lundi 4 juillet 2011

Violette Leduc 3.

J’ai découvert Violette Leduc avec La Bâtarde dans les années 60/70; je me suis aussitôt passionnée pour son écriture, son audace, sa liberté.

« Quand, au début de 1945, je commençai à lire le manuscrit de Violette Leduc, Ma mère ne m’a jamais donné la main, je fus tout de suite saisie ; un tempérament, un style. Camus accueillit d’emblée L’Asphyxie dans sa collection "Espoir". Genet, Jouhandeau, Sartre saluèrent l’apparition d’un écrivain. Dans les livres qui suivirent, son talent s’affirma. Des critiques exigeants le reconnurent hautement. Le public bouda. Malgré un considérable succès d’estime, Violette Leduc est restée obscure.
« Je suis un désert qui monologue », m’a écrit un jour Violette Leduc. J’ai rencontré dans les déserts des beautés innombrables. Et quiconque nous parle du fond de sa solitude nous parle de nous. L’homme le plus mondain ou le plus militant a ses sous-bois, où personne en s’aventure, pas même lui, mais qui sont là : la nuit de l’enfance, les échecs, les renoncements, le brusque émoi d’un nuage au ciel. Surprendre un paysage, un être tels qu’ils existent en notre absence : rêve impossible que nous avons tous caressé. Si nous lisons La Bâtarde, il se réalise, ou presque. Une femme descend au plus secret de soi, et elle se raconte avec une sincérité intrépide, comme s’il n’y avait personne pour l’écouter.
L’échec du rapport à autrui a abouti à cette forme privilégiée de communication : une œuvre. Je voudrais avoir convaincu le lecteur d’y entrer : il y trouvera plus encore que je ne lui ai promis. »
S.de B.
4è de couverture, La Bâtarde.

Ensuite ses romans n’eurent plus de secret pour moi, je les dévorais : L’Asphyxie, L’Affamée, Ravages, Trésors à prendre. J’étais fascinée par son audace, et encore, je n'avais pas tout lu, celui-ci, Thérèse et Isabelle je ne l'ai pas lu, son éditeur l'avait censuré ; à l’époque où je la découvrais, nombre de sujets qu’elle abordait étaient tabous, certains le restent encore. Quelques-uns de ses ouvrages ont disparu de ma bibliothèque, sans doute au cours de mes déménagements, mais je retrouve ceux-ci, bien jaunis ; peut-être vais-je les relire.


« Je le dis tout net ses livres ne sont pas à mettre entre toutes les mains : il faut que les mains soient pures de tout préjugé et amoureuse-follement- de la littérature, de l'écriture, de la poésie. Ainsi elles s'adressent à nous, à toi, car il y a le plus haut tutoiement chez l'auteur de L'Asphyxie ou de La Bâtarde. Beaucoup, parmi ses contemporains, à commencer par Simone de Beauvoir, Maurice Sachs, Albert Camus, Jean Genet, Jean Cocteau et autres l'ont immédiatement reconnue, ont aimé cette oeuvre d'une liberté extrême. Ne cherchez pas de modèles : Violette Leduc est seule, seule elle est la nouveauté aujourd'hui et demain. »

Aujourd’hui, avec cette Correspondance (empruntée à la médiathèque) – extraits dans les billets précédents - je retrouve cet enthousiasme de ma jeunesse en lisant ses lettres, son fol amour pour Simone de Beauvoir. J’aime les descriptions minutieuses de son quotidien. Sa passion pour Simone de Beauvoir est quasi "mystique", elle l’aime comme une icône, mais aussi charnellement, en restant toujours respectueuse, admirative. "Elle lui inspire une passion fétichiste".

« Violette Leduc aimait les correspondances. Tout ce qui relevait de l'intime l'enchantait. Les Lettres de la religieuse portugaise, celles de Van Gogh à Théo étaient ses livres de chevet. Ils furent ses compagnons et ses modèles. Elle se reconnaissait en eux. "Je le lis et je me mets à le porter tout vivant dans ma chair, écrit-elle de Van Gogh, je ne connais pas de plus forte résurrection que la sienne par l'écriture."
Violette Leduc fut elle-même une épistolière infatigable, voire obsessionnelle. Comment ne pas céder au vertige de l'épanchement, du monologue ? Cette encre-là lui était vitale : "Je ne résiste pas au besoin de me confier." D'ailleurs, dans son oeuvre, elle évoque sa correspondance, l'analyse, y fait allusion à plusieurs reprises. Qu'elles soient d'amitié, d'admiration, d'amour ou de haine, de quinze pages ou d'une ligne, adressées à une figure illustre ou anonyme, les lettres de Violette Leduc portent toutes sa griffe. Au ton, on reconnaît d’emblée l’écrivain. Elles sont à l’origine même de sa vocation littéraire. Maurice Sachs, qui fut son Pygmalion, lui avait dit un jour : "Vous m’avez écrit. Vous devriez écrire".
Bien qu'elle s'en défende, le geste épistolaire est, pour Violette Leduc, un moyen d'accéder à la fiction, à une forme particulière de résurrection. L'écriture privée et libre de la lettre ne s'embarrasse pas des mêmes contraintes que le texte publié. Il n'y a pas de censure, pas d'interdits, pas de bienséance. Comme un journal qu'on destine à soi, la lettre de Violette Leduc peut tout dire. Ou presque. Sans ménagement, sans limite, sans gêne. C'est au destinataire de suivre, à son corps défendant. Car dans ses lettres, elle confie ce qu’elle n’ose pas avouer ou imposer de vive voix, "parce qu’une lettre que l’on reçoit est lue en quelques minutes et n’importune pas comme une présence". Même lorsque la sincérité de l’appel, l’authenticité émouvante du ton sont crédibles, c’est encore le « mensonge » littéraire qui hante l’épistolière. »
Carlo Jansiti.
Lettres choisies, établies, annotées et préfacées par Carlo Jansiti.
Carlo Jansiti, journaliste et écrivain, lut Violette Leduc en italien. par passion pour l'oeuvre, il apprit le français, puis s'installa en France. Il est l'auteur d'une biographie consacrée à Violette Leduc (Grasset, 1999), de plusieurs études ainsi que de préfaces et rééditions parues en france comme en Italie. Grâce à ses archives, il a créé le Fonds Violette Leduc à l'Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine.

4è de couverture, Correspondance 1945 – 1972.

