mercredi 3 février 2016

Je tremblais, j'exultais, je priais, tu allais m'aborder


Je viens de terminer Lettre d'une inconnue, de Stefan Zweig dont j'avais parlé ici après avoir vu le film de Max Ophüls, adapté de la nouvelle.  Dans le livre c'est un écrivain qui reçoit cette Lettre d'une inconnue. Max Ophüls en avait fait un musicien dans son adaptation. Ce n'est qu'après avoir vu le film que j'ai lu, pour la première fois, cette nouvelle; j'occultais alors complètement le film et ses interprètes, sans difficulté. J'inventais une autre femme en lisant le texte de Stefan Zweig. Et, en deuxième lecture, c'est cette même femme, celle que j'ai imaginée, celle dont j'ai créé l'image que je revoie. 


Extraits.


[…] Un jour, fière et puérile comme j’étais et comme je suis peut-être toujours, je suis restée loin de chez toi : mais que cette soirée d’orgueil et de rébellion fut atroce et vide. Le soir suivant, je me tenais de nouveau humblement devant ta maison, t’attendant, attendant comme j’ai attendu tout au long de mon destin devant ta vie fermée à double tour.

« Un soir enfin tu m’as remarquée. Je t’avais vu arriver de loin et je concentrais toute ma volonté pour ne pas m’esquiver devant toi. Le hasard a voulu qu’une voiture de livraison encombre la rue, ce qui t’a obligé à passer juste à côté de moi. Sans en avoir conscience, ton regard distrait m’a effleurée pour devenir immédiatement, sitôt rencontré l’attention du mien – oh, comme ce souvenir m’a causé de l’effroi -, ce regard qui s’adresse aux femmes, ce regard tendre qui est le tien, qui enveloppe et en même temps déshabille, embrasse et déjà étreint, et qui a éveillé pour la première fois en l'enfant que j’étais une femme et une amoureuse. Pendant une ou deux secondes, ce regard a soutenu le mien, qui ne pouvait ni ne voulait s’arracher à lui – puis tu es passé. Mon cœur battait la chamade : malgré moi j’ai dû ralentir le pas et comme une curiosité incontrôlable m’a fait me retourner, j’ai vu que tu t’étais arrêté et que tu me suivais du regard. Et à l’air curieux et intéressé avec lequel tu m’observais, j’ai su aussitôt que tu ne m’avais pas reconnue.

« Tu ne m’as pas reconnue, ni jadis, ni jamais, jamais tu ne m’as reconnue. Comment te décrire, mon Amour, la désillusion née de cette seconde – de cette première fois où je subissais ce destin de n’être jamais reconnue par toi, qui a été le mien toute ma vie et avec lequel je meurs : ne jamais être reconnue, ne jamais cesser de ne pas être reconnue par toi. Comment te décrire cette désillusion ? […] Comment aurais-je pu seulement respirer avec la certitude que je n’étais rien pour toi, qu’aucun souvenir de moi jamais n’effleurerait ton esprit ! Et ce réveil brutal sous ton regard qui me montrait que rien en toi ne me connaissait plus, que ne se tendait pas le moindre fil de la mémoire entre ta vie et la mienne, était une première chute dans la réalité, un premier pressentiment de mon destin.

