mercredi 9 septembre 2015

"L'homme intérieur est le seul à exister vraiment"


http://www.ufunk.net/wp-content/uploads/2013/01/album-jon-uriarte.jpg

Photo : Jon Uriarte

1. N'être plus personne


"L'absence est mon destin."
Robert Walser, Au bureau
La vie impersonnelle

Dans certaines histoires de vie, une rupture particulière, une séparation, un deuil, un licenciement, une lassitude amènent à se déprendre peu à peu de son univers familier. L'individu ne se sent plus à sa place, il s'est souvent senti à l'écart en essayant de s'en accommoder mais cette fois il n'en a plus la force, ou bien il ne l'a jamais eue. Le monde lui échappe. [...], il s'efface, sort de moins en moins, ne se soucie plus de son voisinage, ni même de ses propres affaires. Il désinvestit le monde qui l'entoure. Les autres à son entour s'éloignent également, trouvant un moindre intérêt à sa fréquentation ou s'agaçant de sa manière d'être toujours ailleurs. [...] Quand certaines personnes meurent, elles avaient déjà disparu depuis longtemps. La mort n'était plus qu'une formalité.
[...]
M. Leiris se souvient d'un article lu autrefois dans Le Monde. Un journaliste évoque un célèbre torero qui fait ses adieux dans une arène madrilène. A la question de savoir ce qu'il va désormais faire de son existence, l'homme répond : "J'apprendrai à n'être plus rien." [...]
Mais parfois ce n'est pas tant de dépersonnalisation qu'il s'agit que d'une impersonnalisation, se défaire de toutes les contraintes de l'identité pour ne plus exister qu'a minima. Robert Walser est un écrivain majeur mais peu connu tant son œuvre demeure insolite. [...] R. Walser est un personnage animé du désir de disparaître de soi, il est hanté par la volonté de ne plus assumer les contraintes de son identité. Malgré les livres, les articles qu'il publie, il refuse toute compromission dans un monde où il peine à se reconnaître sans jamais être en position de refus à son égard. Le monde est là, mais il s'en désintéresse car s'il fallait s'y arrêter il faudrait assumer son nom, son histoire, une responsabilité. Ce à quoi il s'est toujours refusé.
[...]
Walser se bâtit un refuge, un monastère intérieur où nul ne le débusque. Il cherche à passer inaperçu : "La terre devenait un rêve; j'étais moi-même devenu quelque chose d'intérieur... Je n'étais plus moi-même mais un autre, et pourtant, pour cela précisément, j'étais moi-même... L'homme intérieur est le seul à exister vraiment."
[...]
A l'asile, Walser demeure lucide sur lui-même sans revenir sur sa décision de renoncer à son identité. "Être insignifiant et le rester. Et quand une main, une circonstance, une vague me soulèveraient et me porteraient jusqu'en haut, là où règnent la puissance et le crédit, je détruirais l'état des choses qui me serait favorable, et je me jetterais moi-même au fond de l'obscurité basse et futile. je ne puis respirer que dans les régions inférieures", écrit-il dans L'institut Benjamenta (1960, 209).
[...]
Comme le monastère ou l'abbaye, mais dans un contexte plus profane, l'hôpital psychiatrique est un lieu pour disparaître, un refuge où l'individu n'a plus de compte à rendre et où il glisse en toute évidence d'une tâche à une autre dans un emploi du temps tout entier régi par l'établissement. [...] Nombre d'individus y trouvent un abri, une protection contre une agitation sociale où ils ne se retrouvent pas. La tâche d'être soi est trop lourde pour eux. Comme le dit un personnage de Beckett, incapable de continuer à vivre dans le lien social : "J'avais envie d'être à nouveau enfermé dans un endroit clos, vide et chaud, avec de la lumière artificielle" (1950, 86). [...] Dans l'un des récits de Beckett, Murphy voit "les malades, non comme bannis d'un système bienfaisant, mais comme échappés d'un fiasco colossal" (Beckett, 1974, 130)

[...]
Pages 23-24-28-29-31-33.


La fatigue désirée

La fatigue peut être un choix pour s'effacer légèrement et retrouver la jubilation de la plénitude d'être soi après le repos, mais dans ce cas elle doit en effet être choisie. " On ne prend plaisir à la fatigue que quand on n'y est pas voué, condamné. Il n'y a ici de joyeuse fatigue que si l'on est déjà dans la joie avant même de se fatiguer." (Chrétien, 1996, 28). [...]
[...], la fatigue est un état où disparaître, un effacement provisoire par lassitude, en se laissant doucement glisser dans un monde rétréci, même si les sensations ne sont pas heureuses. L'un de ses avantages est de rendre difficile la fixation de la pensée. Plus rien ne la retient, elle coule, trop lourde à porter. [...] Elle amène à flotter sur les événements avec une sorte d'alibi pour le retrait. [...] La fatigue est un détachement, parfois elle est même exacerbée jusqu'à l'accablement pour s'y enfoncer davantage encore. L'individu se perd dans sa tâche ou bien il se voue à des épreuves physiques ou sportives de longue haleine dont il sort peu disponible aux échanges, obnubilé par la soif du repos. "La fatigue est le plus modeste des malheurs, le plus neutre des neutres, une expérience que, si l'on pouvait choisir, personne ne choisirait par vanité. Ô neutre, libère-moi de ma fatigue, conduis-moi vers cela qui, quoique me préoccupant au point d'occuper toute la place, ne me concerne pas. - Mais c'est cela, la fatigue, un état qui n'est pas possessif, qui absorbe sans mettre en question" (Blanchot, 1969, XXI). Elle est une excuse pour se lover en soi et diminuer ainsi l'intensité de la relation avec le monde. Moins attentif aux autres ou aux tâches à accomplir, l'individu n'est plus qu'à la surface de lui-même et possède une excuse sincère pour se détacher des impératifs du travail ou du lien social.
Pages 58-59.