J’apprends qu’un projet de film sur Violette Leduc est en cours ; elle sera incarnée par Emmanuelle Devos. J’aime beaucoup Emmanuelle Devos mais je n’irai pas voir ce film. Comme pour Sagan, Beauvoir, je veux garder intacte Violette Leduc, telle que j’ai pu la « créer » à travers son écriture. Les biopics n’ont d’intérêt que pour les non-lecteurs.
Et, par le plus grand des hasards, alors que je suis plongée depuis quelques jours donc dans sa littérature, j’entendais hier midi parler d’elle dans Des Papous dans la tête. Dans le diagnostic littéraire "à l’aveugle", les chroniqueurs devaient retrouver l’auteur d’un texte et, deux d’entre eux ont pensé qu’il pouvait s’agir de Violette Leduc. En fait il s’agissait d’un texte de Georges Bataille. Il est possible que Violette Leduc ait été influencée par Bataille, qu'elle n'a pourtant pas ménagé : "Ce genre d’intellectuel me donne la nausée. C’est impuissant, prétentieux, ce faux mélange de sperme et de matière grise. […] Ce sont des trucs » (janvier 1950)."

« Violette Leduc a fait de sa vie la matière principale de ses livres. Elle laisse une œuvre exceptionnelle qui a marqué l'histoire littéraire du XXe siècle. »

dimanche 3 juillet 2011

Violette Leduc 2. "Une descente de soleil "pétrifiée" par Van Gogh"



A SIMONE DE BEAUVOIR(1)

[Paris.] Vendredi matin [octobre1945]

Il y a huit jours, devant vos cahiers, devant monsieur Sartre, devant vos forces intellectuelles, vos ardeurs créatrices, je n’ai pas osé vous le dire : j’ai acheté les hebdomadaires. Votre pièce(2) a eu une fameuse critique (j’ai lu aussi les réclamations pour la Comédie française). J’ai été soulagée pour vous. Hier, dans les Nouvelles, on parlait de vous pour le Goncourt… Quand je vois votre nom partout, je crois que je rêve.
Je pense que mon journal-suite(3) vous a déplu. J’avais montré les treize premières pages à Nathalie(4). Je lui ai dit tout. Nous parlons de vous deux continuellement. Mais ce journal, je peux le détruire devant vous car je dois me punir : au début de l’Evénement(5), je l’ai souillé. Je l’ai dit à Nathalie, je l’ai dit à Alice. J’ai montré d’abord le journal à Nathalie… Je ne vois plus Alice mais j’ai invité Colette Audry avec Nathalie pour demain soir et chez moi. Ce sont des trahisons. Vous avez senti tout ça et vous m’avez rejetée de l’amitié et je vous comprends. De mois en mois, je perds mes forces, mon assurance et vous détestez les faibles, les chiens battus.
[…] Vous m’aviez encouragée et je ne travaille pas. Je pleure partout. Je crois que vous me méprisez et ça me paralyse. Je continue les petits voyages(6) comme une automate. Que faut-il faire ? Parlez-moi durement. Conseillez-moi. J’obéirai. Je vous demande pardon pour la gaucherie de cette lettre mais je n’arrive plus jusqu’aux mots. Je vous serre la main de tout mon cœur.

Violette Leduc

1. En février 1945, V. Leduc est présentée à S. de Beauvoir qui accepte de lire le manuscrit de L’Asphyxie. D’emblée Beauvoir reconnaît son talent. Dès lors elle suivra de très près son travail en la soutenant jusqu’à la fin […]
2. Les Bouches inutiles.
3. Il s’agit de L’Affamée, où V. Leduc transpose, sans la moindre réserve, sa passion pour S. de Beauvoir, nommée « elle » tout au long de l’œuvre. Le livre paraîtra aux Editions Gallimard en novembre 1947.
4. Sarraute. Rencontrée au printemps 1945, ainsi que Colette Audry, lors d’un déjeuner organisé par S. de Beauvoir.
5. V. Leduc nommera ainsi, dans La Folie en tête, sa première rencontre avec S. de Beauvoir (en février 1945).
6. V. Leduc se ravitaillait en Normandie, dans le village d'Anceins, près de Laigle, et revendait les produits au marché noir.


[Villefranche] Samedi 20 août 1949.

Chère Simone de Beauvoir,
Sept heures du matin. Ma fenêtre n’a pas été refermée depuis que j’occupe la chambre. Je suis à Villefranche, en pension dans un café-restaurant chic. L’eau est à mes pieds avec les barques et les pêcheurs qui proposent des promenades en mer. Le soir, le port ressemble à feu la rue de Lappe. Je dîne dehors et je regarde les passants, les dîneurs. Je me couche à neuf heures et demie. Je dors bien sans somnifère et déjà, je ne comprends plus qu’on puisse vivre rue Paul-Bert*. C’est agréable de se regarder dans la glace quand on a bonne mine. Mes moments préférés ici sont sept heures du matin et le crépuscule pour la lumière, l’absence de soleil, sept heures du matin pour les pêcheurs qui ont reconquis leur port, qui voilent la chaussée avec leurs filets marron, roussâtres. Je ne me promène pas, la campagne ne m’attire pas, mais cela viendra. Il y a beaucoup de trains ici qui longent la mer. C’est actif, viril. Je les vois dans l’œil de Van Gogh. Pendant mon voyage, après Arles, j’ai vu une descente de soleil avec les cercles de hachures et je me disais que je n’aurais pas observé les hachures si Van Gogh n’avait pétrifié sa vision pour nous. J’ai contemplé hier des yachts, j’étais même fascinée par cette richesse. Il y en avait un très grand, très ancien, avec sur le pont de petites filles de quatre ou cinq ans très 1830. L’équipage a installé la passerelle, a mis un tapis neutre dessus, les propriétaires sont venus et ont mis pied à terre. La femme avait le visage de Ludmilla Pitoëff il y a vingt ans. Sa politesse était exquise. J’ai vu le même jour l’arrivée d’un paquebot hollandais avec six cents passagers qu’on a fourgués dans des autocars pour Cannes, etc. Le paquebot immobile me plaisait autant que les immeubles de Paris la nuit. J’ai apporté mon cahier mais je ne travaille pas. Je me consacre à l’oxygène. J’oubliais ceci : Alice Cerf avait dit à l’amie de Corniglion-Molinier que j’étais à Villefranche. Elle est à Beaulieu. Elle est venue ici au café pour me voir et m’a emmenée en auto au cap Ferrat. Il y a là un grand hôtel luxueux 1900. Je voyais Proust en vacances dedans. Je le répète : vous êtes dans mon corps, dans mon esprit, dans mon cœur tous les jours. Je vous aime. Je vous écrirai.

Violette Leduc
* Son modeste deux-pièces de Paris (XIè arrondissement).


