lundi 26 mai 2014

L'ange dévasté

(née le à Zurich – morte le à Sils en Engadine)


Annemarie Schwarzenbach, en Engadine, 1936.
Photographe : inconnu.

Celle que Thomas Mann décrivait comme "un ange dévasté" et dont Roger Martin du Gard admirait "le beau visage d'ange inconsolable".

"En 1930, elle se lie d’amitié avec Klaus Mann et Erika Mann, les enfants de Thomas Mann, et elle les soutient dans leur lutte contre le nazisme."

Je la découvre :

 
"Elle est le troisième grand écrivain-voyageur suisse au vingtième siècle (avec Ella Maillart et Nicolas Bouvier), mais c’est avant tout une vie qu’on serait tenté de dire tragique, incroyablement remplie et brève, trente-quatre ans, une beauté, un charme fous et, à l’intérieur, un champ de ruines. Un parcours pathétique : la morphine, les confins de la folie, la camisole de force, plusieurs tentatives de suicide, d’innombrables cures de désintoxication.

Une vie qui s’interrompt tragiquement, juste au moment où, semble-t-il, la perspective de la libération, du détachement, d’une sorte de sérénité se faisait apercevoir."

"A Claude Clarac, qui fut son mari (étrange mariage, moitié amitié, moitié amour, lui préférait les garçons, elle savait ne pouvoir ressentir de la passion que pour les femmes), à Claude Clarac elle offre un jour l’une de ses photos, de celles où elle a ce regard étrange qui s’en va ailleurs; elle écrit au dos : "Peut-être toi, mon chéri, tu supporteras ce regard, c’est en fixant die dunkle Seite. Le côté obscur..""

"C’est une chose pathétique de la voir si tôt lucide sur le drame à venir de l’Europe, de la voir parcourir l’Asie, les États-Unis, l’Afrique, de la voir ouvrir les yeux sur la condition ouvrière en Amérique, ou dire des choses étonnamment prémonitoires sur la situation des femmes en Afghanistan, de la voir affirmer son indépendance et son dédain des préjugés, de la voir vivre et penser à rebours de la classe où elle est née et, en même temps, se perdre, se noyer, et d’ailleurs se noyer très consciemment : Je n’ai qu’une vie. Je veux la perdre, la consumer en l’espace d’un battement de cœur; mais j’ai vu des flammes, perçu des sons qui, telle une souffrance jaillissante, effaçaient tous les doutes, et des souvenirs traversent parfois comme des fleuves tout-puissants le paysage. Cent fois ma pauvre âme s’est éprise de la mort qui lui est refusée."

(Source L'humeur vagabonde, Charles Sigel)

Et, comment souvent, quand un écrivain m'intéresse, j'ai envie d'en savoir plus. Je fais quelques recherches, je découvre ce film  : Une Suisse Rebelle (extrait) mais on peut voir le film entier ici

 

Cette photo est de Marianne Breslauer
photographe que l'on voie dans le film





« Ce qui compte c’est d’accepter la condition de cette humanité sans accepter quoi que ce soit d’humiliant. Aimer, Ella, ce n’est pas un esclavage, c’est la noblesse même. L’expression délicieuse de notre désir de toucher le monde, de communiquer, et le désir finalement de trouver la mort non pas d’une manière hostile mais comme la solution très douce, la compréhension universelle, la fin de notre pénible limitation. Aimer, tout en acceptant la condition de notre solitude,  en se lançant encore et encore dans un élan amoureux vers le monde et l’être aimé. Accepter la douleur de notre condition sans nier que nous savons profondément notre amour désespéré, et rester courageux. C’est ce que je voulais dire. Je vois clairement la possibilité d’une vie plus heureuse plus juste et complète ; si elle ne m’est pas accordée, je serais reconnaissante déjà, d’en avoir connu le contact riche, doux et touchant. »

Lettre à Ella Maillart en mars 1941.


"Je pense à la rondeur brisée des cimes qui nous offraient leur luminescence bleutée.

Et je pense au ruisseau charmant qui, dans la chaleur de midi pendant la moisson, déversait des seaux de fraîcheur sur les pierres argentées,

Et à l’abreuvoir, où le soir les chevaux dorés secouaient leur crinière,

Et au désert.

Mais quand je me réveille la nuit,

Que mon regard quittant l’obscurité plane dans un air de plomb, aveugle et comme anéantie,

Et quand la vie alentour commence à bouger,

Quand ma main est sans force et que mes pieds sont loin,

Quand je ne m’appartiens plus et que, seules les pulsations de mon cœur solitaire murmurent comme les fontaines de mon enfance,

Et quand je dois dans de tels tourments toujours être à l’écoute,

Alors, l’agonie s’élève au-dessus de la lisière magique du monde plongé dans un profond sommeil.

Et je ne suis plus."

(Textes lus par Charles Sigel)
"Annemarie Schwarzenbach fut aussi photographe. "Une photographie n'est vraiment bonne que quand son message saute littéralement aux yeux de celui qui la regarde", note-t-elle alors qu'elle parcourt les Etats-Unis en compagnie d'une femme aimée, la photographe Barbara Wright. Le visage photographié d'Annemarie Schwarzenbach ravage les yeux de celui qui le regarde."
(Jean-Pierre Thibaudat, Libération).

"Le