[...] 
D'avoir trop donné implique de se reprendre, de retrouver son souffle et éventuellement de régénérer son goût de vivre par une retraite quotidienne ou une longue parenthèse afin, au bout du compte, de se rejoindre. La disparition des contraintes liées à l’identité se fait alors sur un mode propice. Elle évoque la réflexion de Montaigne : "Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude" (Montaigne, 1969, 292). L'écriture, la lecture, la création de manière générale, la marche, le voyage, la méditation, etc. sont autant de refuges aux contours moins acérés que nous avons souvent arpentés au fil de ce livre. Ce sont des lieux où nul n'a plus de comptes à rendre, une suspension heureuse et joyeuse de soi, un détour qui ramène à soi après quelques heures ou quelques jours, ou davantage. Des moyens délibérés de retrouver sa vitalité, son intériorité, le goût de vivre.
Page 195 (dernière page)

David Le Breton, in Disparaître de soi, Une tentation contemporaine, éditions Métailié, 2015.

"Il arrive que l’on ne souhaite plus communiquer, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent ; que l’on soit sans projet, sans désir, et que l’on préfère voir le monde d’une autre rive : c’est la blancheur. La blancheur touche hommes ou femmes ordinaires arrivant au bout de leurs ressources pour continuer à assumer leur personnage. C’est cet état particulier hors des mouvements du lien social où l’on disparaît un temps et dont, paradoxalement, on a besoin pour continuer à vivre. David Le Breton signe là un livre capital pour essayer de comprendre pourquoi tant de gens aujourd’hui se laissent couler, sont pris d’une “passion d’absence” face à notre univers à la recherche de la maîtrise de tout et marqué par une quête effrénée de sensations et d’apparence. Voilà qu’après les signes d’identité, c’est cette volonté d’effacement face à l’obligation de s’individualiser, c’est la recherche d’un degré a minima de la conscience, un “laisser-tomber” pour échapper à ce qui est devenu trop encombrant, qui montent. La nouveauté est que cet état gagne de plus en plus de gens et qu’il est de plus en plus durable. David Le Breton, avec cet ouvrage en forme de manifeste, fait un constat effrayant et salutaire de notre engourdissement généralisé. Nous sommes tous concernés par ce risque d’une vie impersonnelle."
4e de couverture.

C'est en écoutant cette émission que j'ai eu envie de lire cet ouvrage. Le titre m'interpellait, j'étais sûre qu'il m'intéresserait. 

dimanche 6 septembre 2015

Sans titre, ça pèse déjà assez lourd

Araignée du matin, chagrin.



Journée ensoleillée, cœur sombre




Hi hi!


Avant l'urne, faut peut-être que je pense au cercueil (0_0). Sont gais ceux-là.
Un cercueil en carton c'est génial pour une incinération. On en a parlé en famille l'autre jour. "Ils" sont d'accord avec moi : le cercueil en carton c'est une excellente idée.
C'est moins cher et c'est écologique.
Gamme Passion. Sont complètement cinglés : un cercueil avec un parcours de golf, un driver et une balle. Ce n'est pas la balle qu'il faut mettre dans le trou; c'est le pékin qui sera dedans.Tsss!
Si on veut faire simple, optons pour la Gamme essentielle : le vrai carton kraft pour 100 euros, le moins cher.


A la rigueur je veux bien Bécassine sur le carton
pour aller avec l'urne.



mardi 1 septembre 2015

Désespérer... pour être heureux?!

" [...] une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie. 
[...]  l’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner."
Albert Camus, Noces.

C'est le thème de la semaine dans les NCC. 
(Lecture par Jean-Louis Jacopin : Albert Camus, Noces, « L’été à Alger » : un très court extrait  à la fin de ce billet)

Sujet qui ne peut que me passionner : faire de mon désespoir une énergie de vivre.

Et hier : Kierkegaard, au-delà du désespoir.

Une rentrée épatante! Non? Oui!
Finies les vacances, ouf!


Vincent Van Gogh, <i>Autoportrait à l'oreille coupée</i>

Vincent Van Gogh, Autoportrait à l'oreille coupée

Autoportrait à l'oreille coupée (1889), par Van Gogh. Peinture à l'huile. (Courtauld Institute Galleries, Londres.)
Ph. Coll. Archives Larousse
 

vendredi 28 août 2015

La belle promeneuse solitaire

Définition du mot Désespérance :
État d'une âme qui a perdu l'espérance. "Dans cet état de désespérance il ne tenait plus à la vie".