Mercredi trois heures de l’après-midi [Paris, {fin novembre} 1949]

Chère Simone de Beauvoir,
Quelle bonne soirée… sans arrière-pensée, sans doute de ma part. Comme je vous aime dans la pureté avec l’espoir de vous aimer toujours ainsi et celui de vous dire dans mes lettres que je m’égare parfois. Je n’ai pas dormi une minute mais je revivais avec confiance les heures avec vous. Quels beaux encouragements vous m’avez donnés. Remerciez Sartre de ma part. Comme sa dédicace* résonne juste. Son écriture est lyrique, surtout sa signature. Je suis heureuse aujourd’hui. Ce que j’ai me suffit. A midi, dans ma pièce vide j’ai valsé au son d’une valse musette à la radio. Dans mon tourbillon de solitaire, c’était vous que j’entraînais, que j’entraînais dans ma gaîté. J’attends que la soirée d’hier refroidisse pour me remettre au travail, vous donner tous les mots que j’écris.
Je suis fière de vous aimer ainsi.

Violette Leduc
* Les chemins de la liberté, tome III : La Mort dans l’âme, Gallimard, 1949 : « A Violette Leduc pour qui Simone de Beauvoir m’a donné tant de sympathie et L’Affamée tant d’estime. »


Lundi 9 juin [1952]

Chère Simone de Beauvoir,
Dix heures du soir. Je suis couchée, ma fenêtre est ouverte et le ciel bleu encore aimé du jour avance en avant comme si c’était la mer. La musique m’a fait beaucoup pleurer aujourd’hui (Orphée de Gluck, concerto de Vivaldi pour deux violons et cet Adagio d’Albinoni pour violon et orgue dont je ne me lasse pas). Êtes-vous à Florence ? Un oiseau aventurier passe devant le ciel pendant que je vous écris, un oiseau unique, très retardataire.
J’ai revu hier le petit Venise avec Madeleine. Quelle belle campagne à demi sauvage, aux vergers abandonnés. On sème dans le champ mais on laisse la mauvaise herbe étrangler le plant. Quelle solitude.
Tous les troènes étaient en fleurs, jusque dans les rosiers sauvages. Je me souvenais du fou d’Ars. J’avais peur. Madeleine m’a rassurée.
Jean Genet m’avait invitée à déjeuner chez lui à Montmartre. Je l’ai revu samedi. Il a été charmant, absolument charmant comme dirait une très vieille dame. J’ai admiré son teint, son complet, son installation, ses chaussures de luxe, les beaux lys qu’une dame lui avait offerts. J’ai vu sur le mur la photographie de Jean Decarnin. Quelle énergie, quelle résolution dans la beauté de ce garçon. Je lui aurais volé volontiers la photographie de Lorca. Je vous raconterai tout cela quand je vous reverrai. Genet avait des yeux heureux. J’étais bien contente pour lui.
J’ai vu le film Jeux interdits* et Mademoiselle Julie** dans mon quartier. Je vous en parlerai. Le premier m’a bouleversée. Le jeu de la petite fille est extraordinaire. Traduire ainsi la détresse c’est de la divination. Je vous conseille de le voir. Mlle Julie m’a déçue sauf quelques passages saisissants dont je vous parlerai aussi (le cabinet luxueux dans le jardin, le petit garçon maculé d’excréments, etc.)
Oui, c’est très ennuyeux Les Mémoires d’Hadrien. Quelle fausse grandeur dans les phrases. Souvent des notations justes mais moins profondes qu’elles semblaient dès qu’on s’y arrête. Comme un long ronron rhétorique. J’ose vous le dire : elle écrit moins bien que moi quand elle parle du sommeil et des dormeurs. C’est un gros travail inutile en tant que littérature.
[…]
On m’avait envoyé une place pour la générale de La Parade d’Adamov (je ne sais pas qui l’avait envoyée). Quelle pauvreté d’impuissant. J’ai aperçu Jacques Prévert. Quel vieux monsieur gras et éteint. Est-ce l’effet de sa chute. J’ai revu aussi Clara Malraux minable, peu entourée. C’était pitoyable. J’ai quitté la salle au début de la deuxième pièce (« Service des Pompes ») et me suis engouffrée avec soulagement dans le métro du retour. C’est cela le théâtre d’avant-garde ? Il me semblait que je sortais de l’enfer de la nullité.
A demain chère Simone de Beauvoir. Je vous aime et je pense à vous.

Violette Leduc
* De René Clément.
** Film suédois d’Alf Sjöberg.

Violette Leduc, in Correspondance 1945 - 1972, éditions Gallimard, collection Les Cahiers de la nrf, 2007.

samedi 2 juillet 2011

Violette Leduc 1. "L'Algérie dans mon lit, la Savoie à ma porte"

"Les montagnes de pierre poudrées légèrement de neige,
les sapins en bronze"
Morzine

A JACQUES GUERIN

[Morzine,] mercredi neuf heures du matin [janvier 1950]

Cher Jacques,
Ma première nuit à Morzine a été magnifique malgré un rêve tumultueux pendant mon sommeil, une dispute avec vous dont je n’aurais pas triomphé à quatre heures du matin dans mon lit de Paris car cette dispute m’avait éveillée et m’avait coupé le souffle. Je vous écris au lit, dans ma chambre au-dessus du salon de coiffure de mademoiselle Marie Baud. J’ai un édredon gonflant, une bouillotte, du chauffage central enfin j’ai l’Algérie dans mon lit et la Savoie à ma porte. Tiens, des grelots à l’instant même… Les plafonds de bois roux me plaisent beaucoup. Ils suggèrent les jambons fumés des campagnes. Comme j’aime l’industrie du bois, de ce bois qui n’est pas encore façonné, mais découpé en longues planches jaune tendre, tassées, rangées les unes sur les autres comme des feuilles de cahier. Je vois rue Paul-Bert le déchargement de ce qui a été coupé ici. Encore des grelots d’opérette… A force de voir ce bois blanc, je m’étais mise à penser à mon cercueil de sapin avec une indifférence réconfortante pendant que nous roulions en automobile.
Jean vous a téléphoné à Nantua. Comme je l’enviais. Je n’ose pas vous parler des montagnes tellement je les aime. Ce sont des créations de Dieu. J’en suis convaincue. Je pense souvent au paysage de montagnes entre Thonon et Morzine. Je préfère l’immensité en hauteur à l’immensité en surface qui est celle de la mer. Quelle nature stoïque, virile. Je l’aime comme j’aime les êtres froids, réservés. La nuit dernière je m’éveillais, je me sentais protégée par leur puissance, leur solitude, leur silence. Comme je suis loin des clapotis nocturnes autour des barques de Villefranche… C’est toujours la même histoire : ce qui est inhumain soulage. J’ai admiré surtout les montagnes de pierre poudrées légèrement de neige, les sapins en bronze. On a devant les yeux de grands paysages vert de gris entièrement sculptés. J’ai vu dans une rivière un bloc de pierre rond sur lequel avait poussé des branches. Il ressemblait à votre île en plus puissant, en plus simple. Il en avait l’élégance. La nature entre Thonon et Morzine m’a bouleversée. Je pourrais vivre ici des semaines sans mettre le nez dehors tellement ce souvenir est fort. […] Je vous écrirai bientôt. Je vous embrasse très affectueusement.

