirs

Je me suis bien amusée à regarder ces images. Petites merveilles qui laissent à penser que je suis encore une enfant. Quelques photos (qualité médiocre, flash dans le verre et, sans flash les couleurs étaient sous exposées) des dessins qui m'ont fait rêver, sourire... ou rire!





(Cliquer sur les images pour agrandir)

 « Mes histoires sont comme des contes, toujours situées dans le merveilleux, elles parlent de la vie intérieure et des émotions de l'enfance, ainsi chaque enfant peut-il mettre ce qu'il veut dans les images : les personnages et les rêves qui sont les siens. »

Jeudi 29, Vendredi 30 novembre.

Golf sous un ciel clément et des températures revigorantes, 8°! Un seul green de fermé.


En soirée jeudi, vu à la télévision :  The reader de Stephen Daldry sorti en 2008. D'après la critique de Jean-Luc Douin dans Le Monde :  à éviter. Je n'ai pas lu le livre de Bernard Schlink, Le liseur dont est tiré le film et, pour ma part j'ai bien aimé. Je comprends aussi le malaise qu'il a suscité, je l'ai ressenti. Il n'empêche, je dis : à voir.

Samedi 1er décembre

Occupations sans intérêt. Bu un chocolat l'après-midi dans un bistrot où je pensais prendre le temps de lire la presse. J'étais coincée entre deux tables, - près du bar où le barman faisait la plonge des tasses et des soucoupes dans un fracas assourdissant et - sous les baffles de la sono qui dispensaient une musique tonitruante! J'ai avalé mon chocolat à toute vitesse et me suis échappée à l'air... libre dans une petite rue déserte où régnait un calme bienfaiteur.
Retour  à la maison en contemplant les nuages dans le ciel et en pensant à Eugène Boudin! Mais oui, pourquoi pas!

Dimanche 2 décembre

Ciel gris et pluvieux. Un temps à faire de la cuisine l'après-midi : éplucher des carottes, les couper en rondelles, couper un oignon, le tout en écoutant Carmen  et, en pensant à Nietzsche qui aimait cette oeuvre de Georges Bizet, dont il disait :

"Quel bien nous font ces après-midi dorées de bonheur ! Si nous contemplons l’horizon, vîmes-nous jamais la mer plus unie ? — Et comme la danse mauresque s’adresse à nous en nous apaisant ! Et comme sa mélancolie lascive enseigne la satisfaction à nos désirs toujours insatisfaits ! — Enfin l’amour, l’amour ramené à la nature ! Non pas l’amour d’une « noble jeune fille » ! Pas de sentimentalité à la Senta ! Mais l’amour comme fatum, comme fatalité, cynique, innocent, cruel, — et voilà justement la nature ! L’amour dont la guerre est le moyen, dont la haine mortelle des sexes est la base ! —
Je ne sais pas de circonstance où l’humour tragique, qui est l’essence de l’amour, s’exprime avec une semblable âpreté, trouve une formulation aussi terrible que dans le dernier cri de Don José, avec lequel l’ouvrage se clôt :

« Oui, c’est moi qui l’ai tuée,
Carmen, ma Carmen adorée ! »"







samedi 1 décembre 2012

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"Un grave défaut qui stérilise la plupart de nos lectures et de nos projets, c'est l'ajournement. Nous remettons toujours le définitif, nous ne vivons qu'au provisoire, nous comptons sur le retour des circonstances ; bref, nous sacrifions le présent à l'avenir. Or le présent seul est réel. La vraie manière de préparer l'avenir est de bien profiter du présent. Aucune heure ne revient. — Diffère, et tu ne feras rien. Le possible d'aujourd'hui est l'impossible de demain."

Henri-Frédéric Amiel