J'étais dans cet état mercredi en sortant de ma consultation ORL. L'autre oreille était maintenant, aussi, atteinte. J'apprenais qu'il y avait 3 canaux dans chaque oreille qui pouvaient perturber l'équilibre en se bouchant lorsque les cristaux se déplacent. Je sentais qu'il ne savait plus comment tenter de me rassurer, seulement me faire comprendre que je devais ACCEPTER de vivre avec ça : moments de rémission puis crises de vertiges.
Pendant qu'il "curait" et aspirait mes oreilles je regardais son étagère de tintinophile. Je lui avais apporté un petit cadeau, à cet instant, je n'étais pas sûre d'oser le lui remettre. L’apprécierait-il? Le trouverait-il incongru? Puéril? 
Puis nous sommes passés dans la pièce aux tests (je commence à radoter avec ça, c'est toujours le même protocole) : masque et manœuvre libératoire de Sémont, la sienne. Plus efficace, pour mon cas, que celle d'Eplay que la kiné m'avait faite 8 jours plus tôt et qui s'était avérée insuffisante, même si amélioration. Il est perplexe car il n'y a plus de vertige à gauche (ce qui était habituel) mais à droite, léger. Le vertige ne passe pas, il reste des séquelles. 
Nous repassons dans son bureau, explications scientifiques, trop pointues pour moi. Les cristaux ont changé de canal. Il va falloir changer le processus. Faire pendant une semaine, toute seule chez moi, le "barbecue" deux fois par jour. Je connais, je l'ai fait, souvent sans résultat. Mais allons-zi allons-zo! Il me propose un rendez-vous dans huit jours et si tout va bien de l'appeler pour l'annuler. Ben oui, faire une heure de route pour le voir, toute de même, si je peux m'abstenir hein...
Je l'écoute, religieusement, je voudrais le croire, je voudrais même qu'il me mente mais il ne ment pas et insiste au contraire pour me dire que ça ne guérira plus. Après les cristaux qui se déplacent il y a aussi les osselets qui, comme le reste, vieillissent et se pulvérisent (0_0), et il me montre une photo de gros cailloux, des lisses comme des galets et d'autres bien cabossés; pas besoin d'explications supplémentaires. Pfff! Tout devient fragile chez moi. Je ne lui dis pas ma désespérance. Au contraire, avec un sourire je luis dis en regardant son étagère :
-  une question indiscrète; vous êtes tintinophile? 
- Et il éclate d'un rire presque coupable et me répond : oui! 
- J'ose alors en riant à mon tour : je vous ai apporté un cadeau et je lui tends la pochette.
- (silence) il sort l'objet et me dit : Oh merci! c'est vraiment trop gentil. Là je vois qu'il est content, vraiment.
Il sort l'objet de sa boîte et va le placer tout de suite sur son étagère, avec les autres figurines de Tintin.
- C'est une scène de l'album L'Oreille cassée. C'est parfait dans votre bureau. Je n'ai pas trouvé le fétiche Arumbaya avec l'oreille cassée lui dis-je. (Je mentais, j'aurai pu l'acheter sur Internet mais je n'allais tout de même pas lui faire un cadeau de 165 euros!). Et puis cette figurine de Tintin dans son fauteuil avec Milou dormant à ses pieds est reposante. 


Je sortais de son cabinet à 15 heures. J'avais faim, je n'avais rien dans le ventre depuis mon petit déjeuner à 8 heures. J'avais prévu d'aller manger des crêpes dans un petit port que je ne connaissais pas et qui était sur ma route du retour; j'avais regardé sur Internet, il faisait le service continu.
Je passais aussi devant la maison de mon enfance, c'était plus fort moi, puis du coup j'étais à deux pas du cimetière; je n'avais pas prévu de m'y arrêter mais c'était une évidence, je devais le faire. Le tombe n'était pas trop sale; je mis à la poubelle un plant mort. Je n'avais rien acheté pour le remplacer. Tant pis, je savais qu'ils s'en fichaient ceux qui étaient dans la tombe, qu'ils auraient été contents de me voir... s'ils avaient été en vie. Tsss! J'allais chercher deux arrosoirs que je remplissais d'eau et les déversais sur la tombe, pour pousser les feuilles mortes. La dalle en ciment au pied de la tombe était encombrées de feuilles et de mauvaises herbes qui poussaient entre les interstices. Je n'avais rien pour les arracher. Et puis, je devais faire attention à ne pas baisser la tête, j'étais secouée après la manœuvre de l'ORL, je devais être prudente. Je prévoirais de quoi nettoyer cette dalle une prochaine fois.
Je commençais à avoir mal à l'estomac, il fallait que je mange.
Dans ma voiture je branche mon GPS pour me guider vers ce petit port à Plougastel. Une trouvaille tout de même le GPS. J'étais partie à midi et demie de Quimper sous des trombes d'eau et j'arrivais sous le soleil. Merveille! Vite une table, la carte, la crêpe. 
Sujet de bac philo : la désespérance empêche-t-elle de vivre? 
Je n'ai plus envie de vivre mais je suis toujours capable de savourer quelques moments de vie... comme celui-là.