Violette


Au seuil de l'éternité, Vincent Van Gogh

[Montjean.] Vendredi 21 juillet 1950

Cher Jacques,
Je suis arrivée lundi à Montjean. J'ai d'abord été très déçue par le bourg qui n'est ni  la campagne ni la ville et dont les maisons sont pauvres et laides. Je couche chez l'habitant c'est un vieux ménage délabré (genre Le Vieillard au seuil de l'éternité de Van Gogh).
Ma chambre est grande, avec deux Christ en ivoire d'une maigreur imbattable. J'ai une maison devant ma fenêtre, moins de ciel que devant ma fenêtre de Paris mais je suis neuf heures dehors. Je me lève à huit heures, je sors à neuf, je marche pendant deux ou trois kilomètres puis je travaille une heure et demie ou deux, le dos appuyé contre un tas de foin, dans les prés qui bordent la Loire. Le roucoulement funèbre de la tourterelle accompagne souvent mon travail. Le parfum de votre huile à brunir - qui me rappelle l'odeur du caramel de ma grand-mère - attire les abeilles et les guêpes. je m'habitue aux petites araignées qui voyagent sur mes jambes, sur mes bras. A midi, je range mes outils, je reviens au bourg et je me baigne un quart d'heure dans la Loire. Je traverse un pont d'une grande beauté (j'ai compté mes pas dessus : sept cents). Ensuite c'est le déjeuner dans une salle commune où il y a beaucoup de petits enfants parisiens, des ouvriers de chez Citroën avec leur femme. Ces "congés payés" m'agaçaient au début. Maintenant je les aime bien. je suis seule à une petite table, je ne parle à personne. Je lis Le Figaro, étendue sur mon lit, je suis avec minutie la guerre de Corée. A trois heures, je repars dans les campagnes, je re-travaille contre une meule de foin, je lis, je marche, je reviens, je dîne, puis j'admire le paysage du soir : la Loire, les sables devenus roses, une île de verdures qui me fait penser au petit Trianon. Quel fleuve aristocratique, quel fleuve de luxe. Je me couche à neuf heures et demie. Je n'ai pas déballé le poste. Un air de musique ferait chanceler ces déshérités. Je manque de lectures. Pouvez-vous m'envoyer quelques livres à votre choix? Je vous les rendrai à mon retour. Pouvez-vous y joindre un flacon d'huile à brunir (pour me protéger. Je suis déjà une tomate). Pouvez-vous enfin me faire acheter des plumes au modèle ci-joint. C'est la marque Blanzy Poure (n° 723 mais je n'en suis pas sûre). Mais j'abuse peut-être. Merci d'avance pour ce que vous ferez. Je vous ai décrit avec minutie l'emploi du temps qui sera celui de mes vacances.
J'envisage pour janvier-février, si les événements mondiaux le permettent, si je ne pars pas avec Jean(Boy), un séjour dans le Midi soit dans un hôtel modeste, soit dans une chambre-cuisine. Maintenant parlez-moi de vous en m'écrivant. Je ne suis pas gâtée en courrier.
Je vous embrasse très affectueusement, je veux dire trois fois. Embrassez Jean, votre maman pour moi.

Violette

Violette Leduc, in Correspondance 1945 – 1972, Gallimard 2007.

mercredi 29 juin 2011

Montagne


"Depuis Rousseau, suivi par les romantiques, on a une vision spirituelle de la montagne. Elle élève l’âme. Plus l’altitude augmente, plus les pensées se dématérialisent."
Lire la suite ici et .

Journal : escapade. Le retour!

Jeudi 2 juin 2011. Ascension.

Réveil à 7 heures après une nuit d’un sommeil de plomb ! Je descends tout de suite prendre mon petit déj. ! Personne à cette heure dans la salle, il est trop tôt pour un jour férié...


De retour dans ma chambre un dernier regard rapide sur le lac qui s’est calmé, sur Lausanne… la vue est bien dégagée. Me revient une fois encore un texte lu à la médiathèque, sur la rive d’Evian vue de la Suisse :

« C’est cette autre rive du lac, et elle est juste en face de nous, mais on ne peut dire qu’elle soit fixe. Cette rive est une rive mobile, et tantôt elle est toute proche, tantôt éloignée de nous. C’est une rive mal attachée et à une corde trop longue, de sorte qu’elle se déplace sans cesse, venant en avant, allant en arrière, par des avancements, des retirements continuels, - parce qu’elle s’ennuie peut-être, alors elle se met en route pour venir nous faire visite, puis tout à coup la fierté ou la timidité la retient en chemin.
Elle montre des fois jusqu’à ses toits et aux façades de ses maisons, ses moindres coins de prés, ses plus petits champs, ses routes, ses sentiers, ses châtaigniers comme des boules, c’est quand elle est poussée vers nous ; - certaines autres fois elle n’apparaît plus que toute refusée, se repliant à elle-même et dans le fond de la distance dont elle prend les vêtements, se voilant d’un voile bleu.
C’est selon son humeur, c’est selon le temps qu’il va faire (quand elle s’éloigne, c’est le beau temps ; quand elle se rapproche, c’est le mauvais) ; - c’est selon son humeur, selon qu’elle est triste ou non, qu’elle est sauvage ce jour-là ou qu’elle se sente au contraire, comme il arrive, certaines autres fois, le cœur apprivoisé… »

Extrait de Fragment du lac (rebaptisé La Traversée)
C.F. Ramuz, in Salutation paysanne, éditions Grasset, 1929.