« Tu ne m’as pas reconnue ce jour-là. Et lorsque deux jours plus tard ton regard m’a enveloppée avec une certaine familiarité à l’occasion d’une nouvelle rencontre, une fois encore tu n’as pas reconnu en moi celle qui t’aimait et que tu avais éveillée à la vie, mais simplement la jolie fille de dix-huit ans qui deux jours auparavant t’avait croisé au même endroit. Tu m’as regardé gentiment surpris, un léger sourire aux lèvres. Tu es passé de nouveau près de moi et de nouveau tu as ralenti le pas aussitôt : je tremblais, j’exultais, je priais, tu allais m’aborder. J’ai senti pour la première fois que pour toi j’étais vivante : j’ai également ralenti le pas, je ne te fuyais pas. Et soudain, je t’ai senti derrière moi ; sans me retourner, j’ai su que j’allais entendre pour la première fois ta voix adorée s’adresser à moi. L’attente me paralysait, je craignais de devoir m'arrêter tant mon cœur battait à se rompre – tu es arrivé de mon côté. Tu m’as parlé à ta manière légère et gaie, comme si nous étions des amis de longue date – ah, tu n’avais pas la moindre idée de qui j’étais, tu n’as jamais rien soupçonné de mon existence ! – tu m’as parlé avec une spontanéité si ensorcelante que je t’ai répondu immédiatement. Nous avons longé la rue côte à côte. Puis tu m’as demandé si je voulais dîner avec toi. J’ai répondu oui. Qu’aurais-je osé te refuser ?
"Nous avons dîné dans un petit restaurant. Sais-tu où c'était? Ah non, tu ne fais certainement pas de différence entre ce soir-là et les autres soirs, car qu'étais-je pour toi? Une parmi cent autres, une aventure, un maillon dans une chaîne indéfiniment prolongée. [...]
"Il se faisait tard, nous sommes partis. [...]
"Nous sommes montés chez toi. Pardonne-moi mon Amour, si je te dis que tu ne peux pas comprendre ce que représentaient pour moi ce couloir, ces escaliers, quel vertige, quel trouble, quel bonheur fou, douloureux, presque mortel. [...] Imagine-toi seulement que le moindre objet de ce lieu était imprégné de toute ma passion, que chacun d'eux était un symbole de mon enfance, de mon languissement : la porte devant laquelle je t'ai attendu des milliers de fois, les escaliers du haut desquels j'ai passé mon temps à tendre l'oreille pour épier tes pas et où je t'ai vu pour la première fois, le judas à travers lequel j'ai guetté de toute mon âme, le paillasson devant ta porte, sur lequel je me suis agenouillée un jour, le bruit sec de la clef qui toujours m'a fait quitter en sursaut mon poste de surveillance. [...] Dis-toi que jusqu'à cette porte - ces mots n'ont rien d'original, mais je ne sais pas dire les choses autrement - toute mon existence n'avait été que banalité sans vie, et voilà que s'ouvraient les portes du royaume enchanté de l'enfant, du royaume d'Aladin. Dis-toi que mille fois j'ai fixé de mes yeux brûlants cette porte qu'à présent je franchissais chancelante, et tu auras une idée, mais seulement une idée - car tu ne le sauras jamais totalement, mon Amour - de ce que cette minute vertigineuse emportait de ma vie.
"Je suis restée la nuit entière chez toi. [...]
"Le matin je me suis échappée sans tarder, très tôt. [...]
[...]
[...]
[...]
"J'ai rapidement ramassé mes affaires. je voulais partir, partir immédiatement. J'avais mal. J'ai attrapé mon chapeau, il était posé sur le bureau, à côté du vase et des roses blanches, à côté de mes roses. J'ai été prise d'une impulsion violente, irrésistible : j'ai voulu tenter, une fois de plus, de réveiller ton souvenir. "Tu me donnerais une de tes roses blanches? - Volontiers" as-tu répondu en les prenant aussitôt. "Mais elles t'ont peut-être été données par une femme, par une femme qui t'aime? ai-je dit. - Peut-être, as-tu répondu, je ne sais pas. Elles m'ont été données, mais je ne sais pas par qui; c'est pourquoi je les aime tant." Je t'ai regardé. "Peut-être viennent-elles aussi d'une femme que tu as oubliée!" 
"Tu m'as regardée d'un air étonné. J'ai soutenu ton regard. "Reconnais-moi, reconnais-moi enfin!" criait le mien. Mais tes yeux me souriaient gentiment, comme s'ils ne savaient pas. Tu m'as embrassée encore une fois. Mais tu ne m'as pas reconnue. 
[...]
[...] 
"Mon enfant est mort, notre enfant - je n'ai plus personne au monde désormais à aimer comme je t'aime. [...] C'est seulement quand je serai morte que tu recevras ce testament, celui d'une femme qui, de toutes les femmes que tu as connues, est celle qui t'as le plus aimé, et que tu n'as jamais reconnue, d'une femme qui t'a toujours attendu et que tu n'as jamais appelée. [...]
[...]
"Mais  qui... qui désormais va t'envoyer les roses blanches pour ton anniversaire? Ah! le vase sera vide, ce souffle infime, cette infime respiration de ma vie qui flotte autour de toi une fois par an, cela aussi va disparaître. Mon Amour, écoute, je t'en prie, c'est la première et la dernière prière que je t'adresse... Fais-le pour moi, achète à chacun de tes anniversaires - c'est un jour où l'on pense à soi -  achète ce jour-là des roses et mets-les dans le vase. Fais-le, mon Amour, fais-le comme d'autres font dire une messe une fois par an pour une chère disparue. [...] Oh! rien qu'un jour dans l'année, et tout à fait, tout à fait silencieusement, comme j'ai vécu près de toi... je t'en prie, fais-le, mon Amour... C'est la première prière que je te fais et la dernière... je te remercie... je t'aime, je t'aime... Adieu."