(Cliquer pour lire et agrandir)

"Les passions sont les vents qui enflent les voiles du navire; 
elles le submergent quelquefois, 
mais sans elles il ne pourrait voguer."
Voltaire




En attendant ma crêpe andouille de Guéméné-œuf miroir, verre de cidre


Mon Dieu qu'elle est bonne cette crêpe. On ne devrait manger que quand on a faim, c'est tellement plus jouissif. Je n'ai pas pris de crêpe dessert au froment mais une deuxième crêpe de blé noir andouille-oeuf miroir (trop bonne). Une femme, très belle, est venue s'asseoir près de ma table pour manger une glace; c'est vrai qu'à cette heure-là se bâfrer de crêpes, c'est bizarre. Je la regardais discrètement et lui trouvais grand charme. Son visage était beau, son allure, ses geste étaient élégants. Elle avait des chaussures de marche; c"était le genre de femme que rien ne pouvait enlaidir. Quand elle a passé sa commande de glace, elle avait du mal à comprendre; à son accent elle était allemande. Nous nous sommes souris, j'enviais sa grâce. Sûr, ELLE N’ÉTAIT PAS TRANSPARENTE, elle. Elle ne s'est pas attardée, je me régalais autant des crêpes que de ce que j'avais sous les yeux.
Puis, je réglais ma note. Comment se fait-il que mon père ne m'aie jamais emmené dans ce havre de paix à dix minutes de Brest, lui qui aimait tant venir au Pont de Plougastel et au Passage le dimanche avec moi? 
Je fis le tour du port, allai jusqu'à la digue voir les pêcheurs, la vue était belle, on apercevait les rives de Logona en face. Un baigneuse courageuse sortait de l'eau, il ne faisait pas très chaud malgré le soleil; son compagnon, moins téméraire, l'attendait sur les rochers.  Je croisais la belle allemande et la photographiais rapidement de dos. Elle magnifiait le paysage. J'exagère? Peut-être que je l'auréolais d'une beauté visible que pour moi, parce que c'était une promeneuse solitaire.




 Gréement Le Général Leclerc à gauche sur la photo


Vendredi 28 août.

Noir c'est noir.



lundi 24 août 2015

Meryn, Marine, Marina, Voran?

J'avais besoin d'un bol d'air pour occulter mon état bancal, devenu mon état normal depuis un mois, vertigineux.
Je fus servie.
Un vent fort et bien frais soufflait sur le port. Il était 16 heures 30 et j'avais faim. Je n'avais pu avaler grand chose au déjeuner. A droite, le Café du Port était à l'ombre, je passais mon chemin et allais m'installer au soleil au Café de la Cale.

 Café de la Cale

J'avais très faim. La jeune fille vient prendre ma commande et je lui dis : je prendrai un thé; avez-vous un gâteau? Je peux vous proposer un thé gourmand me dit-elle et elle annonce : du far, un gâteau au chocolat..; je l'arrête tout de suite. Non merci. Elle m'apporte alors la carte. Terminé les cafés ou autres thés gourmands pour moi! A chaque fois c'est la déception, des mini portions de cake, de far ou autre gâteau "étouffe-chrétien" (pardon, c'est une expression familiale (0_0)) et une espèce de truc hyper sucré écœurant, des mini machins immangeables pour le prix exorbitant d'un excellent dessert. Je n'ai plus l'intention de me faire avoir. Non mais! Le seul café gourmand que j'ai apprécié fut celui-ci (dernière photo).
Sur la carte je vois un émincé de pommes au carmel beurre salé qui me fait saliver (j'en avais déjà mangé ici même et en gardais un bon souvenir). J'attends que la demoiselle revienne prendre ma commande. Elle passe devant moi sans me regarder, repasse une seconde fois en m'ignorant : coucou lui dis-je. Tsss! Elle ne m'entend pas ou fait comme si. Des clients viennent de s'installer derrière moi, elle arrive et prend leur commande. Je décide de ne pas la rappeler, espérant (sans conviction) qu'elle passerait prendre aussi la mienne. Que nenni! Cette fois, une chose est sûre : JE SUIS DEVENUE TRANSPARENTE.

" Renoncer à sa capacité de séduction, devenir transparente [aux yeux des hommes], c'est mourir à toute une part de soi-même, et c'est dur à vivre quand on a pris de mauvaises habitudes."
François Giroud, Arthur ou le bonheur de vivre.

Je contemplais la mer et les bateaux dans le petit port dont je ne me lasse pas. Je voulais à mon tour ignorer l'impudente.




Je me suis cependant lassée d'attendre. Hop! je plie bagage et vais voir ailleurs si la mer est plus bleue et le service plus avenant. Le ciel se couvrait et les tables de la terrasse au Café du Port étaient en plein vent. Tant pis, j'étais bien couverte, gros pull en laine. Je m'assois dans le fauteuil confortable, à une table de quatre fauteuils, et je suis seule! J'ose. Cette fois je mangerais n'importe quoi, j'ai trop faim. Un jeune homme arrive : un thé earl grey svp et, avez-vous un gâteau ou quelque chose à grignoter. - Non, je n'ai que des glaces. Désolé me dit-il avec un sourire. (Aïe! Zut! Flûte! Merdoum!, une glace quand il fait à peine 19°, non merci). Bon, seulement un thé svp. Je fouille au fond de mon sac, j'ai parfois des minis financiers. Évidemment, il n'y en a pas. Allez, occulte ta faim, regarde le paysage, si reposant. Ce que je fais, emmitouflée dans mon gros pull et l'écharpe en laine que j'avais prévue, heureusement. Il ne pleuvait pas, j'étais donc gâtée. Hum! J'ai sorti le bouquin offert par un ami, déjà bien entamé, lu quelques pages. Deux enfants jouaient aux dominos avec leur mère à côté de ma table. J'ai refermé le livre, bu mon thé, savouré l'instant malgré la faim et suis restée à méditer devant le petit port.