Je quitte l’hôtel à 8 h 20, je me paume un peu en sortant d’Evian pour retrouver l’autoroute, je compte m’arrêter vers Paris pour passer la nuit mais il est 13 h 15 lorsque j’approche de la capitale, je trouve qu’il est trop tôt pour m’arrêter, je poursuis ma route, Chartres, Le Mans, allez je vais jusqu’à Rennes. Je suis crevée, je ne vois plus clair, il est 19 h 15. J’appelle mon frère, c’est ma belle-sœur qui décroche ; je leur dis que je suis sur la route et à une heure et demie de chez eux ; ils m’attendront… je suis folle d’avoir fait tant de kilomètres d’une seule traite ; 1050 kilomètres, seule, alors que je m’étais imposée de n’en faire que 800 ; je sais que ce n’est pas sérieux, je ne le ferai plus. J’arrive épuisée chez eux à 20 h 50 !!!! 12 heures que je suis sur la route. J’ai le vertige mais pas question de m’apitoyer en voyant mon frère, le visage creusé, d’une autre fatigue que la mienne. J’ai envie de le prendre dans mes bras, mais dans la famille on n’aime pas les élans trop expansifs, on a sa pudeur. Je l’embrasse, je le regarde dans les yeux, il a l’air content de me voir. Ma belle-sœur m’a préparé un encas très rafraîchissant, ils ont déjà dîné, c’est vrai, il est tard.
Cette étape n’était prévue que le lendemain, rapidement, le temps de prendre un café. Je leur offre de la confiture de cassis artisanale achetée à Chamonix et à ma belle-sœur, qui est une grande lectrice de romans, j’offre (ce n'était pas prévu) les deux livres achetés pour l’amie de Lausanne que je n’ai pu rencontrer. Tout est bien qui finit bien. Je garderai pour moi le livre que j’avais acheté pour mon ami Suisse, déniché chez un bouquiniste, édition épuisée, l’ouvrage est beau avec des photos sur l’art du thé en Chine. Je n'ai pas pu le voir, il eut fallu que je reste une journée de plus et l'hôtel était complet. Je n’offre toujours que des livres que j’aimerais garder mais là c’est avec nostalgie que je le feuilletterai. J'inventerai une jolie histoire en me disant que c'est lui qui me l'a offert.





Je passe la matinée avec eux. Nous regardons mes photos sur l’ordinateur, mon frère connaît Chamonix, il en garde un souvenir merveilleux, ravivé par mes photos.
Je les quitte après le déjeuner.

Plus que une heure et quart de route. Youpi !!!!

Z’étaient chouettes mes vacances !

Fin.

mardi 28 juin 2011

Journal : escapade (suite)

Mercredi 1er juin 2011.

Ma nuit fut au rythme des mouvements du lac, agitée.
Réveil tôt donc sur un ciel gris et un lac de plus en plus furieux ! Bigre, impossible d’envisager de prendre le bateau pour me rendre à Lausanne, j’ai le mal de mer.
J’appelle mon amie-blogueuse et laisse un message sur son répondeur. Elle doit travailler ce matin.
C’est mon dernier jour à Evian, je ne vais tout de même pas rester toute la journée à l’hôtel !
Bon, réfléchissons. Je peux éventuellement aller à Lausanne en voiture, une heure et quart de route me dit l’hôtelier. Demain je reprends la route et j’ai l’intention de faire 800 kilomètres dans la journée ; il faut peut-être que je n’en fasse pas trop aujourd’hui.
Après un bon petit déj. puis un café serré en fin de matinée en lisant la presse régionale (Le Dauphiné Libéré), il est déjà midi et je n’ai pas eu de réponse de l’amie Lausannoise. Je la rappelle et laisse un nouveau message. Je me décide à aller jusqu’à Montreux et de là peut-être jusqu’à Martigny pour voir une expo à la Fondation Gianadda.
C’est vraiment fou, vingt cinq ans plus tard, évidemment rien n’a changé le long du lac et j’ai l’impression d’avoir fait cette route la veille jusqu’à Saint Gingolph. A la frontière je ralentis, j’ouvre ma fenêtre, les douaniers me saluent en me faisant signe de passer.
J’arrive à Montreux, là pour le coup j’ai l’impression que la circulation est plus compliquée, beaucoup de voitures, je voudrais me garer, mais où et, de plus je n’ai pas de monnaie suisse pour payer les parcmètres. Je trouve une place, sauvée, c’est gratuit jusqu’à 14 heures.
Promenade le long du lac carrément calme ici ; étonnant. Je suis sur la Riviera suisse ! Le ciel lui est à peu près celui d’Evian.





Mon amie m’appelle. Je lui redis ce que contenait mon message : c’était la tempête à Evian et j’ai craint le mal de mer. Je suis à Montreux, ne voulez-vous pas venir jusqu’ici en voiture ? Pas de voiture et pas le temps de prendre le train ce que je comprends. Moi j’ai la flegme de pousser jusqu’à Lausanne et puis, d’après son emploi du temps, nous n’aurions le temps de nous voir que cinq minutes. Dommage, j’y pensais beaucoup à cette rencontre, c’est la faute au temps dans tous les sens du terme. Bye bye, à bientôt sur la Toile. Elle a une jolie voix et un accent charmant, pas suisse du tout :)

Je prends mes dernières photos, plus de batterie sur mon appareil !






Plénitude 1985 de André Ramseyer – 1914

Cette sculpture me fait penser à celles de Bernar Venet qui expose ses spirales d’acier à Versailles en ce moment. Après Koons et Murakami, Versailles (Jean-Jacques Aillagon) poursuit cette démarche d’exposer des œuvres contemporaines mettant en opposition une architecture moderne avec le classicisme du Château de Versailles, ce qui est encore sujet à polémiques!


Les courbes de mes sculptures contrasteront avec la géométrie angulaire des jardins tandis qu’elles accompagneront les contours circulaires du bassin d’Apollon et du Grand Canal. 
Bernar Venet.

On le sait, j’aime que l’architecture classique de Versailles soit bousculée par des œuvres abstraites ou loufoques. Je suis pour à cent pour cent!

Je n’ai pas envie de déjeuner à Montreux, je grignote deux galettes bretonnes dans ma voiture et je décide d’aller à Vevey. Je me souviens de cette route avec toi mon aimé ; nous nous régalions de ce paysage où nous apercevions des champs de vignes à perte de vue. Je passe devant le château de Chillon, que j’ai déjà visité. Quand je suis sur cette route, je pense toujours à Charlie Chaplin, enterré près de Vevey ; bientôt un musée lui sera consacré. En attendant on peut parcourir le livre numérique (photos somptueuses) qui donne un bel aperçu de ce que sera ce musée. Une bonne occasion de revenir en Suisse en 2013 et… peut-être avant, je l’espère.

Crédit photo : Bercar pour Google Earth

J’arrive à Vevey,

Crédit photo : Cardega pour Google Earth

je reste au bord du lac, pas envie de faire un repas mais juste prendre un encas. Le hasard est parfois bienheureux, je découvre un restaurant qui s’appelle Le Littéraire ! Je m’assois sur la terrasse, sans soleil, mais il ne pleut pas et il fait bon. Dommage que je n’aie plus de batterie pour prendre des photos. J’avoue que la spécialité du chef m’aurait bien tentée :

Pomme de terre littéraire. 19,00
Grosse pomme de terre farcie au jambon, fromage, cornichons
et sauce yogourt servie avec une salade de saison

mais je ne sais pas convertir les francs suisses en euros. Là, je me demande si ça ne fait pas cher la patate ! Hum ! Je me renseigne, ils prennent les euros en espèces, mais je vais me contenter d’un feuilleté tomates-mozarella avec un thé.