Les mains tremblantes, il reposa la lettre. [...]
Son regard tomba alors sur le vase bleu posé devant lui sur le bureau. Il était vide, vide pour la première fois depuis des années le jour de son anniversaire. Un frisson de peur le parcouru : il lui sembla qu'une porte invisible s'était soudain ouverte et qu'un courant d'air froid venu d'un autre monde s'engouffrait dans l'espace paisible où il se trouvait. Il sentit une mort; il sentit un amour immortel : quelque chose se mit en mouvement au plus profond de son âme, et il se mit à penser à l'Invisible, abstraitement et avec passion, comme à une musique lointaine.    

Stefan Zweig, in Lettre d’une inconnue, traduction par Mathilde Lefebvre, Bibliothèque de la Pléiade, volume I. 


Notice 

"Un écrivain déjà connu reçoit une très longue lettre d'une femme inconnue [...], une mère dont le jeune garçon vient de mourir d'une grippe impitoyable, elle-même en train de succomber à cette maladie en refusant d'y résister. Il y apprend que cet enfant est de lui et découvre la passion amoureuse qui a dévoré l'existence de cette femme depuis qu'elle a treize ans [...] quand elle habitait à Vienne, dans le même immeuble que lui, sur le même palier.  Plusieurs fois portée à l'écran, cette nouvelle est sans doute l'une des plus célèbres de Zweig. Elle est en particulier réputée pour son caractère manifestement autobiographique. [...] L'histoire rapportée évoque très indirectement la façon dont Zweig fit la connaissance de son épouse Friderike, en recevant une lettre d'une femme qu'il ne connaissait pas... Zweig s'y livre enfin en apparence à un portrait sans complaisance de lui-même, où beaucoup l'ont reconnu. La question de l'enfant en particulier y joue un rôle à plusieurs entrées. On sait qu'il n'en voulait pas. Et il ne semble pas qu'on lui en ait connu.
[...] La seule référence historique réelle est assez allusive : la pandémie grippale de 1918-1920, qui entre autres victimes emporta une fille de Freud, le sociologue Max Weber et le peintre Egon Schiele, peut être évoquée par la mort de l'enfant et la contamination fatale de la mère. 
[...]
Tout se joue dans le sémantisme double du verbe allemand sans cesse répété, erkennen, constamment utilisé dans le registre négatif par la femme qui écrit la lettre, et qui signifie à la fois "connaître", au sens gnoséologique du terme, et "reconnaître quelqu'un ou quelque chose que l'on a connu dans le passé". Le double sens du verbe est le pivot de la relation entre l'homme et la femme il ne la reconnaît jamais, parce qu'il ne l'a jamais vraiment "connue", mais seulement rencontrée et superficiellement consommée dans l'instant "esthétique", tandis qu'elle le connaît physiquement et psychologiquement dans la durée et en profondeur, par-delà son égoïsme de jouisseur compulsif. Cette inégalité fondamentale est le ressort de leur relation, et Zweig suggère très habilement à la fin de la nouvelle que la seule personne qui reconnaisse l'inconnue (die Unbekannte) est - tel celui d'Ulysse - le serviteur de l'homme de lettres : comme si la non-connaissance était un aspect ou un facteur essentiel de la domination sociale. [...] Ici, même en cet instant de révélation, l'homme persiste encore dans sa posture d'esthète pensant les choses dans des métaphores, que rien ne lie et qui n'est lié à rien, sinon à l'universelle condition de mortel.
Mais il se passe quelque chose malgré tout. La dernière phrase de la nouvelle est exceptionnelle puissance poétique. L'Invisible demeure l'invisible, celle que l'homme n'a pas reconnue, qui n'a toujours pas de visage dans sa mémoire, et dont il vient de lire l'adieu, le dernier signe de vie. [...]