Puis, avant de reprendre la route ma méditation m'a conduite vers la chapelle Sainte Marine. Je n'étais pas seule à méditer devant la mer.



Chapelle du 15e siècle située à l'estuaire de l'Odet, face à Bénodet. La voute et les sablières (poutres) ont été rénovées et peintes en 2013/2014 ainsi que l'éclairage et le chaulage des murs.


Je ne crois pas en Dieu mais j'aime me recueillir dans les chapelles.


A gauche, Sainte Barbe avec sa tour en bois, du 16e
A droite, Sainte Marine, du 18e
 


Saint Pierre (patron des pêcheurs) avec sa clef et son livre, du 16e

"En breton, Sainte-Marine se dit Sant Voran et est donc du masculin! Comment expliquer cette transformation?
Selon le chanoine anglican G-H. Doble, à l'origine il s'agit de saint Meryn, toujours vénéré dans la paroisse voisine de Plomelin (Finistère) - dont le nom vient de plo-Meryn.
La statue de la chapelle représente une vierge de Bithynie (Asie Mineure) : Marina, du 8e siècle (fêtée ici le 20 juillet par confusion avec sainte Marine d'Antioche). Alors, Meryn, Marine, Marina, Voran?"
(Source de la chapelle).

Je venais de passer des semaines éprouvantes, tout le bienfait de mes vacances du mois de juin fut pulvérisé par un vertige rotatoire le 29 juillet qui ne laisse de m'épuiser. Dès que je me sens d'attaque pour conduire, je file au bord de la mer, dans des lieux calmes. Pas de randonnées mais de tranquilles promenades. Je sais que ces moments-là sont précieux et ne vont pas durer.
Je remets sans cesse ma vie en question, et plus précisément son inutilité, son poids, sa non-valeur, son non-intérêt. 
Je suis remontée dans ma voiture. J'avais respiré l'air marin et je n'avais plus faim.

samedi 15 août 2015

Samedi 15 août 2015

"Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même."
Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire.

Cette après-midi de 15 août (Sainte Marie), je croisais sur le chemin de halage 
quelques solitaires. Ils ne gênaient pas ma rêverie, ils l'animaient.
Je pensais à toi, maman.







Au retour,  le jeune homme que j'avais croisé à l'aller avec sa guitare,
faisait ses gammes, très discrètement, sur ce banc.
Je le photographiais, discrètement.


"Le contentement se lit dans les yeux, dans le maintien, dans l'accent, dans la démarche, et semble se communiquer à celui qui l'aperçoit."
Jean-Jacques Rousseau, Rêveries du Promeneur solitaire.
 

vendredi 14 août 2015

Reproduction interdite




Ayant eu hier quelques 197 visiteurs je me dois d'indiquer pourquoi aujourd'hui ai-je dû retirer mon dernier billet "Les visiteurs du soi".
J'y relatais mes soucis de vertiges et ma fatigue pour l'écriture, nonobstant ma capacité à pouvoir lire le Philosophie Magazine. Et, pour alléger mon travail d'écriture et mes méninges très attigées (malmenées) par ces vertiges de Menière, au lieu de citer quelques extraits de ma lecture,  j'avais inséré trois (médiocres) photos capturées dans mon propre magazine afin que mes lecteurs puissent lire ce qui m'avait intéressé, disons plutôt ce qui avait attiré mon attention pour l'article Pourquoi partons-nous en vacances? Je précisais alors que j'étais rousseauiste.
Quant aux deux autres photos elles concernaient la rencontre  Pierre Bayard et le divin Clément Rosset, Les visiteurs du soi (la photo dans le magazine est bien plus belle que celle que j'avais capturée) dans le dossier spécial de l'été : Comment ne pas passer à côté de sa vie? Question que le délicieux Clément Rosset trouvait "un peu absurde", la retournant comme une crêpe par : "comment les gens font-ils pour si facilement passer à côté de leur vie?" Ensuite maître Rosset prenait un exemple des Dupond et Dupont dans Tintin, d'où ma question idiote ou rigolote (c'est comme vous voudrez) : Clément Rosset serait-il tintinophile? et là, je pensais à vrai dire à mon cher ORL et à mon "oreille cassée", ORL que je dois revoir à la fin du mois et je ne vais pas manquer de lui poser la même question, cette fois je vais oser, vu son étagère remplie de Tintin, Milou, Capitaine Haddock, Dupondt et autres figurines de tintinophiles.
Revenons à nos moutons. Hier je reçois un mail (lu ce matin) de la rédaction du Philosophie Magazine me demandant, très gentiment et même avec délicatesse, "de bien vouloir remplacer les reproductions intégrales de nos contenus par des citations.", ainsi que "Vous êtes autorisée à citer un bref passage à condition d'en spécifier la source et en incluant un lien." Je signale tout de même concernant l'article Les visiteurs du soi que je n'avais pas photographié l'article intégral faisant 5 pages mais seulement une page... en guise de mise en bouche pour mes lecteurs, afin qu'ils aient envie d'en savoir plus en achetant le magazine. On m'indiquait également que je n'avais pas le droit de reproduire des articles du Philosophie Magazine "sans l'accord de l'éditeur." Quant à spécifier la source de mes photos, je pensais sincèrement que ce que j'écrivais dans ce billet suffisait à clarifier l'eau de la source :