Je pense soudain que je ne dois pas être si loin de l’endroit où habite un autre ami-blogueur, à vrai dire je n’en sais rien ; j’aurais peut-être dû solliciter une rencontre ? Je crois qu’il m’aurait intimidée mais nous aurions eu un sujet pour combler les silences, le golf ! On se laisse aller à écrire des commentaires en toute liberté mais est-on vraiment à l’aise lorsque l’on concrétise le virtuel ?

Mon encas arrive, l’endroit est agréable, manque un petit sourire de la serveuse. Je ne m’attarde pas, finalement je n’étais si loin de Lausanne. Je m’arrête dans une boutique en voyant des couteaux suisses en vitrine ; c’est du chocolat, miam, j’en achète un.



J'ai vraiment envie de revenir à Vevey et d'y passer plus de temps que celui d'un déjeuner sur le pouce.
Je repars vers Martigny, il n’est que 14 h 30, cela me laisse le temps d’arriver tranquillement et de voir la très belle exposition de Renoir à Szafran. Evidemment, une promenade dans le parc de la Fondation s’impose et, je m’attarde sur une sculpture de Jean Arp,

Jean Arp, Roue oriflamme

encore des cercles en acier et, surprise, Bernar Venet est aussi présent. Dommage que je ne puisse prendre de photos, fichue batterie, car le parc offre une belle vue sur les montagnes. Je me dis que je reviendrai l’année prochaine, sous un ciel moins gris, il faut y passer la journée pour tout voir : le musée gallo-romain, le musée de l’automobile etc. Il est temps de rentrer.

Le lac est toujours agité à Evian.
Mes vacances sont finies. Je vais rentrer la tête pleine d’images, de sons, de lumières, de souvenirs ; j’étais partie un peu angoissée à Chamonix, Evian n’était pas programmé, et tout fut magique.
Je recharge quelques minutes la batterie de mon appareil de photo.
Je filme une dernière fois le lac de ma chambre.



"Il pleut
Sur le jardin, sur le rivage
Et si j'ai de l'eau dans les yeux
C'est qu'il me pleut
Sur le visage."


(A suivre)


samedi 25 juin 2011

Journal : escapade (suite)

Mardi 31 mai 2011.

Réveil matinal ; j’espère voir le soleil en ouvrant les volets mais c’est sous un ciel gris que je découvre le lac ce matin. Le vent s’est un peu apaisé mais il pleut, une bruine qui doit bien mouiller. Flûte, je ne suis là que pour deux jours encore, quel dommage; c’est la semaine de l’Ascension et l’hôtel est complet à partir de jeudi, je ne peux donc prolonger. Le wi-fi sensé fonctionner et être gratuit ne marche pas. Je décide d’aller ce matin à l’Office du Tourisme pour voir s’il y a une expo intéressante en ce moment. Pas de chance, celle-ci au Palais Lumière : Splendeurs des collections du prince de Liechtenstein, Brueghel, Rubens, Rembrandt... démarre samedi. Sinon, j’ai noté un numéro de téléphone pour aller faire une balade d’une heure en bateau en fin d’après-midi si le temps le permet : rendez-vous au ponton du Casino à 17 heures.

Je me dirige alors vers la médiathèque qui se trouve derrière le Palais Lumière pour me connecter sur Internet et faire quelques recherches. J’en profite pour envoyer un mail à une amie (virtuelle) blogueuse qui vit à Lausanne pour essayer d’organiser une rencontre. Je lui donne mon numéro de téléphone. Rendez-vous est pris pour le lendemain à l’arrivée du bateau à Ouchy ; j’espère que le beau temps sera revenu. Cette jeune femme aime la littérature et les arts en général, nous devrions avoir des choses à nous dire.

Il est temps que j’aille déjeuner, je n’ai pas très faim, le petit déjeuner était copieux à l’hôtel, je me balade un peu sous la pluie en me disant que j’ai eu de la chance d’avoir un temps estival à Chamonix et une belle journée hier. Et puis la pluie il en fallait, tout le monde l’attendait impatiemment après ces mois de sécheresse ; j’espère qu’il pleut en Bretagne car mes plantes doivent souffrir.
Les photos n’ont plus la belle lumière d’hier, la Dent d’Oche est recouverte de nuages, la vue est complètement bouchée de tous côtés.




Je déniche une crêperie, ça ira très bien puisque ce soir je vais dîner copieusement à l’hôtel. Heureuse trouvaille, les propriétaires sont de vrais Bretons de l’île de Bréhat et c’est la première fois que je mange d’aussi bonnes crêpes en dehors de la Bretagne; je ne manque pas de le leur dire.

Le temps se dégrade vraiment, j’avais envie d’aller à Martigny mais rouler sous la pluie ne m’encourage pas. Je reste à Evian. Je me mets à la recherche d’une librairie, une vraie; je me renseigne, sans succès. Puis j’en déniche enfin une. Je me demande ce que je pourrais offrir à l’amie blogueuse, qu’elle n’aurait pas lu ! Pas évident, je sais qu’elle aime les romans. Je tombe sur La Ballade de l’impossible de Murakami que je suis en train de lire et je trouve que c’est un très beau roman. Il date déjà et peut-être ne l’a-t-elle pas lu. Je le prends. Puis ce titre de Nancy Huston m’attire : Les variations Goldberg ; c’est le premier roman de l’auteur publié en 1981. Je lis la 4è de couv. qui me donne envie de le lire :

" Si tu invitais trente personnes chez toi, des êtres que tu as aimés et que tu aimes, pour t'écouter jouer au clavecin, pendant une heure et demie, " Les Variations Goldberg " de Bach, et si ce concert se déroulait comme un songe d'une nuit d'été, c'est-à-dire si toi, Liliane, tu parvenais à faire vibrer ces trente personnes comme autant de Variations, chacune à un diapason différent - (il te faudrait pour cela osciller entre le souvenir et la spéculation ; il te faudrait surtout maîtriser tes peurs) - peut-être alors tous tes fragments de musiques s'animeraient-ils enfin dans une même coulée, et cela s'appellerait " Les Variations Goldberg, romance ".

Je le prends. Hop, paquet cadeau! Deux paquets me demande la libraire ? Non les deux dans le même !

Finalement le temps passe vite, j’ai passé presque une heure dans cette librairie. Le temps ne me permet pas d'aller faire cette promenade en bateau comme je l'espérais. Je retourne à l’hôtel prendre un thé dans le salon cosy et, bien installée dans un vieux fauteuil club, je termine La Ballade de l’impossible. Je suis pensive, un peu mélancolique, ce livre m’émeut vraiment. Je n’ai aucune envie maintenant d’aller voir le film tiré de ce roman, je veux garder les images des personnages que je me suis inventés en le lisant, leur beauté, leur tendresse, leur poésie, leur sensualité. Je pense à un ami Suisse que je ne verrai pas…

Le dîner, à l’intérieur bien sûr, est savoureux et la salle chaleureuse. Ce soir je prends une demi bouteille de Sancerre ; je demande au serveur si on pourra me garder le reste pour demain ; c’est OK !