La nouvelle de Stefan Zweig a été adaptée à sept reprises au cinéma [...]. La dernière adaptation, en 2004 par la réalisatrice chinoise Junglei Xu." 

  

lundi 1 février 2016

Journal

Journal du week-end.

Vendredi 29 janvier.
Je voulais faire un long break pour le golf mais je n'ai tenu que deux jours sans. Et vendredi j'avais tout de même pris le temps de déjeuner - au lieu de jouer entre midi et trois l'estomac vide - pour avoir plus d'énergie. J'allais prendre mon départ au 1 quand mon "charmant partenaire" terminait le 9 avec un autre joueur. Ils m'invitèrent à jouer avec eux puisqu'ils repartaient pour un second tour. 
Et voilà, le hasard avait bien fait les choses ce jour-là. J'ai moins mal joué mais tout de même, à peine mieux. J'étais moins perturbée : nous étions trois au lieu de deux. Donc... CQFD.

Samedi 30 janvier.
Le ciel est toujours aussi gris, l'humidité pénétrante. Pas question de rester entre quatre murs en ce moment. Trop de spleen. Sortir, m'aérer, même en ville. Je me suis attardée dans deux magasins spécialisés dans la vente de matériel pour les artistes peintres. Simplement pour y respirer quelque fragrance, enivrante. 
Point d'odeur de peinture à l'huile ni de térébenthine. Je me souvenais de ta "palette" et de ton "établi" remplis de gros tubes de peinture à l'huile de chez Marin : ils "nous" coûtaient une fortune, avec les toiles sur châssis à clé, et nous laissaient au régime  pâtes et pommes-de-terre pendant quelque temps. Ce n'était pas un problème, tes gratins de macaronis et dauphinois (à la lyonnaise) étaient savoureux. 
Bien sûr, il n'y avait aucune odeur particulière dans ce magasin. J'y ai  déniché un joli carnet pour un journal de voyage; des pages blanches à remplir si j'ose repartir, loin, en voiture. Ne pas y penser à l'avance, ne pas penser aux vertiges. Vivre au jour le jour. Mes jours sont désormais sans lendemain.



 Le carnet et l'Invitation au voyage

Puis j'allais à la médiathèque.
Emprunté deux DVD : un film de Wong Kar-Wai, Chungking Express, de 1995 et un film de Jim MacBride, Le Journal de David Holzman, de 1967. Pas encore visionnés.
Emprunté : Le livre du ça de Georg Groddek, conseillé par un ami (pour me remonter le moral;-).
Pause thé au XXIe. Surprise! Changement de décor, de propriétaire. Déception pour moi; j'y allais pour l'accueil chaleureux, le sourire, la poignée de main de Sébastien
"L'enseigne créée par Frédéric Mérour il y a quinze ans et tenu par Sébastien Laimé ces cinq dernières années, le XXIe, situé sur la place Saint-Corentin, vient de changer de propriétaire...."
Sébastien portait  bien son nom! 


Terrasse du XXIe avant rénovation, mais elle, reste intacte!

Grosse déception. Rien à ajouter. J'ouvrais Le livre du ça, en attendant mon thé, je lisais la Préface de Lawrence Durell et je compris pourquoi cet ami me l'avait conseillé, j'allais me régaler.

Dimanche 31 janvier.
Pluie le matin, pluie l'après-midi, pluie le soir. 
Pas mis le nez dehors.
Un peu de ménage, de repassage, en écoutant la radio, une émission très intéressante à propos de l'exposition qui se tenait au Musée du Quai Branly jusqu'au 31 janvier.

Affiche, crédit : DR




 
Puis, lecture ou plutôt relecture de Lettre d'une inconnue de Stefan Zweig. 
 