"Six mois de répit; j'avais presque oublié cette sensation, monstrueuse, diabolique, d'être sur un manège qui tournerait à la vitesse du son (340 mètres par seconde) : vertigineux.
Pas le courage d'écrire, peux pas fixer l'écran longtemps, mais je peux lire le Philosophie Magazine.
[...]

Dans ce numéro de l'été du Philomag, j'ai particulièrement aimé un article : Les visiteurs du soi. Une rencontre Pierre Bayard et Clément Rosset. Je ne vais pas vous faire le résumé. Tsss! (Allez l'acheter lecteurs radins! Mais non, je rigole - ce sont les médicaments qui me déboussolent). Photos et idem pour les clics... qui agrandissent les images. Début de l'article. Non mais! J'ai des vertiges...
[...]
 Clément Rosset serait-il tintinophile (0_0)? 

"Nous restons des personnalités en souffrance car coïncider avec son "vrai moi" est une tâche impossible".
(Clément Rosset)


La rectification est faite, par la suppression de mon billet tel qu'il l'était, je reproduis tout de même ci-dessus ce que j'écrivais, parce que hein, c'est du boulot de faire tout ça. Non mais!
Après avoir répondu au mail de mon correspondant de guerre charmant que j'allais supprimer mon billet (par manque de courage pour le remanier; finalement ce nouveau billet est encore plus long à faire et j'ai du linge à étendre, pfff!), j'ai reçu en retour une réponse pas du tout guerrière, très bienveillante et je répète, délicate. Donc :

 http://pmcdn.priceminister.com/photo/dupont-et-dupond-tout-va-bien-herge-carte-postale-1992-935082496_ML.jpg



mardi 11 août 2015

Les visiteurs du soi

Six mois de répit; j'avais presque oublié cette sensation, monstrueuse, diabolique, d'être sur un manège qui tournerait à la vitesse du son (340 mètres par seconde) : vertigineux.
Pas le courage d'écrire, peux pas fixer l'écran longtemps, mais je peux lire le Philosophie Magazine.


(Cliquer puis clic droit pour afficher l'image... et pouvoir lire,
lecteurs fainéants. Non mais!)

Mes vacances furent donc rousseauistes! 

Dans ce numéro de l'été du Philomag, j'ai particulièrement aimé un article : Les visiteurs du soi. Une rencontre Pierre Bayard et Clément Rosset. Je ne vais pas vous faire le résumé. Tsss! (Allez l'acheter lecteurs radins! Mais non, je rigole - ce sont les médicaments qui me déboussolent). Photos et idem pour les clics... qui agrandissent les images. Début de l'article. Non mais! J'ai des vertiges...



 Clément Rosset serait-il tintinophile (0_0)? 

"Nous restons des personnalités en souffrance car coïncider avec son "vrai moi" est une tâche impossible".
(Clément Rosset)

jeudi 6 août 2015

***

Pour CEUX, CELLE, CELUI qui ne connaissent pas JLK (s'il en reste) je vous recommande son blog : ses Carnets mais aussi ses percutants et décapants CELUI QUI, CELLE QUI, CEUX QUI. 

Pour donner le ton, mon sourire de ce matin :

"Celui qui te traite de crise climatique au motif que tu les lui chauffes."

lundi 3 août 2015

Mes lectures de vacances 5



(Cliquer pour agrandir)



JOURNAL
COMMENCE LE 14 NOVEMBRE 1813


Si j’avais commencé ce journal il y a dix ans, et que je l’eusse fidèlement tenu ! eh !... oh !... Il n’y a que trop de choses que je voudrais ne pas me rappeler. Après tout, j’ai eu ma part de ce qu’on appelle les plaisirs de cette vie, et j’ai vu du monde européen et asiatique, plus qu’il n’a été utile à mon bonheur. On dit que la vertu est à elle-même sa propre récompense. Certes, elle doit bien se payer pour la peine qu’elle nous donne. A vingt-cinq ans, lorsque la meilleure partie de la vie est déjà écoulée, on devrait être quelque chose ; et que suis-je moi ? Rien, qu’un homme de vingt-cinq ans et quelques mois. Qu’ai-je vu ? Le même homme partout ; oui : et partout la même femme. Qu’on me donne un mahométan qui ne fasse jamais de questions, et une femelle de la même race qui nous épargne la peine d’en faire. […]

[…] 

17 novembre. 