Je trouve la carafe d’eau très jolie, je la ramènerai bien en souvenir, mais bon, gardons les souvenirs dans la tête, c’est beaucoup mieux. Je ris en lisant le carton; effectivement les deux labradors du propriétaire sont un peu gras! J'apprécie la qualité du service, les couverts en argent, les beaux verres; l'hôtel mérite ses trois étoiles malgré l'étroitesse de la chambre! Je suis repue, je mange trop depuis que je suis en vacances; je n'ai aucune envie de me priver. Je pourrais me passer de fromage  mais puisque c'est fromage ET dessert au menu, pourquoi me priver d'autant que le choix est très généreux et appétissant!


Je me sens merveilleusement bien, si bien que je vais prendre un café. Il me sera offert par la maison.
A Chamonix j'étais dans un hôtel où il y avait des tables d'hôtes pour partager les repas avec d'autres clients; c'était plus ou moins agréable, selon les tablées. Un soir j'étais à une table où il y avait un golfeur; il m'avait aperçu le jour où j'étais allée réserver un départ; du coup il jugea bon de parler de golf pendant tout le repas, il ne faisait que cela à Chamonix, jouer au golf; il parlait tout seul et tout le monde s'ennuyait à l'écouter. Les autres jours j'ai évité sa table et j'avoue avoir partagé d'intéressantes conversations aux repas. Me retrouver seule au restaurant des hôtels me fut souvent pénible, pourtant ici, je me sens vraiment bien. Allez savoir pourquoi. Peut-être parce que j'aime de temps en temps me faire servir à table, que je ne suis pas une adepte des buffets où chacun se sert, voire s'empiffre, que je savoure voluptueusement les mets que l'on m'apporte, le vin que l'on me sert et, que je choisis. Buffet et vin à volonté, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé!

(A suivre)

jeudi 23 juin 2011

Journal : escapade (suite)

Je me disais ce matin qu'il n'était pas certain que j'eusse écrit de la même manière ce journal si je l'avais fait sur le vif. Le recul me permet de savourer ces moments avec encore plus de sérénité, quelques tensions ayant été apaisées depuis.

Lundi 30 mai 2011.

Suite donc de cette première journée très jouissive à Evian. Après mon "pèlerinage" sur les hauteurs de la ville, je rejoins mon hôtel, je défais une fois de plus une valise, le reste des bagages est resté dans le coffre de ma voiture. Difficile de se mouvoir dans cette chambre (pour deux!!!). Je ne m'y attarde pas, j'ai envie d'aller me prélasser sur les chaises longues, la fatigue commence à se faire sentir. Je descends donc et je fais quelques photos de l'hôtel.
Les tables sur la terrasse ombragée sont déjà dressées pour le dîner.





J'entends les vaguelettes qui s'échouent sur le mur, je me remplis les yeux de cette vue sur le Léman, j'entends la sirène du bateau qui fait la traversée Evian/Lausanne, je me réjouis déjà de le prendre mercredi, enfin, je l'espère de tout mon coeur.



Je pousse un soupir de bien être, j'ai pris un livre que je n'ouvre pas, la contemplation ne saurait être interrompue par la lecture. Le garçon apporte des consommations aux clients qui sont sur le ponton, je lui fais signe et lui commande un apéritif sans alcool; il me propose leur cocktail du jour. Il ne me manque plus rien. Après le Mont-Blanc, le lac Léman. Ô douce solitude, tu me remplis de joie... il y a tant de pensées qui m'accompagnent.


L'eau est paraît-il à 21°. S'il fait aussi beau et chaud demain j'irai me baigner. Une heure plus tard je remonte dans ma chambre et cette fois je regarde longuement le lac, les bateaux, le ponton vu d'en haut, en face la rive Suisse, un peu plus loin sur la gauche des gens se baignent, il est 19 heures.





Repos, douche, je descends dîner, il est 20 heures, je suis étonnée de voir que presque toutes les tables sont occupées, beaucoup de pensionnaires de l'hôtel mais quelques clients de l'extérieur aussi. Le menu me plaît, ce soir je ne prends pas de vin, je suis fatiguée, par la route et par les émotions. Goûtons l'eau d'Evian!
Soudain le vent se lève et quelques gouttes commencent à tomber. Tout le monde se regarde, on tient bon. Puis, ce sont les nappes qui claquent, s'envolent, les verres qui tombent! Tous aux abris! Ça met de l'ambiance, on nous installe dans la terrasse vitrée. L'orage gronde et la pluie tombe drue. L'atmosphère s'est rafraîchie en quelques minutes. Tant mieux, la chaleur était étouffante dans la chambre.
Il est 21 h 30 et je regarde le lac devenu noir et le ciel percé d'éclaircies, je le trouve somptueux.


Le patron de l'hôtel ferme les parasols, j'écoute la pluie, le tonnerre, quelques éclairs zèbrent le ciel.
Ce ne sont que les prémices de la tempête.


"Plus j'avance vers Evian et plus j'entre dans l'orage. Le fond du lac, du côté de Villeneuve, est d'une couleur ardoise où tout se confond; les montagnes, l'eau, le ciel et la rive; et de là progressent vers nous de lourdes nuées bleues qui sont en tromperie à l'oeil : on dirait un azur profond, mais il fait sombre et c'est l'orage; c'est la Dent d'Oche enveloppée, c'est une ombre compacte sur tout le côté savoyard, tandis que là-bas Lausanne, encore claire, luit, avec son rivage bas."
Charles Ferdinand Ramuz, in Un coin de Savoie, 1909.

(A suivre)

mercredi 22 juin 2011

Journal : escapade (suite)

C’est difficile de relater les choses après coup. D’où l’intérêt du journal au quotidien, mais j’avais d’autres occupations plus importantes que celle de tenir mon journal pendant ces vacances. En même temps, cela prolonge un peu celles-ci de se les remémorer.

Lundi 30 mai 2011.