Lundi 1er février.
Ciel gris, humidité, la même rengaine. Pas de pluie.
Golf. Le hasard va-t-il...? J'ai réservé un départ, seule à 15 h. Mais un joueur s'est inscrit pour jouer avec moi. Je ne le connais pas, il est déjà au départ du 1 quand j'arrive et me dit :  - vous êtes Madame xxx? Je me suis inscrit avec vous, ça ne vous dérange pas? - Non, pas du tout, au contraire (faut que j'arrête d'être sauvage) et nous échangeons nos prénoms en nous serrant la main. Un monsieur très âgé, il a l'air sympathique. Et, qui vois-je au 9? Mon "charmant partenaire" avec le joueur de vendredi qui, lui, a déjà quitté le départ et se dirige vers le club house. Je me réjouis, je vais saluer "mon charmant ex-partenaire" (0_0) et en même temps je me dis : zut! je ne suis pas toute seule. Je n'ose pas lui demander s'il veut refaire un tour avec nous, peut-être pense-t-il que je connais celui qui m'accompagne et préfère ne pas désorganiser une partie prévue à deux? Il ne sait pas que je ne connais pas mon partenaire. Je me sens idiote, je lui dis : - vous avez bien fait de jouer avant la pluie (un petit crachin commençait à tomber). Je ne sais même plus ce qu'il m'a répondu, j'étais plus que perturbée. Il "nous" a souhaité une bonne partie et s'en est allé. Pfff! Snif! Pas de heureux hasard aujourd’hui.
Nonobstant une gentille partie, sous le crachin, avec A. le monsieur d'un certain âge qui me rappelait un acteur (le nom ne me revient pas) au visage buriné, des cheveux bouclés blancs  s'échappaient de sa casquette, un pull-over écru à torsades et col roulé irlandais. Je l'imaginais dans un pub à Cork buvant une Guiness après une partie de golf. 
 
Ce soir sur Arte, un hommage à Jacques Rivette avec Ne touchez pas la hache, j'aurais préféré revoir La belle noiseuse.
 

samedi 30 janvier 2016

Quand le tu tue...


Dionys Mascolo et Marguerite Duras



Au moment de sa rupture avec Dionys en 1956, celui-ci lui demande :

- Mais qu’avez-vous contre moi ?

Marguerite répond sèchement :
- Tout à l’heure vous m’avez tutoyé.

(Témoignage de Maurice Nadeau qui assistait à la scène et raconté par Charles Sigel dans son émission L'humeur Vagabonde)

 =0=0=0=0=

Jacques Rivette (1928-2016) est mort hier. 


(Photo, Le Figaro) 

mardi 26 janvier 2016

"Dieu ne joue pas aux dés"


Le hasard fait-il bien les choses?






Des droites parallèles ne se croisant que par le plus petit des hasards.


"Il faut [alors] distinguer plus clairement le hasard et la contingence : un fait est hasardeux s’il échappe à toute prévision humaine, sans pour autant échapper aux lois de la nature ; tandis qu’un fait contingent est reconnu comme pouvant aussi bien être que ne pas être. Tout ce qui est hasardeux n’est pas contingent car pouvant posséder des causes déterminantes et résultant d’un nombre indéfini de conditions. Le hasard serait ici non pas l’absence de nécessité mais plutôt l’ignorance des nécessités qui font se réaliser les choses. Gagner au loto par hasard, cela signifie que personne ne pouvait le prévoir, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de causes déterminantes ni que dans la roue de la loterie nationale l’enchaînement de ces causes n’était pas nécessaire. En revanche tout ce qui est contingent est hasardeux car imprévisible du fait qu’on ne peut a priori pas prévoir si A se réalisera plutôt que non-A, étant donné que A est tout aussi possible que non A.
[...]
Le génie intuitionnel d’Einstein qui, bien que sachant que « Dieu ne joue pas aux dés », prévoyait que théorie et pratique  sont comme des droites parallèles ne se croisant que par le plus petit des hasards 
"La théorie c’est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique c’est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi.""


"Ce que nous appelons le hasard n'est que notre incapacité à comprendre un degré d'ordre supérieur."
(Jean Guitton)

Anecdote du jour :
Elle m'envoie un SMS : "Il vaudrait peut-être mieux qu'on reporte à la semaine prochaine. Tu risques d'être bloquée sur la voie express avec des manifs d'agriculteurs."
Ô mon Dieu, merci de me donner, ENFIN, l'occasion de prendre des risques. Je lui réponds :
"Non, je maintiens pour jeudi. Depuis le temps qu'on doit fêter toutes les deux nos X0 ans. Pour la route... Inch Allah! Mektoub".
(Nous avons appris quelques mots arabes;-) en croquant des pépites (graines de tournesol) au Maroc).