Point de lettre de *** ; mais je ne dois pas me plaindre. Le vénérable Job a dit : « Pourquoi l’homme vivant se plaindrait-il ? » Réellement, je n’en sais rien, si ce n’est par la raison que l’homme mort ne peut se plaindre. Et lui, le dit patriarche, se plaignait pourtant, et même au point de fatiguer ses amis et d’amener sa femme à faire cette pieuse exhortation : « maudis ! et meurs ! » Le seul moment, à ce que je suppose, où l’on ne trouve pas un peu de soulagement à jurer.

[…]

J’ai passé la soirée d’hier chez lord H… ; Mackintosh et Puységur y étaient. Je tâchais de me rappeler une citation sur l’architecture, faite, je crois, par madame de Staël, et tirée de quelque sophiste teutonique. « L’architecture », dit ce Mocoronico tédescho, « me rappelle la musique gelée. » C’est quelque part, mais où ? Le démon de la perplexité doit le savoir et ne veut pas me le dire. Je demandais à M. ; il me répondit que ce n’était pas de madame de Staël; mais

Puységur dit que si, que ce devait être d’elle, parce que c’était trop dans son genre…

H… rit, comme il le fait toujours quand il est question de « l’Allemagne » ; mais là-dessus je trouve qu’il va trop loin. On dit que B. en parle avec dédain. Il y a, cependant, de forts beaux passages. Et après tout, qu’est-ce qu’un livre (je n’en excepte aucun), sinon un désert où, dans un jour de marche, on rencontre çà et là quelques sources et peut-être un ou deux bocages ? […]

[…]

J’ai dîné aujourd’hui pour la première fois depuis dimanche dernier, et c’est encore aujourd’hui dimanche. Toute la semaine rien que du thé et des biscuits secs ; six per diem : Et plût au ciel que je n’eusse pas dîné encore ! Je suis abîmé de pesanteur, de stupeur et de mauvais rêves ; cependant je n’ai pris que du poisson et une vingtaine de bouchées. Jamais je ne mange de viande, et très rarement de légumes. Je me voudrais à la campagne pour faire de l’exercice, au lieu d’être forcé de me rafraîchir par l’abstinence. Une légère augmentation d’embonpoint ne m’inquièterait pas ; mes os la supporteraient fort bien. Malheureusement, le diable me talonnerait de nouveau ; je ne puis le chasser que par famine, et je ne veux être l’esclave d’aucun appétit. Si je m’égare, du moins sera-ce mon cœur qui me fraiera la route. Oh ! ma tête ! qu’elle me fait mal ! toutes les horreurs de la digestion ! Je m’étonne  comment Bonaparte digère son dîner.

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[…] Aïe ! aïe ! ma tête ! je crois qu’elle ne m’a été donnée que pour me faire souffrir.

Bon soir.



Dimanche, 6 décembre. 

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Ce journal est un soulagement. Quand je suis fatigué (ce qui m’arrive en général), tout passe ici, et je balaie de mon âme peines et ennuis. Mais je ne puis le relire ; et Dieu sait combien il doit renfermer de contradictions ? Si je suis sincère avec moi-même (car je crains qu’on ne se mente à soi-même autant qu’aux autres), chaque page doit contredire, réfuter, renier celle qui la précède.

[…] 

Mardi, 7 décembre. 

Dormi sans rêves, mais d’une façon agitée et peu rafraîchissante. J’étais levé une heure avant qu’on vînt m’éveiller ; et j’ai traîné trois heures à m’habiller. Quand on retranche de la vie l’enfance, qui n’est qu’un état de végétation, le sommeil, les repas, le temps passé à vider les bouteilles, à se boutonner, se déboutonner, que reste-t-il de véritable existence ? l’été d’une marmotte..

[…]
Ce matin, un très joli billet de madame de Staël, au sujet de notre entrevue de demain chez lord H. Je gagnerais qu’elle en a écrit vingt, tous également flatteurs, à différentes personnes. Tant mieux pour elle, et pour ceux qui la croient, ou qui souhaite croire tout ce qu’elle leur dit. Il lui a plu d’être satisfaite de mon léger éloge dans la note annexée à la Fiancée. Cela s’explique de plusieurs façons. 1° Toute femme aime la louange, telle quelle ; 2° elle ne s’y attendait pas, parce que jamais je ne lui ai fait ma cour ; 3° comme dit Scrub, les personnes qui ont été, pendant toute leur vie, régulièrement louangées par des critiques de profession, aiment un peu de variété, et sont bien aises quelqu’un se détourne de son chemin pour leur adresser une parole civile ; et 4° c’est au fond, une très bonne créature ; ce qui après tout est la meilleure raison, et peut-être la seule.

[…] 

Dimanche, 12 décembre. 
[…]

J’ai envoyé mes excuses à madame de Staël. Je ne me sens pas assez sociable pour dîner dehors aujourd’hui. […] Je ne sors que pour reprendre goût à la solitude.

[…] 

14, 15, 16 décembre. 

Fait beaucoup de choses, mais rien à enregistrer. C’est bien assez de noter mes pensées ; mes actions sont rarement de nature à ce que j’y revienne. 

18 février. 