Je suis donc sur la route qui me mène à Evian, je sais que les souvenirs vont ressurgir même si je n’y suis pas retournée depuis plus de vingt ans. Toutes ces villes ont peu changé si l’on reste en bordure du lac, seules de nombreuses constructions nouvelles vers l’intérieur. J’ai l’impression de tout reconnaître quand je passe à Thonon, Sciez, Ripaille, Amphion-les-Bains… Evian, youpi !
J’arrive à midi, je vais directement à l’hôtel pour confirmer ma présence. J’espère ne pas être déçue ; par Internet on ne sait jamais ! Incroyable, je me souviens maintenant de ce petit hôtel sur la route.
Je me présente pour m’assurer que la réservation est bien notée, je pense repartir sans déposer mes bagages mais la réceptionniste me dit que la chambre est prête. J'y vais donc tout de suite car je suis impatiente de voir la vue sur le lac.
Elle est vraiment petite, le lit prend toute la place, la salle-de-bains confortable, la décoration kitch mais cela m’est bien égal car le reste est parfait ! J’y suis enfin sur le bord du lac, je prendrai des photos plus tard, j’ai envie d’aller me balader le long du lac.
Je m’installe sur un banc, il est 13 heures et je dévore les mini-sandwiches que je m’étais préparée au petit déjeuner au buffet de l’hôtel de Chamonix. Mmmm ! que je me sens bien. Il fait beau, moins chaud qu’à Chamonix, le lac est calme ; j’aperçois Lausanne et je pense à l’ami que j’espère voir avant de repartir.






L’envie me prend d’aller jeter un coup d’œil à l’hôtel où nous séjournions chaque année en septembre, euh, chaque année j’exagère un peu là ; nous y sommes allés trois années de suite et j’y suis retournée toute seule une année pour jouer au golf ! C’est vrai que la pente est sérieuse pour arriver là-haut, je suis en voiture mais il existe un funiculaire si l’on est à pieds. L’arrivée dans le parc est imposante et n'a pas changée, mon coeur bat très fort, j'ai les joues en feu; je passe devant l’entrée de l’hôtel sans complexe et je vais garer ma petite mimi-cracra dans le parking privé à côté de… hum… je ne dirai pas la marque… disons que ça ressemble au rocher ferrari, hi hi ! Un coup d’œil dans le miroir de mon pare-soleil, j’ai l’air un peu décoiffé, tant pis et puis j’ai un jean-bermuda et des Converse, ouille! Mais non, pas de complexes me dis-je intérieurement : tu as de la classe comme ça, tsss ! Et hop ! je rentre dans l’hôtel, je passe devant la réception, le concierge me sourit, sûr il me prend pour une cliente, je suis sauvée. Mon cœur bat la chamade, je suis dans le salon qui ressemble à Versailles où nous aimions écouter le pianiste; c'était agréablement désuet. Rien n’a changé même si c’est un peu rénové. Je vais tout de suite sur la terrasse et je suis chavirée, par la vue, par les souvenirs qui me submergent. L’hôtel semble très calme, peu de clients à la piscine, trois jeunes hommes prennent une consommation sur la terrasse. Je revois comme dans un rêve, Frédéric Mitterrand sur la terrasse du restaurant près de la piscine avec une bande de jeunes. C'était sans doute vers 1980, il y avait Julie Jezequel. Ils s'amusaient comme des fous... Je retourne dans le salon et je vais au Tony’s bar. T., cher Tony., le bar porte toujours votre prénom mais vous n’êtes plus là, depuis le temps… c’était quand déjà la dernière fois que je vous ai vu préparer mon cocktail ? 1987 !!! Je m’adresse au nouveau barman, je lui dis que je ne réside pas à l’hôtel mais que j’aimerais prendre un thé vert et une pâtisserie sur la terrasse. Très aimablement il m’invite à choisir une « gourmandise estivale » (c’est ce qui sera marqué sur la facture qui sera à la hauteur de l’établissement, aïe ! Quand on aime on ne compte pas !) sous la cloche de verre de la desserte. Je choisis un macaron au chocolat (il m'en apportera deux), puis je vais m’installer sur la terrasse. L’instant est divin. Pourtant, curieusement, je ne me verrais plus passer une semaine ici. Trop de luxe tue le luxe, enfin, je veux dire, tue la volupté. Si si ! L’espace d’un tea-time est délicieux et suffit à mon bonheur. Au prix de mes gourmandises estivales je me dis que je peux profiter d’une longue promenade dans le parc. Il n’y a personne, et c’est vraiment très beau. Pas un chat donc ! mais un petit chien qui doit appartenir à une cliente ; il me suivra pendant ma promenade. Hé, tu me vois de là-haut mon ange gardien ? Comme tu dois rire…
En repartant je passe devant le concierge et je m’arrête pour bavarder avec lui. Je lui parle de G. (l’ancien concierge « clefs d’or »), il me dit qu’il l’a remplacé il y a déjà dix sept ans, je lui dis que j’ai de beaux souvenirs ici et que je me suis permise de faire une longue promenade dans le parc, il me dit que je suis la bienvenue et que je peux revenir quand je veux. Ce que j'aime par-dessus tout dans ces endroits-là, c'est que le client est roi et choyé.






Bon, il fallait que je fasse ce pèlerinage, c’est fait, passons à autre chose.

Il est 18 heures. Je rentre dans mon petit hôtel trop mignon, rien à voir avec celui que je viens de quitter.

(A suivre)

mardi 21 juin 2011

De Sade au saut de vache, sans transition

Matinée.
Coup d'oeil sur le ciel : légère éclaircie!
France Cul(ture) : semaine sur le marquis de Sade dans les NCC, ce matin analyse de La philosophie dans le boudoir! Réécoute ici quand les enfants seront couchés!
Lecture de textes : carré blanc.
Puis, je fais une recherche sur un concours d'architecture en Suisse et le hasard m'amène sur cette vidéo. Hum! Nous restons dans la philosophie puisque cette jeune cow-girl est licenciée en philosophie. Elle s'intéresse aux vaches et à leur dressage.
Les chemins de la philosophie ne sont pas "impénétrables":)

lundi 20 juin 2011

***

Il serait temps que j'apprenne à maîtriser mes émotions, à ne pas me laisser submerger par mes sentiments, à ne pas répondre sur le champ quand je suis atteinte alors que je sais que je vais regretter mes décisions et ne plus pouvoir revenir en arrière.
Je suis une femme mûre qui n'a aucune maturité.
Désespérante.

Et lui ce soir qui m'appelle : mon coeur bat la chamade, la peur m'étreint, je ne sais que l'écouter, une boule dans la gorge :
- "Je suis passé maintenant du stade de malade à celui de grand malade."
Une toux déchirante l'empêche de parler.
- "Excuse-moi" me dit-il.
Tsss! T'excuser, c'est un comble pensais-je.
Ô mon frangin, si je pouvais te donner mes globules blancs mais ça n'existe pas la transfusion de globules blancs... pour que tu vives encore un peu.
Je rentrai à l'instant où il m'appelait d'une réunion sans intérêt où un type a sorti cette phrase :
"c'est comme la sécu, on paie pour ceux qui ont un cancer". Je n'ai pas eu la force de réagir et de lui dire : shame on you.

Oui, désespérante je suis, d'immaturité, de futilité de m'attarder sur mes sentiments.
Et pourtant, demain je poursuivrai le Journal de mon escapade.