A moi de vérifier si, le hasard fera bien les choses... Sachant que bien, ici, n'a sans doute pas le même sens pour elle que pour moi. Tenir à la vie, n'est-ce pas, ne rien laisser au hasard? J'ai envie, aujourd'hui, de laisser toute la place au hasard. Je ne tiens plus à rien de vital. J'étais un peu dans cet état d'esprit quand je t'ai rencontré. Ce fut un heureux hasard.
Il faudrait peut-être que j'aille acheter un steak (0_0)?

En tout cas, c'est sûr, jeudi je vais prendre des risques. Youpi! 

Et le golf, comment ça va? Mal, très mal, très très mal. Je ne soulève plus une balle. C'est déprimant. Je suis épuisée. Un break s'impose!



 (Cliquer pour lire)

dimanche 24 janvier 2016

***

"Mieux vaut une vraie tristesse qu'une fausse joie."
(André Comte-Sponville dans Répliques)

vendredi 22 janvier 2016

***

C'est la troisième fois que nous jouons ensemble en dix jours.
Il joue vraiment bien.
Évidemment, j'aimerais être une partenaire à sa hauteur (et je peux l'être (*_*)).
Mais c'est la troisième fois que je n'en touche pas une avec lui et que je joue comme un pied!
La honte!
Il est charmant, calme, souriant, galant : il récupère mes balles dans l'eau et dans la gadoue, il se baisse pour remettre le drapeau dans le trou. Il ne joue pas avant son tour. Un adorable partenaire de golf.
J'avais oublié que ça pouvait exister.
Je devrais avoir toutes les raisons de bien jouer.
Au dernier trou, nous nous serrons la main (c'est la tradition) :
- Je suis désolée, je n'ai fait que des coups pourris.
(Il rit).
- Vous jouez ce week-end? me demande-t-il.
- Non, je joue rarement le week-end.
- A la semaine prochaine alors?
- OK. Selon la météo. J'essaierai de faire mieux. Merci pour cette partie.
On n'a pas pris de rendez-vous. Au Hasard Balthazar!




Le besoin de tout dire

 

Rousseau - Les Confessions, Launette, 1889, tome 1, figure page 0039

"Quoique né homme à certains égards
j'ai été longtemps un enfant."

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions

"Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu."

Livre I.

"Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur ; et pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue, à l'éclairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse juger par lui-même du principe qui les produit.
 
Si je me chargeais du résultat et que je lui dise : tel est mon caractère, il pourrait croire, sinon que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore, même en le voulant, n'y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C'est à lui d'assembler ces éléments, et de déterminer l'être qu'ils composent : le résultat doit être son ouvrage; et s'il se trompe alors, toute l'erreur sera de son fait. Or il ne suffit pas pour cette fin que mes récits soient fidèles, il faut aussi qu'ils soient exacts. Ce n'est pas à moi de juger de l'importance des faits ; je les dois tous dire, et lui laisser le soin de choisir. C'est à quoi je me suis appliqué jusqu'ici de tout mon courage, et je ne me relâcherai pas dans la suite. Mais les souvenirs de l'âge moyen sont toujours moins vifs que ceux de la première jeunesse. J'ai commencé par tirer de ceux-ci le meilleur parti qu'il m'était possible. Si les autres me reviennent avec la même force, des lecteurs impatients s'ennuieront peut-être, mais moi je ne serai pas mécontent de mon travail. Je n'ai qu'une chose à craindre dans cette entreprise : ce n'est pas de trop dire ou de dire des mensonges, mais c'est de ne pas tout dire et de taire des vérités."

Livre IV, Texte final. 

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions.

 
« Que de riens, que de misères ne faut-il point que j’expose, dans quels détails révoltants, indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes, pour montrer comment chaque impression qui a fait trace dans mon âme y entra pour la première fois. »

Pourquoi Rousseau éprouve-t-il le besoin de tout dire, de dire toute sa vérité ?