Neuf heures. 
[…]
J’ai lu un peu ; j’ai écrit des billets et des lettres ; et me voilà seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie. « Ne soyez pas isolé ; ne restez pas oisif. » Hem ! L’oisiveté sans doute est à charge ; mais la solitude pourquoi la blâmer ? Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si seulement je pouvais en dire autant des femmes, tout irait bien. Pourquoi ne le puis-je pas ? j’ai 26 ans, et mes passions ont eu de quoi se calmer, mes affections plus qu’il n’en fallait pour se flétrir, et cependant… - Toujours cependant – toujours mais. « Nous sommes tous au fond des misérables : va, va, retire-toi au couvent. Ils m’ont rendu fou ! » 

10 avril. 

Je ne trouve pas que je sois plus heureux dans l’isolement ; mais, ce dont je suis sûr, c’est que jamais je ne reste longtemps dans la société, même de la femme que j’aime, sans bientôt (j’en prends Dieu à témoin, lui qui ne le sait que trop, et l’esprit infernal qui probablement ne l’ignore pas), sans dis-je, soupirer après ma lampe et ma bibliothèque sans ordre et toute bouleversée. […] 

19 avril 1814. 
[…]
Et tous les jours qui ont eu

un lendemain ont éclairé des dupes

dans leur route vers la mort. »

J’abjure dès aujourd’hui la continuation de ce journal, qui porte la lumière d’une touche sur mes actions de la veille et, de crainte d’être tenté de retourner comme un chien à ce que ma mémoire a vomi, j’arrache le reste des feuilles de ce cahier, et j’écris en ipécacuanha « qu’il y a eu restauration ! » Pends-toi, philosophie ! assurément depuis longtemps j’étais plein de mépris pour moi et pour la race humaine ; mais jusqu’ici, jamais je n’avais craché à la face de mon espèce.
O insensé ! j’y perdrai la raison !*

* Le Roi Lear (Shakespeare).





JOURNAL DE 1821

Ravenne, 4 janvier 1821. 

Une pensée soudaine me frappe. Je veux commencer un nouveau journal. J’ai tenu le dernier en Suisse ; c’était le récit d’une excursion dans les Alpes bernoises : je le fis en 1816 pour l’envoyer à ma sœur, car elle m’a écrit qu’il lui avait fait plaisir. Dans la même année, j’en donnai un autre, plus long, à Thomas Moore ; je l’avais tenu entre 1813 et 1814.

[…]





JOURNAL SANS DATE 

Plutarque dit que, selon Aristote, les grands génies sont généralement mélancoliques, et il donne pour exemple Socrate, Platon, etc. je ne sais si je suis un génie, quoique appelé ainsi par amis et par ennemis ; de mon génie je ne puis rien dire ; mais quant à ma mélancolie, elle croît et devrait diminuer ; mais comment ?... je pense que la plupart des hommes sont au fond ainsi, mais que cela est remarqué seulement dans les remarquables…

[…]



 *

*    *



Aucun homme ne voudrait revivre sa vie ; c’est un vieux et vrai dicton que chacun peut résoudre pour soi ; mais il y a probablement dans l’existence de la plupart des hommes des moments pour lesquels ils recommenceraient à vivre. Autrement, pourquoi vivrait-on ? L’espérance se retrempe dans la mémoire, toutes deux fausses, - mais – mais… et ce mais nous traîne jusqu’à… Quoi ? Je ne sais ! et qui le sait ?... celui qui mourut mercredi.
[…] 

Journaux intimes de Byron, Mémoires révélateurs, éditions Gallimard, 1930.




George Gordon Byron, 6e baron Byron, généralement appelé Lord Byron, est un poète britannique, né le à Londres et mort le à Missolonghi, en Grèce, alors sous domination ottomane. Il est l'un des plus illustres poètes de l'histoire littéraire de langue anglaise. Bien que classique par le goût, il représente l'une des grandes figures du romantisme avec Robert Southey, Wordsworth, Coleridge, Shelley et Keats.



J’avais donc décidé durant ces trois semaines de vacances à Saint-Palais-sur-Mer de consacrer mes lectures aux Journaux intimes d’écrivains. Celui-ci n’était pas dans la petite bibliothèque de l’appartement ; je l’ai déniché près du marché chez un bouquiniste. La couverture était un peu tachée et le livre recouvert de plastique transparent. Les pages jaunies étaient intactes; il n’avait jamais été lu car j’ai dû les trancher pour les lire. Un petit plus jouissif pour moi.

J’ai aimé lire ce quotidien du poète et j’ai préféré la deuxième partie : Journal de 1821 et Journal sans date. C’est étrange : lorsque je l’ai lu, en vacances, je n’ai pas ressenti cette profonde mélancolie de Byron que je ressens aujourd’hui en retranscrivant ces quelques extraits. J’écrivais même à un ami : « je lis en ce moment les journaux intimes de Byron. Beaucoup d’ironie. Je m’amuse bien à cette lecture. »

Sans doute me sentais-je plus légère, là-bas, que de retour dans mon quotidien et, ma propre mélancolie. Et puis, savoir aujourd'hui qu'il est mort à 36 ans, plombe un tantinet ma légèreté. Mais je ne devrais pas... car je lis ceci (j'ai donc bien senti son ironie) : 
"Pour toute une génération d’auteurs français, on ne retint de Lord Byron que le côté sombre, oubliant la gaieté railleuse de son Don Juan." (Source : Wikipédia, Lord Byron).