dimanche 6 mai 2012

Où est la gauche

Coïncidence, je tombe sur ce chapitre - publié en 2006 - en ce jour d'élection présidentielle.

UNE POLITIQUE HÉDONISTE

1

Le génie colérique libertaire. Où est la gauche? Question d'actualité, bien sûr, mais aussi question plus fondamentale. Quand naît-elle? Où est-elle? Qu'est-ce qui la définit? Quels sont ses combats? A quoi ressemble son histoire? Et ses grands noms? Ses plus célèbres combats? Ses ratages, ses limites, ses zones d'ombre? Le socialisme, le communisme, le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme, le marxisme-léninisme, le social-libéralisme, le bolchevisme en font partie, certes. Mais quoi de commun entre Jaurès et Lénine? Staline et Trotski? Mao et Mitterrand? Saint-Just et François Hollande? Théoriquement : un désir de ne pas composer avec la pauvreté, la misère, l'injustice, l'exploitation du plus grand nombre par une poignée de nantis. Pratiquement : la Révolution française, 1848, la Commune, 1917, le Front populaire, Mai 68, Paris de 1981 à 1983... Mais aussi, en son nom : la Terreur de 93, le Goulag, la Kolyma, Pol Pot. Voilà l'Histoire - pulsions de vie et pulsions de mort mélangées.
Et l'esprit de la gauche? Si l'on en juge par ses réalisations dans la seule Histoire de France : égalité juridique des citoyens en 1789 - juifs et non juifs, hommes et femmes, blancs et noirs, riches et pauvres, Parisiens et provinciaux, nobles et roturiers, gens de lettres et artisans; fraternité sociale des travailleurs - chantiers communautaires et travail pour tous en 1848, semaine de quarante heures et congés payés en 1936; libertés élargies du plus grand nombre une fois démontées les barricades de Mai 68. Ces conquêtes découlent de l'usage de la force et de la puissance du génie colérique de la révolution. Cette énergie qui parcourt ces trois siècles constitue ce que je nomme une mystique de gauche. Une force architechtonique que l'on sent en soi, ou pas, et à laquelle on adhère, ou non. Elle procède moins d'une déduction rationnelle que d'une situation épidermique en rapport avec soi : là encore, la psychanalyse existentielle peut rendre compte de cette présence du souffle en soi - ou de son absence...

2

Le nietzschéisme de gauche. Je tiens le nietzschéisme de gauche pour la pointe la plus avancée du génie colérique au XXe siècle. la vulgate associe toujours nietzschéisme et pensée de droite. L'aryen blond aux yeux bleus paraît l'incarnation de Zarathoustra à nombre d'incultes prenant pour argent comptant la falsification des textes du penseur par sa soeur nazie. Lire l'oeuvre, voilà qui interdit pour toujours de faire de ce pourfendeur de l'Etat, de cet antisémite forcené, de ce conchieur du Reich, de cet ennemi de la violence militaire, un nazi, ni même un compagnon de route de l'aventure nationale-socialiste.
[...]
[...]
En Allemagne, Gystrow inaugure ce courant nietzschéen de gauche, puis en Russie, Eugène de Roberty, en France, Bracke-Desrousseaux, Daniel Halévy, Charles Andler. Jaurès ne s'y trompe pas et emboîte le pas à ce courant. En 1902, à Genève, le tribun socialiste s'appuie sur Ainsi parlait Zarathoustra pour célébrer l'aristocratisation des masses et les noces du prolétariat avec le surhumain.
[...]

Chapitre : Une politique libertaire.
Michel Onfray, in La puissance d'exister, Grasset 2006.

Lire aussi sa chronique ici.

Et, dans trente minutes nous saurons qui sera l'élu : François Hollande ou Nicolas Sarkozy.