Cette semaine dans les NCC : en immersion dans Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau.


mercredi 20 janvier 2016

De Kurosawa à Kiarostami... cherchez l'erreur

voici quelques extraits de, Et la vie continue
de Abbas Kiarostami

Farhad Kheradman



"Après le tremblement de terre de 1990 qui a ravagé le nord de l'Iran, un cinéaste et son fils tentent de rejoindre le village de Koker situé au centre de la catastrophe. L'homme s'inquiète de savoir si les deux enfants qui avaient joué dans Où est la maison de mon ami ? sont encore en vie. Il interroge les passants en leur montrant une photo du film de Kiarostami. Le cinéaste réalise alors que la vie continue... ".



J'ai capturé ces quelques images qui m'ont touchée et fait ce montage.


"L'homme" c'est Farhad Kheradman. Une présence qui crève l'écran. Le film date de 1991. Si j'ai ressenti de la tendresse et de l'empathie pour les enfants du film Où est la maison de mon ami? je l'ai ressentie tout autant pour cet homme, ses silences qui expriment l'inquiétude, les souvenirs, comme dans cet extrait (à la fin de la vidéo 6:15). Le "cinéaste" ne dit rien, mais son regard dit tout, quand il revoit cette maison (maison que l'on retrouve dans le troisième volet de la Trilogie), ce drap qui vole au vent... (à vrai dire, je vois ce qu'il voit, je ressens ce qu'il ressent... Étrange). Quand j'ai terminé de regarder un film de Abbas Kiarostami, j'ai besoin de ce silence, d'une espèce de méditation, de m'arrêter, me poser, de rester imprégnée de ces paysages, de cette musique intérieure, de ces visages, de cette générosité, de cette humanité. Je voudrais que tout cela continue de m'habiter... longtemps. J'en dis trop et, mal.

"Abbas Kiarostami est un des réalisateurs de la Nouvelle Vague iranienne (Cinemay-e motafavet ou « cinéma différent »), un mouvement du cinéma iranien qui commence vers la fin des années 1960 qui se caractérise par l'utilisation du dialogue poétique et de la narration allégorique pour traiter les séquences politiques et philosophiques. Il a reçu de nombreux prix dont la Palme d'or à Cannes en 1997 pour le Goût de la Cerise. Kiarostami est connu pour filmer les enfants comme protagonistes de films documentaires à style narratif, ainsi que pour des innovations en termes de réalisation." (Source France Culture, Laure Adler).

C'était donc le deuxième volet de cette Trilogie de Koker, précédé par Où est la maison de mon ami ? dont j'ai déjà parlé et, suivi de Au travers des oliviers.

"Au travers des oliviers pourrait se contenter d'être un film intelligent. Mais c'est, avant tout, un film vibrant de sensualité, drôle et chaleureux. On pense, parfois, aux Renoir, père et fils, peintre et cinéaste. Du second, Kiarostami tient le goût de la comédie humaine, l'amour des « petites gens » et ce souci de ne laisser personne sur le chemin : « Je ne crée pas, je choisis », dit Kiarostami, qui choisit, peut-être, mais n'écarte jamais."
(Télérama)

Et, ce même plaisir, d'entrer dans ces personnages plus vrais que fictifs, dans ces images, belles comme des peintures... de Renoir?... de Monet? Non, de Kiarostami!

"La frontière entre fiction et non-fiction est sensiblement réduite dans le cinéma de Kiarostami. Le philosophe français Jean-Luc Nancy, écrivant au sujet de Kiarostami, et plus particulièrement de son film Et la vie continue, prétend que ses films ne sont ni tout à fait de la fiction ni tout à fait du documentaire. Et la vie continue, écrit-il, n’est ni représentation ni reportage, mais plutôt "évidence""



 Tahereh Ladanian
 Hossein Rezai

 (C'est Hossein qui lui parle)

  

Je continue d'emprunter les films de ce cinéaste que je trouve à la médiathèque. Hier soir j'ai regardé Expérience, un film en noir et blanc, le premier? second? (1970/1973) long-métrage de Kiarostami. Je ne vais pas en rajouter, c'est de la même veine que Récréation et Le Pain et la Rue (que j'ai vus il y a deux mois) : superbe.


Je découvrais en janvier 2013 un cinéaste, avec  Like someone in love, le film passait au ciné-club Gros Plan de ma ville. J'étais persuadée alors, de voir un film d'un réalisateur japonais (=_=); il était indiqué film franco-japonais. Kiarostami, je ne connaissais pas, j'avais zappé son prénom et ce nom sonnait à mes oreilles comme Kurosawa* ou Kyoto (^_^) (shame on me). Je trouvais le film très beau, nostalgique, puis j'oubliais le nom de ce réalisateur. Puis, c'est là que je le découvre vraiment, en 2015, avec des textes qui me donnent envie de connaître son travail de cinéaste. Je visionne alors des films plus anciens, tournés dans son pays, l'Iran et, je suis enthousiasmée; ensuite, de plus récents (10 on Ten, Five, Copie conforme). J'en ai encore d'autres à découvrir.

* J'apprends, à l'instant où j'écris ce billet - donc après avoir écrit le paragraphe ci-dessus - en lisant sur Wikipédia la "biographie" de Abbas Kiarostami, ceci :

"En 2000, à la cérémonie des récompenses du Festival du film de San Francisco, Kiarostami surprend tout le monde en offrant son Prix Akira Kurosawa pour sa carrière de réalisateur à l’acteur vétéran iranien Behrouz Vossoughi pour sa longue contribution au cinéma iranien."

Il existe un Prix Kurosawa!!! qui a été décerné à Kiarostami!!! Non mais! je n'ai plus honte de ma confusion, quelle coïncidence.


mardi 12 janvier 2016

Je suis Charlot !

J'écoutais ce matin L'humeur vagabonde de Charles Sigel consacrée à Charlie Chaplin : le rire au bord des larmes, (un régal de deux heures) et je me demandais ensuite où en étaient les travaux du Musée qui devait s'ouvrir en Suisse, dédié à son œuvre.

Printemps 2016... On y est! Le musée va ouvrir bientôt.





dimanche 3 janvier 2016

Popoff

Le 31 décembre 2015, contre vents et déluge, je retournais à l'Ile Tudy, je voulais déguster un autre thé celte Chez Pierre. Déception en arrivant au port, le café était fermé. Tant pis, profitons (me dis-je) d'être là pour sillonner les ruelles de l'île, protégées du vent. Il y avait une accalmie.
Je photographie ce bateau, Popoff, à marée basse. Je découvre ici son histoire.


 

(Cliquer pour agrandir)

Je l'imaginais toutes voiles dehors...

 
Soudain une pluie diluvienne, oblique, cinglante avec un vent fou se déchaîne. Je m'appuie contre un mur tentant d'ouvrir mon parapluie mais que nenni, impossible; ou il se retourne ou je m'envole avec!



http://www.jpm-copro.com/images/Becassine%20NF1.JPG


Je me réfugie dans une vieille cabine téléphonique abandonnée, la cage est branlante, le vent siffle dans les interstices, pas un chat dans les rues; je ne suis guère rassurée et pourtant, je jubile! Une voiture s'arrête près de la cabine, en sortent deux jeunes filles (non, elles n'attendent pas que ça se calme) qui crient de joie, elles dansent et rient d'être là, d'un bonheur qui me réjouit aussi. Le conducteur, un jeune homme, les rejoint, moins expansif. Je les regarde se diriger vers le port, la tête dans le guidon si j'ose dire, bien "encapuchonnés". Ils ne m'ont pas vue dans ma cage de verre.

Cinq bonnes minutes plus tard, je quitte la cabine et retourne vite fait dans ma voiture, direction Sainte-Marine, où j'ai pu déguster un cappuccino et me réchauffer près de la cheminée au Café du Port. Je n'avais plus envie de thé! Le nombre de places est limité et le café vite rempli. Cinq jeunes touristes entrent et s'exclament : "Oh! c'est trop mignon ici, quelle chance de découvrir cet endroit pour notre dernier jour" (de vacances je suppose). Eh oui! C'est trop mignon et vous avez eu de la chance, c'était la dernière table... Ensuite, ils ont parlementé pendant une heure pour décider de leur programme de réveillon; aucun n'était d'accord pour aller voir le même film, ça commençait mal. VIVE LA SOLITUDE? NON, CHIENNE DE SOLITUDE! Enfin, ça dépend des moments...